La préhistoire des violences sexuelles dans l’Église dure jusqu’aux années 1950, selon la formule frappante de Claude Langlois, spécialiste du catholicisme au xixe siècleFootnote 1. Leur histoire devient possible quand les personnes victimes commencent à témoigner des atteintes qu’elles ont vécues, individuellement et collectivement, et que ces témoignages sont reconnus et recueillis, notamment dans le cadre d’enquêtes mandatées par l’État ou l’Église, comme la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) pour la France. Ces témoignages récents permettent de remonter le temps jusqu’aux années 1950Footnote 2. Avant cette décennie, l’histoire des violences est une reconstitution qui repose sur des documentations judiciaires et disciplinaires. Ces sources concernent avant tout les clercs et examinent leurs péchés, leurs crimes et leurs abus des fonctions sacerdotales. Comme le souligne C. Langlois, avant que les personnes victimes n’en témoignent, l’histoire des violences sexuelles au sein de l’Église repose nécessairement sur ces traces indirectes des faits. Les historiens et historiennes transcrivent des documents relatifs aux « fautes » des clercs et interprètent certains d’entre eux comme des témoignages de violences. Entre la documentation des « abus » cléricaux et l’histoire des violences sexuelles il y a donc un fossé, souvent franchi rapidement par l’historiographie, sans explicitation de la méthode suivie. Dans cet article, je propose une méthode pour passer des sources inquisitoriales relatives aux abus de la confession à l’histoire des violences sexuelles, en croisant le non-consentement exprimé et l’étude des dépendances au confesseur. Afin de lever toute équivoque sur le mot « abus », qui peut renvoyer aujourd’hui à l’abus sexuel, je réserve ce terme à l’abus du sacrement, conformément à la langue de l’Inquisition et à sa qualification des faits. Avec le regard d’une historienne, j’analyse des violences sexuelles attestées dans les documents, mais désignées comme des « abus » de la confession.
La « sollicitation », ou « incitation à des choses honteuses pendant l’acte de confession » (sollicitatio ad turpia in actu confessionis), est un crime d’hérésie défini par le droit canon. Elle pénalise la faute commise par le confesseur qui abuse de la pénitence en incitant la personne confessée à des actes sexuels, par des mots ou des gestes. Un tel détournement de la confession est passible de la justice inquisitoriale à partir du milieu du xvie siècle. Le 18 février 1559, dans le bref Cum sicut nuper, Paul IV donne à l’inquisiteur de Grenade la faculté de procéder en matière de sollicitationFootnote 3. Les papes étendent ensuite la juridiction aux tribunaux inquisitoriaux de Castille et d’Aragon (1561), à ceux du Portugal (1608) et, enfin, en 1622, à toute juridiction inquisitoriale dans le monde catholique, par la constitution Universi Dominici gregis. La sollicitation est un crime contre la foi si la tentation à pécher par la chair est commise « pendant l’acte du sacrement », « immédiatement avant ou après » la confession, ou « sous prétexte de confession » et apparence de confession, sans administration du sacrement. La « chair » renvoie à la nature humaine dans ses fragilités et ses fautes, avouées au confesseurFootnote 4. Pendant la sollicitation, la confession, instituée comme un « remède » au péché, devient « venin »Footnote 5 : loin d’aider l’âme pénitente à se purger de ses fautes, le confesseur pousse l’âme pécheresse à la rechute. C’est cet abus du sacrement que juge l’Inquisition, et non les éventuels abus sexuels commis par le confesseur. Pourtant, depuis trente ans, à partir des travaux pionniers d’Adriano Prosperi, d’Adelina Sarrión Mora et de Stephen Haliczer, des historiens et des historiennes lisent les sources pour « sollicitation » comme des témoignages sur la sexualité des prêtres, parfois violenteFootnote 6. Or, le passage de l’abus du sacrement à la violence sexuelle est une interprétation souvent rapide, qui manque de critères partagés. Plus largement, le problème du décryptage anime toutes les recherches en sciences sociales sur les violences sexuelles en contexte ecclésial. De nouveaux outils sont nécessaires pour décoder les mots de la spiritualité et du droit canon et, ce faisant, enquêter sur la perpétration des violences et leur dissimulation, comprendre leur reconduction sur plusieurs siècles et tenter d’enrayer leur répétitionFootnote 7.
La méthode que j’ai élaborée, ouverte à la discussion, propose trois critères afin d’identifier les violences sexuelles commises par des clercs au sein des procédures pour « sollicitation » devant l’Inquisition romaine : le non-consentement exprimé, la dépendance forte de la personne confessée au prêtre et la reconnaissance de l’entourage. Les deux premiers critères sont appliqués à toutes les procédures pour sollicitation devant le Saint-Office de Modène, entre 1605 et 1727, au nombre de 191. Le refus et la dépendance oppressive au confesseur permettent de reconnaître 121 cas de violences sexuelles autour de la confession sur un total de 360 relations de direction spirituelle et de 353 personnes sollicitées. Ces critères, qui deviennent ici des outils, sont pensés pour une série documentaire afin de dépasser l’étude de cas séparés, qui constitue l’essentiel de l’historiographie. Le rapprochement des dossiers éclaire l’enclenchement de violences similaires dans leur perpétration et le maintien de rapports de domination, qui les reconduisent. Le décompte ne perd pas de vue la singularité de chaque histoire ni l’importance des regards tiers dans la reconnaissance des violences. Il fait revenir au cas sous un nouveau jour pour comprendre comment l’arrangement en famille et dans l’Église qualifie un viol subi par une jeune paysanne en 1717.
L’histoire des violences sexuelles dans l’Église, entre clergé criminel, violence vécue et domination
La méthode avancée puise aux recherches actuelles sur les violences sexuelles dans l’Église, renouvelée par l’histoire des procédures, l’analyse des violences vécues et l’étude des rapports de domination dans l’Église. Ces travaux ressortissent en premier lieu à l’historiographie de la délinquance ecclésiastique, qui évoque les « crimes sexuels » parmi d’autres crimes du clergé. Depuis les années 1990, d’abord en Espagne et en France, puis dans la recherche internationale, cette histoire criminelle examine les actes passibles de poursuite devant un tribunalFootnote 8 . La notion de « crime sexuel » recouvre l’ensemble des pratiques sexuelles du clergé, toutes illégitimes au regard du vœu de chasteté : le clerc est inquiété parce qu’il est sexuellement actif. Les infractions sont poursuivies par les tribunaux épiscopaux, pour le clergé séculier, et par la justice interne aux ordres, pour les religieux. Le « crime sexuel » ne permet pas, en conséquence, de distinguer les violences des pratiques consenties : il réunit le concubinage, la paternité aussi bien que l’agression et le viol, entre autres « manquements » à l’état ecclésiastiqueFootnote 9 . Le souci constant des supérieurs est d’éviter le scandale aux yeux des fidèles. La sexualité illégitime étudiée par l’historiographie criminelle n’est donc pas la violence sexuelle, mais la transgression de la chasteté. De surcroît, à l’époque tridentine, la sodomie est le crime le plus grave, qui ne considère ni la violence ni l’âge du partenaire, mais le caractère « contre nature » de l’acte par rapport à l’« usage du mariage ». La documentation de pratiques sexuelles par le crime de sodomie produit un amalgame de longue durée entre homosexualité et pédocriminalitéFootnote 10 . La distinction des violences parmi les crimes est un problème récemment soulevé par le théologien et historien Ulrich L. Lehner, à propos des « délits sexuels » advenus dans la Compagnie de Jésus. Si la violence ne fait pas de doute, dans son analyse, pour les enfants et les adolescents, elle tient une place incertaine quand le partenaire du clerc délinquant est un homme adulteFootnote 11 .
En réponse à ces difficultés et après avoir surtout étudié les crimes du clergé, l’historiographie considère désormais les victimes de façon primordiale. L’historienne états-unienne Mita Choudhury lit ainsi les sources des procès criminels qui mettent en cause des clercs pour violences sexuelles dans la France moderne : en empathie avec les souffrances des victimes, elle perçoit une violence « manifeste » dans certains détails et omissions de la documentationFootnote 12 . La démarche empathique qu’elle revendique lui donnerait la capacité d’entendre et de croire une victime ignorée dans son époqueFootnote 13 . Un tel voyage dans le temps, qui nous transporte aux côtés d’une victime, voire dans sa peau, est possible grâce à la fiction, sur le modèle donné par Octavia E. Butler dans son roman Liens de sang, inspiré de récits d’esclaves. L’imagination empathique est aussi une voie féconde pour raconter la quête actuelle d’archives et combler les lacunes des documents, dans le sillage de Saidiya V. Hartman, autrice et historienneFootnote 14 . Pour l’établissement de faits, cependant, l’empathie induit des résultats fragiles : l’histoire qui en découle est une intuition irréfutable. En outre, l’impression, que peut donner un témoignage, de saisir le vécu sous-estime la part importante des conventions dans le récit de viol, qui reste, comme le souligne l’historienne Sylvie Steinberg, « une parole enchâssée dans le cadre judiciaireFootnote 15 ». Pour être crédible, la déposition est codée selon les attentes d’un tribunal, ne donnant pas un accès immédiat aux émotions d’une personne ni à son expérience intime de la sexualité. Enfin, cette lecture s’attache à une histoire particulière, sélectionnée en raison de l’exceptionnalité de la source, quand la consultation suivie de dossiers fait émerger une majorité de procédures inachevées et la répétition de faits similaires. La lecture empathique appliquée aux dossiers pour « sollicitation » laisse donc de côté le caractère fragmentaire et répétitif de la documentation.
Mettre au jour la violence subie par une personne qui n’en parle pas nécessite une distance par rapport aux sources, en ayant recours au lexique anachronique de la domination. Cette approche critique fédère des recherches internationales sur les violences sexuelles dans l’Église, en sociologie, en théologie et en histoire, menées, notamment, à l’École des hautes études en sciences sociales, à l’université catholique de Louvain et à l’université de Bologne, par Céline Béraud, Silvia Mostaccio, Jean-Pascal Gay, Vincenzo Lagioia et Vincenzo Lavenia. Hubert Wolf, prêtre et professeur d’histoire à l’université de Münster, adopte cette perspective quand il analyse les violences perpétrées dans le couvent romain de Sant’Ambrogio à partir d’un dossier pour « sainteté feinte » traité par l’Inquisition dans les années 1850-1860. Principale inculpée, avec la complicité de confesseurs, la mère vicaire du couvent avoue des actes de bénédiction, de purification et de guérison d’abord subis comme novice. H. Wolf décode : « Il s’agit, dans notre terminologie actuelle, d’abus sexuels. » Il explique ensuite que les novices sont contraintes à ces actes par leur « dépendance émotionnelle » à la mère vicaire, qui répond à leurs besoins et à laquelle elles doivent obéissance. Ces observations, en passant de l’histoire d’un couvent aux pratiques de direction spirituelle, ouvrent la voie à une étude socialeFootnote 16 . Une telle étude devient possible dès lors que l’on parle de violences sexuelles en toutes lettres. Aujourd’hui encore, le mot d’« abus » demeure un frein puissant à la reconnaissance de faits récurrents et à la transformation des rapports de pouvoir dans l’ÉgliseFootnote 17 . En parlant d’« abus », le risque est grand de négliger les rapports sociaux et de limiter l’analyse à des mécanismes psychologiques que l’on rapporte à des « dérives » ou à des phénomènes d’« emprise ». Les témoignages passés ont tous été recueillis pour lutter contre des « abus ». Par ma connaissance des sources inquisitoriales et à l’aide des outils de l’histoire sociale, j’éclaire dans cet article les conditions structurelles de la survenue de violences sexuelles dans l’Église tridentine. L’étude des relations de pouvoir et d’autorité apparaît décisive dans l’appréhension des violences autour de la confession.
C’est pourquoi je développe une typologie de dépendances au confesseur, et non une typologie d’actes sexuels. Les témoignages pour sollicitation évoquent toutes les pratiques, qui peuvent être voulues, tentées ou réalisées, depuis les paroles jusqu’à la pénétration vaginale et anale, en passant par les baisers, la masturbation, l’exhibitionnisme, la fellation, le cunnilingus et les contacts sur les mains, le visage, la gorge, la poitrine, le ventre, les cuisses, le sexe. De nombreux documents s’en tiennent à des formules voilées, faisant mention d’« actes honteux », « indécents » ou « déshonnêtes ». Ces mots et gestes rapportés ne sont pas violents en eux-mêmes, mais lorsqu’ils sont forcés, quel que soit l’acte, dans un rapport de dépendance oppressive au confesseur. Dans l’interprétation historique des sources, la « dépendance » qualifie la relation d’une personne pénitente au confesseur vécue comme nécessaire, entre l’obligation et le besoin. Plus la dépendance est forte, plus le confesseur domine la personne dirigée et plus il a de chance de trouver obéissance à ses commandements. Je distingue ici quatre types de dépendance, établis selon les critères qui donnent prise au confesseur sur la personne confessée : « filiale » si écart d’âge supérieur à 20 ans ; « sacramentelle » si nécessité ou obligation de se confesser à ce prêtre ; « économique » si besoin d’aide matérielle ; et « thérapeutique » dans les cas de vulnérabilité physique et/ou mentale causée par une longue maladie. La relation est analysée comme « oppressive » lorsque deux facteurs de dépendance au moins sont réunisFootnote 18 . La dépendance oppressive au prêtre prive la personne confessée de la capacité de consentir, limite les possibilités d’exprimer le non-consentement et réduit les moyens de se soustraire aux actes, quand elle se maintient sur la durée. C’est pourquoi les actes sexuels faits dans la dépendance oppressive au confesseur sont des violences sexuelles.
La récurrence des témoignages, clef pour l’histoire des violences dans la durée
Dans une historiographie devenue considérable sur la « sollicitation », les chiffres disponibles portent sur le crime inquisitorial, et non sur la violence sexuelle en tant que telle. Dans cette procédure, seul l’aveu du clerc permet d’établir la vérité sur ses actes et ses intentions. Tant que le prêtre nie fermement, les délations peuvent s’accumuler sans constituer une « preuve pleine » pour fonder un verdict de culpabilité. Le procès aboutit alors, le plus souvent, à la relaxe du confesseur « prétendu sollicitant » et à l’arrêt du procès (firmo manente processu), sans verdict. Le témoignage sur l’abus du sacrement, perpétré en secret, nécessairement unique (testis singularis), reste une allégation, considérée comme une exagération, voire une calomnie, d’autant plus douteuse que le témoin est presque toujours une femme. Le doute initial persiste au bénéfice du clerc, comme je l’ai montré pour l’Office de Sienne et comme il est possible de le faire pour tous les tribunaux inquisitoriauxFootnote 19 . En suivant fidèlement le cours d’un unique dossier et en se tenant au ras de la source, l’historien ou l’historienne reconstitue la logique de l’Inquisition et parvient, comme l’inquisiteur, à la suspension du jugement. Il est impossible de résoudre la difficulté dès lors que l’on restreint son étude à un cas, en adhérant à la procédure inquisitoriale pour « abus ». Mais d’un dossier à l’autre, les témoignages se répètent, à des années d’intervalle et pour des personnes qui ne se sont pas connues. Des similitudes se dégagent dans les actes rapportés, à côté ou en marge de l’abus du sacrement, ainsi que dans la caractérisation de la relation entre le confesseur et la personne dirigée. Pour l’interprétation des témoignages, les faits rapportés peuvent être recueillis, classés entre plusieurs critères de dépendance, comptés et croisés. Le témoignage singulier de l’abus devient alors une attestation parmi de nombreuses autres, sur les situations de dépendance qui forcent les actes sexuels. Les attestations se prêtent au décompte et à la comparaison.
L’étude que j’ai faite pour l’Office de Modène, de tous les dossiers pour « sollicitation » entre 1605 et 1727, porte sur 191 procédures, qui concernent 353 personnes sollicitées et 360 relations, étant donné que 4 déposantes font état de relations avec plusieurs confesseursFootnote 20 . L’analyse des sources permet de reconnaître 101 cas de dépendance oppressive au confesseur et 39 refus exprimés avec les mots de l’agression, du viol ou du harcèlement. Au total, 121 cas de violences sexuelles sont attestés par le croisement entre non-consentement et dépendance. Sur cet ensemble, 20 personnes disent « non » au confesseur avec les mots de l’agression, du viol ou du harcèlement, sans que la dépendance forte soit attestée. 19 personnes disent « non » à leur agresseur dans une situation de dépendance oppressive, et 82 victimes dépendent fortement du prêtre au moment de ses actes, sans énoncer explicitement la violence qui leur est faite (tabl. 1). La recherche sur les violences sexuelles commises au sein de l’Église est parvenue au moment de la quantification, important pour faire accepter la réalité des faits sur la durée, d’hier à aujourd’hui. Dans ce but, une approche longitudinale est adopté à partir d’une documentation sérielle.
Les violences sexuelles attestées dans les dossiers pour sollicitation (Modène, 1605-1727)

Tableau 1 – Long description
The table presents data on sexual violence cases documented in solicitation files from Modne between 1605 and 1727. It categorizes the cases into four types: "Non" with qualified violence only, "Non" with qualified violence and oppressive dependence, oppressive dependence only, and total sexual violence cases. The table has three columns and four rows, including headers. The columns are labeled with the types of violence and dependence, and the rows provide the number of cases for each category. Notable data points include 20 cases of "Non" with qualified violence only, 19 cases of "Non" with qualified violence and oppressive dependence, 82 cases of oppressive dependence only, and a total of 121 sexual violence cases. The table also breaks down the 39 cases of "Non" with qualified violence and 101 cases of oppressive dependence.", "EDH": "Les violences sexuelles attestes dans les dossiers pour sollicitation (Modne, 1605-1727)
Source : 121 cas de violences sexuelles, parmi 360 relations ; Modène, Archivio di Stato di Modena, Inquisizione, buste 26-202, 292, 301 et 302 (191 dossiers pour « sollicitations »).
L’ancrage de l’étude à Modène sur un long xvii e siècle
Le fonds Inquisizione (« Inquisition ») de Modène, conservé aux archives d’État, permet d’observer la poursuite d’un même crime pendant toute la période d’activité du tribunal inquisitorial, de 1598 à 1784. Les 191 procédures pour « sollicitation » étudiées visent l’exhaustivité sur un long xvii e siècle, de 1605 à 1727. Elles ont été repérées par l’inventaire et par la consultation des liasses (fascicoli) non inventoriées, où se trouvent la plupart des dénonciations archivées sans suiteFootnote 21 . Les dossiers étudiés pour cet article commencent par le premier cas repéré, en 1605, avant la mise en place progressive d’une routine dans le traitement de la sollicitation. En 1605, l’Inquisition de Modène n’en est qu’à ses débuts. La ville devient le siège d’un tribunal inquisitorial en 1598, quand les ducs d’Este transfèrent leur capitale à Modène, après avoir dû céder Ferrare aux États pontificaux. L’inquisiteur, un religieux de l’Ordre des prêcheurs, siège dans le couvent de San Domenico. Il a juridiction sur le diocèse de Modène et sur trois territoires : Nonantola, qui dépend d’une abbaye bénédictine, Carpi, gouvernée par un archiprêtre, et la Garfagnana, une province au statut spécial dans le duché, aux confins avec la Toscane, sujette au spirituel à deux évêques, ceux de Lucques et de Sarzana. Au xvii e siècle, le Saint-Office romain développe et encourage la comparution spontanée en échange du pardon, sans peine temporelle. En conséquence, les personnes sollicitées comparaissent « sponte » (spontanément) pour dénoncer la sollicitation d’un confesseur, tandis que des confesseurs dits « sollicitants » s’accusent du crime.
Au début du xviii e siècle, l’inquisiteur a ainsi l’habitude de voir comparaître « spontanément » des pénitentes sollicitées et des confesseurs, parfois les deux pour les mêmes faits. Indice de cette routine : la première sentence pré-imprimée dans le fonds « Inquisition », qui date de 1712, concerne un confesseur qui s’est lui-même dénoncé pour sollicitationFootnote 22 . Dans ce qui est un formulaire, le chancelier remplit à la main le résumé de l’aveu, la qualification comme « abus »
, les pénitences ordonnées et l’absolution, avec des variations minimes selon les dossiers. Cette série inquisitoriale des Archives d’État est actuellement la seule accessible pour retracer la poursuite du crime de sollicitation à Modène. En parallèle de l’Inquisition, la sollicitation est certes dénoncée à l’évêque, inquisiteur ordinaire du diocèse en plus d’être le juge compétent pour les crimes du clergé séculier. Mais la justice de l’évêque, qu’elle soit inquisitoriale ou criminelle, reste largement inconnue dans le cas de Modène, les actes du for n’étant pas inventoriés. Les Archives diocésaines de Modène-Nonantola ne conservent pas de série criminelle distincte, peut-être détruite ou mêlée aux actes civils dans les « actes du for », encore à étudier. En revanche, la documentation de la chancellerie épiscopale, très riche, offre des matériaux essentiels pour approfondir l’étude des dossiers inquisitoriaux – ainsi pour le cas développé en fin d’article.
L’ancrage à Modène m’a permis de sortir de la vision hypothétique de l’abus donnée par les manuels inquisitoriaux et les traités de théologie morale, quand ces ouvrages déclinent les scénarios possibles de la sollicitation. Il favorise aussi une compréhension sociale plus approfondie que celle donnée par la vision éclatée, en archipels, des sources romaines conservées au Vatican : dans les volumes de « doutes » ou de « résolutions », des fragments de dossiers sont réunis depuis n’importe quel lieu du monde catholique afin de résoudre un cas épineuxFootnote 23 ; avec l’étude régionale, les mêmes noms reviennent et des liens multiples, autres que la direction spirituelle, ressortent entre les personnes – parenté, voisinage, amitié, travail et échanges économiques.
Au-delà de l’aubaine archivistique qu’elle représente, Modène a été choisie pour cette enquête en raison de la place capitale qu’y tiennent la charité et l’exorcisme dans la réaffirmation de l’autorité sacerdotale après le concile de Trente, une autorité spirituelle, économique et corporelle. La charité, vertu théologale, principe d’amour et de concorde, est un mot employé dans les sources pour décrire la relation entre le confesseur et une personne pénitenteFootnote 24 . Le sacrement, administré par charité, engendre une circulation des bienfaits qui restent libres et exempts de rétribution, hormis le salut qu’il procure. Le passage du don libre à la contrepartie forcée, que des procédures pour sollicitation attestent, appartient non à la vertu de charité, mais à l’histoire des pratiques charitables. La charité, entendue dans le sens restreint de l’assistance matérielle à une personne dans le besoin, est en effet un principe d’autorité, inscrit dans des rapports de force et de pouvoir. Ces pratiques charitables fondent l’appartenance de Modène à la Réforme catholique. Vers 1550, la ville, qui compte autour de 20 000 habitants, est un lieu d’expérimentations hétérodoxes, vu par Rome comme un foyer d’hérésie, au point de justifier la refondation de l’Inquisition. Comme Michelle B. Fontaine et Matteo Al Kalak l’ont démontré, c’est par la prise en charge des pauvres que l’évêché se concilie l’appui des autorités urbaines dans la lutte contre l’hérésieFootnote 25 . Les évêques de Modène réaffirment alors le monopole du clergé pour l’administration des sacrements et la nécessité de la confession auriculaire, contestée par les réformateurs. Ils prescrivent dès 1568 l’usage du confessionnal, ce nouveau meuble d’église inventé dans les années 1540, qui sépare le prêtre de la personne confessée, de part et d’autre d’une cloison, afin de prévenir les « abus ». Les églises du diocèse ne tardent pas à se doter d’un confessionnal au moins, jusque dans les « montagnes » des ApenninsFootnote 26 .
Tandis que la confession devient l’ordinaire de la foi, les performances de l’exorcisme distinguent Modène et sa région, sous l’invocation de saint Géminien, protecteur de la ville, évêque et exorciste. Giovanni Romeo a montré la relance de l’exorcisme après Trente par le cas de Modène, en lien avec l’héroïsation « virile » du prêtre, combattant de Dieu contre les assauts du Démon, quand « la bataille pour la libération spirituelle se joue dans la chair mêmeFootnote 27 ». Pendant la conjuration, performance de masculinité sacerdotale, le prêtre fait face à un corps et impose ses mains consacréesFootnote 28 . L’exorcisme peut ainsi mener à ce que les documents appellent toujours « abus ». En 1624 et 1625, deux prêtres de Modène comparaissent devant l’Inquisition pour abus de l’exorcisme et sollicitation. G. Romeo a centré sa lecture du procès sur l’action des clercs et compris leurs gestes, dans le sens de leurs dépositions, comme une thérapie libératrice qui provoque l’orgasmeFootnote 29 . S’il peut qualifier les gestes de « cures génitales », c’est parce que les déposantes ne qualifient pas les actes subis comme des violences. Ce procès illustre parfaitement la nécessité de comprendre des violences bloquées dans leur expression et, partant, dans leur perception.
Pour ce faire, le dossier de 1625 est à replacer dans la série des dossiers pour le crime de « sollicitation », qui font connaître des pénitentes de toutes conditions. La quasi-absence des pénitents tient à la disparité de genre, tant pour la pratique du sacrement que pour le signalement des violences sexuelles : les femmes se confessent plus souvent, dès la fin du xvi e siècle dans les États italiens, et la sollicitation peine à être conçue au masculin par les inquisiteurs, et plus encore à se dire du côté des victimes. En 1568, l’administration du sacrement au confessionnal est d’abord prescrite pour les femmes : la chair tentatrice pour le prêtre chaste est identifiée au corps féminin. Devant l’Office de Modène, les 353 personnes sollicitées sont 349 filles ou femmes et 4 garçons ou très jeunes hommes. L’âge « du discernement » requis pour la confession est situé vers 10 à 12 ans à l’époque tridentine, à l’approche de la puberté. L’enfance prépubère est représentée dans les dossiers par un garçon de 8 ans et une fille de 6 à 7 ans, pensionnaire au couvent. Toutes les autres personnes sollicitées sont âgées de 10 ans à plus de 70 ans, le plus souvent entre 16 et 35 ansFootnote 30 . Cette petite société englobe tous les niveaux de richesse et toutes les conditions par rapport au mariage : jeunes filles à marier, femmes mariées, « jamais mariées » après l’âge nubile, veuves, tertiaires et religieuses. Les délations viennent de la ville de Modène (dont la population avoisine 20 000 habitants vers 1670, et dépasse 30 000 avec son district), de gros bourgs et de petites localitésFootnote 31 . Toute la société féminine est donc susceptible de dénoncer la sollicitation.
L’abus du sacrement n’étant pas la violence sexuelle, trois clefs de détection des violences rapportées dans une partie des témoignages pour sollicitation sont proposées ici : le « non » exprimé, la dépendance forte et la réduction au silence. Le premier critère, l’expression du refus ou la résistance aux actes du confesseur, met cependant en relief le refus du péché plus que celui de la violence ; même ainsi, sa transcription est en forte baisse au xvii e siècle. Pour cette raison, la dépendance oppressive au confesseur, qui force la soumission à ses actes, est le critère principal retenu, déduit de l’analyse sociale des sources. Sur 360 relations de direction spirituelle étudiées, qui concernent 353 personnes, les violences sont attestées pour un tiers des cas. La troisième clef repose sur la reconnaissance par l’entourage lors d’un accommodement, mise en lumière pour un cas développé plus loin dans cet article. La violence est énoncée devant la famille, au moment où la médiation y remédie et la réduit au silence.
La violence dite par le non-consentement : possibilités et limites du « non » au Saint-Office
L’inquisiteur recueille des témoignages sur l’abus du sacrement. Pour entendre la violence dans le cadre de la procédure pour « abus », mon hypothèse initiale était de prêter attention à l’expression du « non » par la personne sollicitée. Cette information, qui n’est pas attendue par le juge, semblait faire entendre une plainte étouffée pour violences sexuelles. Mais ce non-consentement se rapporte à la sollicitation : dire « non » signifie refuser le péché et l’offense du sacrement. La notion de consentement, souvent donnée comme une évidence dans les discours politiques, ne va pas de soi, et sa mobilisation actuelle suppose d’avoir conscience de la variété de ses acceptions dans le temps, comme y invite la philosophe Clara SerraFootnote 32 . Ainsi, pour comprendre le sens du « non » énoncé au Saint-Office, il importe de ne pas rabattre automatiquement la délation à une plainte pour viol.
Deux points de vue se rejoignent dans le « non » écrit au Saint-Office : la doctrine de l’Inquisition, énoncée depuis Rome, et les façons de dire « non » par le témoin à la première personne. La doctrine inquisitoriale sur le consentement repose sur l’absence de victime personnelle dans l’abus du sacrement. La sollicitation offense Dieu. La personne sollicitée n’est pas la victime, mais la seule à pouvoir témoigner d’un crime commis en secret, pendant l’administration de la pénitence. Toutefois, ce rôle de témoin, donné par le tribunal à la personne sollicitée, est éloigné de son expérience : le confesseur lui a adressé des mots, l’a touchée parfois, et elle a réagi. Dans la procédure, la place à accorder à cette réaction est d’abord incertaine. Si les juges s’interrogent sur le consentement, c’est seulement parce qu’il fait obstacle à la dénonciation, par honte. Dans les mois qui suivent la promulgation de la constitution de Grégoire XV, les évêques et les inquisiteurs demandent des éclaircissements à Rome : la personne sollicitée doit-elle dénoncer quand elle a consenti ? Le cas échéant, faut-il écrire son consentement ? En réponse à ces doutes venus « de diverses parts », le 25 juillet 1624, la congrégation du Saint-Office déclare l’obligation de dénoncer pour toutes les personnes sollicitées et exclut la transcription du consentement dans les actes. Comme le précise le décret, adressé par circulaire aux évêques et aux inquisiteurs, le juge ne doit pas interroger la personne sollicitée sur ce pointFootnote 33 . Quand un procès est ouvert, le confesseur ne doit pas parler non plus du consentement, conçu « comme une chose de l’ordre de la personne sollicitée, qui ne relève pas de l’Office de la Sainte InquisitionFootnote 34 ».
En revanche, le non-consentement est possible. Le bon confesseur qui entend en premier le récit d’une personne sollicitée et reconnaît le crime de « sollicitation » parmi ses péchés de luxure doit la laisser parler sur sa réaction et l’obliger à tout dire à l’Inquisition :
La présente résolution concerne seulement ces personnes pénitentes qui, pour avoir consenti, font des difficultés à dénoncer. Mais pour celles qui n’ont pas consenti ou qui, ayant consenti, ne sont pas réticentes à cela [à dénoncer], le confesseur ne doit faire aucune difficulté, mais les laisser satisfaire librement et indifféremment à l’obligation qu’elles ont de dénoncerFootnote 35 .
Après le confesseur, l’inquisiteur ou son vicaire écoute tout ce que le témoin déclare spontanément, y compris des violences commises par le prêtre « sollicitant ». Le témoin est tenu de rapporter l’ensemble des faits survenus autour du sacrement, « indifféremment », sans trier entre l’abus et d’autres actes, cette distinction revenant au tribunal. Le décret de 1624, valide durant toute l’époque tridentine, guide la façon dont la dénonciation est reçue par l’inquisiteur ou son vicaireFootnote 36 .
Devant l’Office de Modène, entre 1605 et 1727, les 207 dénonciations pour sollicitation présentées à la première personne se partagent entre le non-consentement (90 cas, 43,5 %) et des dénonciations neutres ou ambiguës (106 cas, 51,2 %) (tabl. 2). Le consentement est énoncé dans une part minime des témoignages (11 cas, 5,3 %). Son expression revient à s’accuser et rappelle que la « tentation » a d’abord été avouée au confessionnal, à un autre confesseur, qui a envoyé la personne pénitente à l’Inquisition. Sa transcription par le notaire du Saint-Office porte un jugement implicite sur la personne déposante, tenue pour complice si ce n’est initiatrice de la sollicitation, ce qui va contre la définition canonique du crime. Ces quelques mentions du consentement montrent donc une confusion entre le péché de luxure, dont la personne pénitente s’accuse en confession, et l’abus du sacrement, perpétré par le seul confesseur.
Réaction déclarée à la sollicitation (Modène, 1605-1727)

Tableau 2 – Long description
The table presents data on declared reactions to solicitation in Modena from 1605 to 1727. It is divided into three main categories: consent, non-consent, and gray zone. The table has four rows and five columns. The columns are labeled Consentement, Non-consentement, Zone grise, and Total des témoignages à la première personne. The rows are labeled with different time periods: 1605-1651, 1652-1700, 1701-1727, and 1605-1727. Each cell contains the number and percentage of testimonies for each category and time period. For example, in the period 1605-1651, there are 3 cases of consent (3.2 percent), 54 cases of non-consent (58.1 percent), and 36 cases in the gray zone (38.7 percent), totaling 93 testimonies. The data shows a significant variation in reactions over different time periods.
Source : 207 témoignages pour « sollicitation » à la première personne, parmi 360 relations ; Modène, Archivio di Stato di Modena, Inquisizione, buste 26-202, 292, 301 et 302 (191 dossiers pour « sollicitations »).
Dans presque la moitié des témoignages, la déposante tient à dire qu’elle n’a pas voulu la sollicitation. Mais ce non-consentement, qui énonce principalement le refus d’offenser Dieu, ne suffit pas à déclarer la violence. L’offense faite à la personne est toujours subsidiaire et a valeur d’incise, par exemple dans une délation de 1641, présentée au vicariat de Castelnuovo Garfagnana. À la Toussaint 1640, Camilla Simonelli, jeune fille de 23 ans, est « recherchée » sans détour par son curé de Colli, comme elle l’exprime avec le mot habituel des sources (ricercata ou richiesta) pour dire la demande insistante de relations sexuelles : « Il m’a demandé de le faire avec moi [mi richiese d’haver a far meco]. » En février 1641, « obligée » à comparaître par un autre confesseur, elle dénonce le curé pour sollicitation : « Même si je fus recherchée par le même [curé] plusieurs fois, hors de confession et dans la confession même (il m’a tirée par les bras), moi je lui ai répondu que je ne voulais pas offenser Dieu, mais que j’étais là pour me confesser »Footnote 37 . La réaction de Camilla Simonelli est rapportée seulement quand la demande constante du curé s’est répétée en confession : la jeune fille a refusé le péché et demandé à se confesser. Cette formulation exacte déclare le refus de la sollicitation et vient sans doute du vicaire. La violence s’intercale dans ce récit par l’expression « il m’a tirée par les bras [mi tirò per le braccia] », introduite sans transition ni ponctuation. Les parenthèses traduisent la rupture de construction : la violence fait brèche dans l’abus et dans la phrase pour dénoncer la sollicitation. Camilla Simonelli a peut-être raconté l’agression plus en détail, mais le refus d’offenser Dieu l’emporte dans le témoignage écrit. En cas de procès, le juge n’enquête pas sur le recours à la force dénoncé spontanément. La force et la peur (vis et metus) font partie des vices du consentement considérés par les tribunaux ecclésiastiques pour les demandes d’annulation des mariages et des vœux religieuxFootnote 38 . Dans la poursuite de la « sollicitation », le juge les considère uniquement lorsqu’elles font entrave à la justice inquisitoriale et que les personnes sollicitées sont empêchées de dénoncer, forcées de se rétracter ou de se parjurer par des coups, menaces et intimidations. Ces qualifications portent sur les violences secondaires, causées par la procédure, et révèlent les risques à témoigner au Saint-Office. Un second procès est alors ouvert contre les personnes impliquées dans de tels actes d’intimidation.
Le « non » exprimé dans 43,5 % des dénonciations ne déclare pas la violence quand le témoin dit seulement qu’il a refusé d’offenser Dieu ou de pécher. C’est pourquoi il est impossible d’assimiler le « non » rapporté devant l’Inquisition à une résistance ouverte aux violences sexuelles : il est un acte de foi et de détestation du péchéFootnote 39 . Les tentations de la chair viennent du Diable. Dans de tels cas, la déposante déclare avoir vaincu la tentation diabolique, et peut-être ses propres tentations. Pour que la violence sexuelle soit ouvertement formulée dans la dénonciation pour abus, il faut que le témoin rapporte une agression ou un harcèlement selon les conventions de l’époque, et que le notaire l’écrive. Parmi les 207 témoignages à la première personne, la violence est énoncée avec les mots de l’agression, du viol ou du harcèlement par 39 dénonciatrices qui disent ne pas avoir consenti. Neuf d’entre elles ont témoigné devant un juge criminel ou essayé de le faire avant de déposer à l’Inquisition, par exemple Maria Zinani et Maria Sega, de la paroisse d’Ospitale, dans le territoire de l’abbaye de Nonantola.
Au printemps 1665, Maria Zinani, 25 ans, porte plainte contre son curé d’Ospitale, Giovanni Filippo Magnanini, 50 ans, pour « poursuites ». Devant un vicaire criminel de la Curie abbatiale de Nonantola, elle déclare l’atteinte faite à son honneur de jeune fille vierge :
Le sieur Giovanni Filippo Magnanini, curé de notre villa d’Ospitale, m’a poursuivie depuis de nombreux mois sur l’honneur, étant donné que, partout où il m’a trouvée, ou dans les champs à travailler, ou par les rues, toujours, il m’a dit d’aller chez lui, c’est-à-dire au presbytère, qu’il avait à parler, d’aller à veiller avec lui quand il était seul.
En parallèle, le 17 mai 1665, le gouverneur de Sestola, juge criminel, fait arrêter Maria Sega, 35 ans environ, pour grossesse hors mariage, sur la base d’une rumeur. Dans la forteresse de Sestola, une sage-femme l’examine et déclare qu’elle a en effet été enceinte peu de temps auparavant. Maria Sega nomme son curé comme l’auteur de cette grossesse, qui n’est pas allée à termeFootnote 40 .
Les deux déposantes comparaissent devant l’Inquisition à l’été 1665. Au Saint-Office, Maria Zinani rapporte avoir été « poursuivie » pendant des mois par le curé. Sa délation à l’Inquisition est proche de sa plainte. Quant à Maria Sega, elle fait entendre au Saint-Office le viol qui n’a pas été reconnu par le juge pénal. À Sestola, elle avait déposé avoir été attirée au presbytère sous prétexte d’un travail et en pensant y trouver la nièce du curé ; elle se retrouve seule avec le prêtre, qui ferme aussitôt la porte : « Et ensuite il m’a pris dans les bras et m’a jetée sur le lit et, me soulevant les jupes, il m’a connu charnellement une fois. » Si l’agression initiale est reconnue, par l’expression stéréotypée « il m’a jetée sur le lit [mi gettò nel letto] », la suite du récit ne répond plus aux critères du viol à l’époque moderne, qui suppose la résistance acharnée à la force : le curé l’invite à dîner et à parler auprès du feu, avant de la « connaître » une seconde fois. Le repas partagé et la répétition font présumer le consentement au juge criminel. Le notaire écrit par conséquent « en discutant amoureusement », « commerce charnel », et ne mentionne plus la force. En août 1665, quand Maria Sega vient déposer au vicariat de Fanano, le notaire du Saint-Office ramasse le récit et écrit la violence uniment : « Me voyant passer un jour devant le presbytère, il s’est interposé et, me prenant par un bras, et à vive force, il m’a tirée dans sa maison, c’est-à-dire au presbytère, et là, il m’a déflorée, comme il est établi au tribunal de Sestola, où j’ai été interrogéeFootnote 41 . » Maria Sega se réfère à son premier examen car elle a toujours tenu le même récit. Or, le procès-verbal criminel ne reconnaît ni le viol ni sa virginité avant le viol. Quant à l’inquisiteur, il reçoit la défloration avec violence, mais se dessaisit des faits par cette qualification même : le viol n’est pas l’affaire de l’Inquisition.
En raison du caractère répété et durable de nombreuses sollicitations, les dossiers mettent en relief les mots du harcèlement, qui énoncent une intrusion réitérée et non consentie, par des mots à caractère sexuel et des contacts physiques : seguire (suivre), perseguitare (poursuivre), importunità (importunités), molestia, molestie, molestare (harcèlements, harceler) et disgustare (dégoûter). La « poursuite », sans être un crime à l’époque moderne, est déclarée et reconnue depuis la fin du Moyen Âge en tant qu’indice d’une agression qualifiée par la justice pénaleFootnote 42 . En 1644, Domenica Galante, domestique à Modène, dénonce son curé de Palagano pour l’avoir « poursuivie » jusqu’à son départ du village, quelques mois plus tôt : « Toujours il m’a poursuivie [perseguitata], parce que je n’ai pas voulu faire à sa façon ce qu’il me demandait : me contenter d’être sa femmeFootnote 43 . » Après avoir déjà déposé sur ces faits devant l’évêque, elle précise pour l’inquisiteur que le curé l’a « poursuivie » partout, sauf en confession, de sorte que le juge exclut la sollicitation et la compétence du Saint-Office. Dans la lecture historique des dossiers inquisitoriaux, les mots du pénal font donc connaître des violences sexuelles, y compris des faits assourdis dans les sources criminelles.
Toutefois, l’analyse de la violence par le non-consentement tourne court : la mention de l’offense personnelle, contre l’honneur, se limite souvent à quelques mots, dans un témoignage sur l’offense à Dieu, et le « non » à la sollicitation, sous toutes ses formes, est de moins en moins écrit au cours du xvii e siècle. La personne sollicitée déclare ne pas avoir consenti à la sollicitation dans plus de la moitié des témoignages (58,1 %) devant l’Office de Modène entre 1605 et 1651, mais seulement dans le quart des dépositions entre 1701 et 1727. Les déposantes dénoncent l’abus du sacrement en s’effaçant de plus en plus : 38,7 % d’entre elles ne disent pas leur réaction à la sollicitation entre 1605 et 1651, et plus des deux-tiers (69,5 %) entre 1701 et 1727. Les premières déclarations neutres sont celles de jeunes filles vierges et de religieuses dans les décennies 1620 et 1630 ; puis, de plus en plus de femmes mariées, de veuves et de célibataires après l’âge nubile déposent sur les actes du confesseur sans rien dire d’elles-mêmes, sauf la honte d’avoir à parler d’« actes indécents ». La part croissante des procès-verbaux où la déposante semble absente, extérieure aux faits rapportés, n’atteste pas le recul des violences, mais la conformité croissante de la délation écrite aux attentes du tribunal.
Le style de l’Inquisition en matière de sollicitation se précise dans la pratique des tribunaux au xvii e siècle à partir d’instructions manuscrites, puis d’un manuel imprimé en italien. L’uniformisation de la dénonciation limite les possibilités, pour les personnes déposantes, de parler à côté de l’abus perpétré par le clerc. Le 15 février 1646, Anna Maria Campi, veuve de 22 ans, comparaît au vicariat de Finale sur citation et déclare à la première personne avoir été sollicitée par le curé de Cadecoppi. Mais c’est le vicaire qui la fait parler, à partir du questionnaire envoyé par l’inquisiteur, en lui faisant « bien déclarer » les sollicitations verbales, leur nombre et les circonstances de sa confession à Cadecoppi, qui n’est pas sa paroisseFootnote 44 . Les possibilités de parler à côté de l’abus se réduisent encore quand un modèle de délation est diffusé par l’imprimé. Les règles composées par l’inquisiteur de Ferrare, publiées en 1683 et rééditées plusieurs fois, présentent les principaux crimes d’hérésie à partir de cas fictifs. Les questionnaires, clairs et prêts à l’emploi, pensés pour les vicaires forains, sont employés au-delà du district de FerrareFootnote 45 . Les informations à recueillir sur la sollicitation (où ? qui ? quoi ? quand ? combien de fois ?) sont définies par rapport à l’acte du sacrement et au confessionnal. Dans la dénonciation écrite sur ce modèle, le non-consentement disparaît ou se limite au refus du péché. Dans le même temps, en contrepartie, les circonstances de la sollicitation s’étoffent. Ces coordonnées du crime, collectées de façon systématique, permettent de considérer tous les témoignages d’un dossier, la parole des personnes sollicitées, celle du prêtre ou les deux. Que la réaction de la personne sollicitée soit mentionnée ou non, l’analyse sociale de ces données permet de comprendre les liens asymétriques qui forcent le consentement.
Comment la violence se fait : les dépendances au confesseur
Quatre critères de dépendance, filiale, sacramentelle, économique et thérapeutique, ont été élaborés pour interpréter les documents. Définie par le croisement d’au moins deux facteurs, la dépendance oppressive au confesseur est propice à la soumission de la personne dirigée. Elle explicite la contrainte tacite ou la résignation. La forte dépendance n’anéantit pas l’exercice de la volonté, mais limite la capacité de se soustraire à la violence sur la durée et de la percevoir comme telle. Les observations portent sur toutes les procédures pour « sollicitation » devant l’Office de Modène, entre 1605 et 1727. Tout chiffre compilé et rapporté aux mêmes ensembles (191 procédures, 172 confesseurs dénoncés au moins une fois, 353 personnes sollicitées et 360 relations) est une attestation, et non un indicateur de fréquence. Les informations sociales présentes sont en effet variables et inégales d’un dossier à l’autre, l’Inquisition ne visant pas la statistique. Pour chaque facteur de dépendance, un critère relationnel permet le dénombrement. Des critères qualitatifs sont ensuite proposés pour nuancer et enrichir l’interprétation. Le croisement des facteurs permet de reconnaître les violences sexuelles commises dans 101 relations oppressives (tabl. 3).
Liens de dépendance au confesseur (Modène, 1605-1727)
3a – Quatre facteurs de dépendance

Tableaux 3a et 3b – Long description
The table presents data on the number of cases of dependence on the confessor in Modena between 1605 and 1727, categorized into four types: Filiale, Sacramentelle, Économique, and Thérapeutique. The first section lists the number of cases for each type: Filiale with 55 cases, Sacramentelle with 197 cases, Économique with 85 cases, and Thérapeutique with 44 cases. The second section focuses on oppressive dependence defined by at least two dependency links, showing the number of links (2, 3, or 4) and the corresponding number of cases: 79 cases with 2 links, 20 cases with 3 links, and 2 cases with 4 links, totaling 101 cases. The table provides a detailed breakdown of the different factors contributing to dependence on the confessor during the specified period.
Source : 360 relations ; Modène, Archivio di Stato di Modena, Inquisizione, buste 26-202, 292, 301 et 302 (191 procédures pour « sollicitation »).
La dépendance filiale au père spirituel
Les âges du prêtre et de la personne sollicitée figurent dans une partie des dossiers seulement, car ils ne sont pas considérés par l’Inquisition pour juger l’abus. L’âge avancé du confesseur est d’ailleurs valorisé par l’Église tridentine et tenu pour propice à une direction spirituelle autoritaire, grave et chaste. Dans mon interprétation des sources, j’analyse l’écart d’âge important comme un facteur propice à la soumission. L’obéissance filiale, toujours due au père spirituel, se voit en effet renforcée par la « dépendance filiale », qui qualifie la relation dans laquelle le confesseur a au moins 21 ans de plus que la personne pénitente. Cette dépendance concerne un tiers des 156 écarts d’âge documentés à Modène (55 cas, 35,3 %). Le confesseur appartient alors à la génération du père. L’écart maximal observé est de 45 ans. Un autre tiers des confesseurs ont l’âge d’un oncle ou d’un mari plus âgé, entre 11 à 20 ans de plus (49 cas, 31,4 %). Enfin, un tiers des confesseurs sont à peine plus âgés (1 à 10 ans en plus, 29 cas), d’un âge égal ou plus jeune (23 cas) que la personne confessée. Ces écarts d’âge sont des estimations fondées sur trois sources : les registres d’ordination pour les clercs séculiers promus à Modène, l’âge déclaré par les personnes sollicitées et, à défaut, l’âge estimé par les clercs dans leurs aveux. Or, les confesseurs ont tendance à vieillir les personnes sollicitées, comme on le constate quand celles-ci témoignent. Les estimations des clercs rehaussent donc probablement les âges des personnes sollicitées qui ne déposent pas au Saint-Office. Malgré ce biais important, au moment de la procédure, les prêtres ont 45,3 ans en moyenne et les personnes sollicitées 30,3 ans.
Dans 55 cas, le confesseur cumule donc l’autorité du père spirituel et celle du père de famille. Il a l’apparence d’un père – les descriptions données dans certaines dénonciations soulignent les signes de l’âge –, la sévérité du père pour les garçons et les jeunes filles qu’il corrige et admoneste. Quand le curé qui a l’âge d’un père « recherche » ses jeunes paroissiennes sur le ton impérieux du pater familias, il profite de ce que l’on attend d’une « toute jeune fille » (fanciulla) ou d’une « fille à marier » (putta da marito), soit garder le silence, les yeux baissés et le voile (cendale ou zendale) porté en confession sur la tête. En 1616, Camilla Sabbadini, 22 ans, rapporte cette attitude soumise quand elle dénonce les sollicitations de son curé de Montetortore, Tommaso Gherardini, 56 ans, continues depuis qu’elle a 17 ou 18 ansFootnote 46 . Le « très grand déplaisir » causé par les demandes du curé va croissant après son mariage, mais sans qu’elle le lui manifeste : « Je ne lui dis rien, parce que j’ai du respect. » Elle reste la fille spirituelle du curé et ne peut en parler, sauf à un autre confesseur, puis à l’Inquisition.
En complément de l’écart d’âge, les indices d’une très forte dépendance filiale émergent au cas par cas par la dépendance scolaire, les formules d’adresse et l’absence du père. Le rôle d’enseignant, dans un lieu dédié, en dehors du confessionnal, donne à certains confesseurs une autorité accrue sur des garçons ou des filles. Cependant, cette charge n’est jamais l’objet de l’enquête, centrée sur la confessionFootnote 47 . Les seuls témoignages faisant directement état de ce rôle figurent dans un procès de 1621, où deux hommes de 23 et 25 ans déclarent avoir été violés dans l’enfance par leur curé de Castellaro, Giacomo Gessani, confesseur et maître d’écoleFootnote 48 . Ils disent que le curé les a incités à la sodomie au temps où ils étaient écoliers, mais l’inquisiteur ne leur pose pas de question au sujet de l’école. Bien plus renseignées, au titre des sollicitations verbales, les adresses infantilisantes passent par le diminutif du prénom avec le suffixe « -ina » (« ma petite… ») et les mots d’affection comme « ma [chère] petite fille [(cara) mia figliolina/putta/puttina/ragazza] ». Ces adresses maintiennent des pénitentes de tous âges dans une enfance perpétuelle face au confesseur et dans la dépendance de ses instructionsFootnote 49 . Enfin, la mort du père ou son éloignement sont parfois évoqués dans les témoignages ou se déduisent de la condition des pénitentes, fille en éducation au monastère (4 attestations) ou orpheline dans un lieu charitable (2 cas)Footnote 50 alors privée du recours immédiat à un tuteur masculin. Dans de telles situations, le risque de délation au Saint-Office ou de plainte à l’évêché est quasi nul pour le confesseur.
Le confesseur obligé
La dépendance sacramentelle, c’est-à-dire la nécessité ou l’obligation de se confesser à ce prêtre et pas à un autre, force aussi la résignation à ses mots et ses gestes. La moitié des relations comporte au moins un facteur de dépendance sacramentelle au père spirituel (197 cas, 54,7 %). La dépendance est structurelle, quand le prêtre est le curé de paroisse ou le confesseur ordinaire du couvent, mais aussi personnelle, nouée dans la relation. Le confesseur est le curé de 78 personnes sollicitées, et le confesseur ordinaire du couvent dans 81 cas. Il interdit à la pénitente de se confesser à un autre dans 22 dossiers, et affirme que son action n’est pas peccamineuse dans 46 cas. La contrainte dans le choix du confesseur, voire l’absence de choix, documentée par les sources pour « sollicitation », va à l’encontre du concile de Trente, qui laisse le libre choix du confesseurFootnote 51 . Le confesseur peut être le curé de la paroisse de résidence, le curé d’une paroisse voisine ou tout clerc autorisé à confesser par l’évêché, en vertu d’une « licence de confesser » (licentia confitendi), un prêtre séculier sans cure ou un religieux.
Toutefois, cette liberté trouve des applications variables selon les lieux. Le choix est ouvert en ville, où il est possible de changer souvent de confesseur ou de se confesser à plusieurs clercs. Dans de petites localités, le curé est appelé « notre recteur » : il « gouverne » les âmes. Les confesseurs autorisés par l’évêché demandent au curé son accord pour confesser dans sa paroisse, en bonne intelligence, mais, sous le gouvernement d’un curé autoritaire, le « recteur » entend être le seul confesseur de la paroisse. Guido Pedrazzi, curé d’Ospitaletto, dénoncé pour sollicitation en 1631 par plusieurs pénitentes, affirme « qu’il voulait qu’aucun prêtre ne confesse ses femmes dans son égliseFootnote 52 ». En outre, il est d’usage de se confesser au moins une fois l’an dans son lieu de résidence, peu avant Pâques, car le curé est chargé de faire la liste des « non-confessés » (inconfessi) dans sa paroisse. Cet usage devient prescription dans le diocèse de Modène au milieu du xvii e siècle, et un curé peut dès lors l’affirmer péremptoirement, tel celui de Miceno, Marco Zanelli, qui enseigne cette obligation en chaire : « Une fois par an, chacun est obligé de reconnaître sa paroisseFootnote 53 . » La menace latente qui pèse sur les 78 personnes sollicitées par leur curé (76 jeunes filles ou femmes et 2 garçons) est le refus des sacrements. Dans cinq dossiers, le curé se livre en effet à un chantage sacramentel : pas de communion ou de mariage sans satisfaction de ses désirs. La dépendance sacramentelle contribue à expliquer la patience de paroissiennes qui endurent les demandes répétées de rendez-vous par leur curé.
Le choix du confesseur vaut encore moins au couvent. Les religieuses sont tenues de se confesser au clerc, prêtre séculier ou religieux, assigné par l’évêque comme « confesseur ordinaire » du couvent pour une durée de trois ans, dite « triennat » (triennio). Après Trente, le rôle du confesseur ordinaire pour toutes les « filles » du couvent devient prééminent en raison de l’imposition de la clôture, qui restreint les relations avec l’extérieurFootnote 54 . Les autres confesseurs, dits « extraordinaires », nommés par l’évêque ou, plus rarement, choisis par une religieuse, administrent le sacrement de façon supplétive. Pendant le triennat, à la faveur de confessions fréquentes au couvent, le confesseur ordinaire a la possibilité de répéter ses demandes et de les accroître peu à peu, quarante fois, cent fois, des centaines de fois. C’est ainsi que Lucrezio Ridolfi, confesseur ordinaire dans quatre monastères de Modène entre 1683 et 1696, parvient à « induire » deux religieuses à montrer leurs « parties honteuses » à la grille du parloir-confessionnal et à uriner en sa présence, tandis qu’il pratique les mêmes « ostensions » et « opérations »Footnote 55 . Il ordonne ces actes d’humiliation au motif d’apaiser leurs scrupules et obtient obéissance à force d’instances, en mettant à profit la durée de son mandat. Comme les religieuses déposent très rarement et qu’elles s’effacent de leur témoignage, la dépendance au confesseur ordinaire et le nombre élevé des sollicitations sont deux indices spécifiques au couvent des violences sexuelles. La désapprobation des religieuses est mentionnée dans un seul dossier, en 1694, par une novice de 18 ans, ancienne pensionnaire dans un couvent de Modène : « J’entendais les religieuses du monastère dit de Santa Maria Maddalena l’appeler ‘fourbe’ [barone], et qu’il n’était pas digne de confesser ces religieusesFootnote 56 . » Ces murmures ne sont pas sortis de la clôture : les religieuses ont attendu la fin du triennat. Le recours à la congrégation des Évêques et des Réguliers nécessite en effet un début de scandale ou le prolongement excessif du confesseur après le triennatFootnote 57 . Les violences qui ciblent quelques religieuses reposent sur l’obéissance de tout un couvent au confesseur ordinaire.
La dépendance sacramentelle peut enfin se nouer de façon personnelle, quand le clerc interdit à la personne dirigée de se confesser à un autre et qu’il redéfinit les frontières du péché à sa guise. L’Inquisition se montre très vigilante sur ce point ; elle traque les prêtres qui imposent un monopole de la confession et risquent ainsi d’enseigner des « propositions hérétiques » à la personne dirigée, voire de former des conventicules aux pratiques suspectes. 22 pénitentes déclarent avoir reçu l’ordre du confesseur de se confesser uniquement à lui. Si les attestations sont peu nombreuses, tous les types de confesseurs sont concernés : cet ordre est intimé par 5 curés (pour l’un d’eux à 5 paroissiennes), 6 prêtres séculiers qui ne sont pas les « recteurs » des personnes sollicitées et 7 religieux sans charge d’âmes. Quand le confesseur n’est pas le curé, l’interdiction forge un lien de dépendance à laquelle la pénitente n’est aucunement tenue. Par cet interdit, le confesseur prévient le signalement, mais surtout enferme la pénitente dans le sens qu’il donne à son action. Il affirme faire son salut, ne pas lui faire ni lui vouloir de mal. Il a toute latitude pour faire subir des violences présentées comme des actes de purification qui, à l’en croire, amendent la pénitente et la guident sur la voie du Seigneur. Quel que soit l’âge de la personne dirigée, le confesseur qui impose sa direction exclusive et l’interprétation de ses gestes se comporte en « maître des significations » : il fait violence à cette personne en portant atteinte au langage commun, comme l’analyse la sociologue Irène Théry pour l’ascendant incestueuxFootnote 58 . Enfin, la dépendance sacramentelle à son paroxysme se matérialise dans le vœu d’obéissance au confesseur, prononcé par 5 pénitentes. La dirigée lie sa volonté à celle du père spirituel. Le vœu anéantit, pour la pénitente, la capacité de refuser ses commandements tout en donnant l’obéissance comme le fait de sa volonté : elle s’est engagée d’elle-même. Ce vœu se concrétise dans la fuite avec le confesseur, dans l’exécution de pénitences spéciales et dans le silence.
Échanges forcés en confession
La dépendance économique, attestée pour 85 relations, est susceptible de contraindre à des actes sexuels en échange de « services » rendus ou promis. Le confesseur apparaît comme dispensateur d’argent, d’aide matérielle ou comme médiateur dans une affaire importante. Ce chiffre est sous-estimé car les transactions au couvent ne sont pas mentionnées dans les dossiers étudiésFootnote 59 . La dépendance économique peut d’abord s’apprécier par le travail fait pour le confesseur ou pour l’église où il confesse, par charité ou contre rémunération. Ce sont des tâches ponctuelles, des « travaux de femme ». Le métier est très peu renseigné. « Domestique » est la seule profession féminine indiquée depuis le début de la série et concerne 16 femmes ; aucune d’elle ne sert le clercFootnote 60 . Dans 19 dossiers, la déposante entretient l’église où elle reçoit le sacrement, lave le linge du confesseur, coud pour lui, fait du ménage, cueille des châtaignes, empile du bois. Le prêtre donne un travail à la pénitente et l’ordre de venir chez lui pour le faire. Un travail de couture est l’occasion pour le confesseur et sa fille spirituelle de se fréquenter hors du confessionnal : ainsi pour Margarita Borani, 21 ans, couturière de Modène, et Girolamo Parenti, 36 ans, prêtre séculier et confesseur à San Carlo. La familiarité qui en découle tourne au harcèlement entre 1672 et début 1674. La jeune fille dénonce deux fois le prêtre, d’abord pour l’avoir « tentée » en confession, puis « suivie », et implore l’aide de l’inquisiteurFootnote 61 . Avec la couture et la lessive, le ménage est une autre occasion de familiarité avec le confesseur. Elle conduit des pénitentes à fréquenter l’église aux heures où elle est vide. En 1646, Caterina, 10 ans environ, orpheline de Modène, balaye un matin, dans l’église des Mendiants, quand le chapelain Santo, confesseur du lieu, vient la toucher « sous les linges, entre les cuisses ». Personne ne peut témoigner de ces gestes ni de la fuite de Caterina, « affectée » (alterata)Footnote 62 . Le travail pour la sacristie, évoqué 7 fois, est une autre circonstance facilitant l’accès du confesseur à une femme « seul à seule », qu’elle soit laïque ou religieuse, dans ce second cas avec l’office de sacristine.
La nourriture demandée ou offerte au confessionnal en 18 occurrences révèle la pauvreté de la pénitente, mais aussi les attentes du clerc. À une femme dans l’indigence, un clerc propose le pain de la survie, « un peu de farine ou un peu de galette de châtaigne [neccio] », des légumes ou des galettes de légumes, les tortelli Footnote 63 . Un « déjeuner » ou un « dîner » suppose de venir le consommer en un lieu fixé. Que le confesseur le dise ou non, le repas qui rassasie implique la demande de « dormir » ou de « faire avec » sa dirigée (dormire, usar meco). L’invitation à un « goûter » (merenda) et les petits gâteaux (zuccarini ou zuccherini) appellent des baisers et des caresses. Ainsi, une jeune fille de 19 ans esquive l’invitation de son curé, qui insiste pour qu’elle vienne au presbytère, seule : « Il aurait fait en sorte que les siens ne soient pas à la maison et on aurait fait des petits gâteaux ; et moi je lui ai répondu que je ne suis pas habile à faire ces chosesFootnote 64 . » Si la collation, sans nécessité pour la subsistance, s’énonce comme une offre sans contrainte, à prendre ou à laisser, elle peut être proposée dans une relation où le refus est difficile.
L’argent promis en confession, dans 29 témoignages, dit le service attendu par le clerc. Quand l’offre est brutale, sans demande préalable de la part des pénitentes, celles-ci opposent un refus indigné. Mais le confesseur peut venir en aide après la demande de l’aumône, le langage de la charité recouvrant en ce cas la transaction d’une prestation sexuelle, empêchant même sa perception. Que les gestes surviennent avant ou après l’aumône, ils basculent dans la zone grise des actes sexuels motivés par l’argent, par exemple dans le dossier contre le servite Luigi Francesco Carandini, 54 ans en 1722, confesseur à Modène. Costantia Cavazzuti, 31 ans, mariée, dénonce le religieux pour sollicitation et déclare avoir péché « charnellement » avec lui, quatre ou cinq fois, dans la sacristie. Le rendez-vous en ce lieu lui a été donné en confession. La déposante ne parle pas d’argent, c’est le religieux qui le fait dans son aveu, quelques mois après la dénonciation. D’après Luigi Francesco Carandini, la pénitente lui a demandé l’aumône au confessionnal et il lui a dit de revenir pour la recevoir. Le lendemain, elle s’est jetée à son cou et il lui a fait l’aumône après ce baiser. Les deux récits, malgré leurs discordances, se complètent. Le religieux explique être venu à San Domenico après avoir revu ses comptes : l’aumône écrite lui a rappelé son péché. Il parle bien d’« aumône » et affirme avoir cédé à la tentation par faiblesse passagère. De son côté, Costantia Cavazzuti souligne que le clerc a fixé le rendez-vous et qu’elle s’est confessée à lui après que plusieurs confesseurs lui ont refusé l’absolution, en raison « de nombreux péchés déshonnêtes ». Elle a donc été invitée à revenir seule, dans un lieu fermé, après avoir été identifiée par ses péchés à une « femme de mauvaise affaire »Footnote 65 . Le croisement des récits vient éclairer l’absence de réaction dans la dénonciation : il ne peut y avoir ni consentement ni refus à des gestes d’intimité dont le moteur est l’aumône attendue.
Au-delà de la pauvreté même, la dépendance économique au confesseur passe par l’attente de sa médiation, qui concerne des personnes de tous âges et conditions, en ville et à la campagne. Dans 20 cas, le confesseur est l’intermédiaire nécessaire pour récupérer une terre, un héritage, entrer en religion ou contracter mariage. Le curé peut lire les papiers, écrire à l’évêché et aller à la Curie, notamment pour l’acquisition d’une terre de l’Église, en propriété ou en métayage. Trois curés qui commettent des violences exploitent ce pouvoir, dont le curé de Castellaro, déjà mentionné pour son fort ascendant paternel en tant que maître d’école. En 1621, Geminiano Gessani, 25 ans, rapporte, dans un témoignage pour sollicitation et sodomie, avoir été violé par son curé entre 12 et 15 ansFootnote 66 . À cette époque, ses parents négocient l’échange d’une terre avec une autre, propriété de l’Église, par l’intermédiaire du curé. L’adolescent reçoit quelques pièces, comme de nombreux garçons violés par des clercsFootnote 67 , mais c’est surtout cette négociation qui maintient l’emprise du curé sur lui, sur la durée : « Et pour ne pas le fâcher alors qu’on traitait cet échange, je ne mis pas fin à cette fréquentationFootnote 68 . » Le garçon est entré dans la fin de l’enfance, à l’âge où il commence à travailler avec les hommes adultes. Il ne veut pas nuire à l’économie familiale et subit les gestes du curé en ayant conscience de la valeur de son corpsFootnote 69 . Devant l’inquisiteur, le jeune homme déclare avoir consenti (« j’ai permis qu’il use de moi » et « je me suis contenté »), dans le sens où il ne s’est pas débattu. En disant avoir consenti, il avoue sa faute : il a commis le péché le plus grave de sodomie. Mais le jeune homme de 25 ans explicite en même temps la dépendance qui l’a contraint à se soumettre. Il n’a pas pu refuser les caresses « entre les cuisses » ni empêcher les pénétrations anales, seulement en limiter le nombre : « Parfois il usait de moi contre nature, mais peu de fois, parce que je ne voulais pas. » Le pouvoir économique du curé au village, qui demeure d’actualité en 1621, contraint encore le jeune homme à mentir et à nier en bloc dans un premier examen.
La médiation obligée du confesseur, qui force à la docilité, concerne aussi des pénitentes de tous états par rapport au mariage. En 1676, Lucia Barbieri, de Modène, 40 ans environ, mariée en secondes noces, reçoit des « propositions déshonnêtes » de la part de son confesseur, Salvatore Gravi, qui n’est pas son curé. Après avoir résisté plusieurs mois (« Jamais je n’ai voulu consentir »), le 17 juillet 1677, elle accepte l’invitation que le prêtre lui donne au confessionnal, dans la cathédrale, chez une certaine Giulia, « pour manger une tranche de pain » : « À cette proposition, j’ai répondu, quoiqu’avec une certaine répugnance, que, s’il n’y avait pas l’offense de Dieu, j’y serais allée, comme [à] celui qui a manipulé la marchandise de mon premier mari. J’espérais obtenir quelque chose, vu qu’il s’en est gardé grande partie »Footnote 70 . Elle cède donc au gestionnaire de l’héritage marital, qui apaise ses scrupules en lui donnant rendez-vous en confession. Au sortir du confessionnal, le clerc pose sa main sur la sienne. La délation s’arrête sur ce geste, qui suffit à qualifier l’abus du sacrement, et laisse la fin de la tractation hors champ. Deux jours plus tard, Lucia Barbieri dénonçait Salvatore Gravi à l’Inquisition.
Maladie et dépendance au confesseur médecin
Dans 44 procédures pour sollicitation à Modène, le clerc vient confesser à domicile ou propose un « remède » au confessionnal. La maladie grave et prolongée autorise l’accès du confesseur à la chambre, sans autre présence, dans 26 témoignages. Pour le secret de la confession, les proches quittent la pièce : la « porte fermée » est mentionnée dans 13 cas. En 1695, Anna Ciarlini, 15 ans, « très illustre Dame » de Carpi, insiste sur cette circonstance, qui permet au prêtre de lui poser une main sur la poitrine, puis de l’étendre « jusqu’aux parties honteuses ». Avant la confession, le jésuite Marco Fallardi, 35 ans, fait sortir de la chambre un autre père de la Compagnie, qui l’accompagne selon la règle de l’ordre, et une servante : « Le père confesseur les a fait se retirer [li fece ritirare] afin que je puisse me confesser ; ceux-ci retirés et la porte fermée [quali ritiratisi e chiuso l’uscio], j’ai commencé ma confession. » La jeune fille ne fait pas mention de sa réaction aux gestes du père, insistant seulement sur sa « très grande honte » à les dire, avec le feu aux joues virginal de rigueur (« con grandissimo mio rossore »)Footnote 71. D’autres pénitentes rapportent leur état de faiblesse dû à la maladie, qui les réduit à la passivité, telle Margherita dall’Occa de Modène, veuve de 35 ans, confessée chez elle, alitée, en 1637, par un franciscain de Santa MargheritaFootnote 72. Pendant cette confession, elle avoue être « recherchée » par un laïc. Le clerc lui rétorque « qu’il était mieux de faire ces services à des prêtres et à des frères plutôt qu’à des laïcs ». Comme la pénitente ne dit rien, il suspend l’absolution et lui demande de le rappeler chez elle une fois guérie. Mais ce silence n’était pas une invitation : « Je n’ai pas répondu parce que j’avais autre chose en tête et que j’avais besoin d’être nourrie. »
Prêchée et vécue comme une « médecine de l’âme », la confession conduit le prêtre à entendre tous les maux du corps et de l’âmeFootnote 73 . Certains confesseurs s’arrogent l’autorité du médecin pour les maladies causées par les « tentations » et localisées dans les « parties honteuses » du corps féminin. Dans 11 témoignages, la pénitente se plaint d’un mal et le confesseur lui propose un « remède ». Les troubles spécifiés sont les douleurs de poitrine, l’aménorrhée et le risque de grossesse hors mariage. Pour 8 de ces 11 cas, à Modène, le remède répond à l’aveu d’une faute en confession. La pénitente, jeune fille à marier, craint de ne plus être vierge ou d’être enceinte. Le confesseur affirme pouvoir effacer le péché en son âme, mais aussi sur son corps, par des gestes à dispenser à l’abri des regards. En 1672, Giovanni Donzi, confesseur en l’église del Voto de Modène, assure à Teresa de Badijs, 29 ans, que ce remède « n’est absolument pas péché, et qu’il pouvait se faire pour sauver [s]a réputation, et même la vieFootnote 74 ». La pénitente ouvre sa porte au clerc ou se rend à un rendez-vous. En 1695, Catterina Benassi, 28 ans, fille de feu Lazaro, s’aperçoit du traquenard quand elle se retrouve seule chez elle avec le confesseur : « Il a commencé à toucher, en me disant qu’il fallait toucher tout [toccare tutto] pour savoir si j’étais enceinteFootnote 75 . » Sa sœur arrive sur ces entrefaites et la déposante en remercie Dieu. Loin d’un dénouement érotique à la Boccace, le « remède » est ici raconté comme un piège, qui enferme la pécheresse dans sa faute et se terminerait mal sans l’intervention d’une personne tierce.
Dans 10 témoignages, la confession fait connaître au prêtre des maux inexpliqués et incurables qu’il attribue aux « tentations » et à l’invasion d’un esprit. La pénitente, diagnostiquée comme « détraquée » (guasta) ou « obsédée » (ossessa), suit une cure sous sa direction, qui associe prières, pénitences, médicaments et touchers. Si l’image de la « main qui guide au Ciel » est un lieu commun de la direction spirituelle, sans connoter le toucher, la « manuduction » (manuductio) devient manipulation dans une relation oppressive où la personne dirigée s’abandonne aux gestes du confesseur, présentés comme bienfaisants, pour sa santé et son salutFootnote 76 . Le procès de 1625 déjà évoqué, édité et interprété par G. Romeo, documente la dépendance thérapeutique de huit femmes au même confesseur. En 1624, le théatin Geminiano Mazzoni, 56 ans, exorciste de renom à Modène, s’accuse spontanément d’actes qualifiés à l’Inquisition d’abus de l’exorcisme et de sollicitation, par une confession écrite, puis devant l’inquisiteur. Depuis douze ans environ, en plus de signer la poitrine et le sexe, il pratique l’insufflation vaginale et, avec quelques pénitentes, la fellation et le frottement de sa verge sur le visage et la tête. Pendant ces actes, il proclame œuvrer « pour la confusion du démon » et « pour la gloire de Dieu »Footnote 77 . G. Romeo a étudié les convictions du religieux et la procédure de l’Inquisition pour réconcilier cet hérétique formel, mais coopératif : le procès s’ouvre sur la confession spontanée du théatin, qui nomme les pénitentes entendues ensuite par le juge. L’historien relève la docilité de ces femmes, qui se poursuit au tribunal, des années après les faits, et ne parle pas de violences sexuellesFootnote 78 . Or si la violence ne leur est pas faite par la force, elle l’est par l’exploitation de leur vulnérabilité. Francesca Corradina, 40 ans quand elle dépose, a entre 17 et 20 ans quand Geminiano Mazzoni l’exorciseFootnote 79 . « Détraquée » et tentée de se jeter dans un puits, elle se remet, après l’échec d’autres exorcismes, « entre ses mains [nelle sue mani] », sous sa direction spirituelle, et pour des rituels qui comportent la masturbation, le cunnilingus et la fellation. À la question du juge de savoir si elle a éprouvé du plaisir (an perceperit aliquam delectationem) à être touchée par les mains et le « membre viril » du père, elle dénie : « Aucun, aucun, et même j’éprouvais plutôt martyre et nausée »Footnote 80 . Le traitement est une souffrance qu’elle endure pour sa santé et son salut : « Je me serais laissé écarteler pour guérir. » Le besoin d’aller mieux l’emporte sur tout scrupule : « Maintenant je ne me laisserais pas toucher, parce que je ne suis pas dans cet état de besoin où j’étais alors. » À la demande du juge, elle précise qu’elle se laisserait à nouveau faire si elle était « dans cet état de besoin ».
Le clerc peut faire violence sans que les dirigées lui opposent de résistance, soit qu’elles perdent connaissance, soit qu’elles adhèrent au traitement avec ferveur. Quatre pénitentes sont évanouies ou confuses pendant les exorcismes : « hors de moi [fuori di me] », « assommée [tramortita] »Footnote 81 . Quant aux pénitentes lucides, elles témoignent des actes mais n’y voient pas d’abus, ni de violence, parce qu’elles croient à la sainteté du religieux. Celui-ci ne cesse de parler, en proclamant qu’il mène un combat contre l’esprit maléfique. Francesca Corradina se souvient de ses mots : « Il disait au démon : ‘Ce matin j’ai dit la messe, j’ai les mains sacrées, je ne suis pas moi, Geminiano, je suis Dieu.’ Et je me suis améliorée très bien sous lui, et j’avais foi en lui, parce que lui me disait d’avoir foi en Dieu, parce que le démon ne pouvait pas rester sous cette main sacerdotale. » En raison du sacrement de l’ordre, le toucher du prêtre est par principe entendu à des fins spirituelles : il signifie l’affection paternelle, la compassion et l’assistance charitable qui, pour les prêtres autorisés, inclut l’exorcisme. En conséquence, les mains sacerdotales échappent aux jugements qui valent pour les mains des laïcs. Quand le prêtre touche, à l’encontre du vœu de chasteté, des parties du corps sexualisées, il bénéficie de siècles de croyance sur l’efficacité thaumaturgique de ses mains, surtout s’il accompagne ses gestes de discours sur la charité et la pénitenceFootnote 82 .
L’abandon entre les « mains sacrées » du confesseur est un acte de foi qui puise patience et espérance dans l’Écriture sainte, comme en témoigne Giovanna Alissandri, 47 ans, mariée, exorcisée huit ans plus tôtFootnote 83 . Geminiano Mazzoni vient chez elle pour la libérer d’un maléfice, la couche sur une caisse, lève ses vêtements et s’allonge sur elle. Elle se remémore alors l’histoire du saint prophète Élisée, qui ressuscite l’enfant mort de la Sunamite en s’étendant sur lui (2 Rois 4 :34). Cette femme adulte et mariée se représente la violence qui lui est faite comme une scène de l’histoire sainte, où elle tient la place du petit enfant. Parmi les déposantes de ce procès, elle est la seule à dire qu’elle a été contrainte à un acte : « Moi, une fois, je l’ai touché dans ses parties, même si je ne voulais pas. Mais il m’a dit de le toucher et d’imaginer que c’était un pied ou une partie du Seigneur. » La masturbation est forcée par l’ordre de méditer ensemble sur le corps du Christ, représenté ici-bas par le corps du confesseur.
Grâce à l’étude sociale, le langage mystique du confesseur est compris à distance de la vision inquisitoriale. Pour l’Inquisition, l’explication ultime de l’« abus » se trouve dans les « propositions hérétiques », mots déviants qui serpentent à travers les siècles. Une telle interprétation est tautologique et fataliste : le mal vient du Mal et d’une culture immuable. Or, comme le rappelle Tangi Cavalin dans son histoire des violences commises par les frères Philippe au xx e siècle, le langage mystique est socialFootnote 84 . La mystique devient l’amorce de violences sexuelles quand le confesseur en fait la langue de pratiques clandestines, pour quelques pénitentes à part, soumises à lui. Alors que le procès inquisitorial porte sur les déviances du confesseur, l’histoire des violences recherche les liens de dépendance : leur croisement explicite la dépendance oppressive, qui neutralise la capacité de consentir.
De la déviance personnelle à l’histoire des dépendances au confesseur
La dépendance oppressive au confesseur caractérise 101 relations de direction spirituelle sur les 360 connues pour Modène. Le consentement aux actes engagés par le confesseur est forcé par la réunion de deux liens de dépendance dans 79 relations. Quand trois facteurs se conjuguent (20 cas), voire quatre (2 cas), les personnes dirigées ont une très faible possibilité d’éviter les violences et d’y échapper dans la durée. Ce décompte permet de croiser les facteurs pour chaque relation. Le point de vue longitudinal de cette étude met en relief la répétition de relations oppressives comparables, associées à des violences similaires. Ainsi, le dossier de Geminiano Mazzoni, présenté par G. Romeo comme « atypique », comporte 8 témoignages de dépendance oppressive parmi 101 cas connus à Modène. Pour les 8 déposantes concernées, la dépendance est sacramentelle et thérapeutique ; elle est aussi filiale pour 4 d’entre elles, en raison de l’écart d’âge supérieur à 20 ans, et économique pour Francesca Corradina, à laquelle le prêtre donne des « remèdes » (medicine) : « Il me faisait la charité avec tant d’affection et de bien, et souvent il y mettait son propre argent »Footnote 85 . La dépendance maintenue au fil du temps explique l’absence de signalement. Les 8 femmes comparaissent en effet sur citation du juge et déclarent avoir été libérées du mal par le confesseur, sans se dire guéries ; 4 d’entre elles viennent au tribunal sur ordre de MazzoniFootnote 86 , et toutes témoignent de leur gratitude. La question soulevée à partir de ce cas est celle de la portée sociale de violences documentées de façon exceptionnelle. Comme l’a souligné G. Romeo, un autre exorciste de Modène, le prêtre séculier Girolamo Bricci, est mis en cause pour des gestes similaires, et d’autres religieux sont nommés. Le procès de 1625 doit juguler la contagion de ces abus. Geminiano Mazzoni et Girolamo Bricci sont condamnés à l’exil ; ce dernier abjure devant tous les exorcistes de Modène la proposition téméraire, scandaleuse et erronée selon laquelle « toucher en exorcisant in pudendis les femmes possédées n’est pas péché et [serait] pour la gloire de DieuFootnote 87 ». Si cette condamnation porte sur l’extension des contacts aux « parties honteuses », elle n’entame pas la foi dans l’efficacité des mains consacrées pour guérir. Sur la très longue durée, signer la partie du corps malade est la forme la plus répandue de soin pratiquée par des prêtres, avec ou sans exorcisme. Pour prévenir les « abus », l’Église tridentine préconise l’exorcisme public et interdit les onctions pratiquées par certains exorcistesFootnote 88 .
Le signe de la croix sur les « parties honteuses », par les « mains consacrées » du confesseur, reste un remède éprouvé, au début du xviii e siècle, pour faire passer les « tentations » féminines et les maux qui leur sont attribués. Deux aveux spontanés de confesseurs pour sollicitation à Modène, en 1707 et en 1713, attestent la pratique de « touchers » comme gestes de soin sur les « parties honteuses » du corps féminin. En 1707, Pietro Magelli, prêtre séculier à Modène, 46 ans, avoue à l’inquisiteur avoir sollicité de nombreuses religieuses, dont une augustine, dans le couvent de la Madone où il a été confesseur ordinaire, en 1700 ou 1701Footnote 89 . La religieuse, qui souffre d’un « mal » dans l’utérus, est alitée dans l’infirmerie. Elle a déjà été signée par un autre confesseur, Carlo Fontana, et « en a reçu bénéfice et soulagement ». Magelli signe la religieuse sur les « parties » de la même façon que le père Fontana, avec le pouce et « sous les draps et couvertures ». Second aveu spontané, en 1713 : Girolamo Bò, 32 ans, frère mineur de l’Observance à Carpi, exorcise une jeune fille vierge dont il est le confesseur en la touchant dans toutes les parties douloureuses de son corpsFootnote 90 . Cattarina Cantoni, 18 ans, se plaint d’abord de douleurs dans la main, que le clerc soulage au confessionnal, en la touchant « de [s]es doigts consacrés ». Elle souffre aussi d’aménorrhée, que le confesseur attribue à un esprit. La cure prescrite associe la pénitence, la prière, une poudre purgative, l’hygiène et l’exorcisme. Les « instructions pour la mener dans la vie spirituelle » sont celle d’un médecin, de l’âme et du corps. Le religieux ordonne à sa dirigée de « se purifier » (netarsi) les « parties honteuses » au confessionnal, devant lui, parce qu’elle lui a confessé son scrupule à le faire. Quand la douleur passe aux « parties honteuses antérieures », il annonce en confession : « Je procurerai, avec l’aide du Seigneur, de faire cesser les douleurs avec le toucher habituel. » Le père se rend chez la pénitente et accomplit plusieurs « touchers » en disant l’Ave Maria. Alors que les parents voient le religieux toucher les mains de la jeune fille, personne n’assiste aux « attouchements déshonnêtes » dans la chambre. La pénitente s’évanouit plus de vingt fois dans les bras du clerc, qui la retient « par charité », et prie avec lui quand elle est consciente. Le risque de délation est faible, la jeune fille lui confiant un jour au confessionnal : « ‘J’ai une grande peur’ ou ‘Je crains d’avoir cette mortification qu’un jour Votre Paternité ne m’abandonne’. »
Les violences couvertes par le soin sont attestées 12 fois, dans les années 1620 et au début du xviiie siècle. Le chiffre, très bas, serait nul sans l’aveu spontané de trois prêtres. Dans ces trois dossiers, les « touchers » sont donnés comme bienfaisants et salutaires, ce qui peut en partie expliquer l’absence de dénonciation. Les gestes évoqués se transmettent par imitation, d’un prêtre à l’autre, dans des relations similaires de dépendance au confesseur. La recherche encore à faire sur ces pratiques méconnues peut partir, à Modène, des dossiers inquisitoriaux inventoriés sous la catégorie « Actes illicites liés à l’état ecclésiastique »Footnote 91.
L’étude des facteurs de dépendance, menée sur un long xviie siècle, fait ressortir des similitudes dans les relations et l’action des confesseurs, et, à partir des répétitions, apprécier les particularités d’un cas. En revanche, elle tend à saisir l’histoire au moment du paroxysme de la domination, alors même que les relations décrites s’inscrivent souvent dans la durée. Un changement de situation permet parfois d’éviter les violences ou d’en sortir, comme le mariage, l’entrée en religion, un travail ou un changement de résidence. En outre, l’étude de la dépendance se concentre sur la relation entre le prêtre et la personne confessée, aux dépens de l’entourage. Or, des personnes tierces interviennent comme confidentes, tantôt secourables pour la victime, tantôt alliées du confesseur. Quelques dossiers évoquent même des arrangements.
La violence en négociation : reconnaissance familiale et occultation publique
Dix dossiers pour sollicitation devant l’Inquisition de Modène font connaître des négociations tentées ou réussies à la suite des actes du confesseur. Dans le temps court de la discussion, la violence est énoncée en famille. Ces sources donnent l’occasion de changer de regard sur la médiation à l’époque moderne. Une historiographie très riche a insisté sur le rôle pacificateur des prêtresFootnote 92 . Tandis que les missionnaires prêchent la paix de façon itinérante et qu’ils parviennent à des réconciliations spectaculaires en quelques jours, au quotidien, les curés préviennent les conflits et les règlent dans leur paroisse, comme Anne Bonzon l’a mis en lumière pour la France moderne. La recherche reste cependant à développer pour tous les cas où la médiation remédie aux violences d’un prêtreFootnote 93 . L’histoire d’un accommodement en particulier, advenu dans une petite localité, éclaire des mécanismes de vaste portée pour l’occultation de violences sexuelles commises par des prêtres. Les faits ont lieu en 1717 à Sozzigalli, village d’environ 400 habitants, à 15 kilomètres de ModèneFootnote 94 . Trois histoires parallèles s’écrivent, avec un fait commun : une jeune fille a fauté. Les noces ont lieu malgré ses pratiques sexuelles avant le mariage. Ce récit minimal est développé en trois versions, dont une seule reconnaît le viol répété commis par le curé.
La seule version publique de l’histoire est écrite par l’évêché de Modène, dans un dossier de dispense matrimonialeFootnote 95 . C’est l’histoire ordinaire de fiancés consanguins, nés dans le même village, qui ont des relations sexuelles avant la levée de l’empêchement et commettent ainsi l’inceste. Deux paysans nés à Sozzigalli, Giuseppe Martinelli et Diamante Lugli, sont promis au mariage. Giuseppe travaille comme domestique agricole (famiglio) pour la mère de sa promise, Santa Lugli, métayère et veuve de Francesco. Peu avant le mariage, les fiancés découvrent qu’ils sont liés par le sang au quatrième degré : ils ont un arrière-grand-père commun dénommé Giacomo Martinelli. Une dispense est nécessaire pour lever l’empêchement de consanguinité. Le propriétaire de la terre, Alberto Manetti, qui réside à Modène, s’occupe des démarches à la Curie épiscopale et paie les frais de chancellerie. Les arguments avancés pour obtenir la dispense, habituels, sont l’ignorance de la consanguinité, le commerce charnel, le risque de scandale et celui d’infamie pour Diamante. La grâce, octroyée par un bref de la Daterie apostolique, lève l’empêchement de consanguinité et l’irrégularité causée par la « fragilité de la chair », c’est-à-dire par la relation sexuelle entre les fiancés.
Le 26 septembre, les fiancés font pénitence, une chandelle à la main, sur le seuil de l’église de Sorbara. Ils vont ensuite recevoir l’absolution de l’évêque à Modène. Comme Diamante est enceinte à l’été 1717, le temps presse. Les fiancés sont aussi dispensés de la publication des trois bans. Le mariage est célébré à Sorbara dès le 12 octobre. Enfin, le marié accomplit le travail pénitentiel prévu par la dispense, dans un oratoire de sa paroisse, pendant trois mois. Quant au curé de Sozzigalli, Giacomo Lodi, il copie les actes de baptême pour les fiancés, dans un bon latin et d’une écriture élégante. La seule anomalie du dossier est la célébration des noces en dehors de la paroisse, par l’archiprêtre de Sorbara, vicaire forain de l’évêque et de l’inquisiteur. Le curé des fiancés n’assiste pas à la cérémonie, « attendu cet empêchement connu de nousFootnote 96 ». Cette raison connue des deux vicaires, qu’il ne faut pas mentionner dans une lettre, n’est autre qu’une enquête pour sollicitation.
Dans la procédure inquisitoriale contre Giacomo Lodi, deux versions contradictoires s’ajoutent à l’histoire de la dispense matrimoniale. La liasse comporte la délation de Diamante Lugli, les témoignages de deux proches et l’aveu du prêtreFootnote 97 . D’après cet aveu fait devant l’inquisiteur de Modène, le 8 juillet 1717, Giacomo Lodi, 47 ans, a commis un « excès » avec une paroissienne dans les suites de la confession, deux fois, en mai et début juinFootnote 98 . Le prêtre, qui a étudié chez les jésuites, expose avec virtuosité ses actes peccamineux tempérés par des circonstances atténuantes et par son action de bon curé. La « virtuosité », théorisée par Max Weber pour distinguer la spiritualité héroïque de la « religiosité de masse », est une notion utile pour comprendre l’infléchissement des normes dans les pratiques, ainsi que l’a montré Jean-Pascal Gay à propos de la casuistique catholiqueFootnote 99 . L’aveu virtuose, qui distingue le confesseur d’élite, l’autorise à contourner les normes valables pour le commun des laïcs et des clercs. Le prêtre capable de confesser sa faute avec virtuosité se dispense ainsi de suivre les règles communes tout en affirmant faire acte de pénitence et d’obéissance au supérieur. Le curé de Sozzigalli déclare avoir été « vaincu par la tentation » alors qu’il interrogeait la pénitente sur sa « familiarité » avec son fiancé, dans la sacristie. C’est en faisant son devoir de curé avec une pécheresse qu’il s’est laissé emporter : « J’ai eu avec la même, en approchant mes parties honteuses des siennes, pollution tra intus et extra [vas] une seule fois », autrement dit une éjaculation à l’entrée du vagin sans pénétration, « entre l’intérieur et l’extérieur ». Un dimanche après la Pentecôte, dans la suite de la confession, il fait venir Diamante au presbytère, la conduit dans une chambre et rechute dans son « excès », avoué dans les mêmes termes : « Je lui ai soulevé les vêtements, et approchant mes parties honteuses des siennes, j’ai eu avec la même pollution tra intus et extra, une fois seulement. »
Interrogé sur son intention, Giacomo Lodi répond ne pas croire et n’avoir jamais cru « qu’il est permis à un prêtre de solliciter des personnes pénitentes à des choses honteuses », pleure à chaudes larmes et soupire (multas emittebat lacrimas, et suspiria), et se déclare prêt à recevoir la pénitence pour son « manquement ». Il justifie enfin son retard à comparaître par sa charité pour ses ouailles : il n’a pas voulu abandonner les malades de la paroisse. Grâce à cet aveu virtuose, sur décret de la congrégation du Saint-Office, Giacomo Lodi est expédié par l’inquisiteur de Modène « comme s’il était comparu spontanémentFootnote 100 ». La comparution spontanée est dans ce cas une fiction juridique, car le curé a déjà été dénoncé par sa pénitente et paroissienne. Son aveu, considéré comme sincère, avec les signes du repentir, l’emporte sur la délation et l’annule. Pour l’Inquisition, un bon curé, qui avoue sa faute en pleurant, mérite de progresser dans son amendement en bénéficiant de la comparution spontanéeFootnote 101 . Le 26 octobre 1717, Giacomo Lodi abjure de vehementi (renie le soupçon très fort d’hérésie) et est absous, avec des pénitences salutaires.
Avant l’aveu du curé, l’inquisiteur a pourtant entendu une tout autre version des faits par la pénitente, et le chancelier a qualifié une partie des actes comme violents. Le 14 juin 1717, Diamante Lugli, 20 ans, dénonce son curé pour sollicitation, « spontanément » (sans avoir été citée à comparaître) et sur obligation d’un confesseur de Modène. Pendant la semaine de Pâques, explique-t-elle, son curé, Giacomo Lodi, lui a demandé au confessionnal d’attendre dans l’église qu’il ait fini de confesser. Une fois l’église vide, il l’appelle dans la sacristie, où il la déflore de force : « Ledit prêtre m’a appelée dans la sacristie, l’a fait avec moi charnellement, une fois, en commettant avec moi un viol, ayant de moi, par force, l’honneurFootnote 102 . » Un dimanche après Pâques, le curé lui demande d’assister à la doctrine chrétienne, puis l’entraîne au presbytère où il a « commerce charnel » avec elle. Le chancelier du Saint-Office qualifie la violence pour la défloration de force (le viol par excellence), non pour la seconde fois, présumée consentie. Diamante Lugli dénonce donc l’abus de la confession et rapporte aussi, « indifféremment » pour le Saint-Office, la violence, qualifiée par les mots du viol. Elle regagne ensuite Sozzigalli et se confie à son fiancé, qui rapporte la scène à l’inquisiteur. En échange de l’aveu de ses « manquements », Diamante lui demande pardon et confirmation des noces : « Ce fait, elle me l’a confié comme à son mari que je devais être, et, pour cette raison je devais lui pardonner. » Elle lui avoue toute la vérité, afin que les époux n’en parlent plus ensuite : « Je ne veux jamais que cela, par la suite, vous me le renvoyiez à la face »Footnote 103 . La confidence de la jeune femme à son fiancé prévient le risque de violences conjugales. Dans un premier temps pourtant, Giuseppe Martinelli ne parvient pas à accorder son pardon et revient sur sa promesse. Les fiancés vont consulter Alberto Manetti, leur propriétaire à Modène.
Ce dernier s’emploie alors à obtenir la dispense matrimoniale de l’évêché, afin de lever l’empêchement de consanguinitéFootnote 104 . Il prend aussi le rôle d’arbitre charitable entre ses paysans, afin que le fiancé pardonne les « manquements » commis par sa promise avec le curé. La médiation du propriétaire, qui vise la célébration du mariage, fait reconnaître au fiancé les violences subies par sa promise, deux fois. Sa miséricorde rend possible le pardon de la famille. Pendant une entrevue discrète, qui a lieu chez lui le 24 juin et qu’il rapporte à l’inquisiteur le 26, Alberto Manetti a connaissance des faits et tranche la difficulté de son autorité, en reconnaissant la répétition du viol. Il demande d’abord à entendre la jeune fille, interrogée cette fois par son fiancé. La question est bien différente de celle de l’inquisiteur : « Dis-moi un peu, Diamante, qui a été le premier à traiter avec toi déshonnêtement, moi ou le sieur recteur don Giacomo Lodi ? » Et Diamante de répondre : « Le premier a été le prêtre. » Puis elle raconte à nouveau avoir eu deux fois « commerce charnel » avec le curé, une fois après la confession, dans la sacristie, une seconde après la doctrine, au presbytère. Après avoir écouté son récit, Alberto Manetti se prononce en faveur du mariage, « ce nonobstant ». Comme l’a relevé l’historien Arnaud Fossier, avec la formule « nonobstant », un pouvoir absolu qualifie un empêchement et le balaie en même tempsFootnote 105 . L’expression vient peut-être du chancelier, mais la façon de faire est celle du médiateur charitable : « Ce nonobstant, j’ai voulu persuader ledit Giuseppe Martinelli que, comme elle a été forcée par le même recteur, elle n’a pas consenti à tel manquement, et que, par conséquent, il est dans l’obligation de l’épouserFootnote 106 . »
Alors qu’un viol ne peut avoir lieu qu’une fois devant un tribunal criminel, le médiateur reconnaît la violence répétée dans un récit qu’il écoute chez lui, avec bienveillance. L’affirmation sur laquelle repose l’accord entre les fiancés (« elle a été forcée par le recteur ») sous-entend la dépendance sacramentelle et filiale de la paroissienne à son curé, son aîné de 27 ans. En revanche, le « patron » des fiancés, à qui ils doivent des comptes, est Alberto Manetti. Le pouvoir économique du propriétaire entame l’autorité sacramentelle du « recteur » : en venant rendre des comptes à son patron, Diamante Lugli se confesse à un autre confesseur, à Modène, qui reconnaît l’abus du sacrement parmi ses péchés de luxure et l’envoie à l’Inquisition. Après les persuasions du patron, le fiancé s’entête encore un peu, comme le raconte Manetti : « Il m’a répondu que, si le mal avait été une seule fois, on pourrait le croire, mais comme il a été deux fois : ‘Je ne la veux plus’. » Giuseppe Martinelli finit pourtant par se ranger à ces « bonnes paroles », comme il le dit à l’inquisiteur le 8 juillet. Le patron lui a sans doute représenté son intérêt : s’il n’épouse pas la fille de Santa Lugli, il perd son emploi de domestique. En outre, le viol lève tout doute sur la paternité : selon la croyance ayant cours à l’époque moderne, le consentement féminin à l’acte sexuel est nécessaire à la génération. Giuseppe Martinelli ne peut pas douter qu’il est le père de l’enfant à naître, et la grossesse de sa fiancée l’oblige d’autant plus à tenir parole.
Pour sceller la confirmation des noces, une réunion de famille se tient début juillet dans la maison des Lugli, à la demande de Diamante, avec les frères Martinelli, sa mère Santa et un ami comme témoin. Les pères des fiancés étant morts, Francesco Martinelli, frère aîné de Giuseppe, tient le rôle de chef de famille. À son tour d’interroger la jeune femme. Il lui demande « si vraiment c’était la vérité que ledit recteur avait commis une telle iniquité ». La forme de la question le souligne : sa conviction est déjà faite. Après son frère, Francesco Martinelli croit aux viols subis par sa future belle-sœur, qu’elle lui raconte à nouveau, comme le rapporte Giuseppe à l’Inquisition : « Ladite Diamante ratifia le tout à mondit frère, en présence aussi de sa mère Santa Lugli, qui pleurait un tel malheur. » Les larmes de la mère solennisent la réconciliation de la famille, unie dans la déploration. Elles liquident aussi le malheur, puisque les noces ne vont pas tarder. L’alliance confirmée conduit aussitôt à une décision familiale pour laver l’honneur. Francesco Martinelli fait appeler le curé devant la maison des Lugli, sous le portique. L’aveu attendu du curé implique qu’il paie la dot, comme il semble l’avoir déjà fait pour les servantes avec lesquelles il a « eu affaire » et qu’il a « mariées »Footnote 107 . Le curé nie, accuse Diamante de mentir « par la gorge » et l’insulte. Il n’entre pas dans la maison à laquelle il refuse d’appartenir et ne joint pas ses larmes à celles de Santa Lugli. Quelques jours plus tard, il comparaît au Saint-Office – pour avouer l’abus de la confession, non les viols d’une paroissienne – et pleure, exprimant son repentir sincère pour ce « manquement » dans l’administration du sacrement devant l’inquisiteur.
Malgré l’échec du marchandage avec le curé, les noces sont confirmées. La célébration du mariage repose sur la reconnaissance familiale des violences. Pour ce faire, Diamante Lugli a dû raconter les viols 5 fois au moins – à un confesseur de Modène, à l’inquisiteur, à son fiancé, à son patron et à son futur beau-frère – et se soumettre à 4 interrogatoires masculins. Si elle pleure dans ces jours de grande incertitude, il n’en reste pas de trace dans les sources. Ses mots résolus, rapportés par deux témoins, marquent les étapes de son action. La dénonciation à l’Inquisition est à considérer à la lumière des prises de parole successives. Tout en étant obligée par un confesseur, elle sert la négociation avec les Martinelli. Quand Diamante Lugli se confie à son promis, elle commence par dire qu’elle a tenu le même récit à l’Inquisition. Le fiancé ne peut pas douter de la vérité des faits dits sous serment au Saint-Office. La jeune femme, représentée par son fiancé et son propriétaire, est habile à parler. Toutefois, son récit de viols répétés serait inaudible sans l’appui d’Alberto Manetti. Le propriétaire de Modène est le médiateur qui parle à toutes les personnes impliquées par les violences du curé. Il tient un discours de concorde. Quand les paysans de Sozzigalli lui rapportent les « lubricités » et « déshonnêtetés » (lubricità, disonestà) du curé, il les met en garde de ne pas dire de mal des clercs, sans toutefois les accuser de mensonge. Tout est affaire de façon, comme il le dit au fiancé : « Vous autres paysans, vous êtes des ignorants, et donc, il faut aller adroitement, surtout avec des clercsFootnote 108 . » À l’inquisiteur, il dit avoir fait reconnaître les viols par le fiancé. À la fin du témoignage, cependant, il prend ses distances avec le récit de Diamante en déclarant que le curé est « [s]on ami » depuis leurs études communes chez les jésuites à Modène. Il regrette de devoir colporter des rumeurs scandaleuses et déclare : « Il me déplaît d’avoir entendu dire de telles choses contre lui. » Le curé, comme il le présente en définitive, est « un homme de bien » : « C’est la première fois que j’entends dire du mal dudit religieux. »
Tenant le langage de la paix, le médiateur peut dire dans les mêmes jours, selon son interlocuteur, que le curé a perpétré deux viols et qu’il est un homme de bien. Il réconcilie une famille brisée sans nuire à la réputation du curé. Il ne fait pas preuve de duplicité, puisqu’il raconte à l’inquisiteur son entrevue avec les promis. Le fiancé doit entendre de « bonnes paroles » pour que le scandale soit évité. Tout en persuadant son employé de croire sa fiancée, le propriétaire incline en faveur du prêtre. Le témoignage de la jeune femme ne change pas sa conviction initiale. Avant d’entendre le récit, il se montre incrédule, soucieux de la réputation des clercs et soupçonneux envers les paysans, ignorants, calomnieux et pécheurs eux-mêmes. Après l’avoir entendu, il répète les mêmes principes. Le propriétaire, qui fait reconnaître le viol dans sa maison, est un témoin de moralité pour le curé à l’Inquisition. La reconnaissance des violences répond à des questions d’ordres domestique et économique, pour la bonne gestion de son exploitation. Elle ne change pas les principes d’action publique du propriétaire, dans les lieux qui comptent pour la réputation du curé, à l’évêché et à l’Inquisition.
Les trois arrangements construisent trois histoires, toutes reconnues comme vraies par un pouvoir absolu qui pardonne. La seule « faute » expiée en public est l’inceste des fiancés. Le curé obtient en secret l’absolution au Saint-Office pour un « excès » (une faute disciplinaire), qui est surtout un « abus » (une erreur « énorme » dans l’administration du sacré). La jeune femme, enfin, est pardonnée en famille pour ses « manquements », grâce à l’arbitrage du patron. Entre les trois absolutions, le pardon en famille est le seul à énoncer les violences commises par le curé et à les déplorer, pour ne plus avoir à en parler ensuite. Le pardon prononcé trois fois permet au curé, à la victime et à sa famille de continuer à vivre à proximité les uns des autres après les violences. Il est aussi un engrenage de la mécanique des violences, puisqu’il valide et qu’il renforce l’état des relations sociales et les normes publiques de jugement.
En tant qu’historienne, je lis des sources qui ne parlent que de « péché » et d’« abus ». Le témoignage pour « abus » de la confession est toujours douteux et les « actes honteux » sont souvent flous. Jamais le brouillard ne se dissipe. La violence sexuelle est un fait réel, à reconstituer par l’interprétation de sources opaques. Dans ce but, je parcours les dossiers en analysant comment la violence se dit malgré tous les obstacles, comment elle devient possible et comment on tente de l’accommoder. Le maintien des dépendances au confesseur et les arrangements sont deux pistes majeures pour comprendre la répétition des violences sexuelles dans l’Église. L’enquête ici menée livre des observations étayées pour l’analyse des violences commises par des confesseurs, à confirmer ou infirmer dans la poursuite de recherches longitudinales sur des séries documentaires. Les outils présentés peuvent s’appliquer aux territoires méditerranéens et impériaux où l’Inquisition a juridiction.
Dans toutes ses propositions, l’article met en œuvre un changement de paradigme, du déviant au social. Les violences sexuelles commises par des clercs sont indissociables de l’assistance et de la pénitence, qui structurent les sociétés tridentines dans le monde catholique. Loin de banaliser les violences commises, l’analyse des mécanismes sociaux sous-jacents en fait ressortir les singularités : les qualifications des actes, les modalités d’action et les médiations sont particulières quand l’auteur des faits est un clerc. De leur enclenchement à la réduction au silence, les violences en contexte ecclésial sont traversées par l’idée de charité. La charité est celle du prêtre qui porte assistance, spirituelle et matérielle, mais s’exprime aussi dans la compassion pour sa « faute », qu’il demande en suppliant, et dans la concorde à maintenir par le silence. Les particularités des actes reposent sur la définition de la prêtrise par sa chasteté, qui dispense les acteurs des codes ordinaires de la masculinité. Le prêtre peut endosser tous les rôles tour à tour, dans la parenté, dans l’ordre des générations, et déclarer son amour en des termes enflammés qu’aucun laïc ne pourrait employer. La cure d’âmes donne la possibilité de prendre l’ascendant sur une personne gouvernée dans le cadre de la paroisse et, plus encore, l’office de confesseur permet d’exercer une emprise sur une personne dirigée spirituellement. La sacralisation du corps du prêtre, par l’ordination, confère une dimension spirituelle au toucher sacerdotal. L’image de la main sacrée qui guide, console et guérit autorise tous les gestes et rend impossible leur signalement avec les mots partagés de la sexualité. Mais l’explication ultime des violences sexuelles ne réside pas dans un vague « cléricalisme » tridentin. Aux possibilités données par la prêtrise et à la direction spirituelle s’ajoutent des relations de dépendance à particulariser, des rapports de force et de pouvoir noués par l’écart d’âge, le genre, la dépendance matérielle et la vulnérabilité physique et mentale. Tout aussi propres aux clercs violents, les négociations qui font silence impliquent l’Église à tous ses niveaux et les proches des victimes, dans la langue du pardon.
Suivant toutes ces pistes pour un morceau d’Italie, je conçois l’étude régionale comme le terme de comparaisons à venir. Il nous revient collectivement, par le rapprochement de nos terrains d’enquête, de prendre la mesure des violences sexuelles à l’échelle globale de l’Église catholique, en particulier en Afrique et en Asie. Un moment historique est à saisir pour l’avancée de recherches coordonnées en sciences sociales, afin de faire résonner dans la durée séculaire de l’Église les paroles actuelles des personnes victimes et survivantes.


