Publié dans la collection « Raisons pratiques » des éditions de l’EHESS, cet ouvrage collectif réunit une majorité de sociologues francophones ainsi que trois textes traduits autour d’un projet programmatique clairement assumé. Il s’agit non pas de proposer une nouvelle théorie sociologique du droit, mais de déplacer le regard que les sciences sociales posent sur lui. Le résultat est dense, stimulant, et témoigne d’un effort original de mise en dialogue entre la sociologie pragmatique française et plusieurs traditions anglo-américaines, telles que les Legal Consciousness Studies.
Le diagnostic de départ qu’Angeletti et Chappe formulent dans leur chapitre d’introduction est celui d’une double impasse. D’un côté, des approches critiques qui font du droit un « paravent » (p. 24), soit le reflet de rapports de force et d’idéologies dominantes, au risque de le dissoudre dans ce qu’il serait censé masquer. De l’autre, des travaux qui mesurent le « vrai » droit à l’aune d’un droit idéal, pur et cohérent, pour constater, non sans une certaine mélancolie, l’écart entre les deux. Ces deux postures, qui posent respectivement les risques de « dilution » et d’« essentialisation » (p. 24-25), partagent selon les directeurs un même présupposé paralysant : celui d’un droit entier et non entaché. Or, « plutôt que de partir de la prémisse, parfois explicite, parfois implicite, que le droit devrait être pur pour conclure, à la suite d’enquêtes, qu’il ne l’est pas », ils proposent de « changer radicalement de point de vue en adoptant comme position initiale une approche reconnaissant d’emblée son hybridité » (p. 21). La notion de « modes de présence » du droit caractérise ce déplacement impliquant d’« observer, [de] décrire, et [de] documenter la pluralité des manifestations du droit » (p. 10) en concevant le droit comme un arrière-plan normatif activable par des acteurs sociaux dont on peut suivre, pas à pas, l’émergence et le surgissement.
Ce déplacement théorique s’appuie sur la traduction de trois textes qui en balisent les principaux pôles conceptuels. Michael W. McCann propose une conception du droit comme ensemble de conventions culturelles ouvertes à la réinterprétation dans le cadre des rapports de force, une conception dynamique qui refuse aussi bien le déterminisme de certaines approches critiques que l’optimisme libéral sur l’émancipation par les droits. Brian Z. Tamanaha, pour sa part, plaide pour une approche conventionnaliste et non essentialiste du droit : plutôt que de chercher une définition englobante, il propose de suivre les acteurs dans leurs propres opérations de qualification et de marquage entre droit et non-droit. Le texte de Hyo Yoon Kang complète cet horizon théorique en interrogeant les rapports entre droit et matérialité, en soutenant que celui-ci est continuellement réalisé à travers des pratiques interprétatives et relationnelles. Ces textes constituent une contribution précieuse à l’outillage disponible pour penser le droit hors de ses idéalisations. À ce titre, l’ouvrage contribue à renouveler certains débats centraux du champ Law and Society, notamment autour de la définition du droit et de ses conditions empiriques d’identification.
Les contributions empiriques illustrent ce programme de manière à la fois diversifiée et cohérente. Jean-Marc Weller, dans sa contribution sur la discrétionnarité administrative, montre comment des agent·es sans statut professionnel juridique reconnu en viennent néanmoins à « faire du droit » du fait de leurs interactions quotidiennes, en développant des jurisprudences locales ancrées dans des agencements matériels et organisationnels spécifiques. À l’autre extrémité du spectre, Fabien Muniesa explore le sovereign citizen movement, ces mouvements conspirationnistes qui fabriquent un « pseudo-droit » en décalquant les formes du droit ordinaire étatique pour les retourner contre lui. Ce mode de présence « délirant » (p. 321), selon la terminologie de l’auteur, agit comme un miroir grossissant. En radicalisant les fondements de la souveraineté juridique jusqu’à l’absurde, il en révèle la fragilité conventionnelle et pose, à sa manière, une question sérieuse sur ce qui fait tenir le droit. Pauline Barraud de Lagerie analyse quant à elle le contentieux Total-Climat pour révéler que la frontière entre droit et politique, entre argumentation formelle et argumentation morale, est stratégiquement construite par les parties elles-mêmes, un avocat de Total instrumentalisant précisément l’accusation de « sortir du droit » pour disqualifier le contentieux stratégique. Les autres contributions, notamment celle d’Emilia Schijman sur les pratiques habitantes à Buenos Aires qui s’entremêlent, contestent ou se substituent au droit officiel, de Janine Barbot et Nicolas Dodier sur la place des victimes au procès pénal qui sert de socle à une analyse sur la place du droit dans la construction de la normativité sociale et de Milena Jakšić sur l’appréhension des esprits à la Cour pénale internationale qui met en lumière le processus d’hybridation entre deux régimes de vérité, viennent à leur tour enrichir ce programme en explorant la diversité des formes de présence du droit. Malgré la diversité de terrains et d’approches, l’ensemble converge vers une conception du droit comme pratique située et processuelle.
Cette cohérence d’ensemble n’empêche toutefois pas une certaine tension que l’ouvrage laisse partiellement ouverte. Les directeurs identifient avec précision le risque d’« extrapolation » propre à certaines formulations du pluralisme juridique : à force de voir du droit partout, on ne sait plus ce qui distingue la normativité juridique des autres formes de normativité sociale. Le programme des « modes de présence » entend y échapper en adoptant une posture processuelle et empirique consistant à suivre le droit là où il fait saillance plutôt que de le chercher dans l’ensemble du social. Mais les conditions précises de cette distinction mériteraient d’être davantage explicitées : autrement dit, comment se distinguent une conception hybride du droit et l’approche au terrain qu’elle suppose de l’approche pluraliste? À quelles conditions peut-on se défaire du besoin d’avoir une définition figée du droit sans pour autant reproduire l’écueil de l’extrapolation et quelles en sont les implications méthodologiques?
L’ouvrage s’adresse à un lectorat large, qu’il s’agisse des chercheur·es en droit et société qui souhaitent ancrer leurs enquêtes dans un cadre théorique rigoureux ou des sociologues qui souhaitent s’initier aux approches pragmatiques du droit. La mise à disposition en français de trois textes peu accessibles constitue à cet égard un apport supplémentaire non négligeable. En ce sens, l’ouvrage constitue moins une synthèse qu’une invitation à reconfigurer les manières dont les sciences sociales se saisissent du droit, en ouvrant un espace de dialogue particulièrement fécond entre traditions de recherche.