1. Introduction
Comme illustrent les exemples ci-dessous, le verbe taper fait partie des verbes très polysémiques du français : on peut dégager un sens de base, illustré dans l’exemple (1), ainsi que des sens périphériques, cf. (2)–(4).Footnote 1 Nous avons indiqué à droite des exemples des synonymes du verbe taper pour chaque sens.

Ces emplois secondaires (cf. (2)–(4)) sont bien connus des dictionnaires de référence (ex. le Trésor de la Langue Française informatisée (TLFi), le Larousse, le Robert), et ceci parfois depuis plusieurs décennies.Footnote 2 En revanche, il existe toute une série de nouveaux emplois typiques du français informel « des jeunes » qui n’y sont pas encore décrits (voir les exemples (5)–(9) qui sont tous tirés de notre propre corpus de tweets).Footnote 3 Ces derniers ne sont pas non plus attestés dans Frantext. Les emplois illustrés en (6) et en (7) sont bien répertoriés dans le corpus de Google Ngram. Les premières attestations remontent au début des années 2000, ce qui indique que ces emplois sont effectivement assez récents. Cependant, ceci ne vaut que pour certaines combinaisons d’items : par exemple, on trouve taper un scandale mais pas taper un foot.

On notera que – et c’est d’ailleurs tout l’intérêt de notre étude – taper entre en concurrence avec la forme pronominale se taper qui partage plus ou moins les même emplois (voir, en plus des exemples (2) et (3), les exemples ci-dessous, également extraits de notre corpus).

Toutefois, il peut y avoir une légère différence de sens entre la construction pronominale et la construction active même si celle-ci ne s’avère pas toujours perceptible par les locuteurs. Par exemple, bien que taper et se taper signifient tous les deux manger dans les exemples (5) et (3), se taper implique que le référent s’est fait plaisir en mangeant, qu’il s’est accordé un bon repas. A contrario, se taper quatre heures de marche dans l’exemple (2) laisse entendre que le référent est contraint d’entreprendre cette activité, que celle-ci lui est imposée. Il en va de même pour l’exemple (10) : se taper une gastro implique que le référent a difficilement supporté le fait d’être malade, que cet état lui a été très désagréable. En revanche, la construction active semble avoir une lecture plus objective : taper dans les exemples présentés plus haut équivaut dès lors à manger (cf. (5)), faire un foot (cf. (6)), et avoir une otite (cf. (7)). Nous démontrerons dans cet article que ces nuances sémantiques tiennent au fait que les emplois pronominaux sont pour la plupart des structures datives dans lesquelles le pronom réfléchi se met en avant le rôle d’expérienceur du sujet, tandis que les emplois actifs sont des extensions du sens premier du verbe taper.
2. Objectifs et cadre théorique de notre étude
La présente étude a pour objectif principal de déterminer la fréquence et la productivité (autrement dit, l’ouverture lexicale) des emplois pronominaux et des emplois actifs qui véhiculent le même sens global : plus concrètement, nous chercherons à savoir (i) avec quels SN objets taper et se taper se combinent et (ii) de quelles classes sémantiques ces SN objets sont issus. En règle générale, plus il y a d’items lexicaux distincts, provenant de classes sémantiques variées, au sein d’une position (ou slot) constructionnelle – (ex. la slot du SN objet), plus on considère que la construction est productive et, de fait, associée à un degré de schématicité ou d’abstraction élevé (cf. Barðdal Reference Barðdal2008; Baayen Reference Baayen2009; Zeldes Reference Zeldes2012; Van Wettere Reference Van Wettere2018). En outre, les résultats de notre étude nous permettront de mettre en carte une partie du « réseau constructionnel » (cf. Diessel Reference Diessel2019) de la construction pronominale et de la construction active qui, comme nous le verrons, se distinguent d’un point de vue purement linguistique tout d’abord – notamment au niveau de leur sémantique, de la fréquence et de la productivité des emplois que ces constructions ont en commun, ainsi que des contraintes pesant sur la position du SN objet – mais aussi d’un point de vue sociolinguistique. Le concept de réseau constructionnel est un concept propre à la Grammaire des constructions (cf. Goldberg Reference Goldberg1995; Hoffmann & Trousdale Reference Hoffmann and Trousdale2013; voir François Reference François2008 et Legallois Reference Legallois2016 pour le français) qui postule que les constructions (définies comme des paires forme-sens) sont organisées en « famille » de constructions, liées mutuellement par des relations d’héritage.
3. Propriétés sémantiques et morphosyntaxiques des emplois étudiés
3.1. Les emplois pronominaux
Chez Mélis (1990 : 51–52), le verbe se taper – lorsqu’il est utilisé en tant que synonymes de se coltiner (cf. (2)) ou de s’envoyer (cf. (3)) – est classé dans la catégorie des verbes pronominaux datifs. Il s’agit plus précisément d’un cas de datif exclusivement réfléchi puisque le pronom réfléchi se ne peut pas commuter avec le pronom datif lui dans la construction active correspondante (comparer les exemples (13) et (14)).

Le pronom réfléchi souligne le rôle d’expérienceur du sujet : le sujet fait l’expérience d’un état émotionnel (ex. se taper la honte) ou physique (ex. se taper une gastro, cf. (10)), ou encore d’une situation sur laquelle ce dernier n’a pas de contrôle (ex. se taper la pluie). Notez que, dans certains cas, le sujet endosse deux rôles sémantiques (expérienceur et agent) : lorsque (i) se taper se combine à des SN renvoyant à une activité (ex. se taper quatre heures de marches, cf. (2)), et lorsque (ii) se taper signifie < manger > (cf. se taper une douzaine d’huîtres, cf. (3)) et < regarder > (cf. se taper l’animé Pokémon, cf. (11)) – deux sens très proches qu’on pourrait englober sous la paraphrase plus abstraite < absorber un contenu >. Le sujet est dès lors perçu, soit comme la cible vers laquelle l’action est orientée (cf. (3) et (11)), soit comme l’entité sur laquelle s’exerce l’action et qui s’en retrouve affectée sur le plan émotionnel et/ou physique (cf. (2)). Enfin, le sujet de se taper peut aussi encoder le récipient ou le destinataire (ex. se taper un 1/20, cf. (12)). Tout comme les expérienceurs, les récipients sont animés et non-agentifs.
3.2. Les emplois actifs
Les emplois illustrés dans les exemples (5) et (8) semblent être des extensions métaphoriques ou figuratives du sens premier du verbe (cf. (1)). Pour taper un grec (cf. (5)), on peut faire l’hypothèse qu’avec taper, à l’instar d’autres « verbes de coups » (cf. Martin-Berthet Reference Martin-Berthet2007) tels que éclater (cf. (15)), l’action de manger est perçue comme une action violente : il ne s’agit donc pas de consommer de façon modérée, mais plutôt d’engloutir, de venir à bout de grandes quantités de nourriture, souvent avec une certaine aisance et/ou rapidité. Cependant, il est important de souligner que taper est moins explicite qu’éclater, ce qui peut suggérer que le verbe se soit par la suite désémantisé dans cet emploi.

Taper des résumés (de matchs) (cf. (8)) pourrait recevoir la même analyse étant donné que le sujet agit aussi avec rapidité dans cet exemple – cette lecture est renforcée par l’adverbe en vif qui signifie en vitesse. Notons que le sens < regarder > peut être véhiculé par d’autres verbes de coups, comme défoncer (cf. (16)).
Taper un demi-million (cf. (9)) semble se construire par analogie, c’est-à-dire, sur la base d’une similitude entre le fait d’obtenir quelque chose et de toucher, atteindre ou encore de saisir quelque chose – des actions qui impliquent un contact. On retrouve dès lors toute une série de verbes de contact dans cet emploi, tels que toucher (ex. toucher un salaire), palper (ex. palper du comptant) et enfin, taper. Notons que cette allusion à la notion de contact apparaît dans d’autres emplois de taper que nous n’avons pas mentionnés dans notre étude, tels que < atteindre > (ex. taper 10K vues) et < prendre, voler > (ex. péta des téléphones).Footnote 7
Enfin, quant aux emplois illustrés en (6) et (7), il est difficile d’en expliquer l’origine car taper se retrouve presque totalement désémantisé. À vrai dire, dans ces exemples, le verbe semble se comporter comme un « verbe support » (Vivès Reference Vivès1993; M. Gross Reference Gross1998 ; G. Gross Reference Gross2022a,b ; Fasciolo Reference Fasciolo2022). Dans les constructions à verbe support (ex. donner une gifle), la fonction de prédicat – l’élément de la phrase qui nous renseigne sur le procès et ses participants – est assurée par le SN objet (ex. gifle), et non pas par le verbe (ex. donner). Le rôle du verbe, qui n’est pas ou peu porteur de sens, est donc de construire la phrase via la sélection du sujet et « d’actualiser » (G. Gross Reference Gross2022b : 4) ou pour ainsi dire « conjuguer » le prédicat nominal via ses morphèmes flexionnels. À la différence des verbes supports, les verbes prédicatifs (ex. gifler) assurent toutes ces fonctions à la fois (c.à.d., décrire le procès et ses participants, sélectionner un sujet et fournir un ancrage temporel et aspectuel).
Il est important de mentionner que ces emplois supports sont sujets à des restrictions sémantiques, notamment aspectuelles, qui se manifestent au niveau du choix de l’article introduisant le SN objet. Dans l’exemple (17), l’article indéfini, qui induit une interprétation spécifique (on parle d’un match de foot en particulier), est acceptable, mais pas l’article partitif, qui induit une interprétation générique (on parle de l’activité en général) (cf. Knittel Reference Knittel2015). Dans l’exemple (18), l’article défini est autorisé seulement lorsqu’il est suivi d’un SN au superlatif, avec lequel on obtient une lecture similaire. Ces restrictions aspectuelles sont vraisemblablement héritées du sens originel du verbe, taper appartenant à la classe des semelfactifs (cf. Smith Reference Smith1997), qui sont définis comme des évènements ponctuels (pouvant être répétés ou non).

4. Méthodologie : création du corpus de tweets
Les données de 𝕏/Twitter présentent deux avantages pour notre étude : tout d’abord, les textes de réseaux sociaux sont réputés pour renfermer des structures de la langue informelle (cf. Androutsopoulos Reference Androutsopoulos2014). Or, la plupart des nouveaux emplois de taper (ex. taper un grec/un sprint/un coma) sont typiques de ce registre. Deuxièmement, bien que nous ne disposions pas de chiffres précis, le volume de données générées sur 𝕏/Twitter en français est vraisemblablement bien plus important que celui contenu dans les corpus oraux, dont la transcription et l’annotation linguistique demandent généralement beaucoup de travail aux chercheurs. Nous aurions pu éventuellement utiliser un corpus web, tel que le French Web corpus 2023 de Sketch Engine (cf. Kilgarriff et al. Reference Kilgarriff, Baisa, Bušta, Jakubíček, Kovář, Michelfeit, Rychlý and Suchomel2014), qui contient un peu plus de 23 millions de mots. Ce corpus se compose en partie de textes issus des forums de discussions qui se prêtent également au registre informel. Cependant, certains emplois de taper s’avèrent beaucoup plus fréquents sur 𝕏/Twitter : nous avons trouvé 52 occurrences du type taper un coma au sein d’un échantillon de 10 000 tweets, contre seulement 17 dans le French Web corpus 2023 de Sketch Engine. Est-ce parce que 𝕏/Twitter attire des locuteurs plus jeunes, qui sont plus enclins à utiliser ces emplois ? Ou est-ce parce que ces emplois sont particulièrement tendance dans le parler 𝕏/Twitter ? Pour en avoir le coeur net, il faudrait mener la même étude en se basant sur un autre type de corpus (ex. corpus web et/ou corpus oraux) et comparer la fréquence et l’ouverture lexicale des différents emplois de taper attestés dans ces sources.
Les tweets ont été collectés avec le package Python snscrape. Nous avons fait en sorte d’extraire seulement des tweets qui contiennent le verbe taper en spécifiant dans notre requête le paradigme du verbe. 10 000 tweets ont été exportés puis mélangés de façon aléatoire. Ces derniers ont été générés sur une période de 3 jours du 29/12/2022 au 31/12/2022 et sont issus de plusieurs variétés du français. Notez que cet échantillon comporte également des tweets qui ne sont pas pertinents pour notre étude et qui ont dû être exclus lors du nettoyage. Ces derniers contiennent (i) le nom tape (ex. une petite tape sur l’épaule), (ii) le nom taper qui renvoie à une coupe de cheveux (ex. T’es qu’un hater parce que mon taper est plus droit que ta mâchoire !), (iii) le verbe tape emprunté à l’anglais et qui signifie ‘scotcher’ (ex. Tape des morceaux de carton là où il [= le chat] se lâche…).
Au total, nous avons analysé 1800 tweets contenant le verbe taper. Notre analyse s’est déroulé en deux temps : dans un premier temps, nous avons relevé le sens et la forme syntaxique du verbe dans ces 1800 occurrences. Ceci nous a permis de dresser la liste des différents sens de taper attestés dans cet échantillon de tweets et de calculer leur fréquence, de manière globale et pour chaque forme syntaxique. La liste des structures identifiées au cours de notre recherche sur corpus est fournie dans le Tableau 3 en annexe. Nous avons établi notre classification sémantique en concertation avec plusieurs locuteurs natifs du français, qui sont majoritairement des linguistes. Puis, dans un second temps, nous avons procédé à une annotation manuelle plus détaillée de certains emplois afin de pouvoir extraire les SN objets.
Dans cet article, nous nous focaliserons sur les cinq sens généraux pouvant être encodés par la forme active et par la forme pronominale de taper – ce qui représente au total 589 occurrences, soit 32,7% des données que nous avons annotées (cf. Tableau 1).
Part des emplois étudiés sur l’ensemble de notre corpus de tweets

Moyennes des notes attribuées aux phrases selon la construction verbale et le groupe d’âge des locuteurs (F(1,194) = 13.34, p < 0.05)Footnote 10

5. Résultats de notre étude de corpus
Comme démontré sur le Graphique 1, la construction active (taper) est plus fréquente que la construction pronominale (se taper) pour les sens < faire > (96,4% vs. 3,6%) et < consommer > (75,3% vs. 24,7%). À l’inverse, c’est la construction pronominale qui est la plus fréquente pour les sens < faire l’expérience de > (80,2% vs. 19,8%), < regarder, lire, écouter > (91% vs. 9%) et < obtenir, recevoir > (61,2% vs. 38,8%). On peut ainsi constater qu’au sein de notre corpus certains emplois sont plus fréquents que d’autres emplois pourtant plus anciens : nous avons trouvé plus d’occurrences de taper utilisé dans le sens de < consommer > que se taper qui est mentionné dans le TLFi avec un exemple datant de 1936 (ex. Sur les cinq heures […], il allait se taper un crème ; cf. CELINE, Mort à crédit, 1936, p. 247).
Fréquence relative (%) de la construction pronominale et de la construction active pour chaque sens.

En plus de la fréquence, on observe également des différences entre les emplois pronominaux et les emplois actifs au niveau de leur ouverture lexicale (ou de leur productivité), c’est-à-dire, vis-à-vis du nombre de SN objets avec lesquels se taper (cf. Graphique 2) et taper (cf. Graphique 3) se combinent, et dans certains cas, vis-à-vis de la diversité sémantique de ces SN objets. La liste des SN objets recensés pour chaque emploi est fournie en annexe, dans les Tableaux 4 à 13.
Nombre de tokens, de types et d’hapax recensés dans la position du SN objet au sein de la construction pronominale pour chaque sens.

Nombre de tokens, de types et d’hapax recensés dans la position du SN objet au sein de la construction active pour chaque sens.

Plusieurs mesures permettent de jauger la productivité d’une slot constructionnelle : la type frequency (ou le ratio type-token – RTT), qui équivaut au nombre de types ou d’items lexicaux distincts au sein d’une slot sur le nombre total d’exemplaires (ou tokens) et l’hapax frequency (ou le ratio hapax-token – RHT), qui équivaut au nombre de types lexicaux attestés seulement une seule fois au sein d’une slot. De manière générale, on considère qu’une type frequency et, surtout, une hapax frequency élevée est un signe de productivité et de schématicité (cf. Barðdal Reference Barðdal2008, Baayen Reference Baayen2009, Zeldes Reference Zeldes2012, Van Wettere Reference Van Wettere2018). En effet, un grand nombre d’hapax créatifs laisse supposer l’existence d’un schéma constructionnel abstrait, tandis qu’un petit nombre de types qui comptent beaucoup de tokens suggère que l’on a plutôt à faire à une instanciation très lexicalisée.
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< faire l’expérience de >
Se taper est plus ouvert sur le plan lexical – et donc plus productif – que taper dans cet emploi puisqu’on comptabilise pour se taper 157 types de SN (RTT = 0,6), dont 126 hapax (RHT = 0,5), contre 28 types (RTT = 0,4), dont 18 hapax (RHT = 0,3) pour taper. Par ailleurs, se taper se combine avec des SN bien plus variés que taper. Comme indiqué dans les Tableaux 4 et 5, se taper peut sélectionner des SN qui désignent des états (ex. se taper une migraine, un fou rire, une nuit blanche) (34,2%), des situations (ex. se taper un confinement, des -20 degrés, des feux rouges) (25,8%), des activités (ex. se taper tout le taff, des partiels) (23,7%), ainsi que des référents animés (ex. se taper des voisins bruyants) (16,3%). En comparaison, les SN sélectionnés par taper désignent essentiellement des états (92.3%) – dont une bonne partie se rapporte au sommeil (ex. taper des insomnies, une sieste, un coma, un maxi dodo, etc.) – et très rarement, des situations (cf. (19)) (4 occ.) et des référents animés (cf. (20)) (1 occ.).

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< faire >
Taper est productif dans cet emploi. Cette construction comptabilise 73 types de SN (RTT = 0,5), dont 51 hapax (RHT = 0,4). En revanche, ici ce n’est pas tant le nombre, mais plutôt la diversité des types de SN sélectionnés par taper qui nous pousse à dresser ce constat : comme indiqué dans le Tableau 6, ces SN constituent un ensemble très hétérogène, si bien que nous n’avons pas pu établir de classes sémantiques précises (ex. taper son meilleur sprint, taper un scandale, taper du 50h/semaine, taper des pogos, cf. (21)–(24)).

Se taper est très rarement utilisé dans ce sens (5 tokens). Il est donc difficile d’avoir une idée précise de son degré de productivité. D’un côté, avec 4 types pour 5 tokens, dont 3 qui sont des hapax, on obtient inévitablement des ratios très élevés (RTT = 0,8, RHT = 0,6). Mais, d’un autre côté, il n’est pas exclu que les hapax relevés soient en réalité des hapax ‘accidentels’ (Van Wettere Reference Van Wettere2018 : 594) qui viendraient à perdre leur statut d’hapax avec un nombre de tokens plus élevés. Par ailleurs, comme illustrent les exemples ci-dessous, le pronom réfléchi peut encoder des sens divers (cf. Mélis Reference Melis1990 ; Lauwers & Tobback Reference Lauwers and Tobback2013). Dans l’exemple (25), se a une interprétation réciproque : deux référent se parlent l’un à l’autre. Se taper la discute ne s’emploie d’ailleurs qu’avec un sujet pluriel, contrairement à taper la discute, qui accepte aussi bien un sujet singulier (ex. Il m’a tapé la discute) que pluriel (ex. Ils ont tapé la discute). Dans l’exemple (26), se a plutôt une interprétation réflexive : le sujet se parle à lui-même via ses différents comptes sur les réseaux sociaux. Enfin, dans les exemples (27) et (28), se ne semble pas avoir de valeur sémantique particulière: en effet, il ne semble pas y avoir de différence notable – autre que sur le plan formel – entre se taper et taper un déhanché/des matchs. On pourrait même se demander si les cas illustrés en (27) et (28) ne seraient pas le résultat d’une confusion de la part des locuteurs avec la construction active en raison d’une proximité formelle (il s’agit après tout du même verbe).

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< consommer >
La situation est moins claire pour le sens < consommer >. D’une part, se taper affiche des ratios plus élevés (RTT = 0,8 ; RHT = 0,8) que taper (RTT = 0,7 ; RHT = 0,5). D’autre part, taper se combine avec plus de classes de SN distinctes. Celles-ci comportent des SN désignant (i) des substances qui s’ingèrent (ex. se taper une raclette, taper des flashs), (ii) des substances qui s’inhalent par la bouche (ex. se taper un joint, taper une chicha), et (iii) des substances qui s’inhalent par le nez (ex. taper de la poudreuse). Cette dernière classe sémantique n’apparaît pas au sein de la construction pronominale (voir Tableaux 8 et 9).Footnote 9 Par ailleurs, taper est attesté avec des SN objets qui renvoient à des plats originaires du Maghreb et qui sont pour la plupart peu connus des non-maghrébins (ex. chorba, kalentika, sfenj, méchoui, tajine), ce qui peut suggérer que, en plus d’être employée davantage par des locuteurs jeunes, cette variante est plus typique du « français multiculturel » (cf. Dekhissi Reference Dekhissi2013).
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< regarder, lire, écouter >
Nous avons trouvé seulement 3 occurrences de taper associé à ce sens. Mais comme ces 3 occurrences contiennent chacune un type de SN distinct, taper présente inévitablement des ratios plus élevés encore (RTT = 1, RHT = 1) que se taper qui admet 24 types (RTT = 0,8), dont 23 hapax (RHT = 0,7). Il nous faudrait dès lors rassembler un plus grand nombre d’exemplaires de taper pour pouvoir confirmer cette tendance. Les SN objets attestés dans cet emploi peuvent se répartir en plusieurs catégories, selon qu’ils renvoient (i) à un contenu vidéo (ex. se taper les 10 saisons de Friends, taper des résumés du barça), (ii) à un contenu écrit (ex. se taper un manga, taper 200 chapitres par jour) ou à (iii) un contenu audio (ex. se taper « Droit chemin » de Fally), cf. Tableaux 10 et 11. Cette dernière classe sémantique n’apparaît pas dans la construction active.
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< obtenir, recevoir >
Cet emploi est peu fréquent dans l’ensemble: il représente seulement 1% du total de nos données, soit 18 occurrences (11 avec se taper et 7 avec taper). Se taper compte 8 types de SN (RTT = 0,7), dont 6 hapax (RHT = 0,5), tandis que taper compte 5 types (RTT = 0,7), dont 3 hapax (RHT = 0,4). Les deux constructions verbales présentent quasiment les mêmes ratios. Les SN objets attestés dans cet emploi peuvent désigner une somme d’argent (ex. se taper un malus/une amende, taper 20 millions), une note à un examen (ex. se taper des 8,5, taper des 18), ou encore un titre (ex. taper le ballon d’or), cf. Tableaux 12 et 13. Cependant – et c’est bien cette observation qui est la plus intéressante – il semblerait que se taper a tendance à se combiner avec des SN négatifs, contrairement à taper, qui sélectionne plutôt des SN positifs.
Cette tendance pourrait s’expliquer de la façon suivante : dans la construction active, le sujet a tendance à être plus agentif que dans la construction pronominale. On peut dès lors supposer que, de par son implication, ce dernier est plus à même d’obtenir des choses qui sont difficiles à avoir, et de fait, positives (ex. un gain financier, une note élevée, un trophée, etc.). À l’inverse, la construction pronominale implique presque toujours des expérienceurs, qui sont des référents passifs, ayant peu de contrôle sur la situation. C’est précisément cette passivité, qui est caractéristique de la construction pronominale, qui rend celle-ci plus compatible avec les évènements négatifs (qui ne sont en général pas choisis). Si on voulait être vraiment précis, on pourrait dire que taper correspond à ‘obtenir’, tandis que se taper correspond à ‘recevoir’.
6. Synthèse : réseau constructionnel de la construction pronominale et de la construction active
En guise de synthèse, nous proposons de représenter les emplois pronominaux et actifs étudiés dans cet article dans deux réseaux constructionnels distincts (voir les Schéma 1 et 2). La construction pronominale N 1 se tape N 2 et la construction active N 1 tape N 2 figurent au sommet de leur réseau respectif et sont rattachées à d’autres instanciations via différents types de liens (il peut s’agir, par exemple, d’un lien métaphorique ou analogique – ces derniers sont représentés par les traits en pointillé dans le Schéma 2).
Réseau constructionnel de se taper.

Réseau constructionnel de taper.

Comme nous l’avons démontré dans cette étude, ces deux constructions se distinguent sur plusieurs niveaux, et pas simplement du point de vue formel. Sur le plan sémantique d’abord, la construction pronominale est plus expressive que la construction active : de fait, même si se taper une otite et taper une otite (cf. (7)) impliquent tous deux un sujet expérienceur et contiennent le même SN objet, la construction pronominale semble être plus connotée négativement que la construction active, qui reste plus objective. Nous leur avons de fait attribué deux paraphrases sémantiques distinctes (cf. Schéma 1 et 2) : X 1 subit Y 2 pour la construction pronominale et pour la construction active X 1 a Y 2 (ex. avoir une otite) et X 1 fait Y 2 (ex. faire une sieste).
Nous avons également observé des différences importantes au niveau de la fréquence et de la productivité de certaines instanciations qui partagent le même sens général. La plus notable concerne le sens X 1 fait l’expérience de Y 2 : la construction pronominale s’avère bien plus fréquente et bien plus ouverte sur le plan lexical que la construction active, qui se limite essentiellement aux SN objets dénotant des états. En revanche, la construction pronominale est rarement employée lorsque le référent du sujet est strictement agentif, comme c’est le cas avec le sens X 1 fait Y 2 , qui est de fait principalement encodé par la construction active. Nous avons tenté de représenter le « poids » de ces instanciations dans le réseau en jouant avec l’épaisseur des rectangles dans les schémas 1 et 2.
Nous avons aussi constaté que la construction active était contrainte au niveau de la sémantique et de l’encodage du SN objet. Les emplois support ont tendance à rejeter les SN associés à un sens générique, qui sont introduits par l’article partitif (ex. *taper du foot) ou par l’article défini (ex. *taper la gastro). Cette restriction ne s’observe pas avec la construction pronominale (ex. se taper une/la gastro), ni avec d’autres constructions à verbes support (ex. faire un/du foot). Les résultats de notre étude de corpus confirment cette tendance puisque la grande majorité des SN recensés dans ces emplois supports sont associés à un sens spécifique et sont introduits par l’article indéfini (57,4%) ou par un pronom possessif (54,6%), voir Tableau 14 en annexe. Nous avons interprété cette restriction sémantique (notée < SP > pour « spécifique » dans le schéma 2) comme une « trace » du sens premier de taper, un verbe semelfactif, qui dénote par définition un évènement ponctuel.
Il est à noter que ces schémas ne sont pas définitifs. Il faudrait en effet rendre compte des autres emplois que nous avons identifiés au cours de notre recherche mais que nous n’avons pas pu discuter ici, faute de place (cf. Tableau 3). Il conviendrait par ailleurs de traiter plus en détails deux questions qui resteront pour l’heure en suspens. La première porte sur la construction pronominale dative : y-a-t’il un sens commun à toutes les instanciations de cette construction? Pour reprendre les mots d’un relecteur, il semblerait que ces dernières véhiculent toutes une « idée d’orientation vers le sujet » : la substance/le contenu de l’oeuvre (ex. se taper une raclette/se taper la saga Harry Potter) « va » vers le sujet, au même titre que l’expérience (ex. se taper une canicule) – puisque, très souvent, celle-ci s’impose à lui – de même que thème dans la construction à récipient (ex. se taper un 1/20). Reste à savoir si nous pouvons appliquer la même analyse à d’autres verbes pronominaux datifs, tels que se coltiner, se farcir, s’envoyer, etc.
La deuxième question porte sur la nature du lien entre les emplois supports et le sens de base de taper (X 1 donne un/des coup(s) à Y 2 ). Les restrictions sémantiques auxquelles ces emplois sont sujets (ex. taper un/*du foot) suggèrent qu’il s’agit d’un lien aspectuel. Il n’est dès lors pas impossible que ces emplois supports se limitaient initialement à des SN décrivant des éventualités véhiculant une idée de soudaineté (ex. taper un scandale, taper une crise, taper un sprint) – qui s’accordent bien avec la « ponctualité » de taper – et qu’ils se soient ouverts par la suite à d’autres types de SN. Cette problématique fera l’objet d’une étude (micro-)diachronique dans une recherche future.
Pour finir, il serait intéressant d’explorer en détails les propriétés sociolinguistiques de la construction active qui, comme cela a déjà été mentionné en début d’article, semble appartenir à une variété du français parlée par les locuteurs jeunes. C’est aussi ce qu’il ressort des résultats de notre expérience pilote de jugements d’acceptabilité : dans le cadre de cette expérience, nous avons demandé à 12 locuteurs natifs du français d’évaluer l’acceptabilité de 15 phrases comportant les emplois de taper et se taper que nous avons étudiés dans cet article, en leur attribuant une note allant de 0 à 5 – 0 pour « tout à fait impossible » et 5 pour « tout à fait possible ». Nous avons réparti ces 12 locuteurs en deux groupes : le premier implique 6 locuteurs âgé de 23 à 34 ans (âge moyen : 29 ans), le deuxième implique 6 locuteurs âgés de 56 à 69 ans (âge moyen : 63 ans). Comme cela est indiqué dans le Tableau 2 ci-dessous, la construction active est jugée plus favorablement par le groupe 1 (3,8/5 en moyenne) que par le groupe 2 (1,4/5 en moyenne). Il s’agit pour l’instant de résultats préliminaires et il conviendrait de reproduire cette expérience avec un plus grand nombre de participants et en incluant d’autres variables sociolinguistiques.
Competing interests
I hereby declare that I have no competing interests.
Annexes
Liste complète des constructions syntaxiques recensées pour chaque sens de taper

Types de SN objets relevés pour se taper + < faire l’expérience de >

Types de SN objets relevés pour taper + < faire l’expérience de >

Types de SN objets relevés pour taper + < faire >

Types de SN objets relevés pour se taper + < faire >

Types de SN objets relevés pour taper + < consommer >

Types de SN objets relevés pour se taper + < consommer >

Types de SN objets relevés pour se taper + < regarder, lire, écouter >

Types de SN objets relevés pour taper + < regarder, lire, écouter >

Types de SN objets relevés pour se taper + < obtenir, recevoir >

Types de SN objets relevés pour taper + < obtenir, recevoir >

Fréquence bruite (#) et relative (%) des catégories de déterminants introduisant le SN objet dans les emplois supports
















