Au moment d’écrire cette note critique, un procès retentissant en France et dans le monde, le procès Pelicot dit des « viols de Mazan », vient de s’achever au tribunal d’Avignon. Un homme a endormi son épouse en lui administrant à son insu de puissants sédatifs pour inviter des dizaines d’hommes à la violer entre 2011 et 2020. Le couple partageait cinquante ans de vie commune. 51 hommes, de tous âges et milieux sociaux, ont été jugés coupables de viol aggravé, de tentative de viol ou d’agression sexuelle. Dans son ouvrage Vivre avec les hommes Footnote 1, Manon Garcia, qui a assisté aux quatre mois de procès, prolonge ses réflexions sur la soumission des femmes et le consentementFootnote 2. Lorsqu’un prévenu justifie les actes de Dominique Pelicot en expliquant : « C’est sa maison, sa chambre, son lit, sa femme », la philosophe féministe commente : « il n’a pas tort du point de vue du xixe siècle : un homme possède sa femme comme il possède son lit et sa maison »Footnote 3.
Historiciser l’érotisation de la domination masculine et de la soumission féminine
Depuis le xix e siècle, tout semble pourtant avoir profondément changé dans les pratiques et les normes de la vie sexuelle et conjugale. Avec des variations notables selon les lieux et les groupes sociaux émerge, au cours du xx e siècle, le « régime de l’orientation sexuelle » qui invente concomitamment l’hétéro et l’homosexualité pour devenir un mode d’identification des individus. Autour de 1950, les deux études du biologiste Alfred C. Kinsey – Sexual Behavior in the Human Male (1948) et Sexual Behavior in the Human Female (1953) – fondées sur de vastes enquêtes quantitatives des comportements sexuels aux États-Unis ont constitué un tournant décisif contribuant à dépathologiser l’homosexualité, à faire progresser une conception symétrique des orientations sexuelles tout en signant l’acte de naissance de la sexologie moderneFootnote 4 . Depuis la seconde partie du xx e siècle, l’entrée dans la sexualité ne coïncide plus avec le mariage ou la cohabitation (ni en norme ni en pratique) ; la nuptialité a drastiquement diminué et le mariage a changé de sens, intervenant moins au démarrage de la vie conjugale et familiale que comme une consécration de ces dernièresFootnote 5 , en incluant désormais les couples de même sexe ; les séparations conjugales et divorces se sont banalisésFootnote 6 , tout comme les recompositions conjugalesFootnote 7 . La cohabitation conjugale, la parentalité ou l’exclusivité sexuelle ne sont plus des évidences, notamment pour les jeunes adultesFootnote 8 . Par ailleurs, ces derniers, et surtout ces dernières, se reconnaissent de moins en moins dans la catégorie hétérosexuelle, privilégiant davantage des identifications et des pratiques homosexuelles, bi- ou pansexuellesFootnote 9 .
Le droit qui encadre les relations conjugales en France a aussi profondément évolué, consacrant désormais la norme de l’égalité formelle entre les hommes et les femmes dans le Code civil – notamment depuis la loi du 13 juillet 1965 qui met fin à l’incapacité des épouses à gérer leurs biens, et la loi du 23 décembre 1985 qui supprime toute référence dans le Code civil à « homme » ou « femme » au profit de la mention d’« époux » aux droits strictement identiques en matière patrimoniale. Le Code pénal reconnaît le viol entre conjoints comme un crime depuis 1984. Bien plus récemment, en janvier 2025, un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour avoir prononcé un divorce aux torts exclusifs de l’épouse au motif qu’elle refusait d’avoir des relations sexuelles avec son mari, signant de facto la fin de la notion de devoir conjugal.
Malgré ces changements et d’autres encore, comme le fait que, en France, les femmes sont désormais plus diplômées que les hommes, que la grande majorité des femmes ont un emploi et que l’égalité salariale progresse (bien que lentement), l’érotisation de la domination masculine et de la soumission féminine persistent, comme en atteste atrocement le procès Pelicot. Si Gisèle Pelicot est vivante, cet imaginaire collectif tue. Les travaux récents sur les féminicides – meurtres des femmes parce qu’elles sont des femmes – montrent que ces crimes ont massivement lieu dans le cadre conjugal et notamment lorsqu’une femme tente de se séparer de son conjoint violent, ce qui fait dire à la philosophe Silvia Federici que ce sont des « crimes de propriétaires » qui considèrent leur partenaire comme une chose qu’ils peuvent contrôler, surveiller, punir et même tuer si elle leur échappeFootnote 10 . Comme l’écrit la juriste Catharine A. MacKinnon, figure de proue du mouvement féministe anti-pornographique aux États-Unis, « une théorie de la sexualité devient féministe […] lorsqu’elle traite la sexualité comme un aspect de la construction sociale du pouvoir masculin : définie par les hommes, imposée aux femmes, centrale dans la constitution du genreFootnote 11 ». Face à ce constat qui réduit la sexualité à la domination masculine, Manon Garcia, tout comme Éric Fassin avant elle, préconisent d’érotiser l’égalité, si l’on veut que celle-ci advienneFootnote 12 .
Mais comment s’y prendre ? Dénaturaliser nos désirs, c’est-à-dire comprendre en quoi ils sont politiques et façonnés par la société dans laquelle nous vivons, constitue une première piste. L’histoire permet d’y contribuer efficacement en historicisant la fabrique des imaginaires amoureux, conjugaux et sexuels. C’est dans cet état d’esprit que j’ai lu les trois ouvrages récents dont cette note fait l’objet, qui ont pour point commun d’être issus de travaux universitaires lancés ou dirigés par Dominique Kalifa avant sa disparition tragique en 2020 et qui permettent d’explorer le façonnement historique des intimités conjugales et hétérosexuelles au cours du xix e siècle en portant respectivement sur le marché de la rencontre, la nuit de noces et le marché des objets utilisés dans le cadre de la sexualité. Ces trois livres sont centrés sur la France – une question qui se pose est donc celle de la spécificité du cas français en Europe et dans le monde, mais ce sujet n’étant pas abordé dans les ouvrages, il restera également hors-champ de cette note de lecture.
La période étudiée par les trois autrices varie légèrement, plus large pour Claire-Lise Gaillard et Aïcha Limbada qui embrassent tout le xix e siècle jusqu’aux années 1920 (A. Limbada), voire à la veille de la Seconde Guerre mondiale (C.-L. Gaillard), plus resserrée pour Pauline Mortas qui se concentre sur la Troisième République (1880-1930). Ce xix e siècle au sens large est d’abord marqué par une sécularisation de l’institution matrimoniale en France, qui connaît d’importantes transformations juridiques dans le sillage de la RévolutionFootnote 13 . En effet, la loi du 20 septembre 1792 a institué le mariage civil comme le seul reconnu par l’État, de même que le droit au divorce, qui ne survit cependant pas à la Restauration et est de fait interdit de 1816 à 1884, avant d’être définitivement rétabli. Le Code civil napoléonien de 1804 fixe durablement les droits et devoirs inégalitaires des hommes et des femmes dans le cadre du mariage, notamment en matière de gestion du patrimoine.
La période correspond aussi à une forte transformation de la morale conjugale et sexuelle qui aboutit à la « première révolution sexuelle » de 1880-1930Footnote 14 . Cette expression renvoie à plusieurs éléments disparates : la montée de la norme du mariage d’amour qui s’impose comme horizon conjugal idéal au début du xx e siècleFootnote 15 , au cœur des interrogations de C.-L. Gaillard sur le marché de la rencontre ; la tolérance croissante à l’égard des relations sexuelles prénuptiales pour les femmes (elles étaient de fait déjà tolérées pour les hommes)Footnote 16 , qui transforme progressivement la nuit de noces étudiée par A. Limbada ; et enfin l’émergence de mouvements militants – notamment des mouvements féministes qui prônent l’émancipation des femmes et des mouvements néo-malthusiens qui légitiment le recours au contrôle des naissancesFootnote 17 . Comme le souligne P. Mortas dans sa thèse, alors que dans la première moitié du xix e siècle le contrôle des naissances passe avant tout par des techniques du corps (abstinence, retrait, allaitement prolongé notamment) et la consommation de plantes abortives, la Troisième République est caractérisée par l’essor d’une sphère marchande qui fournit des réponses aux problématiques sexuelles des individus au travers de la commercialisation d’articles intimes. Ce qui est frappant pour la lectrice d’aujourd’hui, c’est que ces articles intimes relèvent par la suite, à partir du xx e siècle, de deux sphères étanches : des articles érotiques, d’une part, commercialisés notamment dans des sex-shopsFootnote 18 , et des traitements médicaux (contraception, avortement, traitement pharmaceutique des troubles sexuels ou des maladies sexuellement transmissibles), d’autre part, du fait d’une médicalisation croissante de la sexualitéFootnote 19 .
Une approche féministe matérialiste de l’intimité, la conjugalité et la sexualité
Je lis ces travaux non pas en dix-neuvièmiste, mais en sociologue spécialiste de la famille contemporaine, fortement influencée par le féminisme matérialiste, un courant français du féminisme né dans les années 1970 qui s’appuie sur le marxisme tout en le contestant, en mettant l’accent sur les rapports d’exploitation du travail des femmes par les hommes, notamment dans la sphère domestiqueFootnote 20 .
L’histoire de la vie privée ainsi que les sciences sociales qui prennent pour objet la famille contemporaine ont été profondément renouvelées ces dernières années par les études sur le genre et la sexualitéFootnote 21 . Les trois ouvrages s’inscrivent dans ce mouvement et partagent une matrice théorique commune qui place la domination masculine, les rapports de pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes, les violences (économiques, physiques et psychologiques) de genre au centre de l’analyse. Non seulement le marché de la rencontre, la nuit de noces et les pratiques sexuelles sont les réceptacles de normes de genre diffusées dans la société, mais ce sont aussi des lieux de production de ces normes. La mise en couple comme la sexualité y sont abordées dans leur réalité la plus concrète et matérielle : il est question de corps (de mensurations, de taille, de couleur de cheveux, de tares physiques, de maladies), d’âge, d’objets, mais également de marchés, de pratiques commerciales, d’argent, d’enjeux patrimoniaux tout à la fois au moment de la rencontre, dans les premiers temps de la vie conjugale ou dans les pratiques sexuelles elles-mêmes. Les trois autrices se réclament ainsi explicitement d’une histoire des « matérialités intimes », qui n’est pas non plus aveugle à l’encadrement politique et institutionnel de l’intimité, aux rapports sociaux de genre et de classe, ou à l’inscription de ces « régimes d’intimité » dans une société française colonialeFootnote 22 .
La notion d’intimité employée par les trois autrices est elle-même intéressante par sa malléabilité. Elle ne suppose ni l’institutionnalisation de la conjugalité (au travers du mariage, des fiançailles, plus tard du pacte civil de solidarité, de la cohabitation légale, etc.), ni nécessairement l’érotisation des pratiques sexuelles ; elle a une dimension affective, mais ne suppose pas non plus des sentiments amoureux, bien qu’elle permette d’englober tout cela à la foisFootnote 23 . Si cette notion très plastique pourrait apparaître comme un fourre-tout, voire un cache-sexe de la sexualité, on peut aussi y voir une façon d’échapper aux catégories trop rigides de la conjugalité et de la sexualité, afin de penser des façons diverses de relationner – amitiés, amours, relations éphémères ou durables, ou encore prostitution. Dans la thèse de P. Mortas, la qualification des articles dits « intimes pour dames et messieurs » ne présuppose pas les contextes de leur usage puisqu’ils peuvent s’adresser tout à la fois aux couples officiels, adultérins ou s’inscrire dans le cadre de relations sexuelles tarifées. A. Limbada ne présume pas des sentiments affectifs, encore moins amoureux, ni même de ceux liés à la sexualité entre les nouveaux conjoints qui se retrouvent pourtant dans le huis clos de la chambre à coucher lors de leur nuit de noces. La notion d’intimité ouvre des ponts fructueux vers la sociologie économique, notamment au travers du concept de « transaction intime » forgé par Viviana A. Zelizer pour décrire la banalité des échanges sociaux qui reposent sur une relation personnalisée de confiance réciproque et sont en même temps des relations économiques, ce mélange des registres étant susceptible de susciter malentendus et conflits entre leurs protagonistesFootnote 24 . Le marché étudié par C.-L. Gaillard en offre une illustration éclatante puisqu’elle montre, ne serait-ce que par le titre de son livre, « Pas sérieux s’abstenir », la proximité sulfureuse entre le marché matrimonial, l’escroquerie au mariage, mais aussi la rencontre de femmes du monde ou encore la prostitution, qui constituent des formes différentes de « transactions intimes » que les protagonistes peuvent prendre beaucoup de soin à séparer ou, au contraire, stratégiquement confondre. Les maisons de rendez-vous, par exemple, empruntent parfois pour opérer le titre d’agences matrimoniales, ce qui conduit ces dernières à devoir d’autant plus s’en démarquer.
L’influence du féminisme matérialiste se fait ressentir directement dans les trois textes. C’est le cas, notamment, au travers de la référence au concept de continuum de l’échange économico-sexuel forgé par l’anthropologue italienne Paola Tabet pour penser l’hétérosexualité dans les sociétés patriarcales. Dans un échange économico-sexuel, la prestation sexuelle fournie par une femme s’échange non pas contre de la sexualité, mais contre une compensation en valeur économique, en prestige, en statut social ou encore contre un nom. Les femmes n’ont pas un accès direct à ces biens, car l’exploitation de leur corps et de leur travail va de pair avec l’appropriation par les hommes du capital, au sens de ce qui donne au travail une valeur. Ce concept permet de penser le continuum des diverses formes de rétribution de la sexualité des femmes, de la dot du mariage à la passe de la prostituée, faisant des femmes non pas un partenaire de l’échange mais un « objet de l’échange » qui se déroule, de fait, entre les hommesFootnote 25 .
Du point de vue d’une sociologue qui a contribué, avec d’autres, au renouvellement d’une approche féministe et matérialiste des relations conjugales et familiales contemporaines, à un moment où d’autres perspectives avaient pris le dessus – notamment une sociologie de la famille relationnelle psychologisante, qui exalte une relation conjugale hétérosexuelle libérée des enjeux matériels, où femmes et hommes recherchent avant tout leur épanouissement personnelFootnote 26 –, je me retrouve ici en terrain théorique partagé. C’est aussi une manière d’écrire qui s’impose discrètement dans ces ouvrages : un recours à l’écriture inclusive dans une version souple et non ostentatoire, qui vise à ne pas invisibiliser le genre des individus composant les groupes invoqués et qui s’étend dans la publication des thèses et des livres de ce domaine des sciences sociales.
Les sources de l’intimité
Que peut nous apprendre l’histoire sur ce qui se jouait dans la maison, la chambre, le lit des femmes et des hommes d’il y a entre cent et deux cents ans ? Et d’abord, comment s’y prendre pour l’étudier ? Lorsque l’on sait les difficultés méthodologiques à étudier les intimités de nos contemporain·es, on ne peut qu’être attentive aux enjeux de méthode. Les travaux sur la sexualité d’aujourd’hui ont connu un essor qui repose sur une forte complémentarité des méthodes afin « d’observer l’inobservable »Footnote 27 et de comprendre, pour reprendre l’expression de Michel Bozon, comment l’expérience de l’amour « faite de pratiques aussi ordinaires introduit tant d’intensité dans nos viesFootnote 28 ».
En France, la « production de l’évidence hétérosexuelle » chez les enfants ainsi que l’entrée dans la sexualité des adolescent·es ont été étudiées par des enquêtes ethnographiques menées auprès de groupes de filles et de garçons d’âge différents, dans des territoires et des milieux sociaux variésFootnote 29 . De vastes enquêtes statistiques qui interrogent un échantillon représentatif de la population française permettent quant à elles d’étudier les modes de rencontre et les trajectoires conjugalesFootnote 30 , ou encore de quantifier les pratiques sexuelles et leurs évolutions pour les différents sexes, groupes d’âge, milieux sociaux et territoires depuis les années 1970Footnote 31 . Ces enquêtes sont menées en face-à-face ou par téléphone – une méthode qui a fait ses preuves pour recueillir des témoignages précis de pratiques sexuelles, dans un cadre plus anonyme que l’entretien en face-à-face et garantissant davantage de confidentialité par rapport aux proches, et notamment au conjointFootnote 32 . Nombre d’études s’appuient aussi sur le recueil de la parole dans le cadre de longs entretiens individuels qui permettent d’éclairer différents aspects de l’intimité, par exemple, les liens entre pratiques sexuelles, immigration et religionFootnote 33 , le suivi des trajectoires conjugales et sexuelles à l’épreuve des parcours transFootnote 34 , le travail ordinaire de la sexualité hétérosexuelle, notamment lié à la prise en charge de la contraception par les femmesFootnote 35 , ou encore l’adultèreFootnote 36 . Ces travaux, fondés sur l’analyse d’un discours a posteriori sur la sexualité, s’articulent souvent à l’étude d’archives, et notamment aujourd’hui à l’exploitation de contenus numériques – souvent anonymes (données anonymisées et agrégées fournies par les applications de rencontreFootnote 37 , forums et sites portant sur la sexualité, la contraception ou les cycles menstruelsFootnote 38 ) et certes soumise aux contraintes de l’échange en ligne, mais sans la perturbation induite par l’interaction avec les sociologues –, qui fournissent une autre perspective sur le marché de la rencontre et des sexualités.
Au « bricolage méthodologique » des sociologues, pour reprendre une expression de Cécile ThoméFootnote 39 , répond l’inventivité des historiennes pour débusquer des sources. C.-L. Gaillard, A. Limbada et P. Mortas ne sont pas confrontées à la difficulté de l’interaction de face-à-face – qui peut produire des récits enjolivés ou du moins supposés conformes aux attentes des enquêteur·ices –, mais, comme les sociologues, se retrouvent face aux silences des pratiques intimes ordinaires. Comment s’approcher au plus près de l’intimité des hommes et des femmes et saisir non seulement les normes, mais aussi les pratiques ? Il n’est pas anodin que l’histoire du genre et de la sexualité se soit d’abord développée en examinant les discours sur la sexualité davantage que les pratiquesFootnote 40 pour, ensuite, se focaliser sur les pratiques sexuelles marginales, réprouvées, réprimées, voire interdites, qui laissent davantage de traces dans les sources policières, judiciaires, administratives ou médicalesFootnote 41 . Finalement, ce sont ce même type de sources, et notamment les documents judiciaires, qui sont les plus à même d’ouvrir des brèches et de donner à voir les pratiques les plus ordinaires, comme l’a montré Arlette FargeFootnote 42 , à condition de savoir les lire. Rien de surprenant, dès lors, de trouver des archives judiciaires, associées à d’autres sources, dans les trois livres.
C.-L. Gaillard étudie le marché de la rencontre tout au long du xix e siècle et jusqu’à l’entre-deux-guerres, mobilisant des sources très différentes selon l’époque. Dans la première moitié du xix e siècle, l’historienne se heurte à la discrétion des agences matrimoniales, qui effacent délibérément les traces de leurs interventions afin de rassurer leur clientèle. Elle contourne cet obstacle par l’usage d’archives judiciaires, notamment des dossiers de procédure pour escroquerie et des récits d’audiences dans la Gazette des tribunaux. Elle exploite surtout les registres de la grande agence matrimoniale De Foy entre 1842-1847, retrouvés aux Archives de Paris, qui comportent des informations confidentielles sur les familles, registres qui n’auraient pas dû être conservés mais ont probablement été déposés du fait d’une saisie judiciaire. C.-L. Gaillard compulse également les encarts publicitaires des agences et, surtout, pour le dernier tiers du xix e puis le xx e siècle, les très nombreuses petites annonces matrimoniales publiées dans la presse généraliste et spécialisée. Dans cette seconde période, ses sources sont très proches de celles mobilisées par des sociologues dans des périodes plus récentes – qu’il s’agisse des études des annonces matrimoniales du Chasseur français à la fin des années 1970Footnote 43 ou des profils sur les sites de rencontre en ligne dans les années 2010Footnote 44 . Reproduites avec bonheur au fil de l’ouvrage, ces annonces permettent de mener de concert une analyse fine de leur contenu, mais aussi des traitements statistiques sur les caractéristiques des annonceur·euses et les profils recherchés, rendant ainsi précisément compte de l’offre et de la demande sur le marché de la rencontre. Quelques archives privées – correspondances et témoignages recueillis au gré des rencontres archivistiques – permettent à l’historienne d’esquisser ce qui se joue après cette mise en relation, mais de façon toutefois trop lacunaire pour faire la part des choses entre ce qui est de l’ordre de l’expérience individuelle ou de régularités sociales.
A. Limbada se donne quant à elle un défi dans son livre qui porte sur la nuit de noces : documenter ce qui se passe dans la chambre à coucher dans les tout premiers temps du mariage. « Comment écrire l’histoire d’un événement qui se déroule portes closes, toutes lumières éteintes, et qui ne laisse habituellement pas de traces écritesFootnote 45 ? » Les sources normatives – qui disent comment devrait se dérouler la nuit de noces – sont pourtant nombreuses et variées : études médicales, écrits juridiques et religieux, manuels conjugaux, essais, productions fictionnelles, cartes postales, articles de presse ; auxquels on peut ajouter quelques écrits personnels et archives judiciaires. L’historienne précise toutefois que ces sources sont à la fois bavardes en représentations d’un imaginaire nuptial et prescriptions, et relativement muettes sur l’expérience réelle des marié·es.
C’est pourquoi elle décide de mobiliser une source très riche tout au long du livre : les causes matrimoniales canoniques, soit des procès engagés par les époux auprès des tribunaux catholiques afin de se séparer religieusement, en dépit de l’indissolubilité du lien matrimonial selon l’Église. L’instruction des demandes de nullité pour défaut de consentement à l’union, de même que les demandes de dispense en raison de la non-consommation du mariage, entraîne le recueil de témoignages précis sur la nuit de noces – de la part de l’époux et de l’épouse, mais aussi de témoins (parents, voisins, prêtres, médecins). Cette source d’une précision exceptionnelle offre toutefois un miroir déformé de ce qui se passe cette première nuit : médiée par l’écriture standardisée des greffiers et avocats en vue de la lecture par des juges ecclésiastiques dans une situation potentiellement conflictuelle, celle d’une séparation, elle devient beaucoup plus riche après 1884, lorsque le divorce est rétabli en France. « Même si, à ces quelque 250 affaires dans lesquelles la nuit de noces est racontée, on ajoute les écrits personnels, une quinzaine environ, et les témoignages indirects contenus dans les imprimés, plus nombreux, cela reste bien peu par rapport à la trentaine de millions de nuits de noces qui ont eu lieu entre les années 1800 et 1920 », résume l’autriceFootnote 46 . A. Limbada s’intéresse donc à « l’exceptionnel normal » au sens de la micro-histoire, citant Edoardo Grendi : les cas ne prétendent pas être représentatifs statistiquement, mais sont dignes d’être étudiés du fait de leur caractère exceptionnel, qui révèle en creux les normes ordonnant le fait nuptial ordinaire.
Avec la thèse de P. Mortas, on franchit un pas de plus vers la matérialité des pratiques hétérosexuelles sous la Troisième République en se tournant vers les objets : ceux qui se rapportent au contrôle de la fécondité (préservatifs, pessaires, ovules, substances spermicides, calendriers périodiques, remèdes abortifs, etc.), ceux conçus pour la prise en charge des troubles de la fonction sexuelle (l’impuissance, la frigidité, le vaginisme ou l’éjaculation précoce, etc.), ainsi que divers accessoires à visée érotique (crèmes lubrifiantes, godemichés, anneaux péniens, doigtiers en caoutchouc, poupées sexuelles, etc.). Si les objets sont difficilement étudiables en eux-mêmes car mal ou pas conservés, ils ont laissé des traces dans les archives sous forme de brevets, emballages, étiquettes, publicités, procédures administratives relatives aux entreprises, rapports de perquisition de la police dans les lieux de commerce ou encore liquidations judiciaires qui fournissent les sources principales de l’historienne.
Mariage d’amour et persistance de l’homogamie
C.-L. Gaillard propose « une histoire sociale et culturelle du marché matrimonialFootnote 47 » en étudiant, dans une triple perspective, la dimension commerciale de l’activité des marieurs et marieuses, l’intermédiation marchande qui met en contact agence et client·es, et l’appariement (matching) des hommes et des femmes de la clientèle en vue de nouer une union. L’historienne remet ici sur le métier – en la transposant à une période plus ancienne et jusqu’alors inexplorée – l’énigme classique de la sociologie de la famille de la seconde moitié du xx e siècle, à savoir comment l’homogamie sociale a-t-elle pu se maintenir alors même que les normes de l’appariement conjugal ont changé, passant de l’union arrangée par des familles pour des motifs explicitement économiques et statutaires à la privatisation de la rencontre amoureuse fondée sur des sentiments entre deux individusFootnote 48 .
De fait, au cours du livre, on voit se dessiner d’importantes transformations dans le marché de la rencontre. Au début du xix e siècle, dans une période de bouleversements politiques et sociaux qui brouillent les stratifications sociales (abolition de la noblesse héréditaire en 1790, émergence de la noblesse d’Empire, enrichissement de certains pans de la bourgeoisie, notamment), les agences matrimoniales opèrent un travail d’explicitation et de classification : « on sait quels sont les professions, les anciennes charges, les anciens titres et fortunes […]. Il y a bien une volonté de savoir qui est à marier, et à quel prixFootnote 49 ». Sous la monarchie de Juillet, les informations que les clients mettent en avant dans les registres de l’agence matrimoniale De Foy sont le nom, la fortune et l’âge afin d’assurer avant tout l’union de deux lignages et de leurs patrimoinesFootnote 50 . À la fin du xix e siècle, les petites annonces dans la presse exposent sans détour les enjeux économiques des mariages bourgeois : « elles chiffrent les dots, les fortunes, les héritages et elles mettent en scène les failles des élites : les ruines, les déshonneurs, les tâches et les taresFootnote 51 ». Les agences matrimoniales se présentent alors comme les garantes d’un ordre moral et social attaqué par les mouvements féministes et fragilisé par l’union libre et la possibilité du divorce après 1884. De façon éloquente, un des principaux journaux où paraissent les petites annonces à la fin du xix e siècle s’intitule L’alliance des familles. Les agences matrimoniales suscitent toutefois la critique des moralistes, qui dénoncent le mariage d’argent et la marchandisation du privé, dans une logique de « mondes hostiles » identifiée par V. A. Zelizer : « l’idée selon laquelle le monde familial et intime doit être protégé des questions économiques risquant de le salir se renforce en effet au fil du xix e siècleFootnote 52 ». Cette critique morale des agences permet de mesurer en creux l’avancée de la norme du mariage d’amour, que l’on peut aussi repérer plus finement dans le contenu même des annonces. Dans la majorité des annonces parues dans L’alliance des familles entre 1876 et 1894, en dépit du titre de la publication, le vocabulaire de la parenté est moins présent que dans les registres de l’agence matrimoniale De Foy, sous la monarchie de Juillet. L’enjeu déterminant en 1830-1840 était en effet le patrimoine, et souvent davantage celui des femmes que celui des hommes, car la dot apparaissait alors comme la compensation de la responsabilité qui incombait à l’époux de pourvoir aux besoins du ménage, ce que C.-L. Gaillard résume dans une formule limpide : « on demande aux hommes d’avoir de l’avenir, quand il revient aux femmes d’avoir du patrimoine, donc du passéFootnote 53 ».
À partir de 1900, on peut suivre, au travers de l’étude des petites annonces, deux mouvements imbriqués : l’individualisation du choix du conjoint et la normalisation de l’amour conjugal. Dans les petites annonces, l’amour est désormais présenté comme l’idéal à atteindre : les critères physiques sont plus présents (surtout pour les femmes) ainsi que les mots qui décrivent des qualités morales – « des caractères ‘agréables’, ‘bon’ ou ‘doux’, des femmes ‘gaies’, des hommes ‘sympathiques’ : tout laisse présager la perspective d’une vie à deux, dans laquelle il va falloir s’entendre et accorder les tempéramentsFootnote 54 ». Toutefois, l’économie n’a pas disparu, elle a juste « changé de visage ». Plus encore qu’à la fin du xix e siècle, les femmes misent sur la profession de leur conjoint davantage que sur leur patrimoine, tandis que les dots des femmes s’effacent des annonces au profit des emplois féminins : 36 % des annonceuses dans L’Intermédiaire discret entre 1921 et 1939 affichent une indépendance financière, soit la même proportion que la part des femmes dans la population active dans les années 1930Footnote 55 . Ce sont les institutrices et les dactylos, symboles de la féminisation des métiers du tertiaire et érotisées dans l’imaginaire collectif, qui ont le plus de succès dans les annonces. Le travail domestique féminin se voit aussi valorisé dans les annonces au travers de la catégorie des « femmes d’intérieur ».
Par le prisme des annonces matrimoniales, on peut retracer toutes les grandes transformations socio-économiques des xix e et xx e siècles : l’effacement de la noblesse, l’essor de la France coloniale (qui pose des problèmes matrimoniaux du fait de l’éloignement géographique et l’absence de femmes), l’exode rural, l’effondrement des patrimoines après la Première Guerre mondiale et l’essor du travail féminin salarié. L’analyse de C.-L. Gaillard montre la subtilité des changements dans le marché de la rencontre au cours de ces cent cinquante ans. On est bien loin, et c’est heureux, du « grand récit de la famille moderne » qui voudrait qu’on passe unilatéralement d’une « famille centrée sur les choses » (pour reprendre l’expression d’Émile Durkheim) à des relations conjugales purement sentimentalesFootnote 56 . La famille reste une institution économique, mais fondée désormais non plus sur les titres et patrimoines, mais sur l’emploi des deux époux et le travail domestique des femmes.
De fait, l’opposition entre mariage de raison et mariage d’inclinaison ne tient pas : l’assortiment des conditions est pensé comme un préalable nécessaire à l’affection conjugale. Au fil de la période il n’y a donc pas de naissance du mariage d’amour, mais une reconfiguration des critères de choix du conjoint, dès lors que l’affection peut devenir un prérequis avant la situation socialeFootnote 57 .
À l’issue du livre, on comprend ainsi nettement mieux pourquoi l’homogamie ne faiblit pas et se reconfigure au xx e siècle.
Cette démonstration tient de bout en bout les classes sociales, pensées finement selon des hiérarchies territorialisées de statuts, positions économiques et professionnelles, avec le genre, pensé comme un principe de différenciation et de hiérarchie. Car le marché de la rencontre, tout au long de la période étudiée, est non seulement genré – c’est-à-dire qu’il reflète et produit la différence des sexes à coups d’exaltations de qualités masculines et féminines bien distinctes –, mais il est aussi structurellement défavorable aux femmes. En 1830, les agences sont avant tout au service d’une clientèle masculine à qui elles fournissent, par leur travail d’explicitation socio-économique, les clefs de l’initiative matrimoniale, faisant des hommes (pères et futurs maris) les acteurs principaux du marché matrimonial, tandis que les femmes en sont les « objets » davantage que les « sujets ». Tout au long du xix e siècle, le stigmate de ne pas être marié·e est plus fort pour les femmes que les hommes – elles sont donc prêtes à plus de concessions, compensations et renoncements (sur le physique, l’âge, la profession et la fortune) pour éviter le célibat. Après la Première Guerre mondiale, la démographie du marché matrimonial continue de renforcer l’avantage des hommes, qui sont nettement moins nombreux et peuvent se permettre d’être encore plus exigeants, ce qui conduit à une concurrence drastique favorisant les femmes jeunes et célibataires, fonctionnaires, commerçantes ou dotées, au détriment de toutes les autresFootnote 58 .
À l’issue du livre, deux questions restent en suspens. L’enquête historique de C.-L. Gaillard sur le marché de la rencontre résonne avec les travaux les plus contemporains sur les sites de rencontres en ligne qui se sont développées à partir des années 2000. On tend ainsi à se laisser embarquer dans cette histoire comme si le recours à une agence matrimoniale ou aux petites annonces pour se rencontrer constituait une pratique habituelle : mais était-ce vraiment le cas ? Au milieu des années 1980, seulement 2 % des individus âgés de 21 à 44 ans déclaraient avoir fait appel à des services de rencontre, et moins de 1 % des Français avoir rencontré leur conjoint·e par ce biais, tandis qu’une large majorité excluait totalement d’y avoir recours un jourFootnote 59 . En 2013-2014, l’enquête EPIC (Étude des parcours individuels et conjugaux) estimait le taux d’usage des plateformes d’appariement de partenaires amoureux et sexuels à 18 % pour l’ensemble des personnes âgées de 18 à 65 ans et à environ un tiers pour la population spécifique des célibataires et personnes séparéesFootnote 60 . En 2023, l’usage des applications de rencontres est devenu, pour la première fois en France, une pratique majoritaire chez les jeunes adultes : 56 % des 18-29 ans déclarent s’être déjà connectés à un site ou une application de rencontresFootnote 61 . Qu’en était-il au xix e siècle ? La pratique de la rencontre intermédiée par agence matrimoniale ou petites annonces était-elle fréquente ou marginale ? À quel point marginale, selon les territoires et les milieux sociaux ? Quelle est la spécificité des couples qui y ont eu recours par rapport aux autres ? Dans le fond, cette question n’est pas complètement résolue.
Un second angle mort est le passage des demandes et des annonces à la concrétisation des rencontres. Ces annonces donnent-elles effectivement lieu à des rencontres et ces rencontres débouchent-elles sur des alliances ? C.-L. Gaillard cherche à répondre à cette question dans le dernier chapitre du livre (intitulé « S’unir ») et dans les premières pages de la conclusion, en se fondant sur des archives privées, notamment des correspondances. Mais ces dernières sont ici trop peu nombreuses et recueillies de manière trop aléatoire (et comment pourrait-il en être autrement ?) pour suivre systématiquement ce qui se passe après l’intermédiation. On comprend toutefois que la rencontre par annonces ne reste pas gravée dans les archives familiales, qu’elle n’est pas nécessairement une histoire qu’on exhibe ou qu’on raconte à sa descendance, ce qui rend d’autant plus difficile l’étude de la concrétisation du lien intime.
Dans l’intimité violente de la nuit de noces
Le livre d’A. Limbada, La nuit de noces, commence donc précisément là où s’arrête celui de C.-L. Gaillard : au seuil de la chambre à coucher, le soir de la nuit de noces. D’une promesse dans les petites annonces (« J. f bl. cl., jol. » ; « Gde bl. Venitienne » ; « Homme du monde, riche et bon vivant » ; « Monsieur brun, distingué »Footnote 62 , etc.), les corps s’incarnent ici dans toute leur matérialité, avec des tares (eczéma, mauvaise dentition, corpulence de femmes jugées trop grosses ou trop maigres, etc.), des maladies vénériennes (abcès, syphilis), des parties génitales jugées non conformes ou des incompatibilités d’organes, des odeurs rebutantes, des menstruations, des taches de sperme ou de sang sur les draps scrutés par des femmes de chambre, des ongles mal coupés qui blessent, des chemises et bonnets de nuit trouvés affriolants ou ridiculesFootnote 63 .
Si la violence est présente dans le livre de C.-L. Gaillard comme une menace exceptionnelle dont il convient de se méfier pour s’en prémunir – on pense notamment à la figure de Landru qui, au début du xx e siècle, recrutait ses épouses par petites annonces alors qu’il était en réalité déjà marié, et mettait la main sur leurs biens personnels pour finalement les tuerFootnote 64 –, la violence de la nuit de noces est structurelle dans l’analyse d’A. Limbada, qui convoque le concept de « culture du viol nuptial ». Issu des études féministes, ce concept permet de penser la « violence sexuelle en des termes culturels et non individuels, non pas comme une exception pathologique, mais comme une pratique inscrite dans la norme qui la rend possible en la tolérant, voire en l’encourageant »Footnote 65 . Le dispositif de la nuit de noces en lui-même encourage le viol conjugal.
Comment ce premier contact intime pourrait-il bien se passer pour les deux partenaires quand on comprend que la figure de « l’oie blanche », ignorante des choses de la sexualité, constitue le modèle féminin idéal de la période ? A. Limbada montre combien l’imaginaire érotique de la nuit de noces repose sur cette soumission absolue des femmes : « Cet imaginaire véhicule l’absence de consentement, l’appréhension, la défloration d’une femme ignorante – qui de ce fait subit l’acte sexuel plus qu’elle n’y participe – comme des faits sociaux habituels et acceptablesFootnote 66 . » Certains médecins recommandent d’ailleurs l’usage de boissons alcoolisées ou d’autres produits qui favorisent l’étourdissement (chloroforme) pour atténuer les douleurs de l’épouse ou amener celle-ci dans un état semi-comateux ou d’inconscience. « Quand la jeune fille en aura bu quelques gorgées (il s’agit ici d’un philtre à base de vin), elle n’aura plus ni volonté ni conscience, elle se soumettra non seulement sans tristesse, mais avec plaisir et volupté même à toutes les exigences de l’épouxFootnote 67 . » En 2026, on pense évidemment à Gisèle Pelicot. A. Limbada montre qu’au xix e siècle, le consentement féminin est hors-sujet. L’état conscient de l’épouse n’est pas requis étant donné qu’elle doit se soumettre totalement au désir et subir passivement des gestes masculins qu’elle n’est pas censée anticiper. C’est dans la seconde partie du xix e siècle qu’apparaissent pourtant les premières dénonciations du « viol légal » dans le cadre du mariage, sans que la justice pénale ne suive toutefois, puisqu’il faut attendre 1990 pour que le viol conjugal soit reconnu par la cour de Cassation. Il faut des circonstances tout à fait exceptionnelles, par exemple l’usage d’un revolver, pour que quelques jugements ecclésiastiques admettent « la nullité de l’union pour défaut de consentementFootnote 68 ».
A. Limbada décrit un mouvement de privatisation des rapports conjugaux du début du xix e siècle jusqu’aux années 1920. La montée de la norme de l’affection dans les relations conjugales n’est pas ici une idée, mais une réalité matérielle concrète qui s’objective dans la mise à distance des parents, des voisin·es et des ami·es lors de la nuit de noces, qui se déroule dans un lieu de plus en plus clos (une chambre) et en tête-à-tête. Cette privatisation consacre la nuit de noces bourgeoise par opposition à la nuit de noces paysanne traditionnelle, où l’entourage restait aux abords de la chambre et mettait le jeune couple à l’épreuve de jeux et rites à connotation sexuelle. On pense notamment à la coutume de la rôtie, breuvage aux compositions diverses apporté par les invité·es aux marié·es pour leur donner de la vigueur avant ou après l’effort et décrite par le folkloriste Arnold Van Gennep dans les années 1940 comme une survivance paysanne des coutumes du passéFootnote 69 . De plus en plus, l’endroit où se déroule la consommation du mariage est spatialement circonscrit à la chambre conjugale, qui se normalise dans les habitations, avec toutefois des variations sociales et territoriales importantes. A. Limbada confirme ici des résultats connus de l’histoire de la vie privée – notamment les travaux de Michelle Perrot sur la chambreFootnote 70 –, mais en les transposant aux détails de la chambre nuptiale et jusqu’au lit conjugal. Elle montre les arrangements spatiaux dans des logements trop exigus pour avoir une véritable chambre à coucher, et les enjeux de la disposition des draps et des traversins (mobilisés dans les procès pour justifier de la non-consommation de l’unionFootnote 71 ). Dans le fond cependant, ce huis clos de la nuit de noces est un idéal en pratique très relatif au vu des témoignages des proches et des parents dans les procès ecclésiastiques, commentant les sons, les faits et les gestes des marié·es. L’invention du voyage de noces en 1820, qui se démocratise après 1860, apparaît comme une réponse à ce « désir d’intimité », même s’il pose d’autres problèmes pratiques, relevés par des médecins, hygiénistes et moralistes, comme la propreté douteuse des chambres d’hôtel : « on se heurte aux cheveux et aux bouts de cigare des voyageurs qui ont précédé », écrit un médecin en 1891Footnote 72 .
Aussi stupéfiante qu’elle soit du fait de son accès exceptionnel aux intimités d’autrefois, la lecture de La nuit de noces est comme vampirisée par sa source. Les procès ecclésiastiques livrent par construction une vision très sombre des premiers temps de l’intimité conjugale, puisqu’il s’agit pour les personnes mariées et leurs témoins de convaincre l’Église de dissoudre le mariage en livrant ces détails sordides. À la lecture, on peine à imaginer une nuit de noces qui se passerait de façon harmonieuse, sans crainte, abus ni désajustement et dans le respect du consentement des deux partenaires. Dès lors, on aimerait en savoir plus sur ces procédures judiciaires en elles-mêmes : qui sont les juges ecclésiastiques, les avocats et les greffiers qui y participent ? comment se déroulent-elles concrètement ? comment sont recueillis les témoignages, et y a-t-il des modèles ou des trames de témoignages attendus qui circulent ? qui sont les couples qui y ont recours et pourquoi ? certaines personnes sont-elles dissuadées – et par qui ? et comment ? – de mener la procédure jusqu’au bout, probablement de façon différenciée avant et après la loi de 1884 qui rétablit le divorce ? En poursuivant la ligne d’analyse de C.-L. Gaillard, qui montre que les femmes ont fort à perdre socialement à ne pas être mariées et sont prêtes à de nombreuses concessions, on se demande qui peut se permettre de dissoudre son mariage. C’est sans doute un second livre, cette fois-ci explicitement centré sur la procédure d’annulation de mariage, qu’A. Limbada pourrait écrire à partir des mêmes archives.
Entre matérialité économique et corporelle : les objets de la sexualité
Les « articles intimes pour dames et messieurs » qui sont au centre de la thèse de P. Mortas surgissent périodiquement dans les deux ouvrages précédents et offrent comme un trait d’union entre la matérialité économique et la matérialité corporelle des intimités hétérosexuelles. Les petites annonces de la presse matrimoniale apparaissent dans les mêmes pages des journaux que les produits miracles de charlatans, le matériel hygiénique ou érotique, ou encore les offres de massage ambiguës, ce qui conduit les agences matrimoniales à faire des efforts de respectabilité pour se démarquer de ce marché sulfureuxFootnote 73 . Dans l’ouvrage d’A. Limbada, les objets entrent en action, et il est alors fascinant de constater que les partenaires ne se sont pas mis d’accord sur leur usage – un homme reproche à son épouse l’usage d’une éponge contraceptive à son insu – ou que parfois des utilisatrices, mal informées, déclarent ne pas avoir été au courant de leur objectif contraceptif (au sujet d’une douche vaginale imposée par son mari après un rapport sexuel)Footnote 74 . L’objectif d’annulation du mariage est sans doute pour quelque chose dans la focalisation sur ces dissensions, mais, à la lecture de P. Mortas, on comprend aussi que les entreprises qui produisent ces objets et les commercialisent ne facilitent pas la transparence de leur usage, bien au contraire : « brevets d’invention qui taisent l’utilisation des appareils conçus, boniments exagérateurs (voire mensongers) des catalogues commerciaux, euphémismes prudents et tournures allusives des annonces publicitaires » obscurcissent les fonctions et les significations des objets dans les sourcesFootnote 75 . L’absence de transparence est aussi patente du côté des principaux opposants à la commercialisation de ces articles intimes, que ce soit les ligues de moralité, les associations natalistes, les procureurs ou les juges qui participent au tournant répressif du milieu des années 1900.
La question de la consommation, c’est-à-dire des usages et des usagers de ces produits, conduit à des développements très intéressants dans le dernier chapitre de la thèse. En mobilisant des sources variées (écrits militants d’entrepreneurs de morale qui exagèrent l’ampleur de leur consommation en vue de la restreindre, analyse de seconde main de scellés et inventaires, écrits du for privé dispersés, archives d’entreprise et archives policières et judiciaires), P. Mortas dessine les contours des « consommations effectives et plausibles » de ces objetsFootnote 76 . Elle montre un net élargissement des consommations tant sur le plan géographique – alors que cette réalité ne concerne pas seulement les grandes villes, mais l’ensemble du territoire métropolitain et colonial – que sur le plan social, avec une diffusion des classes aisées vers les classes populaires qui accèdent progressivement à des produits moins chers, mais souvent de moindre qualité. P. Mortas montre également que ces produits, dont il est attesté qu’ils sont bien présents dans les relations hors mariage, adultérines ou prostitutionnelles, se diffusent de manière croissante dans la sexualité conjugale légitime, participant au contrôle de la fécondité avant la médicalisation de la contraception et l’avortement.
Ce chapitre permet aussi de mettre l’accent sur une dimension sous-jacente aux deux autres ouvrages, mais peu ou pas abordée : l’invention de l’hétérosexualité, pour reprendre l’expression de Jonathan N. KatzFootnote 77 , au tournant du xx e siècle. Sous la IIIe République, les articles intimes sont commercialisés en vue d’un usage partagé (et non seul), par des partenaires de sexe différent, modalités qui contribuent ainsi à la fabrique de l’hétéronormativité, précisément au moment où le régime de l’orientation sexuelle – qui distingue hétérosexualité et homosexualité – est en train de se mettre en placeFootnote 78 . Les produits liés au contrôle des naissances, mais aussi les préservatifs, les accessoires érotiques ou les appareils et remèdes contre les troubles sexuels sont commercialisés uniquement en référence d’une relation hétérosexuelle, alors qu’ils pourraient être utilisés dans d’autres contextes. P. Mortas qualifie cette communication publicitaire d’hétérocentrée et même de coïto-centrée, puisqu’elle déploie une imagerie qui lie puissance sexuelle, masculinité et capacité à séduire les femmesFootnote 79 . Absent du livre de C.-L. Gaillard, le thème de la construction historique de l’hétérosexualité apparaît davantage en creux dans l’ouvrage d’A. Limbada, au travers de la dénonciation dans les procès ecclésiastiques des pratiques sexuelles non conformes (telles que la sodomie, la masturbation, la pénétration digitale, les rapports bucco-génitaux, etc.). La nuit de noces contribue ainsi à la construction historique de l’hétérosexualité comme une sexualité exclusivement procréative puisque « dans le cas de l’absence de pénétration puis éjaculation du pénis dans le vase féminin, et même s’il y a d’autres pratiques sexuelles, les canonistes considèrent que les formes prescrites font défaut et délivrent la dispense super matrimonium ratum et non consummatum Footnote 80 ».
P. Mortas montre que ce sont surtout les articles à destination des femmes (pessaires, préservatifs féminins, spermicides ou substances abortives) qui sont visés par la répression débutant au milieu des années 1900 et accentuée par le vote de la loi de 1920 interdisant la publicité pour les produits anticonceptionnels. « La focalisation de la répression sur les produits liés au contrôle des naissances a sans conteste joué un rôle dans la construction de deux sphères distinctes : d’un côté une offre de produits érotiques, vendus dans des sex-shops essentiellement dédiés aux hommes ; de l’autre une offre de contraceptifs et d’abortifs placée sous le contrôle des autorités médicales et quasi exclusivement tournée vers les femmesFootnote 81 . » Alors qu’une offre contraceptive et abortive à destination des femmes était apparue en dehors de tout contrôle médical à la fin du xix e siècle, sa répression a ainsi conduit à réduire sa visibilité et son accessibilité, afin de maintenir les femmes dans l’ignorance.
Au sujet de l’ignorance des femmes
Je termine cette lecture croisée par ce thème de l’ignorance des femmes qui parcourt les trois ouvrages et qui résonne particulièrement avec mes travaux actuels sur la gestion genrée des grandes fortunes. Aujourd’hui, dans les familles très fortunées en Europe, les femmes sont souvent ignorantes des questions financières et patrimoniales. Cette ignorance est ambiguë : est-ce que ce sont les femmes qui se désintéressent du sujet comme nombre d’entre elles l’affirment bien volontiers, ou est-ce que ce sont leurs proches masculins (pères, frères ou maris) qui produisent cette ignorance en excluant les femmes des lieux de décision, pour affirmer leur propre pouvoir sur l’argent ? Cette dynamique d’exclusion/auto-exclusion renforce les stéréotypes sexistes sur les femmes qui s’intéresseraient (trop) à l’argent, et alors perçues comme vénales – terme qui désignait les prostituées au xix e siècle, la sexualité n’est décidément jamais loin ! –, tandis que l’ignorance des femmes est socialement et moralement valorisée : en déléguant, elles gèrent mieux ; en étant plus distanciées des marchés financiers, elles font moins d’erreurs, etc. Mes recherches et d’autres montrent que les femmes n’ont aucun problème à s’intéresser à et gérer leur argent lorsqu’elles ne sont pas entourées d’hommes, et qu’il existe tout un travail du patrimoine, réalisé par des femmes mariées (notamment en matière de gestion du patrimoine immobilier) qui est non reconnu et invisibiliséFootnote 82 . Le parallèle avec l’ignorance des femmes en matière de sexualité au xix e siècle est frappant.
L’analyse du marché de la rencontre de C.-L. Gaillard montre que des institutions contribuent à maintenir les femmes dans l’ignorance : certaines ne savent même pas qu’elles sont « chassées » par des agences matrimoniales, qui explicitent les enjeux socio-économiques des transactions matrimoniales aux pères et aux maris, mais non aux filles et futures épouses elles-mêmes, ignorantes des démarches et traitées comme des jouets dépendants de l’initiative masculine. Comme le souligne avec force A. Limbada, à partir du moment où « l’oie blanche » constitue un idéal féminin valorisé, les femmes sont piégées : « les jeunes épouses ne font étalage ni de leur ignorance, qui les humilie a posteriori, ni de leur maîtrise de la sexualité, qui les discréditeFootnote 83 ». La catastrophe de la nuit de noces repose en grande partie sur cette valorisation sociale de l’ignorance des femmes. Au travers des objets, P. Mortas donne à voir également l’invisibilisation du travail de la sexualité réalisé par les femmes qui, jusqu’à aujourd’hui – c’est un résultat important des travaux de C. ThoméFootnote 84 – a conduit les femmes à prendre en charge la contraception tout en préservant la « spontanéité sexuelle » dans des relations conjugales érotisées. Travail sexuel des femmes invisibilisé et valorisation sociale de leur ignorance, telle est la matrice historique qui jusqu’à aujourd’hui permet l’érotisation de la passivité féminine en matière de sexualité, jusqu’à l’horreur de l’affaire Pelicot.