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L'inspiration nietzschéenne de Leo Strauss et ses limites

  • Simone Goyard-Fabre (a1)
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En 1888, à l'heure où s'avançaient les ténèbres de la folie, Nietzsche (1844–1900), dans Ecce homo, lançait: «Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite». Jetant un ultime regard sur son œuvre, il en rappelait fiévreusement, depuis les Considérations inactuelles, la facture «absolument combative». Ses premiers écrits furent, disait-il alors, «quatre attentats» dans lesquels il prit plaisir à «tirer l'épée». Au milieu des affres des plus cruelles douleurs, la révolte et le combat ne l'ont jamais quitté: il aimait, confie-t-il, à «faire table rase». Il était contre Dieu, contre l'homme, contre la métaphysique, contre l'histoire, contre tout. Ainsi ouvrait-il le procès de la civilisation d'Occident, un procès destiné à renverser et à briser les tables des valeurs auxquelles se référait la longue tradition de l'humanité. Bref, il déclara une guerre sans merci à une modernité qui, pensait-il, durait depuis vingt-cinq siècles.

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Notes

1 Ecce homo, trad. Albert Henri, Paris, Mercure de France, 1909; rééd., Paris, Denoël Gonthier, 1971, p. 153.

2 Ibid., chap. I: «Pourquoi j'écris de si bons livres», p. 90.

3 Ibid., «Le cas Wagner», §4, p. 148.

4 Leo Strauss est né en Allemagne le 20 septembre 1899 dans une famille juive orthodoxe, à Kirchhain, dans la Hesse. II fit ses études au gymnasium. Mais, l a Grande Guerre ayant éclaté, il servit dans l'armée allemande. À la fin du conflit, il reprit ses études, faisant des mathématiques, de la physique, des sciences naturelles, mais aussi de la philosophic, successivement aux Universités de Marbourg et de Hambourg. Ayant soutenu en 1921 une thése consacrée a la théorie des sciences selon Jacobi, il passa une année académique à l'Université de Fribourg-en-Brisgau ou il suivit les cours de Husserl et de son jeune assistant, Martin Heidegger. II fut marque de façon décisive par la personnalité peu commune de ses deux mâitres et, principalement, par la pensée de Heidegger. En 1925, il partit pour Berlin ou il venait d'être nommé à l'Academie de recherche juive. Au cours de ces années, il connut, entre autres philosophes, Alexandre Kojéve, Karl Lövith, Franz Rosenweig; ses rapports furent étroits avec Alexandre Koyré et Hans-Georg Gadamer.

L'année 1932 marqua dans sa vie une coupure tres nette. Percevant douloureusement la montee du nazisme, il préféra quitter l'Allemagne. II s'installa à Paris durant une année, puis partit en Angleterre, à Cambridge, ou il resta jusqu'en 1938. Á cette date, sentant arriver la Seconde Guerre mondiale et éprouvant trés péniblement les menaces qui pesaient sur les Juifs, il immigra aux États-Unis. II y enseigna dans diverses universités: de 1939 à 1949 a la New School for Social Research; de 1949 à 1967 à l'Université de Chicago; il passa l'année 1967–1968 à Claremont, en Californie, puis enseigna dans le Maryland à Saint John's College, à Annapolis. II mourut dans le Maryland le 18 octobre 1973 en laissant une œuvre considérable.

5 L'origine de la tragédie, trad. Heim C., Paris, Editions Gonthier, 1964, p. 54.

6 Héraclite est pour Nietzsche le penseur tragique par excellence; cf. La naissance de la philosophie à I'époque de la tragédie grecque, trad. Bianquis Genevieve, Paris, Gallimard, 1938; rééd. (Idees), Paris, Gallimard, 1969, p. 52.

7 Le livre du philosophe, trad. Kremer-Marietti Angéle, Paris, Aubier-Flammarion, 1969, §194.

8 Le gai savoir, trad. Albert Henri, Paris, Mercure de France, et trad. Vialatte Henri (Idées), Paris, Gallimard, 1950, Appendice: «Les chants du prince Vogelfrei», p. 365.

9 La naissance de la philosophie…, p. 54.

10 Le livre du philosophe, §194.

11 L'origine de la tragédie, p. 93.

12 Ibid, p. 99.

13 La volonté de puissance, trad. Albert Henri, Paris, Mercure de France, 2 vol., 1903, p. 126: «Si la science est possible sous la forme qu'elle affecte aujourd'hui, c'est la preuve que tous les instincts élémentaires de défense et de protection de la vie ont cessé de fonctionner».

14 Ainsiparlait Zarathoustra, trad. Albert Henri, Paris, Mercure de France, 1912; rééd., 1963, quatriéme partie: «La sangsue».

15 Le crépuscule des idoles, trad. Albert Henri, Paris, Mercure de France, 1912; rééd., 1952, p. 108.

16 Ibid., p. 106–107.

17 Considérations intempestives, trad. Bianquis Geneviéve, Paris, Aubier Montaigne, 1964, 1: «David Strauss, croyant et ecrivain», p. 199.

18 Ibid, II: «De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie», p. 257.

19 Ibid., II, p. 245.

20 Ibid., I, p. 107.

21 Strauss L., Études de philosophie politique platonicienne, trad. Berrichon-Sedeyn Olivier, Paris, Belin, 1992, p. 49.

22 «The Three Waves of Modernity», dans Political Philosophy: Six Essays by Leo Strauss, Indianapolis, IN, Bobbs-Merrill Co., 1975; trad. Hersant Y., Cahiers philosophiques, no 20 (09 1984).

23 Droit naturel et histoire, trad. Nathan Monique et Éric de Dampierre, Paris, Flammarion, 1986, p. 45.

24 What Is Political Philosophy?, Chicago, IL, The University of Chicago Press, 1959, p. 23.

25 Droit naturel et histoire, p. 48.

26 Ibid., p. 50.

27 «I1 est curieux que Weber, écrit Leo Strauss, si friand de cette sorte d'objectivité qui proscrit les jugements de valeur, fit preuve d'aveuglement dans le seul domaine où elle peut, ou elle doit régner» (Ibid., p. 63–64). C'est pourquoi «les principes methodologiques de Weber devaient nécessairement peser défavorablement sur ses recherches» (Ibid., p. 65). Á cet égard, sa thése selon laquelle la théologie calviniste a été une cause essentielle du capitalisme est révélatrice (cf. p. 66–67). L'interprétation du calvinisme sous-jacente à cette affirmation repose «sur une méconnaissance radicale du calvinisme»: c'est «une interprétation charnelle d'un enseignement spirituel». II aurait dû dire que «la corruption de la théologie calviniste fut à l'origine de l'esprit capitaliste». Mais cela eut impliqué un jugement de valeur objectif sur le calvinisme populaire. Alors, «sa phobie des jugements de valeur l'entraina à identifier l'essence du calvinisme et ses conséquences historiques les plus marquantes».

28 Ibid., p. 62

29 Dans What Is Political Philosophy?, Strauss explique que le positivisme, «the spirit of our time» (p. 57), se transforme en historicisme, p. 25 et p. 56 sq.

30 Heidegger M., Nietzsche, 2 vol., Pfullingen, Neske, 1961, trad, franç., Paris, Gallimard, 1971, vol. 2, p. 224 et 226.

31 Strauss L., Droit naturel et histoire, p. 24.

32 Ibid., p. 26.

33 Ibid., p. 26.

34 «Quant à la recherche historique, elle est clairement insuffisante à fonder la thése historiciste», Ibid., p. 30.

35 Ibid., p.27.

36 Ibid., p. 29.

37 Humain, trop humain, trad, de Rovini Robert, Paris, Gallimard, 1968, §261.

38 Sur les rapports du pessimisme et du nihilisme, cf. Heidegger , Chemins qui ne ménent nulle part, trad, franç., Paris, Gallimard, 1962, p. 184.

39 En 1873, dans son «Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral», dans Le livre du philosophe, p. 177, Nietzsche avait déclaré la guerre aux mots qui ne disent jamais ce que sont les choses. Substituer le mot à la chose est le comble de la duperie. Les concepts et les mots ont de surcroit le tort d'avoir une dimension de généralité qui efface la singularité des choses et des individus.

40 Dans Humain, trop humain, §§12–13 et §35, Nietzsche expose «les avantages de l'observation psychologique» en laquelle La Rochefoucault, dit-il, est le maître. II ne conçoit d'autre psychologie que «la psychologie des profondeurs».

41 Fink E., dans La philosophie de Nietzsche, trad, franç., Paris, Éditions de Minuit, 1966, insiste pertinemment sur le théme nietzschéen de la destruction de la métaphysique par la psychologie, p. 59.

42 Humain, trop humain, I, §29.

43 Ibid., III, IV et IX.

44 Eccehomo, p. 112.

45 Humain, trop humain, I, §489.

46 Aurore, trad. Albert Henri, Paris, Mercure de France, 1912, livre I, §15.

47 Le gai savoir, livre II, §125; Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3.

48 Heidegger M., Chemins qui ne menent nulle part, p. 206.

49 La volonté de puissance, II, §55.

50 Le gai savoir, §374; La volonté de puissance, II, §133.

51 Humain, trop humain, II, § 279; §48.

52 Par-delà le bien et le mal, trad. Albert Henri, Paris, Mercure de France, 1898; rééd., 1968, §41.

53 Ibid., §§24–44.

54 Cf Le cas Wagner. Épilogue, trad. Albert Henri, Paris, Mercure de France, à la suite du Crépuscule des idoles, 1952.

55 Droit naturel et histoire, p. 162.

56 Ibid., p. 165.

57 Cf. Locke, Essai sur l'entendement humain, chap. I, §3; chap. III, §12; Traité du gouvernement civil, §6 et §123.

58 Droit naturel et histoire, p. 205.

59 La volonté de puissance, §463.

60 Strauss L., «Note sur le plan de Par-delá le bien et le mah, dans Études dephilosophie politique platonicienne, p. 247 sqq.

61 L. Strauss s'attarde sur l'aphorisme 13 de Par-delà le bien et le mal: «Nou s sommes autorisés à conjecturer que l'instinct fondamental est la volonté de puissance et non pas Ja tendance à Ja conservation de soi», Ibid., p. 260.

62 Ibid., p. 261.

63 Cf Aron R., Introduction à Weber Max, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1963, p. 31 sqq. Notons que le commentaire que donne Aron R. de Droit naturel et histoire date de 1954.

64 Droit naturel et histoire, p. 92.

65 What Is Political Philosophy?: «Natural is here understood in contradiction to what is merely human, all too human», p. 27.

66 La volonté de puissance, I, §70: «C'est la plebe qui triomphe dans la dialectique».

67 La volonté de puissance, II, p. 104.

68 Le crépuscule des idoles, «Le probleme de Socrate», p. 95–101.

69 Droit naturel et histoire, p. 115 et 118.

70 Ibid., p. 118.

71 Ibid., p. 118.

72 Ibid., p. 116.

73 Ibid., p. 87–88. Cette doctrine étant celle qui va de Platon à Aristote, puis aux stoïciens et aux théologiens Chrétiens, tout spécialement saint Thomas.

74 Ibid, p. 119.

75 What Is Political Philosophy?, p. 38.

76 Ibid., p. 227.

77 Strauss L., La cité et l'homme, trad. Berrichon-Seyden Olivier (Agora, vol. 16), Paris, Presses Pocket, 1987, p. 81.

78 Le «probleme de Socrate» est present dans tous les ouvrages que Strauss a ecrits aprés 1932; voir en particulier, Socrates and Aristophanes, New York, NY, Basic Books, 1966;Xenophon's Socratic Discourse, Ithaca, NY, Cornell University Press, 1970;Xenophon's Socrates, Ithaca, NY, Cornell University Press, 1972.

79 Strauss L., Xenophon's Socratic Discourse, p. 93 et p. 168–169; Persécution et art d'écrire, trad, Berrichon-Sedeyn de Olivier (Agora, vol. 30), Paris, Presses Pocket, 1989, p. 180184.

80 Strauss L., (Jérusalem et Athénes», dans Études de philosophie politique plato-nicienne, p. 240.

81 Strauss L., «La loi naturelle», dans Études de philosophie politique platonicienne, p. 301.

82 Nietzsche avait dédié à Voltaire la prémiere édition d'Humain, trop humain.

83 Aurore, §16.

84 Le crépuscule des idoles, rééd., 1952, «Flàneries inactuelles», §48.

85 Considérations intempestives, III: «Schopenhauer éducateur», p. 71.

86 Crépuscule des idoles, «Flâneries inactuelles», §48.

87 Ainsi parlait Zarathoustra, deuxiéme partie: «Des grands événements».

88 Le crépuscule des idoles, «Flâneries inactuelles», §48.

89 Le gai savoir, §312.

90 Le cas Wagner. Épilogue.

91 Droit naturel et histoire, p. 220.

92 Ibid., p. 221.

93 Ibid., p. 221.

94 Ibid., p. 221.

95 Ibid., p. 254.

96 Strauss Leo, «La loi naturelle», dans Études de philosophie politique platonicienne, p. 207.

97 Droit naturel et histoire, p. 234.

98 The Three Waves of Modernity, p. 90.

99 Droit naturel et histoire: Rousseau «avait montré que ce qui caractérise l'humain, ce n'est pas le do n de la nature, mais le résultat de ce qu'a fait ou a été forcé de faire l'homme pour vaincre ou changer la nature: l'humanité de l'homme est le fruit de l'évolution historique», p. 237.

100 Ibid., p. 241.

101 Ibid., p. 221.

102 Ibid, p. 240.

103 Ibid., p. 240.

104 Rappelons que c'est lá le titre du paragraphe 39 des «Flaneries inactuelles». 105 Cf. Bloom Allan, «Leo Strauss, un vrai philosophe», Commentaire, no 1 (1978), p. 91105.

106 Dans L'origine de la tragédie, il écrivait déjà: «La valeur de la philosophic ne réside pas dans la sphére de la connaissance, mais dans la sphére de la vie; le vouloir-vivre utilise la philosophic pour réaliser une forme d'existence supérieure», p. 158; cf. La volonté de puissance, chap. II, §246: «Ma formule, la voici: la vie est volonté de puissance».

107 Cf. Le crépuscule des idoles, «Ce que je dois aux Anciens», §3; La volonté de puissance, II, §54: la volonté de puissance est «l'essence la plus intime de l'Être». Le texte extraordinaire consacré à L'État grec décrit avec une dureté diamantine ce que fut la volonté de puissance originaire.

108 «Ce qui est vivant doit augmenter sa puissance et absorber par conséquent les forces étrangéres», La volonté de puissance, §334. C'est pourquoi le droit d'attaquer est la vérité du vivant; cf. également Par-delà le bien et le mal, §259.

109 L'Aryen primitif était le représentant de la race des forts, de «l'homme véridique», physiologiquement conquérant et maître, La généalogie de la morale, trad. Albert Henri, Paris, Mercure de France; rééd., 1958, premiere dissertation, §5, p. 36

110 Par-delá le bien et le mal, §259.

111 Le voyageur et son ombre (trad. Rovini R., Paris, Gallimard, 1968) rédigé au dé but de 1879, à une époque particuliérement douloureuse de la vie de Nietzsche, résume bien la trajectoire parcourue par le philosophe.

112 Ecce homo, «Pourquoi j'écris de si bons livres», §2.

113 Ainsi parlait Zarathoustra, deuxiéme partie, «De la canaille», p. 88.

114 Le crépuscule des idoles, «Flâneries inactuelles», §43.

115 Nous renvoyons à notre livre Nietzsche et la question politique, Paris, Sirey, 1977.

116 Des Dithyrambes de Dionysos s'exhale un mysticisme dans lequel Dionysos ressemble a Jesus comme un frere.

117 La cité et I'homme, p. 29.

118 Rappelons que l'ouvrage parut à Chicago et à Londres en 1959.

119 What Is Political Philosophy?, p. 11.

120 Ibid., p. 10.

121 La cité et I'homme, p. 43.

122 «Le droit naturel dans sa forme classique est lié à une perspective téléologique de l'univers», Droit naturel et histoire, p. 19.

123 Ibid., p. 115.

124 Ibid., p. 115.

125 Ibid., p. 34–35.

126 Ainsi parlait Zarathoustra, quatrieme partie: «Le chant d'ivresse».

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  • EISSN: 1759-0949
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