La plus sûre marque de la population de l’espece humaine est la dépopulation des autres especes. Ainsi diminue & disparoît insensiblement dans le Canada celle du castor, depuis que les Européens se sont fait un besoin de sa peauFootnote 1.
Dans son livre pionnier Changes in the Land publié en 1983, William Cronon décrit la manière dont la colonisation anglaise de l’Amérique du Nord a non seulement transformé en profondeur les écosystèmes locaux, mais aussi affecté les relations des populations nord-américaines à l’environnement. L’ouvrage met en lumière la tension entre deux rapports à la nature diamétralement opposés, celui des colons, fondé sur le développement du capitalisme, l’essor de la propriété privée, l’idéologie de la conquête et de la conversion religieuse, et celui des Autochtones, plus sensible aux variations de l’environnement, mais moins à même de se l’approprier aussi radicalement. Refusant tout manichéisme, l’historien s’est toutefois attaché à développer un récit réservant une place importante aux capacités d’adaptation et de résistance des AmérindiensFootnote 2. Au récit décliniste du choc écologique résultant de la rencontre coloniale il préfère l’exposé de dynamiques environnementales dialectiques et ouvertes aux nombreuses interactions entre toutes les composantes des écosystèmes. Le développement d’une chasse commerciale, dans cette perspective, semble synthétiser la complexité de ces nouvelles relations écologiques, entre déclin des populations de castors ou de daims et transformation des pratiques cynégétiques des AutochtonesFootnote 3.
Le commerce des fourrures en Nouvelle-France est à l’origine d’une importante littérature : de ses dimensions économiques à la figure sociale du coureur de bois, beaucoup a été dit sur cette activité centrale dans la structuration de l’Empire français en Amérique du Nord. Pourtant, ses implications écologiques ont été quelque peu sous-estimées, alors même que la surproduction de fourrures de castors entre 1690 et 1715 a drastiquement fait baisser ces populations animalesFootnote 4. L’apparition de l’ethnohistoire dans les années 1950 et son succès dans les années 1970-1980 ont permis la multiplication des travaux sur le passé des sociétés autochtones et sur leurs stratégies d’accommodement à la conquêteFootnote 5. C’est dans ce sillage qu’a fleuri toute une historiographie sur les territoires de chasse, dont la principale interrogation a consisté à se demander s’ils s’étaient développés avant la colonisation ou s’ils avaient été le produit du commerce des fourruresFootnote 6. Quelques décennies après, dans Empire et métissages, Gilles Havard a consacré plusieurs pages au phénomène de la surchasse en l’inscrivant dans des formes de rationalité et des logiques culturelles spécifiques qui lui ont permis d’avancer que les Amérindiens n’avaient pas été des écologistes avant l’heure – rompant ainsi avec une vision un tant soit peu irénique des rapports autochtones à l’environnementFootnote 7. Selon lui, en effet, l’idée d’un épuisement de la nature serait étrangère aux Autochtones. Aussi n’auraient-ils pas différencié la chasse de la surchasse, entendue comme le prélèvement excessif de populations animales au point d’en empêcher les capacités de renouvellement et de régénération.
Le présent article vise à rendre compte des rapports différenciés à la chasse, et plus particulièrement celle du castor, dans un arc canadien s’étendant des forêts septentrionales du Canada aux Grandes Plaines jouxtant les Lacs ou, pour reprendre la terminologie de l’époque, du Pays d’en Bas au Pays d’en Haut. Au-delà de l’intérêt évident qu’il peut y avoir à inscrire le projet colonial français dans une dynamique territoriale constituée à la fois d’homogénéité et de diversité locale, et à prendre acte des fortes interdépendances entre le bas-pays et l’hinterland des Grands LacsFootnote 8, une telle proposition permet aussi de penser les variations écologiques et culturelles de la chasse et de rendre compte avec plus de finesse des multiples formes de réflexivité environnementale en Amérique du Nord. Alors que les recherches sur la conservation en contexte colonial sous l’Ancien Régime ont souvent eu tendance à privilégier les espaces insulaires, en particulier ceux de l’océan Indien, cet article déplace la focale pour mieux dévoiler l’ambivalence des pratiques conservationnistes, en partant de la pluralité des acceptions du terme « conservation » à cette époque. La diversité des formes de colonisation, des rapports de propriété et des modes d’occupation du sol en Nouvelle-France esquissent en retour des réponses variées à la question de la surexploitation du castor par les autorités coloniales, l’extension géographique de la chasse ayant aussi engendré des perturbations écologiques notables. Hormis quelques rares incursions dans la première moitié du xviie siècle, la chronologie retenue ici s’étend de 1663, lorsque le Canada devient colonie royale de peuplement et que la traite des fourrures s’intensifie, à la guerre de Sept Ans, qui déstabilise en profondeur le commerce des pelleteries et marque le démantèlement de la majeure partie de l’Empire français en Amérique du NordFootnote 9.

Figure 1 Les Amérindiens et les empires coloniaux en Amérique du Nord
Source : Florian Besson.
Depuis la quasi-disparition du castor européen à la fin de l’époque médiévale en raison du piégeage, destin partagé peu de temps après par le castor scandinave, les chapeliers s’étaient rabattus, au xvie siècle, sur la laine de mouton. La fourrure du Castor canadensis, dont le sous-poil fournissait un feutre de grande qualité après foulage et séchage, arriva donc à point nommé, et la demande de peaux de castor connut une embellie sur le marché européen dès la fin du xvie siècleFootnote 10. Au xviiie siècle encore, les peaux constituent la principale source d’exportation à destination de la métropole, puisqu’en 1739, 70 % de la valeur des exportations proviennent des pelleteries et qu’entre 1720 et 1740, entre 200 000 et 400 000 peaux traversent l’Atlantique pour les besoins de la chapellerie – pour autant d’animaux décimésFootnote 11. Ces chiffres intègrent non seulement les peaux de castors, mais aussi de cervidés, de martres, de rats musqués et de ratons-laveurs ; les exportations canadiennes de castors oscillaient plutôt autour de 150 000 livres pesant – la statistique officielle indiquait le poids des ballots de castor et le nombre des peaux d’autres espèces – et ne dépassaient que très exceptionnellement les 200 000 livres. En retenant le poids de 1,39 livre pesant d’Ancien Régime pour une peau de castor, le nombre de peaux de castor exportées correspondrait à 110 000 ou 120 000 par an en moyenneFootnote 12.
Cette enquête se veut ainsi une contribution au champ émergeant de l’histoire environnementale de l’Amérique françaiseFootnote 13. Malgré la synthèse utile de John F. RichardsFootnote 14, on manque encore d’une histoire des implications environnementales du commerce des fourrures à l’échelle atlantique, c’est-à-dire d’une histoire qui relierait la métropole et la colonieFootnote 15. L’intensification de la prédation du castor entrait-elle en contradiction avec les pratiques cynégétiques autochtones, créant ainsi un hiatus entre la valorisation culturelle de l’animal et une surchasse préjudiciable aux environnements locaux ? Deux lectures s’affrontent ici. Certains auteurs, tels P. Nick Kardulias ou Cornelius J. Jaenen, s’inscrivent dans le sillage des théories d’Immanuel Wallerstein sur le système-monde et la « spécialisation périphérique »Footnote 16 ; ils estiment que la chasse au castor serait devenue l’activité principale des populations autochtones, la chasse commerciale reléguant au second plan la chasse de subsistanceFootnote 17. Cette idée suppose de considérer les Autochtones comme des acteurs économiques qui, opérant des choix rationnels, se concentrent délibérément sur la production de fourrures pour améliorer leur capacité de survie. Ce courant perçoit l’économie locale de subsistance comme de plus en plus confrontée – pour ne pas dire enchaînée – aux impératifs du marché et aux mécanismes de l’échange : en effet, la disponibilité constante de pelleteries était nécessaire aux Autochtones pour acquérir du cuivre, des étoffes, de la poudre ou de l’eau-de-vie. Ils seraient ainsi devenus, et ce à leur insu, des acteurs passifs, victimes d’un échange inégal dans la mesure où les Euro-Canadiens avaient pu reproduire les artefacts de la culture autochtone, des raquettes aux couteaux, quand les Amérindiens ne possédaient ni la technologie ni les matériaux pour recréer les produits européens, ce qui les aurait rendus dépendants des marchandises étrangèresFootnote 18. À rebours de cette vision restrictive de l’aliénation des populations amérindiennes aux logiques du marché, Richard White a souligné « la résistance chronique et les alternatives algonquiennes à la domination françaiseFootnote 19 », tandis que G. Havard n’a cessé d’affirmer que la chasse de subsistance demeurait fondamentale et continuait de dicter son calendrier et ses propres logiquesFootnote 20.
En partant de la correspondance coloniale, d’une relecture attentive des chroniqueurs de la Nouvelle-France ainsi que, dans une moindre mesure, des sources archéologiques, cette enquête vise à mieux localiser les rapports à la chasse en fonction de la variété des écosystèmes. Ces sources, souvent utilisées pour l’histoire sociale ou économique de la traite des fourrures, sont précieuses pour documenter les pratiques de gestion de la faune cynégétique. J’ai cherché à les recouper pour comprendre ce qu’elles disaient des notions ambivalentes de « ressources », « d’abondance » et de « rareté ». Les autorités métropolitaines et coloniales partageaient la même conviction selon laquelle les ressources de la nature étaient virtuellement illimitées ; néanmoins, la question de la rareté se posait de manière plus vive pour les administrateurs coloniaux, la colonie se trouvant dans une situation de dépendance structurelle vis-à-vis de la métropole pour un ensemble de produits dont on pointait souvent la raréfaction, à l’image du selFootnote 21.
La première difficulté de l’étude des documents relatifs aux fourrures tient à ce que les questions que l’on qualifierait aujourd’hui d’« environnementales » restent secondaires par rapport aux enjeux économiques – on peut d’ailleurs y voir une première explication à la difficulté de conserver le castor. Le second obstacle tient à l’absence de documentation autochtone. Cependant, en tenant compte des biais à travers lesquels les sources européennes perçoivent les sociétés d’Amérique du Nord et en m’inspirant des travaux d’anthropologues de la nature et de l’environnementFootnote 22, j’essaierai de restituer autant que faire se peut le point de vue autochtone. Contre la vision de populations animées par de simples logiques prédatrices, ces documents permettent de réhabiliter des formes de réflexivité environnementale et de gestion écologique de l’abondance jusque-là négligées. Je montrerai ainsi dans une première partie que les Autochtones ont su mettre en œuvre, y compris à l’apogée de la traite, des pratiques de limitation des chasses. Un acteur semble d’ailleurs paradoxalement le grand absent des travaux sur les dimensions écologiques du commerce des fourrures, à savoir le castor lui-même. Dans la mesure des sources disponibles, cet article entend lui redonner sa place en prenant en considération ses facultés d’adaptation et de résilience.
Comment les Européens, dans les colonies et en métropole, ont-ils par ailleurs réagi à la raréfaction de l’animal ou à certaines pratiques cynégétiques autochtones (notamment l’usage des feux de forêt) ? Dans un second temps, il s’agit de faire la lumière sur les conceptions conflictuelles de la conservation qui prévalaient tant en France que chez les administrateurs coloniaux ou chez les marchands. Ces différences d’appréciation traduisaient non seulement des positions divergentes sur les solutions à apporter, mais aussi sur la nature même du projet impérial en Nouvelle-France. Ne pas être attentif à ce qui se passait de part et d’autre de l’océan Atlantique reviendrait, pour reprendre l’expression d’Arnaud Exbalin, « à naviguer sans sextant ni carte marine »Footnote 23. De la même manière, les sources britanniques permettent d’élargir la focale et d’écrire une histoire transnationale de la conservation du castor encore à faire : dans la correspondance et les journaux des forts de la Compagnie de la Baie d’Hudson, par exemple, la question de l’abondance ou de la rareté du castor s’inscrivait dans le contexte plus large des rivalités impériales européennesFootnote 24.
Diversité écologique et conservation autochtone des ressources
Si la question du conservationnisme des Amérindiens, entendu comme la capacité à assurer la bonne gestion des ressources naturelles, a fait couler beaucoup d’encre parmi les historiens et les ethnohistoriens, elle a parfois été formulée à partir de catégories contemporaines peu opératoires. Tout un courant historiographique a eu tendance à assimiler les Autochtones à des « proto-écologistes » du fait même de leur cosmologie et de leurs pratiques, si bien que la figure de « l’Indien écologique » a durablement marqué les études sur l’Amérique du NordFootnote 25. À l’inverse, Shepard Krech III a affirmé que cette figure ne tenait pas, car les populations autochtones auraient inutilement tué des milliers de bisons, allumé des feux incontrôlables et surexploité les daims et les castors. Les Amérindiens, du moins avant la seconde moitié du xxe siècle, auraient ainsi ignoré les concepts de conservation et de préservationFootnote 26. En dressant ce panorama radicalement opposé des pratiques écologiques autochtones, S. Krech a sans doute sous-estimé les connaissances et les savoirs locaux sur l’environnement. En outre, une autre contradiction apparaît dans ses travaux : tout en prétendant réhabiliter la capacité d’action des Autochtones et s’affranchir des mythes qu’on a pu projeter sur eux, S. Krech considérait que la compréhension et l’application de la conservation ne pouvaient émaner que des Euro-Américains. C’est là l’interprétation qu’il donne de l’invitation faite en 1634 par le père Paul Le Jeune à chaque famille montagnaiseFootnote 27 à établir des territoires de chasse pour favoriser une gestion durable et à limiter les prises aux castors mâles d’une taille suffisante, alors que les « Sauvages trouvant une cabane tu[ai]ent tout, grands & petits, masles & femelles ». Or, les Jésuites, très liés au commerce des fourrures en dépit de leur apparente réprobation morale de la traite, pouvaient volontairement exagérer les pratiques de surchasse des Autochtones dans l’objectif de légitimer leur entreprise de sédentarisation et de conversion des populations locales à la culture de la terreFootnote 28.
Les sources de la Nouvelle-France sont beaucoup plus complexes et ambivalentes à interpréter dès lors qu’il s’agit d’évoquer les pratiques cynégétiques autochtones. Le père Louis Nicolas, auteur d’une dense Histoire naturelle et du Codex canadensis Footnote 29, écrit au sujet des « Manitouniens [Illinois] et leurs alliés » que « ce seroit [pour eux] un crime de tuer plus d’animaux que leur nécessité ne demande », mais ajoute que des peuples voisins, qu’il nomme « louisains » et « kizissiens », chasseurs de bisons, « tuent toutes les bêtes qu’ils rencontrent sans avoir nul égard au nécessités [sic] de l’avenir »Footnote 30. Louis Nicolas documente ici deux rapports à la nature diamétralement opposés en dépit de la proximité géographique des groupes autochtones, le second découlant, selon le père jésuite, de « l’avidité des nations policées » – un propos dont la tonalité annonce les écrits du baron de Lahontan. Cette prétendue avidité aurait conduit les Autochtones à tuer – voire massacrer – tous les animaux indistinctement : « Ils tuent tout quoi qu’ils soient sûrs que toutes ces viandes pourriront avec une partie des pelleteriesFootnote 31. » L’autre rapport, de nature plus conservationniste en apparence, témoignerait, selon le jésuite, d’une limitation des prises. On peut légitimement se demander sur quoi se fonde la comparaison de Nicolas, lui qui n’a guère fréquenté les Illinois et leurs voisins. Cependant, ces remarques restent intéressantes en ce qu’elles soulèvent la question de la diversité des pratiques dans la gestion des ressources cynégétiques. Par ailleurs, la surchasse ne constituait pas un problème moral pour les Autochtones dans la mesure où la capture du gibier obéissait à un certain nombre de prescriptions permettant de garantir l’abondance et de se prémunir contre la pénurie, en particulier chez les Montagnais. Il importait constante de pelleteries était nécessaire de demander l’autorisation à l’animal d’être tué, avant de réserver aux dépouilles un traitement respectueuxFootnote 32.

Figure 2 Le castor et la faune nord-américaine vus par Louis Nicolas
Source : Louis Nicolas, Les raretés des Indes. « Codex Canadensis », Paris, Librairie Maurice Chamonal, 1930, p. 37. Gilcrease Museum.
Or, dès le xviie siècle, la transformation matérielle et écologique permise par la généralisation d’équipements de chasse « améliorés » du fait des relations commerciales avec les Européens ainsi que la dépendance croissante des Autochtones à l’égard des marchandises européennes auraient contribué à déstabiliser la gestion du gibier et à accentuer les maux occasionnés par la surchasse. Néanmoins, la dépendance des sociétés autochtones à l’égard du système économique français – relevée par des historiens comme Calvin Martin et, dans son sillage, John F. Richards – est certainement surévaluée, d’autant plus que l’économie locale d’échanges demeurait centrale et que la technologie locale, en particulier les outils de chasse traditionnels, était loin d’avoir disparuFootnote 33. Il faut se garder de la vision trop réductrice d’une forme de mono-spécialisation dans la mesure où les Autochtones du Pays d’en Haut continuaient d’échanger d’autres produits, tels des canots, de l’esturgeon ou de la viande d’élanFootnote 34. En outre, la chasse de subsistance n’a pas cessé de rythmer la vie quotidienne des Amérindiens, puisque nourrir et vêtir leurs familles demeuraient des priorités vitales. Le chroniqueur Claude-Charles Le Roy Bacqueville de La Potherie ne dit pas autre chose quand il affirme que les Potéouatamis « aimoient mieux s’attacher à tüer des bêtes sauvages qui fussent capables d’entretenir leurs familles, que d’aller aux Castors qui n’étoient pas suffisants : ils préféroient les besoins de la vie à ceux de l’EtatFootnote 35 », ou encore que les Mascoutens « chasserent le reste de l’Hiver plutôt aux grosses bêtes qu’aux Castors, pour faire subsister leurs femmes & leurs enfansFootnote 36 ». On peut interpréter de tels propos comme le signe de la faculté des populations autochtones à faire valoir leurs propres conceptions de la chasse et à séparer les circuits de la chasse commerciale et ceux de la chasse de subsistance dès lors que les circonstances l’exigeaient. Il est aussi possible de donner de ces extraits une interprétation environnementale et de souligner la capacité des Amérindiens à adopter des formes de gestion de l’abondance, à lire – voire anticiper – les variations des populations de castors, et donc à moduler leurs pratiques cynégétiques. En 1732, l’arpenteur Joseph-Laurent Normandin, commentant la relative abondance des pelleteries autour de la rivière Chigoubiche, au nord‑ouest du lac Saint-Jean, remarquait que tant que les Montagnais disposaient de quoi subvenir à leurs besoins, ils ne chassaient pas, car seule la faim les acculait à le faire, « et si ils avoient des vivres françoises pendant l’hyver à leur discretion, il n’y en auroit pas un qui essaya a chasser a la pelletterieFootnote 37 ». Les sources administratives concordent largement sur ce point, comme en atteste une lettre adressée au ministre de la Marine et écrite, depuis la Nouvelle-France, le 20 septembre 1714, par l’intendant Michel Bégon et le gouverneur Philippe de Rigaud de Vaudreuil, qui relève que les Autochtones font « toujours leur chasse à l’ordinaire et independamment de la vente qu’ils peuvent faire aux francois de leur castorFootnote 38 ».
Il convient de proposer une vision moins monolithique de la surchasse, car la raréfaction du castor ne fut pas un phénomène homogène et linéaire dans le temps comme dans l’espace, notamment en raison de l’inégale intégration des territoires de l’Empire au commerce des fourrures. Si des études archéologiques plus exhaustives permettraient d’affiner l’analyse, les sources écrites offrent déjà des indications sur les zones qui furent plus ou moins touchées ou épargnées. En septembre 1749, le naturaliste suédois Pehr Kalm remarquait que, malgré les capacités de reproduction du castor, l’animal se raréfiait considérablement autour du Saint-Laurent et qu’il fallait désormais « pénétrer à plusieurs milles dans l’intérieur pour en trouver un seul, tant ils [avaient] été détruits » et tant les Autochtones avaient mené au castor « une guerre d’extermination »Footnote 39. En revanche, d’après le baron de Lahontan, les environs du lac des Hurons (lac Huron) et du lac des Illinois (lac Michigan) semblaient encore, au début du xviiie siècle, un territoire de chasse très riche. De fait, l’insécurité structurelle qu’y faisaient peser les guerriers Illinois et Iroquois limitait l’activité cynégétique, si bien « que les cerfs, les chevreuils & les Poulets d’Inde cour[ai]ent en troupeaux le long du Rivage dans toute l’étenduë des Terres dont il est environnéFootnote 40 ». De la même manière, la région située entre Cataracoui (ou fort Frontenac) et Montréal paraissait fort abondante en 1695, en particulier en termes d’orignauxFootnote 41, tout comme celle du lac Supérieur en 1679. En effet, Daniel Greysolon Dulhut, chargé de traiter des pelleteries aux marges occidentales de la sphère d’influence française et de consolider une alliance entre les « Sauteux » – soit les Nakawēk – et les Sioux, remarqua que les alentours du lac étaient une véritable « pépinière de castors » en raison de la méfiance réciproque entre les deux tribus qui avait grandement atténué l’activité cynégétique depuis dix ansFootnote 42. Dans les régions délaissées au cours des périodes de conflit, il n’était pas rare après une décennie de voir le gibier devenir de nouveau foisonnantFootnote 43.
Les variations de populations de castors doivent donc être analysées plus finement, en tenant compte des différences parfois notables entre des espaces peu éloignés à l’échelle du continent. À titre d’exemple, en 1659, le groupe accompagnant Pierre-Esprit Radisson, explorateur et commerçant de fourrures, ne trouva pas de gibier sur les rives du lac Nipissing, alors que le castor abondait près de l’actuelle Sault-Sainte-Marie ou sur les rives du lac SupérieurFootnote 44. L’histoire de la raréfaction du castor ne saurait en outre faire l’impasse sur la résilience et l’agentivité de ces amphibies ainsi que sur leur capacité, dans certaines circonstances, à réinvestir des lieux où ils avaient « toujours [été] inquiétés », par exemple « [s]ur le chemin de Montreal au lac Huron, par la grande Riviere [Rivière des Outaouais] », où ils bâtissaient ou reconstruisaient une cabane tous les étés, encore en 1744Footnote 45. Guillaume-Thomas Raynal n’hésitait pas à rappeler que « [s]ouvent les Américains ont détruit les établissemens des castors, & ces animaux infatigables ont eu la confiance de les réédifier plusieurs étés de suite dans l’enceinte d’où ils avoient été chassésFootnote 46 ». De telles remarques n’ont rien d’étonnant quand on connaît l’adaptabilité éthologique des castors. Capables d’occuper une variété d’habitats modifiés ou non par l’homme, y compris dans les zones montagneuses dès lors qu’il subsiste des plantes ligneuses, ils sont à même de se rétablir dans de nombreuses régions. Bien sûr, le piégeage augmente la mortalité des adultes et affecte à la fois la densité et la structure d’âge des populations, mais le retrait des adultes des territoires établis libère aussi des habitats et permet aux castors de se disperser plus tôt depuis leur colonie natale tout en accroissant leur taux de survieFootnote 47.
Il faut enfin tenir compte de la forte diversité des écosystèmes et relever les différences écologiques considérables qui peuvent exister entre les régions de l’Empire français en Amérique du Nord les plus septentrionales et les plus occidentales – ne serait-ce que parce que la latitude et le climat affectent la saison de reproduction des castors, généralement plus courte dans les climats froidsFootnote 48. De manière générale, les castors construisaient des barrages à l’origine d’étangs et de vastes zones humides permettant la retenue de sédiments et de matières organiques, action qui affectait de façon significative les écosystèmes forestiers et riverains en ce qu’elle favorisait la croissance de plantes aquatiques et, par contrecoup, la prospérité d’insectes et d’animaux s’en nourrissant. Il n’est guère étonnant en ce sens que les sources, à commencer par Antoine-Denis Raudot, co-intendant de la Nouvelle-France de 1705 à 1711, aient mentionné la quantité importante d’insectes dans les boisFootnote 49. L’intensification de la chasse à partir du xviie siècle a donc eu des conséquences non négligeables sur les biotopes nord-américainsFootnote 50.
Pour la région des Plaines plus spécifiquement, les castors entretiennent un lien très étroit avec l’histoire humaine de la région dans la mesure où ils participent à la gestion de l’eau dans un paysage – notamment pour les prairies septentrionales – marqué par la sécheresse. En effet, les barrages qu’ils érigent réduisent les fluctuations de l’écoulement et, pendant les périodes sèches, les étangs ainsi constitués garantissent le stockage de l’eau, autant d’éléments qui contribuent à réguler le débit des cours d’eau. Les castors permettent donc la stabilisation et le maintien des ressources en eau de surfaceFootnote 51. Or, dans les plaines canadiennes, y compris avec des conditions climatiques idoines, l’eau de surface, à l’automne, est généralement limitée aux cours d’eau principaux des vallées de la Saskatchewan et de la Qu’AppelleFootnote 52. Les travaux ethnohistoriques soulignent que les habitants des Plaines étaient parfaitement conscients de la relation de cause à effet entre l’implantation des castors et la régulation des eaux de surface. Il en allait ainsi notamment des Cheyennes, pour lesquels la capacité du castor à construire des barrages et à élever le niveau de l’eau lui conférait un caractère sacréFootnote 53. En d’autres termes, la non-exploitation délibérée du castor, une espèce qu’il aurait été facile de tuer, a fortiori en été, s’explique par la gestion des réserves d’eau dans les cours d’eau des prairies, qui demeuraient très instables et vulnérables à la sécheresseFootnote 54. Les archives confirment que de nombreux peuples des Plaines mais aussi des Lacs, regroupés sous la bannière d’« Outaouacs », à savoir des Ojibwés, des Népissingues, des Amikoués, des Mississagués, voire des Hurons, ne chassaient pas toujours le castorFootnote 55, préférant s’approvisionner auprès de populations qui elles-mêmes pratiquaient peu cette chasse, comme les Assiniboines et les Sioux, et ce en dépit de territoires abondants où proliféraient des ressources pelletières de grande qualité. D’après Greysolon Dulhut, pourtant déterminé à faire du pays sioux l’artère principale de la traite des fourrures et de l’influence diplomatique française, les Sioux auraient été incapables de réciprocité pour les cadeaux de paix offerts par les Français puisque, ne le chassant pas, le castor était « encore en vie »Footnote 56 en 1679 – une observation qui resta valide pendant plusieurs décennies. Les Sioux, intégrés plus tardivement au commerce des fourrures, étaient perçus comme faisant preuve de peu de zèle et d’entrain, tel que le remarquait François de Chalet, inspecteur de la Compagnie des Indes, en 1746 en affirmant qu’il n’y avait « pas encore le quart de ces Sioux » qui venaient « commercer avec nos voyageurs »Footnote 57. Du côté britannique, les sources de la Compagnie de la Baie d’Hudson confirment les pratiques de limitation de la chasse au castor dans cette région. En 1754, Anthony Henday, manœuvre au sein de la Compagnie et voyageur désireux d’encourager les populations locales éloignées à commercer avec les Anglais, observait que les Cris n’avaient pas tué autant de castors qu’il l’aurait imaginé. S’il n’en tire pas de conclusion écologique, ses propos sont saisissants à bien des égards : « Les Indiens ont tué deux orignaux, un bison et seulement dix castors, alors que je suis certain qu’ils auraient pu en tuer 200 s’ils les avaient chassés, mais ils n’en tuent que quelques-uns pour s’en vêtir et s’en nourrirFootnote 58. » Guidé par des Pegogamow, il fut conduit à un grand camp d’« Archithinues » – des Atsinas (Gros Ventres) ou des Siksikas (Pieds-Noirs) – qu’il exhorta à se livrer au piégeage du castor, mais ses hôtes lui rétorquèrent qu’ils ne pouvaient vivre sans les bisons et qu’ils n’abandonneraient jamais leurs chevaux si bien que, selon ses propres mots, ses incitations n’avaient « servi à rien »Footnote 59.
Des motivations doublement écologiques et culturelles ont donc pu conduire certaines populations des Plaines à limiter les prises de castors. Il existait par ailleurs des différences sensibles entre les Sioux orientaux, plus précocement enclins à s’arrimer aux nécessités de l’économie pelletière et à se procurer les armes européennes, et les Lakotas, situés plus à l’ouest. Ces derniers disposaient d’importantes réserves de castors non exploitées qui commençaient à susciter de fortes convoitises dès les années 1680Footnote 60. On pourrait en déduire à raison qu’une telle régulation cynégétique se limitait aux espaces de prime abord les moins dépendants du commerce colonial, là où l’étau impérial était le plus desserré, mais c’est oublier combien elle pouvait aussi parfois concerner des territoires davantage intégrés à l’économie pelletière. Pour la région des Grands Lacs, Lahontan pouvait souligner qu’après avoir vidé l’étang où se trouvaient les castors, les Autochtones les tuaient tous mais épargnaient « une douzaine de femelles » et « une demi douzaine de mâles » qu’ils remettaient sciemment en liberté afin de garantir la reproduction de l’espèceFootnote 61. Par ailleurs, au sud du lac des Illinois (actuel lac Michigan), les « Outaouacs » avaient l’habitude de laisser un intervalle de trois ans entre chaque chasse, une pratique qui semble plaider, au moins localement et ponctuellement, pour des pratiques régulatrices de la chasseFootnote 62. Une forme de limitation des prises a pu concerner un autre espace, plus septentrional, bien qu’elle y fût probablement plus involontaire. Il s’agit du lac Kénogami, intégré au Domaine du roi principalement pour ses ressources en fourrures. L’arpenteur Normandin notait ainsi que la rivière Moncouche, l’un des affluents du lac, débouchait sur deux autres petits lacs où les Autochtones se rendaient pour chasser le castor, « mais non pas en quantité »Footnote 63. Il convient d’interpréter prudemment ce passage, car une telle attitude pouvait procéder d’une contrainte et être liée à une population de castors déjà amoindrie par la surchasse, dans la mesure où les Autochtones « alloient dans ces bayes des le petit printems en canot a la chasse au castor qu’ils tuoient en petit nombre a cause des terres qui leurs sont devenues ingrattes depuis bien des années ou ils ont peine a vivreFootnote 64 ».
Dans une configuration écologique différente, la baie James offre un cas intéressant de limitation volontaire de l’activité cynégétique dans un contexte de compétition impériale croissante – et parfois virulente. Cette région inhospitalière, marécageuse et au sol dénudé en raison de la présence de glaciers plusieurs milliers d’années auparavant, était notamment habitée par des groupes cris. L’écart important des températures et du niveau des précipitations ainsi que la durée des jours et des saisons limitaient considérablement la diversité et la prolifération de la faune, circonscrite au caribou et au castorFootnote 65. Comme dans les Plaines, l’antériorité de la présence française était relevée par les employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson, fondée en 1670. Dès 1671, 17 « nations » autochtones s’étaient réunies à Sault-Sainte-Marie et avaient opté pour l’allégeance française, sans compter que les Français s’étaient alors établis au lac Saint-Jean et à ChicoutimiFootnote 66. L’arrivée de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans la région avait conduit un groupe de marchands regroupé autour de Charles Aubert de La Chesnaye à former la Compagnie du Nord « pour conserver au Roy la possession de cette Baye et empescher les Anglois de profiter de la plus belle pelleterie de la nouvelle franceFootnote 67 », mais aussi pour établir des forts au lac Némiscau et près de l’embouchure de la rivière Nelson. Un exemple emblématique de la versatilité des allégeances et des affiliations identitaires pourrait être le cas du coureur de bois Pierre-Esprit Radisson, qui avait contribué à la fondation de la Compagnie de la Baie d’Hudson, était repassé au service de la France en 1682 et avait subtilisé aux Anglais « leur pelleterie en grand nombre », évoquant jusqu’à « soixante milliers de Castor », avant de servir à nouveau l’Angleterre et de s’agréger ensuite à la noblesse anglaiseFootnote 68. À ces rivalités entre empires s’ajoutait le conflit endémique entre les Cris et les Sioux. Si, durant l’été, les premiers s’adonnaient à la pêche et à la chasse autour de la baie James tandis que les seconds chassaient le bison dans les prairies méridionales, les deux groupes se disputaient en hiver les territoires de chasse du lac Supérieur, riches en castorsFootnote 69.
La chasse au castor reposait sur des paramètres environnementaux et climatiques évolutifs. En effet, la disponibilité des ressources alimentaires et des animaux à fourrure ne variait pas uniquement en raison de la fluctuation de la demande et des pratiques de chasse, mais elle dépendait également de facteurs climatiques tels que l’abondance de la neige, la rigueur ou la douceur de l’automne, ou encore l’importance des précipitations printanières. Ces facteurs affectaient non seulement les conditions de chasse, mais aussi l’habitat des castors, leurs huttes étant parfois rendues inaccessibles par l’épaisseur de la glace sur les cours d’eauFootnote 70. Certaines populations animales de petit gibier pouvaient également avoir tendance à disparaître à intervalles fréquents, à l’image des lièvres, décimés tous les sept ans par une épidémie – une forme de tuberculose – dont ils ne se remettaient totalement qu’au bout de deux ansFootnote 71. Il est également impossible de ne pas prendre en considération les interactions trophiques et les cycles pluriannuels pour rendre compte de la présence plus ou moins importante des animaux à fourrure autour de la baie James. Charles Sutherland Elton, précurseur de la notion de cascade trophiqueFootnote 72, a ainsi pu prouver que les populations de renards et de martes fluctuaient selon la disponibilité de leurs proies, en l’occurrence les souris et les campagnols, qui disparaissaient tous les quatre ansFootnote 73.
Outre ces évidentes contraintes écologiques, les préférences alimentaires des Cris – en particulier ceux du Nord – et leur propension à valoriser la pêche ainsi que la chasse au caribou et à la perdrix les conduisaient à limiter fortement les prises de castor, y compris dans des situations où ils auraient pu en piéger davantage et engranger les profits de leur venteFootnote 74. Les Européens peinaient à comprendre le comportement économique des Cris, qui ne se laissait guère réduire à de simples logiques mercantiles et à la rationalité européenne. En effet, dans certaines régions caractérisées par la migration annuelle du caribou, des sous-groupes cris pouvaient sciemment privilégier la chasse de cet animal et abandonner le commerce pourtant juteux du castor. Là où un ensemble de déterminations environnementales et de traits culturels conduisaient certains Autochtones à laisser le castor prospérer, les Européens interprétaient une telle attitude comme le signe de leur oisiveté et de leur faible propension à adopter l’esprit industrieux que requérait la traite des fourrures. Tel est le sens des propos de Thomas Mitchell, patron de sloop et explorateur employé par la Compagnie de la Baie d’Hudson, en 1741 :
Je suis très déçu de nos Indiens riverains, car comme nous avions beaucoup de perdrix, j’espérais qu’ils s’aventureraient sur la terre ferme et tueraient beaucoup de castors et de martres, mais c’est tout le contraire, car comme je l’ai souvent mentionné, s’ils peuvent attraper beaucoup de poissons, de perdrix ou de caribous, ils ne chercheront jamais de martres ou de castors, car les lièvres ne les alimentent jamais, ce dont ils font des vêtements. Je trouve que rien ne saurait encourager les Indiens de la côte à attraper beaucoup de fourrures, pas plus que ce qui leur permettra d’échanger une hachette ou un ciseau à glace lorsqu’ils en auront besoinFootnote 75.
Alors que la possibilité d’accroître et d’intensifier le nombre de prises demeurait une virtualité potentielle, une telle logique cynégétique n’était pas toujours privilégiée par les Cris, dont le semi-nomadisme s’accommodait relativement mal de l’accumulation sans fin de biens matériels. Il existait toutefois des différences entre les sous-groupes cris du Sud intérieur investissant le bassin de drainage de la baie James, le plus abondant en ressources pelletières, et ceux du pourtour de la baie, une région pauvre en feuillus et donc peu propice à l’implantation durable des castors et des orignauxFootnote 76. Les écrits de Radisson plaident également pour la thèse de la limitation volontaire des prises, celui-ci rapportant qu’en 1660, une nation crie « errante », probablement située sur la rive orientale de la baie James, épargnait les jeunes castors et les laissait retourner dans l’eau, une mesure qui précédait les contacts réguliers avec les EuropéensFootnote 77.
Si la surchasse ne semblait a priori pas constituer un problème moral aux yeux des populations autochtones, il ne faudrait pas en conclure trop précipitamment qu’elles furent indifférentes à l’intensification de leurs prises car, comme nous l’avons démontré, les pratiques étaient fort contrastées d’une région à l’autre du continent nord-américain. Que les Autochtones n’établissent pas de distinction théorique entre chasse et surchasse ne doit pas nous aveugler sur la variété et la complexité des situations dans la pratique. Une voie plus mesurée pourrait consister, sans tomber dans le mythe de l’Indien écologique ni céder au discours sceptique leur déniant tout ethos conservationniste, à leur attribuer une forme de « réflexivité environnementale ». Cette expression, employée par Fabien Locher et Jean-Baptiste Fressoz pour qualifier le rapport des sociétés européennes à la nature avant l’Anthropocène – contre l’idée présentiste d’une prise de conscience tardive des dégradations environnementalesFootnote 78 –, gagnerait à être expérimentée sur d’autres terrains pour ne pas en faire une catégorie simplement opératoire sur le sol du Vieux Monde. C’est à la lumière de ces considérations que l’on peut relire la harangue, rapportée par La Potherie, de Outoutagan, « Chef Outaouak [Outaouais] du Sable, connu sous le nom de Talon, & communément par celui de Jean le Blanc », lors des tractations diplomatiques ayant abouti à la Grande Paix de Montréal en 1701Footnote 79 :
Voici quatre paquets de Castors, & un des Peaux passées que nous te donnons. Nous te prions de nous ouvrir la traite, que rien ne nous soit caché dans les magasins des Marchands. Il est inutile de te demander bon marché, parce que nous savons bien qu’un chacun est maître de ses marchandises, du moins exhorte-les qu’elles soient au même prix que l’année passée.
Je te parle au nom des Nations Outaouakes, & te prie en même temps d’excuser si nous te faisons un présent si peu considérable, nos Anciens en faisoient autrefois de plus beaux, nous avons détruit & mangé toute la terre. Il y a peu de Castors présentement, & nous ne pouvons plus chasser qu’aux Ours, aux Chats, & à d’autres menuës PelleteriesFootnote 80.
G. Havard rappelle que la supplique du chef outaouais doit être réinscrite dans le rituel codifié du dénuement qui, par définition, tendait à exagérer volontairement la pénurie afin de s’attirer les faveurs des autorités colonialesFootnote 81. Malgré ces éléments de contextualisation, il n’en demeure pas moins qu’une telle requête reposait sur le constat lucide du déclin du castor. Il ne s’agit pas simplement d’une vision court-termiste : on peut déceler entre ces lignes une authentique conscience des variations du nombre de castors dans le temps, le chef autochtone se référant à l’expérience des Anciens qui apportaient une quantité supérieure de peaux. Une telle lecture est d’ailleurs susceptible de remettre en cause la perception des sociétés amérindiennes comme des « sociétés froides » dans lesquelles le changement historique serait, sinon annihilé, du moins rendu difficile en raison du poids de la traditionFootnote 82. Quand bien même les Outaouais se seraient reportés vers d’autres pelleteries, le choix des mots – pour autant que les doléances du chef autochtone fussent correctement retranscrites – est ici lourd de sens, les populations autochtones s’accusant d’avoir « détruit & mangé toute la terre », dans une sorte de vaste processus de géophagie, voire de « cosmophagie ».
Sans pour autant reprendre la thèse d’un « effondrement cosmologique » portée par C. Martin, un tel passage invite à tenir compte de la capacité réelle dont disposaient les Autochtones à décrypter les altérations de leur environnement, d’autant plus que ces propos sont trop rarement mis en miroir avec une autre déclaration qui leur succède. Il s’agit de l’intervention d’Anaganiouitak, représentant des Népissingues, venu non seulement pour consolider l’alliance avec OnontioFootnote 83, mais aussi pour rappeler les difficultés de son peuple à s’acquitter de ses dettes et à acheter de la poudre ou du plomb. Il explique ainsi au Conseil « que les Outaouaks avoient un avantage de s’étendre de toutes parts pour tüer du Castor, ce qui leur donnoit une grande facilité pour en avoir beaucoup ; mais que pour eux s’étant bornez dans leur terre ils l’avoient toute détruiteFootnote 84 ». Alors qu’il souligne la faculté des Outaouais à se disperserFootnote 85, le chef autochtone pointe en même temps la contraction du territoire de chasse des Népissingues autour du lac Huron et l’intensification des prises. Une telle assertion pourrait à première vue aller dans le sens des travaux d’Eleanor B. Leacock. Dans son étude sur le commerce des fourrures et les territoires de chasse montagnais, l’anthropologue marxiste mettait en avant les liens étroits entre la dépendance croissante des Autochtones à l’égard des marchandises européennes et l’abandon progressif des pratiques de mobilité qui avaient cours auparavant car, en se concentrant quasi exclusivement sur les animaux à fourrure, chaque famille revenait sur le même territoire chaque hiverFootnote 86. Il est difficile de savoir si, comme le laisse entendre Anaganiouitak, le territoire de chasse des Népissingues s’était réellement rétracté, d’autant que cette population pouvait étendre ses activités jusqu’à la baie James et que les cartes contemporaines donnent plutôt l’impression d’une grande stabilitéFootnote 87. Il n’en reste pas moins que le chef autochtone était en mesure d’utiliser à des fins politiques des données territoriales et environnementales liées aux transformations du mode de production de la fourrure. D’un autre côté, les sources continuent d’insister sur la forte mobilité des groupes de chasseurs qui savaient parfaitement évaluer l’épuisement du gibier et adapter leurs pratiques en conséquence, contre l’idée tenace selon laquelle la chasse n’implique ni la planification ni la prévisionFootnote 88. Alors même que l’exploitation commerciale des fourrures connaissait son apogée, le naturaliste, voyageur et traducteur Dière de Dièreville pouvait rapporter en 1708 que les Micmacs, peuple structurellement nomadeFootnote 89, n’avaient pas renoncé à leurs usages consistant à changer de territoire lorsque les ressources venaient à s’épuiser, une raréfaction dont ils savaient très bien anticiper la venue :
Quand ils sont dans un canton où ils trouvent des Bêtes & du Gibier, ils y demeurent tant qu’il y en a : Quand ils ont presque tout tué, & que la Chaudiere [chaudron] ne va plus comme il faut, ils vont autre part chercher mieux, & ils ne sont jamais si bien qu’aux lieux où ils trouvent beaucoup à mangerFootnote 90.
En parallèle des travaux d’Adrian Tanner ayant rappelé la porosité entre production personnelle et production commerciale, Harvey A. Feit a soutenu la thèse selon laquelle les territoires de chasse proches de ceux des Cris de Waswanipi étaient utilisés par ceux-ci pour la chasse de subsistance de façon à limiter l’incidence des chasseurs sur les populations animales d’une même zone et, parfois, à pourvoir à leur conservationFootnote 91. Même si les Autochtones se montraient habiles pour borner et revendiquer leurs territoires – quitte à se réapproprier les acceptions européennes des limitesFootnote 92 –, ils ne s’en considéraient pas comme les propriétaires, d’autant plus qu’ils estimaient les partager avec toutes les entités de la natureFootnote 93. Ils pouvaient établir des restrictions d’accès mais, comme le confirme La Potherie, la commensalité prévalait, si bien que la reconnaissance des habitations de castors par les chasseurs s’accompagnait parfois d’un bornage destiné à garantir un accès alimentaire aux autres ethnies : « […] mais si par hasard d’un Sauvage qui passerait par-là se trouvoit fort pressé de la faim, il lui est permis de tuer le castor, à condition d’en laisser la peau & la queuë, qui est le morceau le plus délicatFootnote 94 ». Cette « éthique du bon Samaritain » a été jugée par Ann M. Carlos et Frank D. Lewis comme incompatible avec la conservation du castor, mais c’est probablement, d’une part, surévaluer le rôle de cette pratique dans l’évolution du stock de castors et, d’autre part, considérer que l’impératif de préservation de la société et des normes sociales autochtones ne peut aller de pair avec celle du castorFootnote 95. Dans les régions septentrionales du Canada où les conditions de vie s’avéraient difficiles et où la thésaurisation était faible, une telle habitude pouvait aussi bien conduire les individus du groupe à limiter la chasse pour les peauxFootnote 96. Il s’agissait moins d’une quelconque magnanimité que d’une question de survie.
Quoi qu’il en soit, la réponse reçue par Anaganiouitak lors des négociations de 1701 était symptomatique de l’ambivalence de la politique coloniale vis-à-vis du commerce des fourrures, traduisant aussi la tension entre les partisans de l’expansion dans le Pays d’en Haut et les zélateurs mercantilistes de l’exploitation agricole de la vallée laurentienneFootnote 97. Les Népissingues n’avaient ainsi qu’à imiter le modèle des Abénakis de Saint-François qui, s’ils s’adonnaient jadis à la chasse, défrichaient désormais des terres et semaient du maïsFootnote 98.
Ce que conserver veut dire : abondance et rareté
Comment les autorités coloniales ont-elles réagi (ou non) à l’effondrement des populations de castors et à la surchasse ? Comme les Autochtones – quoique pour des raisons cosmologiques et épistémologiques différentes –, les Européens partageaient la conviction que les ressources de la Terre étaient inépuisables. L’idée d’une fin de la nature était encore, à la fin du xviie et au début du xviiie siècle, inconcevable. Si la sénescence de la Création commença à être envisagée au cours du xviiie siècle, en particulier dans le cadre de l’essor des savoirs géologiques, le fait que les organismes vivants puissent vieillir ou subir les affres du temps n’était pas encore synonyme de mort de la natureFootnote 99. Dans sa remarquable étude sur le bison d’Amérique, Andrew C. Isenberg insiste sur le fait qu’en sus de la multiplicité des facteurs ayant conduit à sa quasi-extinction entre 1750 et 1920 – de nouveaux modes de production prédateurs, des exigences sociales d’intégration, de prestige ou de conquête, des sécheresses récurrentes ou encore l’introduction du bétail entrant en concurrence avec cette espèce –, cet animal a été décimé parce que tous les acteurs, autochtones comme colons, partageaient la conviction qu’il ne pouvait disparaîtreFootnote 100.
Plusieurs historiennes et historiens ont proposé de réviser le récit traditionnel d’une invention états-unienne de la conservation de la nature. Ils ont révélé, à l’instar de Richard Grove, que les racines de la prise de conscience de la fragilité de la nature étaient plutôt à chercher du côté de la fin du xviie et du début du xviiie siècle, lorsque médecins, hommes de lettres et administrateurs coloniaux commencèrent à formuler un discours critique sur les répercussions écologiques de la colonisation. Constatant la vulnérabilité des biosphères tropicales et équatoriales, les pouvoirs coloniaux, nourris par un imaginaire qui considérait les espaces insulaires comme des Édens en miniature, auraient ainsi expérimenté des projets de régénération de la nature. De l’île Sainte-Hélène, largement déforestée lorsque les Anglais s’en emparèrent en 1659, jusqu’à l’île de France sous l’intendance de Pierre Poivre à partir de 1766, les colonies insulaires seraient devenues les laboratoires d’un premier environnementalisme, précisément parce que leurs environnements cristallisaient les problèmes liés à la déforestation, aux risques de disette et aux dangers de la raréfaction du gibier et des tortuesFootnote 101. Les recherches sur la pêche ont, de leur côté, remis en question le mythe d’un océan inépuisable, bien avant que ne soit théorisée la surpêche au milieu du xixe siècleFootnote 102. Même si l’ouvrage de R. Grove ne mobilise que des sources textuelles et ne s’intéresse pas assez à la réception des discours et à la mise en place concrète des déclarations d’intentionFootnote 103, ses travaux reviennent définitivement sur l’idée d’un absolutisme environnemental étendu au monde colonial, ou sur celle d’échanges monolithiques depuis la métropole vers les périphéries : l’écologie aux colonies relevait, au contraire, de transferts culturels et d’hybridations entre les conceptions européennes de la nature et les savoirs et pratiques autochtonesFootnote 104.
Dans ce grand récit, l’Amérique française occupe une place paradoxale. Bien sûr, elle apparaissait comme l’antithèse des environnements insulaires, nécessairement limités dans l’espace, les sources du xviiie siècle s’évertuant à rappeler « l’espace illimité qui s’ouvroit devant cette colonieFootnote 105 ». On comprend dès lors pourquoi elle ne semble pas faire partie du répertoire traditionnel de l’histoire de la conservation. D’un autre côté, plusieurs travaux récents se sont efforcés de montrer que la Nouvelle-France n’avait pas seulement été un empire de la prédation, mais avait aussi constitué un laboratoire de la transformation active du climat par la mise en valeur des terres, la culture des plantes européennes et les défrichementsFootnote 106.
Pour les administrateurs coloniaux, l’idée de « conservation » revêtait cependant des significations multiples, souvent fort éloignées de celles que l’époque contemporaine a conférées au mot. Plus la question actuelle de la conservation se chargeait d’implications politiques – notamment en matière de préservation de la nature –, plus il devenait difficile d’appréhender pour elles-mêmes les logiques de conservation d’Ancien Régime. À la fin du xviie siècle, « conserver » renvoyait à la possibilité de ménager une chose afin d’éviter qu’elle ne perdît ses propriétés ou sa substance. En somme, la conservation équivalait à l’absence d’altération, perçue comme une dégradation de la qualité intrinsèque des choses, dont l’état antérieur devait être maintenu tel quelFootnote 107. C’est aussi à cette époque que le terme se chargea d’une connotation théologique plus nette, le Dictionnaire de l’Académie française rappelant combien Dieu était le « créateur & le conservateur de toutes chosesFootnote 108 ». La réflexion portait moins sur les forêts et les animaux que sur les fruits de la terre, qui ne cessaient de naître et de renaître par l’action continue et féconde de l’homme, mais dont la conservation dépendait aussi des prières et des rogationsFootnote 109. La conservation tenait également au « mesnage » qui, dans son acception traditionnelle, désignait le gouvernement domestique et les savoir-faire propres à en assurer l’administration et l’économieFootnote 110. En d’autres termes, conservation et « mesnage » n’étaient pas étrangers à la gestion domaniale. Au xviiie siècle, cependant, sous le coup des avancées de la chimie, de la pharmacologie et de la physiologie végétale notamment, le terme de « conservation » subit une inflexion sémantique pour signifier la maintenance de ce qui se modifie sans cesse du fait des processus de dégradation de la matière et des transformations organiques liées à l’humidité ou à la chaleurFootnote 111. La conservation était, en outre, de plus en plus systématiquement pensée comme le corollaire de la croissance, et ce au moins dès les années 1720. Le terme ne désignait en rien la mise sous cloche des choses de la nature, mais témoignait d’une politique visant à les accroître, à les multiplier et, surtout, à les améliorer. Il ne s’agissait pas encore de préserver l’environnement pour lui-même, mais, dans une perspective mercantiliste de croissance des forces de l’État, d’en faciliter l’exploitationFootnote 112. Difficilement réductible à de simples considérations environnementales, la réflexion des contemporains sur la conservation intégra en toute logique un questionnement sur l’accroissement et la circulation des richesses. Appliquées à l’espace colonial nord-américain, de telles propositions signifient que la conservation du castor ne pouvait se résumer à des préceptes d’ordre seulement environnemental. En effet, la gestion de l’abondance ou de la rareté de l’animal s’inscrivait aussi dans un ensemble de discours économiques qui portaient, entre autres, sur la liberté du commerce des fourrures. Pour autant, la raréfaction du castor impliqua une réflexion plus large sur les transformations environnementales introduites par la traite des pelleteries.
Les autorités coloniales estimaient que la chasse au castor avait pu conduire à des pratiques de surchasse inhabituelles de la part des Amérindiens, la documentation confirmant que le castor était bel et bien chassé auparavant, mais que les prises demeuraient limitées aux nécessités de l’alimentation et de l’habillement :
Le grand objet de commerce du Canada dans son establissement a été le commerce du castor et des pelleteries avec les nations sauvages qui habitent ce continent, mais comme ce commerce est fort diminué y ayant bien moins d’animaux dans les bois qu’il n’y en avoit auparavant que les françois y vinssent, parce qu’en ce tems les sauvages n’en tüoient que pour en manger la chaire et s’habiller de peaux. […]
Leurs nécessités et l’envie d’avoir de la boisson sont à cause de la destruction des animaux dans ce continent plus tôt qu’elle ne devoit arriver, à quoy il faut ajouter la chasse que les françois y ont fait, à laquelle ils sont aussy habiles que les sauvagesFootnote 113.
Ce brouillon d’un mémoire non daté, mais postérieur à 1706, est intéressant à double titre : d’une part, parce qu’il considérait la destruction des castors comme inéluctable – l’exploitation intensive de l’animal n’avait fait au fond qu’accélérer un phénomène qui devait arriver tôt ou tardFootnote 114 ; d’autre part, car il imputait la destruction du castor à l’attrait des Autochtones pour l’eau-de-vieFootnote 115, un fait cependant largement exagéré quand on sait que la consommation de cette liqueur était secondaire pour eux, ne représentant que 4 à 5 % de la valeur des équipements de marchandises pour le Pays d’en HautFootnote 116. Il met cependant en parallèle les activités cynégétiques et commerciales françaises qui, d’après son auteur, avaient contribué à la détérioration de l’abondance des castors, à parts égales avec les Autochtones. Relatant les ambitions prédatrices des Français et leur appât du gain, Louis Hennepin signalait déjà en 1679 qu’ils entendaient « enlever toutes les pelleteries et peaux d’élan et de bêtes fauves qui se trouvaient chez les sauvages les plus éloignésFootnote 117 ».
Si le mirage d’un profit illimité dans ce « Pérou éphémère »Footnote 118 qu’était devenu le Canada ne tarda pas à se dissiper, les administrateurs furent d’abord réticents à reconnaître la crise de surproduction qui commença à éclore à la fin des années 1680 et dont les causes tenaient, entre autres, à la difficulté d’écouler les stocks sur le marché français. Depuis que la ferme du Domaine d’OccidentFootnote 119 s’était vue concéder le monopole du commerce du castor en 1675 afin de contrer la chute spectaculaire des prix liée à l’expansion commerciale dans le Pays d’en Haut, les financiers tenant le bail à ferme étaient censés acheter les fourrures apportées aux commis situés à Québec à des prix encadrés par le pouvoir royal et négociés avec les marchands de la colonie. En sus de l’élimination de la concurrence britannique autour de la baie James, l’assurance de vendre des peaux – quelle que fût leur qualité – en toutes circonstances avait amplement contribué à l’engorgement du marché et à l’intensification de la traiteFootnote 120.
En 1689, les fermiers du Domaine d’Occident regrettaient la « quantité extraordinaire de castors recüeFootnote 121 » et en appelaient à une meilleure régulation de la chasse, ce à quoi le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, se montra sourd dans un premier temps, préférant se réjouir d’une telle abondance, surtout en période de guerre. Cependant, la surabondance de castors ne pouvait plus être minimisée en 1694, si bien que même Champigny, l’intendant de la Nouvelle-France, observa la multiplication par quatre en quelques années du castor de médiocre qualitéFootnote 122. La réflexion sur les solutions à apporter à la crise du castor portait sur deux dimensions estimées indissociables : le maintien des Autochtones dans l’alliance, afin d’éviter de les voir déserter la bannière de la Fleur de Lys au profit des Anglais – une hantise martelée à longueur de mémoires bien que probablement exagéréeFootnote 123 –, et une régulation de la qualité des castors. En d’autres termes, il fallait, d’une part, maintenir le commerce des fourrures à une intensité suffisamment élevée pour ne pas introduire de troubles dans l’alliance et, d’autre part, résoudre le problème de la surchasse par une réorientation de la production, ce qui supposait de mettre un terme à l’achat de castor gras et sec d’été, mais aussi de pelleteries du pays des Illinois et des Miamis, réputés de mauvaise qualitéFootnote 124. La course au castor avait en effet abouti à une double conséquence écologique : d’abord, la déstructuration des temporalités cynégétiques, puisque l’activité des Autochtones, qui chassaient d’ordinaire de novembre à mai, ne semblait plus connaître de limite temporelle ; ensuite, l’extension toujours plus méridionale et occidentale de la traite des fourrures, acculant certaines populations n’ayant jamais chassé le castor à le faireFootnote 125.
Lorsque l’extraction d’éléments biotiques comme le castor devient plus rapide que leur remplacement par la reproduction ou la succession écologique, une forme de désencastrement environnemental se produit, c’est-à-dire qu’un processus sépare progressivement l’économie des contraintes écosystémiquesFootnote 126. Le castor se retrouvait ainsi pris dans une série de temporalités disjointes : celle de la consommation réelle en métropole, atone, et celle de la production en Amérique du Nord qui s’emballait à une cadence effrénée, mais aussi celle des activités cynégétiques et celle des rythmes de reproduction de l’animal. En l’occurrence, la désorganisation des temps de la chasse fut accompagnée d’une perturbation du cycle biologique de l’animal, au point de voir apparaître dans les sources le castor « babougy », bien trop jeune pour être d’une quelconque utilité aux chapeliers, sa « laine n’ayant pas assez de longueur ny de corps pour souffrir l’apprest ». Ce spécimen semblait cristalliser tous les désordres occasionnés par la surchasse, si bien que les sources coloniales lui attribuent un rôle important dans le dépeuplement des lieux de chasse :
Dans le commencement de l’etablissement de cette colonie les sauvages ne tuoient jamais de ces jeunes castors qu’ils remettoient a chasser quand ils seroient dans leur parfaitte grandeur et de cette maniere ils ne depeuploient pas les lieux de chasse.
Mais depuis que le propre interest a prévalu au bon ordre, les françois ont incité les sauvages a tout tuer et leur ont traitté indistinctement les plus petits castors comme les autres, et cela parce qu’ils retiroient des lettres de change des anciens fermiers pour les uns comme pour les autresFootnote 127.
Ce passage articule deux dimensions indissociables dans la réflexion des acteurs coloniaux : la première, de nature écologique, concerne la désorganisation d’un équilibre naturel qu’il conviendrait de rétablir ; la seconde renvoie à un « bon ordre » économique et social déstabilisé non seulement par l’appât du gain des marchands, mais aussi par le système de lettres de change qui établissait une équivalence entre tous types et qualités de castors. On devine en creux que le « bon ordre » ne pouvait être restauré que par l’action régulatrice de l’État. Des mesures avaient d’ailleurs été prises par la monarchie pour tenter de juguler la surchasse dès les années 1680, en sanctionnant dans un premier temps la course des bois et en limitant le nombre de congés de traite. Comme le soulignait l’intendant Antoine-Denis Raudot, la limitation des congés et du nombre d’hommes par équipage restait la seule manière viable d’éviter la surexploitation de l’animal : diminuer le nombre de chasseurs, c’était réduire d’autant le risque de prédation et de pression sur la ressourceFootnote 128.
Cependant, la diplomatie française en Amérique du Nord était trop liée au castor pour abandonner complètement ce secteur et les intérêts économiques trop nombreux pour sanctuariser la ressource. Si la suppression des congés de traite à partir de 1696 participait de la volonté de remédier à la saturation du marché, elle fut inégalement respectée, les officiers locaux ayant eux-mêmes quelque intérêt à contourner les proscriptions royales. Lamothe Cadillac, commandant qui avait reçu l’ordre de revenir du poste de Michillimakinac, rapporta une cargaison de castors… probablement extorquée aux voyageurs du Pays d’en Haut contre la possibilité de ne pas revenir à Montréal et de poursuivre la traite à leur gré. Un autre officier, Pierre Alphonse de Tonty, fut alors chargé d’aller les chercher, mais il embarqua des produits de traite en compagnie de plusieurs marchands et, à la fin de l’année 1698, n’était toujours pas rentréFootnote 129. Au même moment, un autre officier du nom de Le Sueur essaya de brouiller les cartes et de jouer sur l’intérêt porté par l’État aux ressources minéralogiques pour obtenir une permission de traite. Prétextant la découverte de mines de plomb et de cuivre au nord du Mississippi, il demanda l’autorisation de s’installer sur place. Du plomb au castor, il n’y avait qu’un pas, mais l’intendant Champigny ne se laissa pas berner et remarqua bien que ces prétendues mines n’étaient « que de castor »Footnote 130. Pour autant, les administrateurs ne cessèrent de réclamer un allègement de prohibitions lourdes et inefficaces face à un tel emballement du commerce du castor, apparemment impossible à enrayer. Ainsi, une compagnie de marchands locaux avait pris le relais du Domaine d’Occident en 1700 avec l’intention de faire main basse sur l’ensemble de la chaîne de production, y compris en rachetant les privilèges de la ferme du Domaine, une politique aux résultats fort inégaux – les restrictions aboutissant surtout à l’intensification de la contrebande à destination d’Albany et à la prolifération de pratiques commerciales frauduleuses. Toujours selon Raudot, la fraude avait d’ailleurs surajouté une problématique en matière de conservation, puisque pour faciliter l’exportation des peaux frauduleuses en France, « on faisoit couper en ce païs le poil, et on l’envoïoit seul parce qu’il tient moins d’encombrement ». Or, si ce poil ôté de la partie supérieure de la peau n’était pas employé dans les 12 à 18 mois, il devenait inutilisable pour la confectionFootnote 131. Quant aux stocks licites que les marchands étaient incapables d’écouler, ils se retrouvèrent tout bonnement dévorés par la vermineFootnote 132.
Pendant l’existence de la Compagnie de la Colonie, fondée en 1700 sur le principe de l’achat d’actions, tous les acteurs semblèrent continuer leurs activités comme si de rien n’était, et si elle fut maintenue à flot, ce fut moins grâce à l’investissement – finalement faible – des marchands canadiens qu’aux crédits injectés par le milieu de la banque et de la finance parisiennes. Or, comme l’a montré Matthieu Tardif, la propension de l’élite du système fisco-financier d’Ancien Régime à renflouer les caisses de ce « tonneau des Danaïdes » a de quoi laisser songeur si l’on ne tient pas compte du fait que le commerce du castor et la question tout aussi aiguë de son abondance relevaient pleinement de la raison d’ÉtatFootnote 133. En d’autres termes, soutenir la compagnie revenait à la fois à soutenir les intérêts du monarque et à œuvrer activement en faveur de la diplomatie franco-amérindienne. Il était admis que le souverain avait intérêt à soutenir la colonie « plutost par des raisons d’Etat que par la vue de ce qu’il en [pouvait] retirerFootnote 134 », quand bien même les dépenses consenties pour le Canada auraient été supérieures aux recettes que le territoire pouvait procurer. De telles considérations ne facilitaient donc guère l’instauration d’un niveau de production inférieur ou égal à la consommation. En définitive, il fallut attendre la fin de la guerre de Succession d’Espagne et la relance de la consommation en métropole pour voir la situation s’améliorer.
Le problème de la difficile conservation du castor pendant cette période provenait en partie de la tension croissante entre le fait que le castor était considéré comme une marchandise – de surcroît structurante dans le cadre de la politique française en Amérique du Nord – et la prise de conscience progressive des formes de désencastrement que son exploitation intensive engendrait. La transformation de la faune sauvage en bien, coupée de ses relations écosystémiques, a pu contribuer à des formes précoces de marchandisation de la nature. Et si certains fermiers, comme Louis Guigues à partir de 1697, exhortaient à bannir du commerce des fourrures les castors de mauvaise qualité comme le castor sec d’été et le castor gras d’été ou les pelleteries du Pays des Illinois, les raisons avancées semblaient moins environnementales qu’économiques dans la mesure où ces castors ne valaient rien, leur potentiel pour la consommation étant si médiocre qu’il eût été préférable « qu’ils fussent bruslez au paÿs plutost que de passer en EuropeFootnote 135 ».
Une telle situation interroge la notion même de « ressource ». Le Dictionnaire d’Antoine Furetière continuait de définir exclusivement la ressource comme l’« esperance ou moyen de se relever de sa chute, de sa ruïne ; de se retablir de ses pertesFootnote 136 ». Or, dès le xviie siècle, apparaît l’idée d’un gouvernement de la nature qui pourrait reposer sur la connaissance et l’exploitation de ressources spécifiques. La question de la chasse du castor était en ce sens emblématique de l’émergence d’une vision de la nature qui relevait moins de la création divine que d’un ensemble de formes matérielles vivantes et de processus – y compris productifs – capables de la transformer. L’épisode des années 1690-1700 sonna le premier avertissement que tout dans le vivant n’était pas renouvelable. Dans leur essai sur le concept de rareté, Fredrik Albritton Jonsson et Carl Wennerlind ont montré que, jusqu’au xvie siècle, les relations entre les désirs humains et la nature étaient enserrées dans un réseau de limitations et d’équilibres à maintenir constamment. Or, à partir du xviie siècle, une nouvelle conception de la disponibilité des ressources – qu’ils qualifient de cornucopianiste, en référence au mythe grec de la corne d’abondance – fit son apparition en Angleterre sous la plume de Francis Bacon et de son disciple Samuel Hartlib. Les deux savants voyaient dans la nature un réservoir inépuisable de ressources qui ne demandait qu’à être exploité. Signe du progrès humain et de la capacité à mettre l’avancée des connaissances au service d’un bien-être matériel socialement légitime – et utile –, une telle vision supposait une conception prométhéenne de l’humanité. Dans le sillage du siècle précédent, les Lumières auraient hérité d’un tel optimisme, tout en invitant aussi à tempérer les désirs et ardeurs consuméristes des individusFootnote 137.
Bien qu’elle demeure valide sur le plan de l’histoire de la pensée économique, une telle chronologie ne s’applique que partiellement à l’histoire de l’exploitation coloniale du castor. Qu’une conception « illimitiste » des ressources ait pu prévaloir, cela est certain. En revanche, on peut raisonnablement estimer que les héritages médiévaux et renaissants de la pensée de la rareté – l’idée d’un monde naturel en équilibre – et la conception plus moderne d’une infinitude de la nature entrèrent en collision pour donner lieu à des interrogations difficilement solubles : comment gérer l’équilibre du vivant dans un monde où les cadres de pensée, encore marqués par l’idée d’une inépuisabilité des choses de la nature, n’étaient pas encore ceux de l’ordre naturel promu par Carl von Linné et les tenants de la physique économique plus d’un demi-siècle aprèsFootnote 138 ? Comment rétablir un équilibre dans le cadre d’une surexploitation manifeste du castor ? Face à ces questions, aucune politique coloniale claire et uniforme n’a véritablement émergé, en dépit des incantations répétées à proportionner la production à la consommation réelleFootnote 139.
Pendant la crise de surproduction, mais aussi après, les avis sur les solutions à apporter à la rareté du castor divergeaient selon la place que les acteurs attribuaient à la traite des pelleteries dans l’économie régionale et atlantique, traduisant les visions différentes qui régnaient au sein tant de l’appareil d’État que du milieu de la traite. Ceux qui – à tort d’ailleursFootnote 140 – estimaient que la colonie était tombée dans un état languissant du fait de l’insuffisance de la mise en valeur des terres canadiennes attribuaient les excès de la chasse à l’incapacité à développer les authentiques forces productives de la Nouvelle-France – raison pour laquelle la question de la conservation du castor était secondaire selon eux. Le remède qu’ils proposaient consistait à contraindre les habitants à élever des moutons dans les terres défrichées, à établir des fabriques de goudron et de potasse et à investir massivement la culture du lin et du chanvre, comme le voulait déjà le premier intendant de la Nouvelle-France Jean Talon à son arrivée au Québec en 1665, mais aussi Colbert, puis le marquis de Denonville, gouverneur de la Nouvelle-France de 1685 à 1689, et Jacques de Meulles, intendant de 1682 à 1686Footnote 141. L’intendant Raudot se réjouissait encore en 1705 que la crise du castor ait incité de nombreux habitants à travailler le chanvreFootnote 142. Il était aussi question de mettre en œuvre des pêcheries sédentaires autour de la vallée du Saint-Laurent, un projet ambitieux développé dès les débuts de la colonisation de peuplement, mais aux résultats mitigésFootnote 143. En réorientant la production et en diversifiant l’économie locale, le castor serait revenu de lui-même. En d’autres termes, on remédierait à la rareté du castor par l’abondance d’autres produits.
Certains partisans de la liberté du commerce des fourrures pouvaient rejoindre cette ligne argumentative. Un « Mémoire historique sur le domaine d’occident » de 1698 contenant une proposition pour « rendre libre le commerce des castors » rappela d’abord que la crise de surproduction s’expliquait par la certitude pour les traiteurs d’en « toucher la valleur, suivant la qualité et le prix fixés ». Les auteurs, tous candidats au rachat du bail de la Ferme d’Occident, stigmatisèrent le dérèglement ayant conduit à « chercher et amasser du castor » dans des quantités bien supérieures à la consommation réelle et aux capacités de renouvellement de l’animalFootnote 144. Ils se situaient dans la lignée de la longue condamnation morale de la traite qui attribuait à l’appât du gain et à la course des bois tous les maux dont souffrait la Nouvelle-France. Au contraire, prétendaient-ils, libérer le commerce du castor des monopoles permettrait de rendre obsolète la traite illégale et de faire revenir les habitants à ce qui avait toujours été la raison d’être de la colonie : affairer les colons aux pêcheries, aux mines, à l’exploitation du bois, à l’agriculture ou à d’autres activités industrieuses, comme c’était le cas en Nouvelle-Angleterre. Quant à la quantité de castors tués et envoyés à Québec, elle se serait régulée d’après ce qui s’apparente bel et bien à une main invisible avant l’heure, les auteurs du mémoire se montrant toutefois incapables d’expliquer pourquoi, se contentant d’évoquer vaguement les « habitudes particulières » des marchands. Ces derniers, délestés du transport et de la gestion des stocks, auraient été plus à même de se défaire des surplus de castorsFootnote 145. Les réflexions n’étaient pas seulement d’ordre économique. Dès 1694, dans un « Mémoire sur le prix et la consommation des castors », les tenants de la liberté du commerce du castor préconisaient de réduire la production « au nécessaire » et les permissions de traite « à un petit nombre pendant le reste du bail pour diminüer la chasseFootnote 146 », signe que le problème se situait bien en amont et devait justifier une meilleure régulation de l’activité cynégétique.
Bien qu’ils aient pu se rejoindre sur ce dernier point, les débats entre les partisans de la liberté du commerce du castor et ceux de l’encadrement étatique n’ont jamais véritablement cessé, y compris après la crise, comme en témoigne la floraison de mémoires en 1716, à l’image de ce rapport adressé au Conseil de la Marine où, si les deux options paraissaient crédibles, la seconde finit par l’emporterFootnote 147. Entre-temps, à l’autre bout de la chaîne de production, les chapeliers parisiens avaient participé aux discussions et fait valoir leurs revendications au moment où ils avaient été contraints « de renvoyer plus des deux tiers de leurs Compagnons Ouvriers ». Désireux de proportionner la production de castors canadiens aux besoins de la chapellerie métropolitaine à raison de 150 000 livres par an, ils fondèrent en janvier 1715 la Communauté des Chapeliers. Leur ambitieux projet consistait à prendre la main sur le processus de conservation et d’acheminement des peaux, depuis leur réception à Québec jusqu’à leur arrivée dans les magasins de la compagnie en métropole, en passant par le transport maritimeFootnote 148. Leur conception de la gestion de l’abondance et de la rareté s’inscrivait classiquement dans le sillage de l’action de la police d’Ancien RégimeFootnote 149 et était très similaire à celle qui prévalait pour les grains, puisqu’ils souhaitaient faire du lieutenant général de police à Paris le fer de lance de la gestion des peaux, en le chargeant d’éviter « toute disette de Castors » : le lieutenant n’aurait ainsi permis les envois de peaux vers les pays étrangers qu’en cas de surabondance ponctuelle de stocks. Si leur requête n’aboutit pas, elle témoigne de l’effervescence des débats intellectuels autour du castor.
Un autre argument se voyait régulièrement asséné par les partisans de la dilatation de la sphère impériale dans le Pays d’en Haut : avant même le regain d’intérêt pour la recherche d’une supposée « mer de l’Ouest » à la fin des années 1720 et le premier voyage de La Vérendrye en 1731-1732 au cours duquel différents forts furent construitsFootnote 150, l’édification de postes et d’établissements chez les Sioux, et notamment sur le lac Tekamamiouen, devait correspondre à un retour de l’abondance du castor par l’extension de la zone d’influence française. Il faut dire qu’à cette époque, la surproduction semblait un lointain souvenir. Zacharie Robutel de La Noue, lieutenant dans les troupes de la Marine, avait commencé à prospecter en 1717 autour de Kaministiquia, à l’ouest du lac Supérieur, avant d’envoyer le sieur Pachot chez les Sioux de 1718 à 1722Footnote 151. Dans son rapport de 1722, ce dernier fait part de son enthousiasme quant à la « quantité de castors » présente et au nombre de nations dont il était possible d’obtenir l’allégeance, recourant à un raisonnement implacable : le castor fait le commerce du Canada, or il « commence à estre tout à fait détruit dans tous les autres postes »Footnote 152, donc il faut étendre les postes français et, au passage, remettre la main sur quelques forts anglais. Une telle argumentation était conforme à la gestion des ressources telle qu’alors entendue, c’est-à-dire comme un auxiliaire de l’accroissement – en l’occurrence des forces impériales. L’extension indéfinie de la sphère d’influence française, y compris jusque dans les Grandes Plaines, avait toutefois quelque chose de paradoxal : en assimilant commerce du castor et expansion, elle faisait miroiter la possibilité d’un empire de l’abondance affranchi de toute détermination écologique et matérielle – alors qu’une telle réalisation nécessitait, entre autres, la maîtrise des cours d’eau et des terres fertilesFootnote 153. Néanmoins, 13 ans après, en 1735, malgré les guerres récurrentes entre les Sioux et les Cris notammentFootnote 154, le projet semblait avoir – du moins momentanément – porté ses fruits, puisqu’il était « descendu cette année une grande quantité de castor provenant de la traite de deux ans des FrançoisFootnote 155 ». Les nouveaux établissements du Pays d’en Haut avaient manifestement fourni près de 100 000 castors, pour une recette de 170 000 livresFootnote 156. Le fils aîné La Vérendrye, Jean-Baptiste, fut cependant tué avec vingt autres Français par des Sioux des Prairies sur une île du lac des Bois en 1736, mettant un terme au rêve français d’un empire continental qui s’ouvrirait un jour sur le PacifiqueFootnote 157. Les Sioux avaient également « enlevé et pillé beaucoup de castorFootnote 158 », et il fallut attendre 1738 pour que la recette du castor connaisse une nouvelle embellieFootnote 159.
L’éclaircie fut de courte durée, et l’intensification à la même période de la concurrence avec les Britanniques dans les postes de l’Ouest aboutit, avant la guerre de Sept Ans, à un déclin perceptible des populations de castors. Gilles Hocquart, intendant de la Nouvelle-France, s’inquiétait ainsi en 1737 du fait que le castor, « qui abondoit autrefois dans toutes les parties de l’Amérique septentrionale », s’était « fort éloigné de la colonie peuplée où il ne s’en trouve que peu », l’abondance n’étant plus une réalité que pour Michillimakinac, Baie Verte et ChagouamignonFootnote 160. Quelques années après, en 1753, James Isham, négociant en chef de la York Factory pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, pouvait aussi écrire : « Il est vrai qu’il y a peu de Castors à avoir, à moins que les Indiens n’aillent dans le pays des Esinnepoets et des ArchitinuesFootnote 161. » La compétition impériale demeurait un facteur important de l’abondance ou de la rareté du castor, ce qu’ont démontré plusieurs études d’histoire économique. A. M. Carlos et F. D. Lewis ont ainsi mis en évidence qu’à Fort Albany et à York Factory, la Compagnie de la Baie d’Hudson, confrontée à la présence française, avait dû augmenter les prix d’achat des peaux afin de conserver sa part du commerce et maximiser ses profits. Il y avait dans ce cadre une corrélation entre l’augmentation du prix des fourrures – incitant les Autochtones à la chasse – et la diminution des populations de castors. À Fort Albany par exemple, l’émergence de la concurrence française avait transformé le statut du poste, passant d’une demande en situation de monopsoneFootnote 162 à celle d’un équilibre concurrentiel, avec pour corollaire des prix plus élevés et des stocks de castors plus faibles, et ce dès la fin des années 1730Footnote 163.
En réalité, la possibilité d’une politique de conservation du castor dépendait de la nature des territoires appartenant à la sphère d’influence française. Il existait en effet des différences significatives entre les postes du Pays d’en Haut, la vallée laurentienne et les terres appartenant au Domaine du roi, qui s’étendaient au nord du Saint-Laurent, depuis Tadoussac jusqu’à la côte du Labrador, sur une superficie de plus de 460 000 km2. La traite de Tadoussac, au cœur du Domaine du roi, fut, elle aussi, confrontée à la surexploitation des ressources : la traite constituait un modèle original, fondé sur la mise en valeur des ressources halieutiques et pelletières et non sur l’agriculture, dans le cadre d’un pacte féodal qui n’impliquait pas pour autant une politique de peuplement. Ce modèle, qui illustre la diversité des réponses apportées à la raréfaction du castor, était à de nombreux égards différent de celui qui prévalait dans la vallée laurentienne et dans les territoires situés à l’ouest de l’Outaouais. Il offrait notamment l’avantage de laisser une grande marge de manœuvre aux Autochtones et aux pratiques cynégétiques locales, tout en évitant de modifier la physionomie des territoires de chasseFootnote 164. Ce mode de colonisation atypique n’était pas exempt d’un certain nombre de tensions au sein de la colonie, en particulier dans la première moitié du xviiie siècle. En effet, le Conseil d’État avait dans un premier temps révoqué le monopole de la Compagnie du Nord pour le commerce de la baie d’Hudson (fondée en 1682), et délégué à la colonie la traite des castors et des pelleteriesFootnote 165. À la suite de la Grande Paix de Montréal en 1701, François Hazeur et Denis Riverin se virent accorder le monopole complet de la traite en tant que sous-fermiers, au grand dam d’un certain nombre de négociants indépendants qui tentèrent de déstabiliser leurs projets, notamment en envoyant chasser sur les terres de la traite de Tadoussac des Autochtones considérés comme étrangers au Domaine, à l’instar des Hurons de Lorette ou des Abénakis établis dans la région de Trois-RivièresFootnote 166. Des Micmacs et des Malécites étaient aussi coutumiers du Saguenay pour leur chasse, au moins depuis le dernier quart du xviie siècle, et ce probablement en raison de la diminution du gibier sur leur propre territoireFootnote 167. Si la traite demeurait interdite aux étrangers, il n’en allait pas de même pour la chasse. En mars 1705, les Abénakis ont occasionné des dommages considérables sur les territoires de chasse algonquins :
[Ils] ont tellement ravagé tous les lieux de chasse dans le temps que les sauvages algonquins dudit lac Saint Jean dépendant des limittes de Tadoussac estoient sur le point de la faire à leur ordinaire qu’ils ont tué tous les orignaux grands et petits aussy bien que les castors dont ils ont détruit les cabannes et jusqu’aux porcqs epics, en sorte qu’ils ont réduit les dits Algonquins à une sy grande extremité que depuis deux ans ils n’ont pu faire aucune chasse ny payer leurs dettes au sous fermierFootnote 168.
En plus de détourner la traite des pelleteries vers Trois-Rivières et d’occasionner des pertes importantes au Domaine du roi, les Abénakis s’en étaient régulièrement pris aux animaux. Un mémoire de 1733 rédigé par Gilles Hocquart, alors intendant de la Nouvelle-France, continuait, presque trente ans après, de dénoncer l’œuvre pernicieuse des habitants de Trois-Rivières, Champlain et Batiscan, et de pointer du doigt « la destruction totale des orignaux dans l’étendue du domaine ». La diminution drastique des ressources cynégétiques avait entraîné la famine pour un certain nombre de Montagnais et d’Algonquins présents sur le Domaine, acculés à chasser les lièvres et les perdrix pour survivre. En d’autres termes, ce n’était pas seulement la chasse commerciale qui se retrouvait mise à mal, mais également la chasse de subsistance, dont nous avons vu qu’elle demeurait fondamentale. La difficulté que les Montagnais éprouvèrent à maintenir les limites de leurs territoires de chasse s’observe à travers le recours adressé aux juridictions coloniales. Comparaissant devant le district judiciaire de Québec, ils expliquaient ne pouvoir s’acquitter de leurs dettes « parce que tous leurs païs estoient plain de sauvages qui chassoient sur leurs terres ce qui leurs ont Empeché de faire leur chasseFootnote 169 ». La concurrence croissante avec la Couronne britannique après les traités d’Utrecht marquant la fin de la guerre de Succession d’Espagne et la multiplication des abus dans la sous-ferme des traites, comme le fait pour des négociants véreux de se procurer des pelleteries par un système de fausses épargnes ou de vendre à des prix exorbitants des marchandises de rebut, menaçaient la conservation des castors et des orignaux. Pendant le bail de Riverin, de 1710 à 1714, de nombreuses incursions prédatrices autochtones avaient même été organisées par le sous-locataire afin d’amortir le loyer de la traiteFootnote 170. La traite de Tadoussac cristallisait plus globalement les conflits internes à la colonie entre des acteurs qui ne partageaient pas les mêmes vues économiques : alors que les fermiers et sous-fermiers pouvaient se montrer favorables à des tarifs plus bas, les marchands, qui vivaient exclusivement de l’exploitation des ressources cynégétiques, réclamaient constamment une hausse des prixFootnote 171.
L’abandon progressif des postes d’hivernement au lac Saint-Jean et chez les Papinachois et les Mistassins avait fait dire à Gilles Hocquart, dont le discours demeurait hostile aux marchands, que la survie de la sous-ferme ne dépendait que de « la conservation des sauvages » et de celle de « l’espace des animaux », deux éléments indissociables selon lui. Restaurer la présence française dans les postes devait permettre non seulement d’éviter le déploiement de la traite à l’extérieur des frontières du Domaine, mais aussi de faire revenir l’abondance, car depuis que « le S. Cugnet a[vait] rétably les hyvernemens de Mekouban et des Mistassins », ces postes « [avaient] produit des pelleteries que l’on n’auroit point eu si l’on s’etoit contenté comme auparavant d’y faire faire un voyage au printems d’où on rapportoit trois ou quatre cens martres, au lieu que depuis les hyvernements il en [venait] un millier ». Quant à la conservation de l’espace des animaux, elle était dépendante du respect des frontières du Domaine, de la capacité des Autochtones domiciliés à l’intérieur à ne pas chasser ailleurs que sur les terres de la traite de Tadoussac et, à l’inverse, de celle des étrangers à ne pas empiéter sur elles. C’était, aux yeux de Hocquart du moins, le seul moyen de conserver une quantité identique de pelleteries. Le raisonnement était parfaitement circulaire : la quantité d’animaux conditionnait le dynamisme démographique des populations locales et, en retour, l’abondance des Autochtones soutenait celle des animauxFootnote 172. Il était en un sens fidèle à l’acception de la conservation portée par les contemporains, qui tendait à tenir compte de la dimension synchronique et interdépendante de tous les existants dans un lieu donné. L’action de François-Étienne Cugnet, régisseur de la Ferme d’Occident à partir de 1719 et officiellement jusqu’en 1742, apparaît en toile de fond. En 1746, Cugnet commenta rétrospectivement sa démarche en affirmant qu’il s’était attaché à fournir de bonnes marchandises aux Autochtones, à limiter la consommation d’alcool parmi eux, à inciter les commis des postes à « faire aux sauvages les rets indispensables pour les mettre en état de faire leur chasse dans leur hivernement », et surtout à tenter d’instaurer une rationalisation de la conservation du castor :
J’ai eu soin d’engager les chefs de chaque bande de se tenir sur les terres ou ils se sont trouvez habitues sans leur permettre de partir dans d’autres terres ou ils pourroient trouver une chasse plus abondante, mais déjà habitée par d’autres bandes et qui auroient été détruites en peu d’années, si se joignant a ceux qui y etoient deja, ils sy rassembloient en trop grand nombre. Je leur ai fait entendre que pour repeupler leurs propres cantons, ils pouvoient se séparer en deux portions dans l’une desquelles ils hivernassent pendant une année pour laisser aux animaux le temps de se multiplier dans l’autre. Je les ai continuellement exhortés a ne point tuer les jeunes castors, et a n’en tuer aucuns pendant l’été, parce que c’est dans cette saison qu’ils se multiplient, et pendant laquelle par conséquent on les detruit d’avantageFootnote 173.
Michel Lavoie lit dans ce passage la volonté de généraliser le contrôle des ressources du territoire sur le mode de l’exploitation seigneuriale, organisant les territoires de chasse autochtones par bande indienneFootnote 174. On peut aussi y voir la tentative d’inventer une gestion cynégétique originale fondée sur une forme de rotation biennale de la chasse et sur la régulation du calendrier des prises, de manière à éviter des prédations trop intenses au moment de la mise à bas du castor et à épargner les spécimens les plus jeunes. L’administration de Cugnet permit certes à la traite de Tadoussac de renouer avec la rentabilité, et l’abondance des castors sembla revenir dans les années 1740 ; toutefois, de telles velléités se heurtaient à d’autres problèmes comme la dépopulation et les épidémiesFootnote 175. Malgré l’énergie déployée par les autorités coloniales pour empêcher les illégalismes et les fraudes en tous genres et faire respecter le cadre juridique de la traite, la réalité du terrain différait fortement. Aussi le Domaine du roi traduisait-il la difficulté à exporter au Canada un gouvernement de la nature efficace.
En fin de compte, l’une des rares solutions qui semble avoir été apportée à la conservation du castor relevait moins d’une sanctuarisation de l’espèce que du report des pratiques cynégétiques vers d’autres animaux, une alternative paraissant être promue tant par les autorités colonialesFootnote 176 que par les AutochtonesFootnote 177. Il s’agissait d’ailleurs moins d’une mesure environnementale à proprement parler que d’une forme de pragmatisme économique. Le baron de Lahontan regrettait que la chasse ne fût pas suffisamment diversifiée, et préconisait de s’intéresser aux cerfs, aux chevreuils, aux ours, aux loups et aux renardsFootnote 178. L’historienne Louise Dechêne a bien rappelé que le commerce des autres fourrures avait gagné en importance à mesure que celui du castor se dégradait, d’autant plus que les autres pelleteries, hormis les peaux d’orignaux, n’étaient pas soumises aux taxes ou monopoles, comme celui du castor exercé par la Compagnie des Indes à partir de 1719Footnote 179. La part du castor dans les exportations pelletières avait même pu chuter à 30 % certaines années après 1720Footnote 180. Malgré cette apparente convergence entre prescriptions européennes et pratiques autochtones, les autorités coloniales peinaient à comprendre les formes locales de gestion de l’environnement, à l’instar des feux.
L’usage autochtone des feux
L’usage que les Autochtones faisaient de l’environnement s’étendait bien au-delà du piégeage, et les transformations qu’ils imposaient au milieu pour l’activité cynégétique étaient nombreuses, comme le recours au feu, en plus d’autres modifications de l’environnement liées à la culture sur brûlis. Alors que les autorités coloniales cherchaient à améliorer la qualité de la conservation du bois pour la construction des naviresFootnote 181 et qu’elles se lançaient dans un travail de prospective consistant à identifier les bois de mâture, c’est-à-dire les bois destinés à confectionner les mâts, et les pinières de bonne qualité, elles remarquaient que ces dernières ne se trouvaient que « par bouquets et peu considérables ». Dans une lettre adressée au ministre en 1750, moment où se préparait la construction du navire l’Algonquin Footnote 182, l’intendant de la Nouvelle-France François Bigot s’inquiétait surtout de la possible tension entre la conservation des forêts et la pratique autochtone des brûlages dans le cadre de la chasse, qu’il considérait en outre comme foncièrement contreproductive. Il déniait aux populations locales la capacité à mettre en œuvre une bonne gestion de leur environnement et, lorsqu’il anticipait la découverte d’une réserve de « belles mâtures », il évoquait la nécessité d’assurer la surveillance d’un tel lieu par des gardiens. De la même manière que la responsabilité de la stérilité de la mer était imputée aux pêcheurs eux-mêmes, justifiant un contrôle étatique sur la ressource, les autorités considéraient comme destructrices les pratiques locales et entendaient y substituer une régulation venant d’en hautFootnote 183. Une telle politique, mâtinée d’une certaine méfiance à l’égard des Autochtones, aurait nécessairement exclu ces derniers :
Quant aux mesures, Monseigneur, que vous souhaiteriez pour la conservation de ces bois, il seroit bien difficile de l’assurer, les sauvages y allant à la chasse et y allumant du feu indifféremment partout. Il sera toujours à craindre qu’ils ne brulent. Le feu coure par là, à ce que ces contremaîtres m’ont dit, comme partout ailleurs. Les sauvages même ne trouveroient pas bon qu’on les gênât là-dessus.
Cependant si on trouvoit un pays étendu et bien fourni de belles mâtures, je pense qu’un pareil lieu mériteroit d’estre gardé et qu’on fit la dépense de quelques gardiens qui le parcourussent pour le préserver du feu. Je ne verrois point d’autre moyen pour y réussir, car il seroit inutile de le recommander aux sauvagesFootnote 184.
De tels éléments de langage ne sont pas sans rappeler ceux qui prévalurent au Maghreb au xixe siècleFootnote 185, puis en Afrique plus généralement au xxe siècle. Guillaume Blanc a bien montré comment les mesures conservationnistes prises sur le continent africain durant – et après – la colonisation faisaient écho à une vision mythifiée de l’histoire de l’environnement local, reposant sur la conviction de l’existence de forêts primaires, dont les maigres ceintures forestières auraient été à la fois les vestiges et les témoins des dégradations occasionnées par les AfricainsFootnote 186. Tout comme les scientifiques et les zélateurs du projet colonial en Afrique lisaient à l’envers l’histoire des écosystèmes, les ceintures forestières étant davantage une création anthropique afin de favoriser l’agriculture et d’assurer un approvisionnement minimal en bois, les colons en Amérique du Nord ne perçurent pas les subtilités de la pratique des brûlages. Une abondante littérature écologique a pourtant montré que le recours contrôlé à ce type de brûlages permettait de stimuler l’agriculture en recyclant les cendres et la biomasse riches en minéraux et en favorisant la repousse de plantes alimentaires. Pour ce qui est de la chasse, de telles pratiques concouraient non seulement à améliorer la visibilité du gibier en détruisant les broussailles, à garantir une meilleure mobilité aux chasseurs, mais aussi à favoriser l’abondance du gibier en créant un habitat dans les régions de prairies ou en agrémentant l’habitat de sous-étages de graminées et de brouts adaptés au feu pour les cerfs et les bisons. L’augmentation de la production de noix induite par les brûlages permettait également d’attirer certaines populations animales comme les rongeurs, les tourtes et les oursFootnote 187. Contrairement au castor, dont la difficile conservation tenait aux enjeux économiques de la traite des fourrures, à la diversité des territoires et aux divergences de positions au sein de l’appareil d’État, la conservation du bois pour la construction navale avait été envisagée dès les débuts de la colonisation royaleFootnote 188. On peut toutefois raisonnablement révoquer en doute l’idée de S. Krech selon laquelle les feux de forêt manifesteraient un ethos destructeur vis-à-vis de l’environnement, d’autant plus qu’une telle lecture suppose de prendre au pied de la lettre les sources coloniales qui en exagéraient l’intensité. C’était en réalité moins la pratique des brûlages que l’exploitation coloniale du pin blanc et des chênes pour le bois d’œuvre, les mâts des bateaux et les fûts de chêne qui occasionna une diminution importante de l’abondance forestière, traduisant au demeurant l’échec des velléités conservationnistesFootnote 189.
Doit-on parler d’une « non-rencontre » à propos des savoirs locaux sur l’environnement et de la gestion des ressources par les autorités coloniales, comme a pu le faire Saliha Belmessous au sujet des relations franco-amérindiennesFootnote 190 ? Il faut sans doute nuancer un tel diagnostic. En effet, des points de connexion pouvaient exister entre colons et Autochtones, comme sur la question de la diversification des espèces à chasser ou sur l’absence d’une nature inépuisable. Restituer la perspective autochtone, comme nous avons essayé de le faire, ne signifie pas pour autant que les ponts entre les deux mondes étaient infranchissables. De la même manière, il convient d’attribuer aux populations locales une capacité à adapter leurs pratiques cynégétiques. Si la surchasse ne s’était pas toujours avérée problématique sur le plan cosmologique, une lecture prudente de la documentation laisse entrevoir des formes de gestion très fines des ressources cynégétiques et une capacité à décrypter les altérations du milieu provoquées par la traite des pelleteries, voire à mettre en œuvre ponctuellement des stratégies de limitation des prises. Il s’agissait moins d’un conservationnisme tel que fantasmé par les tenants de la figure de « l’Indien écologique » que d’une modalité parmi d’autres de gestion des territoires de chasseFootnote 191.
En la considérant dans ses acceptions plurielles d’Ancien Régime, la conservation n’apparaît plus comme un processus monolithique susceptible de nourrir le discours voulant ériger les colonies en laboratoires de l’environnementalisme, mais plutôt comme un mécanisme aux multiples facettes, témoignant de perspectives et d’agendas tantôt concurrents, tantôt convergents. L’histoire environnementale des empires coloniaux de l’époque moderne doit moins se préoccuper de rechercher des laboratoires – dans une sorte de regressio ad infinitum de l’invention de la conservation – que d’identifier des observatoires situés où peuvent s’éprouver l’ambivalence et la pluralité des rapports à l’environnement des xviie et xviiie siècles. Dans un monde où émergeait la notion de ressources, mais où les choses de la nature étaient réputées inépuisables, l’épuisement du castor provoqua une inquiétude, sans pour autant donner lieu à une politique coloniale cohérente en la matière. Les modalités de la conservation (ou de la non-conservation) du castor dépendaient en Nouvelle-France d’un ensemble de paramètres étroitement liés les uns aux autres : la variété des écosystèmes, le degré d’insertion des territoires dans l’économie pelletière, la nature des droits sur le sol, dont la superposition était à la hauteur de la diversité écologique et socioculturelle de l’Amérique française, l’importance de la diplomatie franco-amérindienne et de la raison d’État, sans oublier les rivalités impériales et les tensions intra-coloniales, qu’il est impossible de minorer. Cette « ruche bourdonnante d’intérêts diversFootnote 192 » qu’était le milieu du commerce des fourrures sécrétait donc des rapports à l’environnement très différents.
L’histoire du castor ne saurait s’arrêter ici et devrait être enrichie d’une enquête plus approfondie sur l’histoire environnementale des peaux car, à l’instar de celle du bisonFootnote 193, la peau du castor continuait à faire partie de la nature une fois retirée de la dépouille et vendue : elle circulait dans l’environnement comme matériau, non seulement pour les chapeliers, mais aussi, s’agissant des peaux de castor sec coupées, pour les boisseliers qui en faisaient des cribles ou pour les bourreliers-bâtiers qui réalisaient des bâts à disposer sur le dos des chevaux afin qu’ils puissent porter de lourdes charges. En outre, la chapellerie connut de profondes transformations environnementales au xviiie siècle, avec l’introduction de procédés chimiques telles les dissolutions de nitrate de mercure pour le traitement du feutre, hautement mortels pour les ouvriers de cette industrieFootnote 194. La perte du Canada en 1763 et l’effondrement du commerce des fourrures avaient d’ailleurs conduit l’abbé Tenon à affirmer que les chapelleries étaient plus meurtrières que jamais du fait du recours à des animaux dont le poil feutrait moins bien, incriminant ce faisant le gouvernement anglais non seulement d’avoir « enlevé le castor » à la France, mais aussi de « tuer nos ouvriers dans nos manufactures de chapelleriesFootnote 195 ». Alors que la chapellerie recourait également aux peaux de chevreaux, aux poils de chameaux provenant du LevantFootnote 196 et aux poils des vigognes des Andes, on peut avancer qu’à son échelle, elle participait à l’uniformisation biologique du mondeFootnote 197.