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Les écritures du monastère

Documentalité et défense des droits à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés (ixe-xxe siècles)

Published online by Cambridge University Press:  09 March 2026

Louis Genton*
Affiliation:
LaMOP UMR 8589 - Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne louis.genton@univ-paris1.fr
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Abstract

Cet article retrace l’évolution des pratiques d’écriture documentaire à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés et montre combien leur rôle fut central dans la défense des droits de l’institution. Dès le xie siècle, les moines utilisent des outils variés (historiographie, forgeries, interpolations) pour protéger leur patrimoine face aux contestations, notamment celles émanant des évêques de Paris. Le cartulaire des Trois Croix, élaboré au xiie siècle, constitue un premier socle documentaire, combinant diplomatique et historiographie pour affirmer la libertas du monastère. À partir du xiiie siècle, le contexte économique et institutionnel change. La gestion des terres passe d’un système en faire-valoir direct à une économie centrée sur les rentes. Dans ce cadre, les cartulaires AB et G1 introduisent un classement topographique des actes qui permettent d’optimiser la gestion des possessions et renforcent les droits monastiques face aux tensions croissantes avec les autorités royales et épiscopales. Ces cartulaires traduisent une spécialisation des outils documentaires, avec une attention accrue portée aux dépendances locales, au détriment d’une vision globale du patrimoine. L’article met en lumière l’adaptation des pratiques documentaires aux mutations économiques et politiques, tout en soulignant leur rôle dans la construction de l’identité institutionnelle du monastère. Enfin, il analyse l’effacement progressif de cette riche tradition documentaire à l’époque moderne au profit d’un retour quasi-systématique à son passé carolingien ou à l’érudition mauriste.

This article traces the evolution of document-writing practices at the Abbey of Saint-Germain-des-Prés, Paris, highlighting their central role in the institution’s defense of its rights. From the eleventh century on, the monks employed various tools (historical narrative, forgeries, interpolations) to protect their patrimony in disputes, notably against challenges from the bishops of Paris. The Cartulary of the Three Crosses, compiled in the twelfth century, served as a foundational documentary corpus, combining administrative and historiographical approaches to affirm the monastery’s libertas. By the thirteenth century, the economic and institutional contexts had shifted, as land management transitioned from a system of direct cultivation to an economy focused on rents. Accordingly, the AB and G1 cartularies introduced a topographical classification of records, optimizing the management of the abbey’s possessions and reinforcing monastic rights in the face of growing tensions with royal and episcopal authorities. These cartularies demonstrate a specialization of documentary tools, with increased attention paid to local dependencies at the expense of a global view of the abbey’s holdings. The article highlights how documentary practices adapted to economic and political changes while also contributing to the construction of the monastery’s institutional identity. Finally, it examines the gradual effacement of this rich documentary tradition in the modern era, replaced by a near-systematic focus on the monastery’s Carolingian past or on Maurist erudition.

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Type
Écritures et redocumentarisation
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© L’auteur, 2026. Publié par Cambridge University Press pour le compte des Éditions de l’EHESS

L’histoire de Saint-Germain-des-Prés est une affaire d’érudition. Nos connaissances sur l’abbaye bénédictine proviennent de travaux attachés à préserver ses titres et ses manuscrits tout en relatant son passé. Engagé par les moines sangermaniens dès le début du xvie siècle, ce labeur se poursuit au siècle suivant avec les Mauristes, qui prennent soin de ses archives et enrichissent son histoire. Jean Mabillon (1632-1707) fonde ainsi l’étude diplomatique et paléographique des documents historiques dans son traité De re diplomatica (1681) à partir de l’examen des sources du monastèreFootnote 1. En 1724, Jacques Bouillart (1669-1726), moine de Saint-Germain, publie une traduction amplifiée en français de la Chronique de Jacques du Breul (1528-1614)Footnote 2. Enfin, Germain Poirier (1724-1803), bibliothécaire de l’abbaye durant la Révolution, veille à la sauvegarde des collections lors de leur transfert à la Bibliothèque nationale et aux Archives nationales entre 1794 et 1808Footnote 3.

L’ensemble de ces efforts a permis la conservation de documents anciens essentiels à l’histoire de l’abbaye, tels que le martyrologe d’Usuard et le polyptyque d’IrminonFootnote 4, qui fournissent une base précieuse sur laquelle repose la majorité des études actuelles sur Saint-GermainFootnote 5. Nous y reviendrons. Dans la veine d’une histoire religieuse attentive aux formes de vie des communautés, les recherches portent alors sur la vie monastique et sur les pratiques liturgiques et intellectuellesFootnote 6. Dans la tradition d’une histoire socio-économique, certaines font la part belle au passé carolingien du monastère en mobilisant largement le polyptyqueFootnote 7. À l’exception de travaux d’édition et d’études sur le bourg monastique ou sur la réforme de l’abbaye au xvie siècle, peu de recherches sondent les évolutions de son pouvoir par-delà le xiie siècleFootnote 8.

Ce manque d’intérêt s’explique par le renouvellement tardif des recherches consacrées aux fonds parisiens. Dès la fin du xixe siècle, la situation des paroisses et des justices ainsi que la vie religieuse des Parisiens et Parisiennes sont certes bien connues grâce à de précieuses enquêtesFootnote 9, mais, entre les années 1950 et 2000, ce sont principalement les fonds parisiens nobiliaires et royaux qui occupent le devant de la scène de l’historiographie sur la ville. Leur étude alimente à profit le récit d’une féodalité de nature aristocratique au fondement de la genèse de l’État moderneFootnote 10. À partir des années 2000, sous le double effet du spatial turn et d’approches attentives à replacer l’Église au cœur de la société médiévale, l’histoire des établissements parisiens se voit revitalisée par une analyse sociospatiale de la documentationFootnote 11. Les travaux s’appuient sur le classement archivistique d’ordre topographique des écrits pratiques conservés aux Archives nationales (cartulaires, censiers, rentiers, terriers, etc.) et sur l’ordonnancement géographique des données qu’ils contiennent pour enquêter, entre autres, sur les modalités de l’emprise spatiale du pouvoir ecclésiastiqueFootnote 12. Ceux concernant la matérialité des sources parisiennes, c’est-à-dire les modalités, les causes et les conséquences de leur confection, ne sont advenus que plus tardivement, dans le prolongement de ces analyses spatiales et à la faveur du développement des études dédiées aux pratiques de l’écritFootnote 13.

Saint-Germain est restée en retrait de ces renouveaux historiographiques, et ce malgré un imposant fonds de plus de mille chartes, de divers registres (polyptyque d’Irminon, chroniques et annales, sept cartulaires, une dizaine de censiers, un registre criminel) et de quelques rouleaux produits entre les ixe et xve siècles. Le premier enjeu de cette contribution vise non seulement à explorer cette riche histoire documentaire, mais aussi à tenter de comprendre le relatif désintérêt à son égard. Car si l’abondance des fonds permet d’éclairer le rôle central de l’écrit pour le monastère au Moyen Âge, elle a paradoxalement contribué à l’obscurcir à partir du xvie siècle. La profondeur documentaire, l’ancienneté de l’abbaye, fondée en 558 sur la rive gauche de la Seine, ainsi que sa capacité de résilience face aux crises qui l’ont marquée constituent pourtant un cadre propice à l’analyse de longue durée du rapport entre écrits, défense des droits et construction d’une identité institutionnelle.

Le second enjeu de cet article consiste à observer de quelle manière, entre les ixe et xve siècles, les écrits du monastère concourent à maintenir la domination seigneuriale selon trois domaines d’ordres historico-liturgique (la maîtrise du passé de la communauté et la tenue de la vie conventuelle), spatio-seigneurial (le contrôle de l’espace sur lequel s’exerce le pouvoir) et juridico-administratif (la gestion économique et juridique des possessions). La majorité des études sur l’histoire des écrits monastiques au Moyen Âge continue d’analyser de façon relativement distincte ces piliers et l’historiographie reste cloisonnée en champs plutôt autonomesFootnote 14. Des travaux en histoire religieuse s’intéressent aux sources phares de la diplomatique (actes, notices, cartulaires, etc.) ou de la liturgie (martyrologe, nécrologe, etc.) au prisme de problématiques comme la transmission de la memoria. Dans une autre tradition de recherche, les textes juridiques, qu’ils soient législatifs (collections canoniques, compilations de droit romain, etc.), de doctrine juridique ou bien normatifs (règles, coutumiers et statuts capitulaires) font l’objet depuis les années 1980 de réflexions portant sur le droit et son application dans les communautés monastiques médiévalesFootnote 15. Enfin, les travaux en histoire socio-économique des abbayes se penchent sur les sources monastiques (polyptyques, premières listes de cens, etc.) dans le but d’éclairer des dynamiques de gestion raisonnée du patrimoineFootnote 16.

Dans le sillage d’une histoire urbaine qui souligne la diversité des pratiques d’écriture des jeunes universitates Footnote 17 ou bien d’études qui insistent sur l’hybridité des écritures ordinaires des scribesFootnote 18, d’autres mettent à l’épreuve la rigidité des catégories documentaires par une saisie commune de types variés (narratifs, diplomatiques, administratifs, cartographiques, liturgiques, normativo-juridiques) dans de vastes continua d’écritsFootnote 19. Souvent produits par les mêmes scribes, ces écrits partagent en effet (en plus d’une série d’actions sociales comme des politiques architecturales) le maintien de la domination par-delà les évolutions exogènes (crises, concurrences) ou endogènes (succession d’abbés, luttes internes) à l’institution. Les opérations de défense des droits des communautés médiévales peuvent ainsi être analysées sous l’angle d’une « documentalité » (Dokumentalität), au sens de l’ensemble des pratiques documentaires de défense des droits, qui se décline selon des profils variables et amalgame, à des degrés divers, des types mais aussi des pratiques (forgerie, copie, interpolation, insertion, compilation) et des supports d’écritures (notice, charte, cahier, rouleau, registre relié)Footnote 20.

Cet article cherche à réunir et à questionner le vaste continuum d’écrits produits à Saint-Germain du ixe au xxe siècle. Ce temps long a pour avantage de permettre une saisie d’ensemble de la documentalité des écrits pratiques constitutifs de la défense des droits d’une puissante abbaye de fondation royale. Je propose tout d’abord de distinguer trois profils documentaires élaborés entre les xie et xve siècles. Il s’agit de voir de quelle manière chacun, fruit de continuités et de mutations par rapport au passé, a permis, en des temps troublés, de garantir le maintien de la domination. Cette approche diachronique permet ensuite de mettre en évidence la manière dont les modes médiévaux de défense des droits par l’écrit expliquent le retour quasi systématique des études contemporaines sur Saint-Germain au polyptyque d’Irminon. Enfin, j’analyse la façon dont les travaux d’écriture à (et sur) l’abbaye participent d’une invisibilisation de la documentalité médiévale, au profit d’une mise en valeur de son héritage carolingien et de la fabrique d’une identité fondée sur l’érudition et le savoir.

Des moines historiens : historiographie et foisonnement des pratiques d’écritures (xie siècle)

À Saint-Germain-des-Prés, les pratiques d’écriture amalgamant les typologies dans le but de justifier la position et d’affirmer la domination de l’abbaye émergent dès la fin du ixe siècleFootnote 21. L’établissement revendique alors son autorité ecclésiastique, position suffisamment prestigieuse dans la hiérarchie ecclésiastique (mais partagée avec Saint-Denis ou Fleury-sur-Loire, autres monastères de fondation royale et centres d’écriture de l’histoire des rois) pour que l’institution prenne en charge une historiographie royale et soit en mesure de gérer les ressources classiques de la seigneurie (terres, hommes, droits)Footnote 22. Pour garantir cette autorité et clamer l’immunité du monastère, les scribes se lancent dans une riche activité historiographique puis dans de premiers épisodes de forgerie. Ces transformations aboutissent, sous la supervision de Gislemar, chancelier de l’abbaye (v. 1070-fin xie siècle), à une foisonnante entreprise d’écriture combinant pratiques, types et supports documentaires variésFootnote 23.

Un savoir-faire historiographique ancien

La fondation du monastère avait été confiée à Germain (v. 496/500-576), évêque de Paris. La construction d’une basilique est en cours en 558, année où le roi mérovingien Childebert Ier (r. 511-558), pressentant sa mort, lui cède le fisc d’Issy. Consacrée le 23 décembre, jour de l’inhumation du roi, sous le double vocable de Sainte-Croix et Saint-Vincent, elle abrite une communauté monastique dirigée par l’abbé Droctovée (mort v. 580)Footnote 24. Germain obtient alors, le 23 décembre 558 (ou 559), un privilège d’immunité (immunitas), confirmé par le roi Clotaire Ier (r. 558-561), qui place l’abbaye sous protection (protectio, tuitio) royale. La communauté monastique est désormais en droit de prélever les impôts, les revenus fonciers et autres charges dues aux agents royauxFootnote 25. Devenu nécropole mérovingienne, le monastère adopte la règle bénédictine au viie siècle et prend le nom de Saint-Germain après la translatio des reliques du saint fondateur en 755Footnote 26. En vertu de cette immunité royale, l’abbaye est richement dotée en terres par les souverains. Elle s’impose comme le plus grand établissement de la rive gauche de Paris, accueillant environ 120 moines et gérant un imposant domaine principalement situé au sud de l’Île-de-France (fig. 1). Ce riche patrimoine pousse l’abbé Irminon (800-826) à entreprendre, vers 823-828, la confection d’un polyptyque, vaste inventaire des fiscs de l’abbaye. Divisés entre mense abbatiale et mense conventuelle vers le milieu du ixe siècle, les biens de l’abbaye souffrent grandement des raids des Normands qui parcourent la région parisienne, assiègent à quatre reprises Paris entre 845 et 885 et mettent à sac le monastère à plusieurs reprisesFootnote 27. Les dévastations sont considérables et, en dépit de la gestion dynamique de quelques abbés, comme Morard (de 990 à 1014) ou Guillaume de Volpiano (de 1025/1026 à 1031), soutenus par les premiers rois capétiens, la propriété monastique subit contestations et sécularisations qui entraînent une perte de terres et de droitsFootnote 28.

Figure 1 – Possessions de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés dans le Bassin parisien (d’après les aveux et dénombrements de 1373 et 1384)

Source : Caroline Bourlet – IRHT. Limites administratives d’après Guy Fourquin, Les campagnes de la région parisienne à la fin du Moyen Âge. Du milieu du xiiie siècle au début du xvie siècle, Paris, PUF, 1964.

En ces temps troublés, les moines défendent leurs droits en écrivant l’histoire des rois. Le monopole de Saint-Denis sur l’histoire du royaume a longtemps masqué le travail des historiographes sangermaniens. C’est pourtant bien l’abbaye de Saint-Germain qui, depuis le ixe siècle, s’était imposée comme le principal foyer d’écriture de l’histoire royale. Le mouvement de bascule en faveur du premier établissement ne s’enclenche que vers la fin du xiie siècleFootnote 29. Les pratiques historiographiques développées à Saint-Germain puisent à une série de constructions commémoratives d’ordre liturgique et monumental qui font de l’enclos abbatial le centre sacré du monastère. Le culte du roi fondateur prend notamment racine avec la naissance de généalogies royales intégrées à une histoire universelle et sainte. Insérées sous la forme de notes marginales dans la trame narrative des Annales sancti Germani minores (fin xe siècle), puis sous la forme d’une liste ajoutée aux Annales sancti Germani Parisiensis (v. 1063), elles normalisent la conception d’une histoire royale enchevêtrée à celle du monastèreFootnote 30.

En creux de ce récit mêlant histoire des rois et histoire du saint, la mobilisation de l’histoire par les scribes du monastère atteste ces enjeux concrets d’une défense localisée des droits. C’est ce qu’indiquent des écrits narratifs ajoutés au polyptyque d’IrminonFootnote 31. À la fin d’un nouveau chapitre consacré à la villa de Bitry, dans la Nièvre, un scribe ajoute au xie siècle quelques notes narratives à propos de l’acquisition du domaine nivernais de Vailly par le père de Germain, puis le don en alleux que le saint fondateur en a fait à l’abbaye pour l’entretien du luminaire de l’église abbatialeFootnote 32. Le texte s’achève sur un passage à caractère hagiographico-nécrologique qui introduit les dates d’anniversaire du père et de la mère de GermainFootnote 33. Le scribe retrace ainsi la prestigieuse histoire de cette villa et lui confère une éclatante sacralité. Au xie siècle, l’association de quelques fragments de l’histoire familiale de Germain à l’histoire patrimoniale de l’abbaye paraissait utile pour défendre au mieux les droits de l’abbaye et de ses hommes à Bitry et à Vailly.

L’écriture de l’histoire à Saint-Germain constitue un socle solide à partir duquel les scribes s’essaient à de nouvelles techniques. L’enchevêtrement des histoires royale et sainte conjugué à l’affirmation des droits du monastère entraîne, dans la seconde moitié du xie siècle, deux transformations majeures des pratiques documentaires. Ces transformations contribuent à façonner une modalité de défense centrée sur l’écriture de l’histoire de l’abbaye qui combine différents supports, types et pratiques documentaires.

Dans la forge sangermanienne (milieu du xie siècle)

La première transformation tient dans un épisode inédit de forgerie de trois diplômes carolingiens à la fin des années 1050 qui témoigne du besoin fréquent de rappeler, voire d’inventer (on ne peut trancher entre la légitime justification ou l’usurpation des droits faute d’informations supplémentaires) l’histoire des relations entre le monastère et le roi, sollicité pour intervenir dans les affaires patrimoniales de l’abbaye. Au milieu des clauses ordinaires rappelant l’immunité de l’abbaye, chaque faux introduit une concession pour les hommes de corps du monastère leur permettant de porter témoignage en justice contre les hommes libres, c’est-à-dire des seigneurs franciliens ainsi que leurs chevaliersFootnote 34. Le but de cette forgerie était sans doute d’obtenir de la part du roi Henri Ier (r. 1031-1060) la reconnaissance de ce droit à une époque où l’abbaye faisait face à une série de revendications, sur ses terres, de ces petits seigneurs qui agissaient pour le compte de puissantes lignées seigneuriales : reconnaître le témoignage des serfs de Saint-Germain en procès permettait à l’abbaye de s’assurer d’une meilleure défense de ses droitsFootnote 35. L’entreprise semble fonctionner car le roi reconnaît ce privilège, qu’il ait été effectif ou usurpé, aux religieux en 1058. La fabrique de faux qui perpétuent les étroites relations entre l’abbaye et le roi confirme l’autorité ecclésiastique de Saint-Germain. La création de trois nouvelles pièces dans ce contexte de recours à la royauté représente ainsi la première trace d’une mobilisation d’ampleur de l’histoire patrimoniale de l’établissement. Cette pratique rejoint celles des scribes de Saint-Denis qui avaient déjà revendiqué une telle position en se lançant, entre la fin du ixe siècle et le début des années 1060, dans deux campagnes de forgerie d’actes pour la défense des droits de leur monastèreFootnote 36.

Une combinaison d’écrits pour la défense des droits (fin xie siècle)

À la fin du xie siècle, une seconde transformation des pratiques documentaires intègre un matériau diplomatique dans la trame des écrits narratifs. Elle participe à la naissance d’un profil de défense des droits combinant pratiques, types et supports d’écritures. L’entreprise se déroule à un moment où l’abbaye lutte contre les évêques de Paris, qui lui contestent son immunitas. Le conflit atteint un pic de tensions entre l’extrême fin du xie et le début du xiie siècle. Galon, évêque de Paris de 1104 à 1116, qui a également inquiété les moines de Saint-DenisFootnote 37, remet suffisamment en question l’immunité du monastère pour que Renaud, abbé de Saint-Germain de 1103 à 1109, parte à Rome demander à la chancellerie du pape Pascal II (pont. 1099-1118) un premier privilège pontifical convertissant l’immunité originelle du monastère en une exemption qui rendrait l’abbaye indépendante du pouvoir d’ordre (potestas ordinis) de l’évêque de Paris et en ferait donc un lieu libre de toute dominationFootnote 38.

Sous la houlette de Gislemar, chancelier de l’abbaye de 1070 environ à la fin du xie siècle, le scriptorium de Saint-Germain se lance dans une intense activité d’écriture de l’histoire particulièrement diversifiée servant à la défense des droits des moines au xie siècleFootnote 39. L’entreprise a pour objectif d’obtenir ce fameux premier privilège d’exemption que les moines finissent par recevoir le 1er avril 1107Footnote 40. Cette riche activité commence avec la rédaction par Gislemar de la Vie de Droctovée, récit hagiographique du premier abbé du monastère qui ne manque pas de rappeler l’immunitéFootnote 41. À la même époque, les scribes se lancent dans une nouvelle entreprise de forgerie d’un acte de Germain, qu’ils datent du 21 août 566. L’immunitas et la libertas de l’abbaye rappelées dans l’acte servent la revendication de l’indépendance du monastère vis-à-vis de la potestas de l’évêque de Paris. Une telleCette mention est autant la marque d’une forgerie (la recherche par les établissements monastiques d’une telle exemption de la part du pape n’est pas attestée avant le xie siècle) que d’un recours à des formes écrites variées pour la défense des droitsFootnote 42.

Pour la première fois dans l’histoire de Saint-Germain, les scribes insèrent des éléments de nature diplomatique dans la trame narrative de leurs écrits. C’est ce que souligne la rédaction par Gislemar de la première partie de la Continuation d’Aimoin. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une compilation réalisée à partir des quatre premiers livres de l’Historia Francorum de l’historien Aimoin, moine de l’abbaye de Fleury (v. 965-v. 1010). Saint-Germain acquiert ce manuscrit vers 1063. Probablement à la fin du xie siècle, il est amplifié par le scriptorium de l’abbaye de nouvelles œuvres, comme les Annales regni Francorum de 642 à 829 ou la Vita Karoli d’ÉginhardFootnote 43. Gislemar insère dans le cours du récit, qui est fait de l’histoire royale dans cette première partie, des fragments de diplômes royauxFootnote 44 et huit transcriptions remaniées de diplômes royaux (dont certains faux)Footnote 45. Tous ces documents mentionnent la concession par les souverains de domaines et de droits à Saint-Germain. Enfin, deux folios de la Continuation d’Aimoin sont substitués à deux anciens, visiblement arrachés. Les nouveaux feuillets accueillent, entre autres, des interpolations d’extraits du faux acte de Germain du 21 août 566 rappelant l’immunité du monastèreFootnote 46.

Sous Gislemar, la défense des droits repose donc sur la combinaison d’une riche activité hagiographique et historiographique, d’entreprises de forgerie et de copie d’originaux ainsi que sur des pratiques d’insertions dans la trame narrative des événements d’un matériau diplomatique dans la trame narrative des événements mêlant histoires monastique et royale. Ce foisonnant profil documentaire de défense des droits est par la suite abandonné, les scribes prenant probablement conscience que la libertas de leur abbaye se trouve davantage assurée par un maniement exclusif du matériau diplomatiqueFootnote 47. Bien que révolues, ces pratiques historiographiques ont servi à une première mise en série des éléments diplomatiques constitutifs de l’histoire patrimoniale de l’abbaye. Chaque diplôme, auquel on reconnaît désormais une auctoritas suffisamment puissante pour garantir les libertés du monastère, devient un élément fondamental de la construction du passéFootnote 48. Extirpée de l’écriture de l’histoire qui se poursuit dans la Continuation d’Aimoin (et qui se trouve abandonnée au profit de Saint-Denis), cette histoire patrimoniale s’épanouit, sous des formes complexes, dans son propre codex : le cartulaire des Trois Croix.

Le cartulaire des Trois Croix (fin xiie-début xiiie siècles) : écriture et réécriture d’un socle patrimonial composite

Dans un contexte global de progrès des pratiques d’archivage et du développement du droit romano-canonique, la propriété sur les biens et la terre repose de plus en plus sur une production diplomatique garante de l’autorité des actions juridiquesFootnote 49. C’est dans ce cadre que les moines compilent le cartulaire des Trois Croix vers 1173-1176Footnote 50. Fruit de l’évolution des pratiques documentaires mises en œuvre depuis le xie siècle, le livre permet une compilation cohérente des actes au service du relèvement économique de l’abbaye. Rapidement complété d’une seconde strate contenant une variété d’écrits défendant les droits de l’abbaye (listes, écrits diplomatiques, extrait brut de droit romain), il s’impose comme un codex au contenu composite qui se détache de l’héritage des pratiques documentaires du passé.

Un outil de revendication des libertés monastiques

Entre 1173 et 1176, une équipe de scribes transcrit dans la première strate du manuscrit, sur les neuf premiers cahiers du livre actuel, 92 actes classés selon le type d’autorité disposante de l’acte : pontificale, royale, ducale, comtale, archiépiscopale, épiscopale et mineures (abbés, prieurs, doyens et seigneurs). Aboutissement des premières pratiques de forgeries et de copies des actes dans la trame narrative de la Continuation d’Aimoin, les opérations de sélection, de classement et de transcription des titres restituent la mémoire des origines de la communauté et clament sa libertas. Le cartulaire s’ouvre avec la transcription du faux acte du 21 août 566Footnote 51 rappelant la fondation de l’abbaye par Childebert et l’immunitas octroyée, qui stipule le droit des moines d’élire librement leur abbé et l’anachronique (et donc fausse) indépendance à ce moment-ci de la communauté vis-à-vis des évêques de Paris. Le privilège est suivi par la bulle du 1er avril 1107, reçue par les moines à la suite de la politique documentaire de Gislemar. La bulle, qui place l’abbaye sous la tutela de saint Pierre et proclame sa libertas, ouvre le récit d’une histoire patrimoniale scandée au rythme des différentes étapes de la construction des libertés abbatiales, évoquées à travers la transcription d’une série de 15 bulles (soit 65 % des 23 actes pontificaux du chartrier)Footnote 52. Chaque bulle constitue un jalon de l’histoire des droits patrimoniaux de Saint-Germain et permet de signifier la longue construction des rapports privilégiés entre la communauté monastique et la papauté.

L’évêque de Paris reste le grand absent de toute cette histoire. Exception faite du faux du 21 août 566, aucun des dix originaux le mentionnant, et encore conservés dans les archives, n’est transcrit dans le cartulaireFootnote 53. Cette omission, combinée à la mise en avant des liens avec la papauté, traduit une volonté de représenter, sinon de produire, une image bien précise de l’histoire institutionnelle de l’abbaye. Si l’on ne peut affirmer avec certitude que le cartulaire a eu une portée juridique immédiate supérieure à celle des chartes originales, il n’en reste pas moins un instrument de construction politico-mémorielle qui efface la tutelle épiscopale au profit de libertés revendiquées auprès du Saint-Siège.

Cette stratégie se déploie au moment où Saint-Germain acquiert une solide assise territoriale dans le contexte de la seconde moitié du xiie siècle. Elle est principalement fondée sur la domination de l’abbaye sur son bourg, adossé à l’ouest de ParisFootnote 54. La constitution de cette puissance est pleinement soutenue par une série de privilèges pontificaux qui achèvent de convertir l’immunitas d’essence royale en un ensemble de libertés. Sous le pontificat d’Alexandre III (pont. 1159-1181), l’abbaye finit par relever du ius beati Petri : elle est considérée comme une propriété du pape, un lieu libre, soumis à la seule tuitio romaine et qui doit rester indépendant des seigneurs et autres prélatsFootnote 55. Ce rattachement permet d’abord la mise hors espace de la potestas ordinis de l’évêque de Paris des biens monastiques situés dans la zone sainte et inviolable de l’enclos abbatial. Dans un second temps, c’est le bourg dans son intégralité, ainsi que ses églises, qui se voient soustraits du pouvoir d’ordre du diocésain. Cette petite ville aux mains des moines finit par être physiquement séparée des juridictions de l’évêque et du roi de France par l’enceinte construite par Philippe Auguste entre 1190 et le début du xiiie siècleFootnote 56.

Le renforcement du pouvoir territorial de l’abbaye à quelques encablures du cœur de Paris réactive la vieille querelle entre les abbés de Saint-Germain et les évêques de ParisFootnote 57. Le conflit porte sur la récupération de l’image du roi et des saints locaux afin de revendiquer (pour l’abbaye) ou de contester (pour l’évêque) l’immunitas originelle de Saint-Germain. Dès la première moitié du xiie siècle, les abbés luttent contre l’évêque. Une politique architecturale célébrant l’union entre le saint et le roi est mise en place par l’abbatiat d’Hugues de Saint-Denis de 1116 à 1146 avec la réfection vers 1145 du chevet de l’ancienne église abbatiale. En son cœur figure le monument funéraire de Childebert doté d’une épitaphe rappelant son investissement dans la fondation de la basilique. Le tombeau est surmonté du plus vieux gisant de France du Nord. La sculpture présente, dans la main du roi, le chevet de l’église tel que désormais reconstruit (fig. 2)Footnote 58.

Figure 2 – Gisant de Childebert du chevet du xiie siècle de Saint-Germain-des-Prés

Légende : Commande d’Hugues de Saint-Denis, il se trouve aujourd’hui à la basilique Saint-Denis. Ministère de la Culture, Médiathèque du patrimoine et de la photographie.

La lutte atteint son acmé lorsque l’épiscopat de Maurice de Sully (de 1160 à 1196) célèbre l’union entre la royauté et son diocèse par la construction en 1160 de la cathédrale Notre-Dame de ParisFootnote 59. Hugues III, abbé de Saint-Germain de 1162 à 1182 et ancien moine de l’abbaye de Sainte-Madeleine de Vézelay, répond à l’évêque par la mise en place d’un cérémonial en l’honneur de l’anniversaire de ChildebertFootnote 60. Dans le même temps, il parvient à convaincre le pape Alexandre III, alors en voyage en France, de dédicacer la nouvelle église abbatiale le 21 avril 1163Footnote 61.

Le dossier des bulles pontificales dans le cartulaire constitue le pendant documentaire de cette politique abbatiale. Par la mise en texte de l’histoire patrimoniale de l’abbaye, ainsi séparée de ses rapports avec le pouvoir épiscopal, le cartulaire dresse l’inventaire des privilèges pontificaux de Saint-Germain et en affirme l’indépendance. En réalité, la rédaction du cartulaire suivait un but des plus précis : la mise en ordre des archives devait permettre d’obtenir un privilège pontifical confirmant le droit de présentation des moines à la cure des églises paroissiales relevant de leurs seigneuries – autrement dit la possibilité de présenter leur propre candidat à l’ordination par l’évêque, et donc de percevoir la dîme. À la différence de celles du bourg, ces églises, principalement situées dans l’évêché de Paris, restaient soumises à la potestas ordinis du diocésain. Les religieux finissent par recevoir ce fameux privilège le 15 novembre 1176, ce qui leur permet de revendiquer leur droit de présentation sur 39 églisesFootnote 62. Cette bulle, transcrite en conclusion du chapitre dédié aux bulles pontificales dans le cartulaire, sans doute juste après l’achèvement de la première strate de rédaction du livre, est érigée en trophée. C’est à partir de ce chapitre liminaire, et plus généralement de cette vague d’écriture, que les moines s’essaient à des pratiques documentaires qui vont progressivement faire du cartulaire des Trois Croix un codex composite. Le travail des scribes s’inscrit dans la continuité de pratiques en germe au xie siècle, autant qu’il recourt à de nouvelles techniques documentaires garantissant les droits de Saint-Germain.

Un socle documentaire au service de la défense des droits

À l’instar des transformations opérées sur la structure matérielle de la Continuation d’Aimoin sous Gislemar, les scribes n’hésitent pas à amplifier leur nouveau livre. C’est ce que souligne la seconde phase de rédaction du cartulaire, qui correspond à l’ajout de quatre nouveaux cahiers entre 1182 et le début du xiiie siècleFootnote 63. Dans la continuité des interventions précédentes qui faisaient la part belle à l’ajout au polyptyque d’écrits de diverses natures, les scribes pourvoient le codex d’une strate supplémentaire d’un genre nouveau. Outre la copie de nouveaux actes qui auraient pu trouver leur place dans le cartulaire (bulles, diplômes royaux, actes d’abbés), l’ensemble ainsi constitué contient des écrits (listes, imposantes notices) dont le type se détache nettement des actes de la première moutureFootnote 64.

La forme discursive, codicologique et documentaire adoptée se détache des pratiques d’écriture postcarolingiennes et de la strate précédente de rédaction du cartulaire en trois points. Le premier concerne l’amplification de l’espace matériel attribué aux ajouts. Les listes de serfs et de serves dressées aux xie et xiie siècles dans le polyptyque d’Irminon énuméraient les individus en bloc, avec peu de marqueurs graphiques. Les scribes se contentaient de paragraphes isolés, alignant les noms de dépendants et dépendantes dans la continuité de l’une des deux colonnes du texte d’origine pour rappeler leur sujétion à l’abbayeFootnote 65. Dans le cartulaire, la pratique d’additions dans les marges du texte principal est abandonnée au profit d’une réactualisation massive des listes anciennes. C’est désormais un nouveau cahier qui est réservé aux rappels des fondements du pouvoir des moines à travers la rédaction de deux imposantes et complexes relevés d’individus qui garantissent leur domination sur leurs vassaux et les habitants du bourg. Sans que l’on puisse établir avec précision l’usage pragmatique du codex, l’ajout de nouveaux cahiers et écrits au cartulaire des Trois Croix indique qu’il finit par devenir un socle de référence pour la défense de droits récemment acquis sur des vassaux et des terres.

La deuxième innovation réside dans la genèse de la confection d’un dossier topographique composé de trois actes concernant la petite seigneurie de Samoreau, située à 6 km au nord-est de Fontainebleau, et datés entre 1176 et 1182. Ces actes ont pour point commun d’insister sur des biens et des droits détenus en fief ou en héritage par un certain Geoffroy Gaschet et qui finissent par rentrer dans le patrimoine propre des moines. En choisissant de mettre en première position un diplôme royal de Louis VII (r. 1137-1180), le scribe renvoie à l’origine de la présence des moines à SamoreauFootnote 66. Les deux actes suivants enregistrent les états les plus récents des droits et des biens de Gaschet, autrement dit leur passage définitif dans les mains de l’abbayeFootnote 67. Il semble que ce dossier résulte de l’effort déployé par les scribes pour reconstituer la généalogie patrimoniale du fief et des droits que Gaschet a transférés à Saint-Germain. Cette logique du micro dossier d’actes témoigne des préoccupations naissantes des scribes d’associer au récit de l’histoire patrimoniale de l’établissement une gestion topographique des archives, c’est-à-dire une administration des originaux en fonction des lieux du pouvoir.

La dernière transformation documentaire en matière de défense des droits du monastère tient dans la mobilisation, rare pour un établissement ecclésiastique de la France du Nord à cette époque, d’un texte issu du droit romain. Celui-ci pointe des enjeux contemporains du xiiie siècle concernant la remise en cause du droit de propriété des moines. Aux alentours du début du siècle, une main transcrit à la fin d’un folio du cartulaire des Trois Croix un extrait brut de la deuxième partie du titre XIX du livre III du Code Justinien : « Du lieu où l’on doit exercer l’action in rem »Footnote 68.

En substance, le problème soulevé par le passage du Code est celui de l’appel du propriétaire du bien en procès : faut-il que ce soit le propriétaire ou le concessionnaire qui réponde d’une action intentée par un demandeur ? Autrement dit, qui est le véritable détenteur du bien ? Cette La question soulève soulevée est en réalité les celle des enjeux inhérents à la partition de la théorie du dominium à la fin du xiie siècle. Glossateur à Modène en 1182, le juriste italien Pillius de Medicina introduit la notion de dominium utile, soit le droit de jouissance sur une terre par un concessionnaire, en contrepartie d’un cens, tout en laissant au seigneur le dominium directum, c’est-à-dire le droit de propriété dont jouit le seigneur et propriétaire. Bien que supérieur en théorie, le dominium directum est souvent contesté par un dominium utile plus concret, obligeant les seigneurs à défendre juridiquement leurs droitsFootnote 69. L’enjeu pour les possesseurs de la terre était alors de mobiliser des outils pour faire valoir leur dominium directum face à des concessionnaires (censitaires, vassaux) qui pouvaient agir à leur place. C’est sans doute dans cette évolution du droit de propriété qu’il faut replacer la rédaction de la seconde strate du cartulaire des Trois Croix. Les moines cherchaient à garantir l’exactitude juridique pour défendre leurs droits, leurs biens et leurs revenus. La production d’écrits diplomatiques, la création de listes et la constitution de micro dossiers d’actes dans le cartulaire reflètent cette démarche, dans un contexte où les concessionnaires bénéficiaient de droits de plus en plus étendus.

En un temps de forte remise en question de son immunitas originelle par l’évêque de Paris et de contestation de la propriété monastique, la défense des droits du monastère repose sur un seul support d’écriture : le cartulaire. À partir de ce nouveau socle, les moines continuent de s’essayer à différentes pratiques documentaires (copies, confection de dossiers, rédaction à même le livre), en employant toujours des types d’écrits variés mais en délaissant leur activité historiographique. En ce sens, la défense des droits du monastère passe par une documentalité moins diversifiée qu’auparavant : un unique support, mais des pratiques et des formes scripturaires fluctuantes. Les scribes accordent moins d’importance à la narration de l’histoire au service de la défense de la libertas de Saint-Germain et commencent à défendre des droits patrimoniaux locaux.

Peut-on aller jusqu’à dire que ce profil qui se dessine entre la fin du xiie et le début du xiiie siècle représentait un nouveau modèle aux yeux des moines ? Il serait présomptueux de l’affirmer tant la rédaction du cartulaire des Trois Croix ne constituait pas ab ovo une rupture dans l’histoire de l’institution. Ce sont bien quatre vagues de rédaction, entre les années 1260 et la fin des années 1380, qui permettent de faire du cartulaire un outil documentaire stabilisé dans sa forme pour la défense des droits de l’abbaye. C’est à partir de ces multiples rédactions entretenant de forts degrés de proximité que la domination seigneuriale se trouve étroitement connectée à la stabilité conférée par l’écrit.

De cartulaire en cartulaire (v. 1260-v. 1380) : la fabrique d’un modèle archivistique de défense localisée des droits

À partir des années 1250-1260, la documentalité de Saint-Germain-des-Prés entre dans une longue phase de stabilisation correspondant à l’apparition puis à la multiplication de codices renfermant un unique (ou presque) type d’écrit, des actes de la pratique, compilés de façon uniforme à partir de simples copies d’originaux. Autrefois mêlés à d’autres types d’écrits dans des registres composites, les données judiciaires, les enregistrements des revenus prélevés et les textes relatifs à la gestion des titres de propriété de l’abbaye se dissocient et s’autonomisent en une panoplie de documents spécifiques. La domination ne se fonde plus sur la défense d’une libertas monastique englobante : à mesure que la spécialisation de la typologie de documents gagne en homogénéité, elle s’appuie sur une pratique garantissant les droits à l’échelle de la seigneurieFootnote 70.

Un réseau documentaire fondé sur l’interconnexion entre des registres et des rouleaux aux fonctions spécifiques est en germeFootnote 71. Du côté de la gestion des revenus, deux livres de la pitancerie de l’abbaye datant respectivement de 1259 et de 1270 servent à défendre le droit de cet office à prélever les revenus qui lui sont alloués pour l’achat de la nourriture consommée lors des copieux repas organisés les jours de fête à l’abbaye. La perception de la perception des cens dans les dépendances de l’abbaye semble assurée par de premiers censiers à partir des années 1260. C’est ce qu’indique la conservation au sein d’un seul registre factice de 12 petits cahiers de ce type rédigés entre 1263 et 1289 pour le seul domaine de Cachan. Enfin, la protection de l’exercice de la justice de l’abbaye est assurée par la rédaction, vers 1275-1276, d’un registre criminel contenant 135 résumés d’affaires judiciaires classées en fonction des juridictions de l’abbaye. Le bourg et la censive parisienne occupent la majorité du livre en raison de la politique de défense menée par le prévôt monastique contre les prétentions du prévôt royal, qui cherche à étendre la juridiction du roi sur sa capitaleFootnote 72.

C’est dans la dernière partie de ce réseau réservée à la gestion des titres du monastère que l’on observe le mieux les reconfigurations matérielles de la défense des droits des moines. L’étude de quatre vagues de cartularisation entre les années 1260 et 1380 permet de comprendre la place occupée par chaque compilation, qu’elle innove ou qu’elle reconduise des usages antérieurs, dans la cristallisation de ce modèle de gestion archivistique. Avec lui, la défense des droits du monastère repose non plus sur l’écriture de l’histoire des rois, ni sur une vision panoptique du patrimoine, mais elle s’exprime progressivement au niveau local de l’exercice du pouvoirFootnote 73. Pour observer en détail la constitution de modèle, je propose de privilégier l’analyse des deux premières vagues des années 1260 et 1270, c’est-à-dire de celles qui ont apporté les innovations les plus déterminantes dans les pratiques d’écriture. Par contraste, les cartulaires produits vers 1295 et 1389, que j’évoque plus ponctuellement, n’ont fait que confirmer un modèle en gestation.

Le cartulaire AB (années 1260) : l’avènement d’un classement topographique des titres

La première vague de compilation étudiée aboutit vers 1266 à la confection du cartulaire ABFootnote 74. Ce livre de 237 folios de parchemin contient 436 actes datés entre 1140 et 1266 et répartis en 32 cahiers. Dans une rupture avec le cartulaire des Trois Croix, la matière cartularisée n’est plus classée en fonction des autorités émettrices des actes mais au sein de 12 chapitres topographiques (pour un exemple, voir la figure 3). Il s’agit d’une nette avancée se fondant sur les premières pratiques qu’on voyait poindre dans la constitution des micro dossiers topographiques à la fin du xiie siècle. L’heure n’était plus à la mise en recueil d’une série d’actes prestigieux pour parachever le long relèvement du monastère, mais à la constitution d’unités topographiques distinctes. Un tel codex servait à disposer d’un état localisé des droits des moines sur leurs possessions pour garantir le prélèvement de revenus gérés par des moines, localement (prévôts ou prieurs) et depuis le monastère (officiers) sur des terres dont l’acquisition se faisait de plus en plus rare en raison d’une compétition accrue avec les autres pouvoirs laïques (seigneurs franciliens, roi, communautés villageoises et urbaines) et ecclésiastiques (monastères, chapitres cathédraux, etc.). Autrefois clamée dans sa globalité, l’histoire patrimoniale du monastère commence à s’écrire à l’échelle de ses dépendances.

Figure 3 – Le folio introductif au chapitre du bourg Saint-Germain et Issy

Source : Paris, Archives nationales, LL 1025, fol. 40.

Résulte de ce recentrement de nature topographique une capacité à adapter la défense des droits des moines à la diversité des contextes sociopolitiques et économiques locaux. Des opérations de sélection, de classement et de transcription d’actes calquées sur la richesse de la documentation originale aboutissent à la constitution de trois types de chapitres en fonction de critères géoéconomiques (tabl. 1). Le premier profil (en violet dans le tableau) concerne quatre riches pôles économiques du pouvoir de Saint-Germain (la censive de Paris et les riches seigneuries de Meudon, de Villeneuve-Saint-Georges et de Dammartin) pour lesquels la domination n’est que peu remise en cause par les acteurs locaux. Chacune de ces dépendances bénéficie d’un chapitre exclusif au sein duquel les scribes ordonnent la documentation en dossiers permettant de retracer la généalogie d’une terre ou d’un bien, ou de clamer leurs anciens droits seigneuriaux. Le deuxième type de chapitre (en vert) traite en revanche de dépendances bien plus modestes et lointaines de l’abbaye. Elles sont situées dans deux espaces : une zone à cheval entre le Mantois et le Vexin à 60 km au nord-est de Paris, et un secteur à plus de 80 km du sud-est de Paris, au confluent de l’Yonne et de la Seine. Subsumés sous une rubrique unique qui évoque le territoire diocésain (diocesis de Chartres ou de Sens), les actes, principalement des accords et des transactions copiés en vrac, visent à défendre la propriété monastique dans ces deux espaces où l’institution de Saint-Germain est faiblement implantée. Le troisième profil (en bleu) concerne d’opulentes seigneuries localisées dans un rayon intermédiaire d’éloignement du monastère. Leurs actes sont couplés à ceux d’une ou deux autres dépendances dans six chapitres amalgamant les techniques de sélection et d’ordonnancement des deux genres de chapitres précédents. La défense des droits repose ainsi sur des types d’unités documentaires adaptés à la situation géoéconomique des dépendances.

Tableau 1. – La construction codicologique du cartulaire AB

Source : Paris, Archives nationales, LL 1025.

La question des usages du cartulaire AB amène à réévaluer et à complexifier le rôle de cette nouvelle rédaction dans la défense adaptée des droits du monastère. Ce nouveau codex était peut-être simplement pensé comme un complément au cartulaire des Trois Croix. En se concentrant sur des actes plus récents classés selon le nouveau système topographique et laissant de côté les bulles pontificales et les diplômes royaux qui disposaient de chapitres exclusifs dans le manuscrit de la fin du xiie siècle, les scribes ont fait de ce cartulaire un complément, certes conséquent, à leur premier livre. La défense des droits repose sur une gestion des titres du monastère assurée par ces deux outils. Ce binôme permet d’observer la transition lente d’une représentation globale de l’histoire patrimoniale à une administration plus circonstanciée des dépendances. L’analyse des vagues de cartularisation successives confirme ce long processus.

Le cartulaire G1 (années 1270) : une gestion ciblée des actes pour chaque dépendance

Vers 1279, les scribes achèvent la rédaction d’un nouveau cartulaire, aujourd’hui la première strate du cartulaire de l’abbé Guillaume (désormais G1)Footnote 75, qui prend appui sur le cartulaire des Trois Croix. Les actes et leur classement dans les chapitres du manuscrit datant des années 1170 et consacrés aux bulles pontificales, diplômes royaux et actes comtaux sont strictement repris pour former les douzième et treizième chapitres du cartulaire G1Footnote 76. Mais les compilateurs de G1 accordent surtout une attention particulière au cartulaire AB. Le nouveau manuscrit qui contient 564 actes répartis en 37 chapitres topographiques est en réalité une copie augmentée du cartulaire précédent, avec 318 actes repris à l’identique et 76 nouveaux titres (tabl. 2). Ces ajouts enrichissent la documentation sur les dépendances lointaines et intermédiaires, en mettant en lumière des périodes charnières de consolidation des droits monastiquesFootnote 77.

Tableau 2. – La construction codicologique du cartulaire G1

Source : Paris, Archives nationales, LL 1026.

Cette nouvelle vague de rédaction témoigne d’une innovation majeure dans le domaine des pratiques de classement des titres, à savoir l’application du même classement topographique à l’ensemble du livre. Les regroupements observés dans les deux derniers types de chapitre du cartulaire AB sont abandonnés au profit du premier (les anciens chapitres figurent en gris) : chaque dépendance dispose désormais d’un chapitre exclusif. Sans que l’on puisse déceler des marques d’usage particulières, cette approche homogène permet une consultation plus aisée et une gestion ciblée de l’ensemble des possessions monastiques, toujours selon des logiques documentaires adaptées à la situation des trois types de seigneuries. Pour les dépendances lointaines, les scribes enrichissent les dossiers de nouveaux actes, principalement issus de la seconde moitié du xiie siècle, visant à renforcer les droits monastiques dans ces territoires éloignés et souvent contestés. Les chapitres des riches prévôtés bénéficient d’une rationalisation accrue. Les cartularistes restructurent les dossiers en privilégiant les titres fondamentaux et introduisent des micro dossiers au sein du classement chronologique. Pour les dépendances intermédiaires, les pratiques combinent la mise à jour des droits anciens et l’introduction de micro dossiers spécifiquesFootnote 78.

En définitive, si la transformation dans le domaine des pratiques d’écriture entre le cartulaire AB et le cartulaire G1 semble donc moindre qu’entre le cartulaire des Trois Croix et le cartulaire AB, le nouveau livre a sans doute été considéré comme plus polyvalent et complet, permettant une homogénéisation du classement spatial des actes pour une gestion spécifique des dépendances. Plus complet que AB car pourvu d’une partie dévolue aux actes des puissantes autorités et de chapitres permettant de gérer la situation de chaque seigneurie, G1 a été pensé pour remplacer le binôme cartulaire des Trois Croix/cartulaire AB. Une telle substitution vient souligner le fait que le maintien de la domination repose sur un profil de gestion des titres proposant une administration en fonction de chaque domaine.

Ce profil semble particulièrement convenir au monastère, comme l’indiquent les travaux des cartularistes de la fin du xiiie siècle à partir de ce nouveau livre. Compilé vers 1295, le cartulaire VE constitue une tentative de synthèse des pratiques de cartularisation du xiiie siècleFootnote 79. Pâle copie inachevée du cartulaire G1, ce manuscrit de 76 folios et 208 actes n’apporte rien dans le domaine des pratiques d’écriture. Il symbolise la maturation d’un modèle documentaire qui commence à être fermement répété et donc accepté par les scribes. Les acquis archivistiques dans la garantie des droits du monastère semblent être consolidés et le passage à un échelon local pour penser la domination, accepté et validé.

Mutations et crises : le contexte heurté de la seconde moitié du xiiie siècle

Cette recherche d’un modèle documentaire efficace pour maintenir la domination du monastère s’inscrit dans un contexte compliqué pour l’abbaye. Les raisons sont d’abord d’ordre économique : à partir du xiiie siècle, la gestion terrienne de Saint-Germain, à l’instar de toutes les grandes propriétés foncières franciliennes, connaît une mutation économique de grande ampleur. Les nouvelles terres à acquérir, désormais rares, font l’objet de disputes et de contestations entre seigneurs. Les moines se concentrent donc sur le patrimoine qu’ils possèdent déjà : la valeur de chaque bien-fonds est évaluée en fonction de ce qu’il rapporte en revenus à l’institution. La rente, au même titre que d’autres droits féodaux grevant les biens-fonds, devient la richesse principale à affermer, percevoir et protéger. La gestion archivistique permet ainsi de s’assurer une défense des droits de plus en plus adaptée à la situation de chaque possessionFootnote 80.

Sur fond de cette mutation économique d’ampleur, Saint-Germain connaît une série de difficultés d’ordres institutionnel, financier et juridictionnel. Physiquement affaibli, Thomas de Mauléon, abbé depuis 1247, doit quitter ses fonctions en janvier 1255 et meurt en mars. Gérard de Moret, alors grenetier du monastère, est élu abbé en 1255, non sans friction, la même année. Les débuts de son abbatiat sont particulièrement troublés, comme en attestent plus de 30 actes de résolution de litiges avec des institutions ecclésiastiques et des seigneurs laïcs. Aucun de ses prédécesseurs n’avait connu période aussi heurtée. À cela s’ajoutent des dépenses importantes liées à la nécessaire réfection des anciens bâtiments de l’enclos abbatial, confiée au célèbre architecte Pierre de Montreuil (v. 1200-1267)Footnote 81.

Ces difficultés de rentrée d’argent se doublent de problèmes juridictionnels dans les années 1270. La menace la plus sérieuse vient du roi de France, par l’intermédiaire de son prévôt, c’est-à-dire l’officier royal chargé de rendre la justice à Paris. Dans le bourg et sur sa censive parisienne, la justice de Saint-Germain était administrée par un prévôt, moine de l’abbaye.

Comme en témoigne un ensemble de repères dans le bourg, à l’instar du pilori, la justice d’ordre criminel et civil permettait de marquer spatialement le pouvoir et de s’assurer des rentrées d’argent considérables. En 1266, la juridiction du monastère est mise à rude épreuve dans le contexte de réforme de la prévôté de Paris par Étienne Boileau qui occupe cette fonction de 1261 à 1270. Le champ d’action de la justice royale s’étend alors à la quête des criminels et à la voirie, au point d’empiéter sur les juridictions ecclésiastiquesFootnote 82. Ces conflits quotidiens témoignent de la volonté du prévôt royal de déployer la juridiction du roi sur sa capitale en profitant des reconfigurations constantes des limites de celles des seigneurs ecclésiastiques. Ce climat de tension donne lieu à la rédaction, en février 1273, d’un diplôme par Philippe le Hardi (r. 1270-1285) qui borne le territoire juridictionnel du sud-ouest parisien entre le roi et l’abbaye : reconnue par les officiers royaux, la juridiction de Saint-Germain est désormais amputée, par une série de délimitations linéaires, d’un vaste espace septentrional de près de 5 km2Footnote 83.

La contestation de la juridiction de Saint-Germain va jusqu’à menacer la domination seigneuriale de l’abbaye dans l’espace du bourg monastique, le pôle sacré de son pouvoir depuis le milieu du xiie siècle. Le litige s’inscrit plus largement dans un ancien conflit avec l’université de ParisFootnote 84. Le 13 mai 1278, une importante bagarre éclate entre les habitants du bourg et certains écoliers de l’université. La rixe avait pour origine la protestation des maîtres et élèves parisiens contre la récente construction de murs par Saint-Germain barrant le chemin du grand Pré-aux-Clercs, leur principal espace de détente en dehors des murs de ParisFootnote 85. Deux étudiants sont battus à mort par les bourgeois de Saint-Germain. Ultimes instances pour juger en appel de cet usage (légitime ou non) de la force, les autorités royales et pontificales reconnaissent les moines responsables du meurtre des deux écoliers. En juillet 1279, le roi condamne l’abbaye à fonder et entretenir deux chapellenies en l’honneur de la mémoire des défunts, ainsi qu’à payer un lourd dédommagement de 1 000 livres tournois aux familles. Les moines sont encore obligés d’accepter d’importantes reconfigurations spatiales qui diminuent leur domination sur le bourg même : parmi les nombreuses mesures prises, l’une des deux chapellenies est sise dans l’ancienne chapelle désaffectée de Saint-Martin-des-Orges, près du lieu d’édification des murs à l’origine du conflit, et les deux tourelles qui protègent la Porte du Pré sont alors rasées jusqu’à hauteur des mursFootnote 86. C’est dans ce contexte d’importantes difficultés financières et juridictionnelles que Gérard de Moret se voit contraint de quitter ses fonctions et meurt en 1278Footnote 87. Une mutation économique d’ampleur et un environnement heurté pour Saint-Germain permettent de comprendre l’importance de l’optimisation de la gestion des archives pour sécuriser la solidité des droits sur les biens-fonds du patrimoine monastique et garantir la perception des rentes prélevées.

Le modèle de gestion des titres adapté à chaque dépendance, inauguré dans les années 1260 puis largement perfectionné par les scribes en charge du cartulaire G1, n’est désormais plus modifié que dans les marges pour le reste de l’histoire du monastère. C’est ce qu’indique la reprise de ce livre lors d’une nouvelle vague de cartularisation vers 1389 sous l’abbatiat de Guillaume L’Évêque de 1387 à 1418 (désormais G2). Elle aussi s’est déroulée dans un climat difficile pour l’abbaye résultant d’imposants travaux de fortification des murailles de l’enclos abbatial, des désastres causés par la guerre de Cent Ans et de l’alourdissement des ponctions royales et pontificales. À cette époque, le monastère n’est plus aussi prospère qu’il l’a été : un dénombrement du patrimoine datant de 1385 indique que toutes les possessions accusent de lourdes destructions et pertes de revenus. À en croire le document, la communauté se réduit à 44 moines seulement et la vie claustrale est minée par des dissensions internes aboutissant à l’émancipation de certains officiers monastiques qui ne vivent plus dans le cloître mais dans des hôtels sur les domaines qui leur avaient auparavant été confiés au titre de leur officeFootnote 88. C’est dans ce cadre que, tout en conservant sa structure codicologique, une équipe de scribes remanie l’ancien cartulaire G1 (retraits d’anciens folios et ajouts de nouveaux feuillets) et l’enrichit de 231 actes datés entre 558 et 1389Footnote 89. On retrouve la continuité des pratiques de cartularisation (sélection, classement et transcription) adaptées en fonction du type de dépendance de l’abbaye. Comme le Livre vert, rédigé en 1411 à Saint-Denis, dans le domaine de la gestion des droits monastiques, le cartulaire G2 est un outil documentaire essentiel pour défendre les droits et revenus de l’abbaye en contexte de criseFootnote 90.

Ces quatre phases de cartularisation offrent un rare témoignage de cristallisation progressive du volet de gestion archivistique lié à la défense des droits. À partir du milieu du xiiie siècle, l’écrit est largement déployé par les moines pour adapter leur institution à de profonds bouleversements. Sur la base du socle composite que constituait le cartulaire des Trois Croix, les scribes dissocient matériellement les modes de défense des libertés monastiques et créent une généalogie de cartulaires garantissant des droits patrimoniaux sur des possessions spécifiques. C’est d’une répétition des pratiques dans la seconde moitié du xiiie siècle que se formalise une norme de gestion topographique des titres adaptée aux contextes locaux. Cette défense des droits s’est autonomisée et fixée dans le modèle du cartulaire topographique. L’autorité monastique ne considère plus l’histoire générale du monastère comme un critère pertinent pour la défense des droits, et la documentalité s’adapte à ce qui est considéré comme crucial pour garantir la vitalité de la communauté : la gestion de l’existant dans un contexte de profonde mutation économique qui rend difficile de nouvelles acquisitions. Si la défense des droits reposait sur une documentalité à forte variabilité au xie siècle, puis sur une forme relativement fixe à la fin du xiie siècle, elle est désormais arrêtée au niveau de son support, de ses pratiques et de ses types d’écrits. Ce profil scripturaire de gestion des titres devient un socle fondamental pour l’institution. La fixation de la documentalité pour la défense des prétentions de l’abbaye à dominer les individus et le territoire s’opère à mesure que l’exercice du pouvoir se conçoit désormais à l’échelle locale.

Comprendre et lever le voile jeté sur Saint-Germain-des-Prés (xe-xxe siècles)

Auparavant exprimée par une variété de pratiques, de types et de supports d’écriture divers servant à une défense globale de ses libertés, la documentalité de Saint-Germain s’est divisée, autonomisée et fixée à partir du milieu du xiiie siècle dans un profil documentaire stable garantissant les droits patrimoniaux de chaque possession de l’abbaye. L’interdépendance qui naît alors entre stabilisation de la documentalité et exercice local de la domination est l’un des facteurs explicatifs de la mise en retrait du riche passé de l’abbaye de la scène historique. Je détaillerai ici les trois jalons documentaires expliquant cette marginalisation.

Dépendances, rupture et recouvrements

La notion de dépendance au sentier (path dependence), développée en sociologie des institutions, permet de comprendre la manière dont deux premiers jalons ont structuré, dans le temps long, l’histoire archivistique de Saint-GermainFootnote 91. Cette approche postule que des décisions prises à un moment donné, ici par les scribes, souvent sous contrainte ou en situation d’incertitude, engagent une trajectoire difficile à infléchir par la suite. Certaines pratiques documentaires deviennent ainsi coûteuses à remettre en cause, tant en ressources qu’en savoir-faire. Cet effet de verrouillage (lock-in) éclaire la manière dont les systèmes d’écriture des moines s’enracinent dans des routines héritées et façonnent durablement les formes de défense de leurs droits. À Saint-Germain, les deux seuils que constituent les passages au modèle cartulaire puis à l’inventaire produisent à chaque fois un nouveau régime de maintien de la domination, sans pour autant effacer brutalement les logiques antérieures. Ce n’est que progressivement que ces dernières, recouvertes et intégrées comme des couches invisibles à une mémoire institutionnelle sédimentée, sont de plus en plus associées à l’érudition et au savoir.

La première bifurcation se résume à la longue transition médiévale du polyptyque d’Irminon vers le modèle du cartulaire. On l’a vu, le polyptyque a fait l’objet de nombreux ajouts de la fin de sa rédaction jusqu’au début du xiie siècle. Ces discrètes campagnes d’écriture sur l’inventaire carolingien reflètent les tâtonnements des scribes cherchant les formes documentaires les plus adaptées pour relever Saint-Germain et affirmer la défense de ses droitsFootnote 92. Les moines admiraient le polyptyque, comme le suggère une note de l’auteur de la Continuation d’Aimoin à la fin du xie siècle :

Le très prudent abbé Irminon a renfermé dans un seul écrit [l’état] des revenus de toutes les villae de Saint-Germain, en vérité jusqu’à un œuf et une poule ou même un bardeau ; et il a réglé la part que les moines auraient pour leur usage et celle que l’abbé devait revendiquer pour l’armée du roi ou pour son propre usageFootnote 93.

De cette admiration est sans doute née une forme de dépendance documentaire : les monumenta carolingiens, le polyptyque d’Irminon et le martyrologe d’Usuard constituaient des modèles structurants pour le pouvoir des moines. Un changement drastique dans la politique documentaire était-il nécessaire ? Sûrement valait-il mieux faire reposer les efforts du relèvement patrimonial menés par les abbés de la fin du ixe au début du xiie siècle sur de prestigieux supports de mémoire dont le remploi s’inscrivait dans l’idéal monastique d’un éternel retour aux origines et servait à la gestion des affaires présentes de l’institution.

L’hypothèse est que cette dépendance a retardé les scribes dans la confection de nouvelles combinaisons documentaires servant à la défense de la libertas de l’abbayeFootnote 94, innovations qui étaient pourtant bien en cours dans d’autres abbayes du nord de la France dans le contexte des xe-xie siècles où les revendications des seigneurs laïcs et ecclésiastiques sur les possessions des religieux se font aussi des plus pressantesFootnote 95. Il faut attendre le travail de Gislemar à l’extrême fin du xie siècle, puis la rédaction du cartulaire des Trois Croix dans les années 1170 pour que les moines se détachent définitivement d’un livre utilisé pendant plus de 300 ans. Saint-Germain a donc pris du retard dans la recherche de solutions documentaires pour répondre aux défis posés par la nouvelle société du Moyen Âge central.

D’un modèle à l’autre, le cartulaire des Trois Croix commence à être marqué par les mêmes inscriptions que le polyptyque. Les nombreuses additions qu’il reçoit jusqu’au début du xiiie siècle s’inscrivent dans la continuité des pratiques d’enrichissement marginal observées sur l’inventaire carolingien. Ce mimétisme révèle une forme de dépendance au modèle antérieur, dans laquelle les moines de Saint-Germain érigent rapidement le cartulaire en monument scripturaire, socle stabilisateur de la défense de leurs droits. De la même manière, le polyptyque est élevé très tôt au rang de monumentum, soigneusement conservé par l’abbaye, tandis que d’autres écrits, comme la Continuation d’Aimoin, tombent en désuétude dès la fin du xiie siècle. Ainsi, la mise en place du modèle cartulaire, puis sa consolidation aux xiiie-xive siècles participent d’un premier réagencement sélectif de la mémoire documentaire de l’abbaye, où certains supports sont investis d’une autorité pérenne, tandis que d’autres se voient progressivement disqualifiés dans le domaine de la défense des droits.

Ce processus ne résulte pas seulement d’un choix local, mais s’inscrit dans une évolution plus large des cultures de l’écrit ecclésiastique, au sein desquelles le modèle cartulaire devient une forme dominante de gestion et de représentation des droits. La cartularisation, en tant que méthode normalisée de mise en ordre du temporel, en vient à structurer si fortement les pratiques scripturaires que les solutions antérieures apparaissent soit obsolètes, soit inadaptées aux exigences d’exercice de la domination seigneuriale du moment. Ce n’est donc pas tant un effacement pur et simple des expériences documentaires précédentes qu’un mécanisme de hiérarchisation mémorielle qui se met en place, où les formes jugées les plus efficaces ou conformes aux normes du temps tendent à subsumer, puis à remplacer les autres. Le modèle cartulaire, prépondérant un temps, finit à son tour par être écarté au profit de nouvelles pratiques, mais il demeure la base sur laquelle se construit le régime documentaire suivant.

Le second seuil de transition se produit au moment où les moines se dotent d’un nouvel instrument pour la gestion de leurs archives : l’inventaire, c’est-à-dire un registre contenant des résumés ou analyses d’actes avec, souvent, un renvoi aux originaux. À la différence de Saint-Denis qui se dote d’un premier inventaire vers 1320-1330Footnote 96, Saint-Germain n’a recours que tardivement à ce type de registres – le retard de l’abbaye face à sa voisine dionysienne aux temps médiévaux se rejouant au tournant de la modernité. À la fin du xive siècle, la défense des droits repose encore sur la rédaction de cartulaires topographiques réservant un chapitre spécifique à chaque dépendance. Ce modèle se perpétue dans les derniers cartulaires généraux du patrimoine de l’abbaye qui sont rédigés jusqu’à la fin du xve siècleFootnote 97.

La première campagne d’inventaire de l’abbaye n’est attestée que dans les années 1520, au moment même où les scribes de Saint-Denis opèrent une vaste remise au net du classement du chartrier à travers la compilation d’un nouvel inventaireFootnote 98. À Saint-Germain, cela aboutit à la confection de 16 inventaires, chacun consacré à une seigneurie de l’abbaye. La transition entre l’administration des titres dans les cartulaires à l’époque médiévale et la gestion des archives à l’époque moderne par les inventaires s’est réalisée selon une connexion étroite entre les deux modèlesFootnote 99. Perpétuées dans sept autres campagnes d’inventaires des années 1530 aux années 1750, ces pratiques prennent le relais de la cartularisation dans la défense des droits les plus récents du monastère et dans la gestion d’un chartrier des plus fournis.

À la manière du recouvrement du passé qui a cours avec la cristallisation du modèle du cartulaire topographique aux xiiie-xive siècles, la standardisation des inventaires à l’époque moderne passe aussi par un effacement relatif de l’ancien modèle. Tandis que les actes transcrits dans les cartulaires datent pour les plus tardifs de la fin du xve siècle, les inventaires produits ensuite par les archivistes de Saint-Germain ont l’avantage de bénéficier d’un matériau mis à jour, d’une table des actes et de divers systèmes de cotation des chartes originales conservées dans le chartrier. En continuant à optimiser le travail commencé par les scribes médiévaux, les archivistes de l’abbaye relèguent progressivement le modèle cartulaire à un rôle secondaire dans la gestion des titres du monastère.

Ce type de livre finit par acquérir le statut de recueil des plus anciens titres du monastère. C’est précisément ce qu’indique la Déclaration des biens mobiliers de l’abbaye que Germain Poirier présente le 18 novembre 1789 aux agents de la municipalité de Paris pour satisfaire au décret de l’Assemblée nationale du 2 novembre qui a mis les biens du clergé (et donc leurs titres de propriété) à disposition de la nation. Pour la première fois dans l’histoire de Saint-Germain, plusieurs cartulaires sont inventoriés. Apparaissant sous leur nom actuel, probablement reçu lors d’une campagne de reliure des années 1640Footnote 100, ils sont classés en deuxième position de la partie réservée aux « Archives », juste après les inventaires qui semblent définitivement avoir ravi la première place aux cartulaires dans la capacité à garantir les droits du vieux monastèreFootnote 101.

Le transfert des fonds de l’abbaye à la Révolution vers les Archives nationales et la Bibliothèque nationale de France ne constitue pas une troisième bifurcation au sens strict. Contrairement aux deux seuils précédents, qui relevaient d’une dynamique interne et cumulative, cette mutation s’inscrit dans une rupture exogène du régime documentaire de Saint-Germain. Les cartulaires cessent d’être des instruments actifs au service de la défense des droits du monastère pour devenir des objets patrimoniaux, redéfinis comme témoins de l’histoire nationale. Cette bascule, portée par les logiques révolutionnaires de dépossession et de centralisation des archives, échappe aux mécanismes de dépendance au sentier : elle substitue à la mémoire vivante de l’abbaye une mémoire étatique, qui réinvente la place de ces documents dans un nouveau cadre institutionnel.

À la Révolution, le bibliothécaire de l’abbaye, Germain Poirier, travaille étroitement avec les membres de l’Agence temporaire des titres, puis avec ceux du Bureau du triage des titres pour veiller à la conservation des documents de Saint-Germain. Les documents qu’il présente dans sa Déclaration font l’objet d’une attention toute particulière, notamment les inventaires et les cartulaires, dont les archivistes révolutionnaires savent très bien qu’ils constituent des pièces juridiques de premier choix car ils contiennent des copies entières ou abrégées des anciens titres du monastère, donc de la jeune nation.

Malgré l’investissement de Poirier, les membres de l’Agence et du Bureau, contraints d’avancer rapidement et efficacement, inscrivent leurs travaux dans la continuité de la tradition archivistiques de Saint-Germain (en reconnaissant aux cartulaires leur statut de recueil des anciens titres de l’abbaye) et s’en écartent en redéfinissant leur fonction. Alignés sur la logique de la suppression juridique des établissements ecclésiastiques, ils contribuent à dépouiller ces livres de leur signification institutionnelle médiévale pour leur attribuer une valeur juridico-mémorielle, au service de la nationFootnote 102. Après un bref passage à la maison du Saint-Esprit (1790-1797) puis au Louvre (1797-1808), les cartulaires, au même titre que la quasi-intégralité des inventaires modernes de l’abbaye, finissent par trouver leur place en 1854 dans la sous-série LL (registre) de la série L « Monuments ecclésiastiques »Footnote 103.

À partir de 1865 et l’achèvement d’une opération d’agrandissement des dépôts nord de l’hôtel de Soubise, le pavillon de l’Horloge accueille une nouvelle salle réunissant les registres du Trésor des chartes (sous-série JJ) et l’armoire de ferFootnote 104. La conservation des cartulaires de Saint-Germain dans une armoire latérale de l’aile gauche de la même salle, directement attenante aux registres du Trésor des chartes, achève d’effacer leur rôle dans l’histoire de l’abbaye et consacre leur inscription dans le nouveau paysage documentaire de l’État. Alors qu’ils sont désormais rangés avec tous les cartulaires des autres grandes abbayes françaises comme Saint-Riquier (Somme) et Saint-Denis, ou en provenance de petits établissements comme Notre-Dame de Fontgombault (Indre), leur classement participe à la prolongation de l’expression archivistique du pouvoir d’une nation qui fait l’inventaire des titres garants de ses nouvelles possessions. Vers 1923, Eugène Martin-Chabot, conservateur aux Archives (1880-1975), n’hésite pas à qualifier les registres de la sous-série LL de « deuxième Trésor des chartes »Footnote 105. Les cartulaires de Saint-Germain font donc partie d’un « trésor des archives » et se voient inscrits dans une entreprise d’écriture de l’histoire de l’État bien étrangère aux raisons originelles de leur confectionFootnote 106. La stratégie politico-mémorielle, de nouveau pleinement rechargée au moment de la séparation des Églises et de l’État en 1905, les fige au rang de monument de l’histoire de France. Les cartulaires deviennent des artefacts institutionnels nationaux, matérialisant à la fois la continuité, la réappropriation et la flamboyante expression de la mémoire historique par l’État. Si les logiques médiévales de leur confection se trouvent entièrement recouvertes par cette nouvelle strate historique et révolutionnaire, leur transformation en objets patrimoniaux au sein des archives de l’État ne les prive pas totalement de la portée institutionnelle dont ils disposaient encore dans les archives du monastère : en participant à l’affirmation des droits de la nation, ils conservent leur poids juridique.

Ces trois moments de transformation documentaire ne relèvent pas tous du même type de changement. Les deux premières bifurcations procèdent d’une logique d’adaptation progressive aux contraintes seigneuriales, en vue de préserver et de légitimer les droits du monastère. À chaque étape, une nouvelle solution documentaire vient recouvrir les précédentes sans les effacer, consolidant ainsi une mémoire institutionnelle sédimentée. La dernière mutation, introduite à la Révolution, relève de la rupture : elle marque un point de bascule du régime documentaire. Les archives monastiques cessent d’être des instruments vivants de gestion pour devenir des objets patrimoniaux intégrés à un projet de mémoire nationale. Si cette trajectoire prend racine dans la dépendance originelle au polyptyque d’Irminon, elle n’est pas propre à Saint-Germain : d’autres grandes abbayes, comme Saint-Denis, ont connu des formes comparables de sédimentation archivistique et de requalification patrimoniale, jusqu’à leur intégration dans les dépôts de l’ÉtatFootnote 107.

L’érudition continue

Comment expliquer que l’histoire médiévale de Saint-Germain ait encore moins été étudiée que celle de l’autre grande abbaye bénédictine du nord de Paris ? La réponse tient sans doute à la longue continuité entretenue avec la tradition mauriste développée à Saint-Germain à partir de l’examen de ses manuscrits médiévaux. À la différence des moments de transformation de la mémoire documentaire et institutionnelle, désormais clos, cette filiation entre l’histoire de l’abbaye et les travaux des Mauristes, qui transforme elle aussi le statut de ses manuscrits, n’est pas terminée.

Si Grégoire Tarisse, premier supérieur général de la Congrégation de Saint-Maur de 1630 à 1648, installe son siège à l’abbaye, c’est qu’elle est à l’époque reconnue pour son haut niveau d’érudition, pour la richesse de ses fonds et pour sa prestigieuse histoire. La scrupuleuse recherche des titres et des manuscrits ainsi que leur minutieuse transcription par les Mauristes a partie liée avec la grande histoire intellectuelle de l’abbaye. Ce travail entraîne une transformation majeure du statut des registres de Saint-Germain à partir du xviie siècle qui tient dans leur conversion en source d’histoire de l’abbaye et de l’ordre bénédictinFootnote 108. En tant que maison mère de la congrégation de Saint-Maur, Saint-Germain est l’établissement qui concentre le plus l’attention de l’érudition mauriste. Ce n’est que plus tardivement que les sources des autres institutions bénédictines (ou ecclésiastiques plus généralement) firent l’objet des travaux des Mauristes, au premier chef desquels Grégoire Tarisse, Luc d’Achery (1609-1685) et Jean Mabillon. Les cartulaires deviennent ainsi les premiers réservoirs d’informations utiles dans la recherche des anciens titres à transcrire, dater et analyser. Le traité De re diplomatica de Mabillon (1681) fait l’éloge de ces livres : ceux qui s’arrogent le droit d’écrire l’histoire des transactions politiques, sociales et économiques doivent reconnaître l’utilité de telles archives qui contiennent des transcriptions de diplômes et autres actes médiévauxFootnote 109. À l’orée du xxe siècle, le travail d’édition des chartes de Saint-Germain de 558 à 1216 par René Poupardin achève cette métamorphoseFootnote 110 : les cartulaires, qui contiennent pour une part des actes aujourd’hui perdus, permettent aux spécialistes de l’âge d’or carolingien de l’abbaye de s’aventurer jusqu’au début du xiiie siècle.

Cette série de remarques s’applique aussi au corpus historiographique du monastère. Pour son imposante Chronique rédigée entre 1569 et 1587, Jacques du Breul a scrupuleusement repris plusieurs passages de la Continuation d’Aimoin, y compris l’interpolation du faux diplôme de 566. Il faut attendre Jacques Bouillart, en 1724, pour que certaines erreurs, directement empruntées au travail de Gislemar par du Breul, soient corrigées dans une version dont la base reste fondamentalement la même que la Chronique précédenteFootnote 111. Ce faisant, il participe à prolonger et aplanir le foisonnant et ingénieux travail de leurs prédécesseurs du Moyen Âge. L’entrée de la Continuation parmi le fonds des livres de Saint-Germain versé à la Bibliothèque nationale de France entre décembre 1795 et février 1796 ne change rien : la raison d’être de sa rédaction n’est pas interrogée et la narration produite par l’atelier d’écriture du monastère à la fin du xie siècle se trouve désormais détachée de sa fonction institutionnelle structurante. Autrement dit, si les cartulaires ou la Continuation d’Aimoin sont jugés dignes d’intérêt par les historiens, le salut vient de leur capacité à donner des éléments factuels et datés sur l’histoire du monastère ou de l’ordre bénédictin.

Effet de bord de cette transformation de statut, l’abbaye de Saint-Germain cesse d’être associée à l’écriture de l’histoire des rois. Cette déconnexion est aussi due, en négatif, à l’histoire de l’écriture de l’histoire à Saint-Denis. La récupération de l’historiographie royale est autopromue par les moines dionysiens dès le Moyen Âge. Sous Suger, les scribes de Saint-Denis se positionnaient eux-mêmes comme historiographes des rois. Ce projet monastique d’appropriation de l’histoire royale a ensuite été confirmé par le roi, notamment par Louis IX, qui commande vers 1250 une version française des Grandes chroniques de France au moine Primat, puis par Charles VII (r. 1422-1461), qui crée la charge d’historiographe royalFootnote 112. C’est bien sous l’angle de cette activité historiographique officielle menée par le scriptorium de Saint-Denis jusqu’à la fin du xive siècle que les historiens et historiennes observent le lien entre monachisme et écriture de l’histoire royale. Cette réputation est entretenue jusqu’au xixe siècle. À partir des années 1860-1870, dans le cadre de la création du roman national d’une France aux racines chrétiennes, érudits et philologues continuent d’ériger les religieux dionysiens en historiographes officiels du pouvoir royalFootnote 113.

L’histoire de l’abbaye de Saint-Denis s’est ainsi trouvée étroitement associée au récit de la genèse de l’État moderne et, par extension, de celle de l’État de la seconde moitié du xixe siècle, qui cherchait à séculariser l’aura sacrée de l’Ancien RégimeFootnote 114. Ce n’est donc pas un hasard si l’étude de la « science des archives » dionysiennes a été portée, à partir des années 1990, par des historiens et historiennes spécialistes des chancelleries souveraines et dont les travaux s’inscrivaient dans la lignée de cette longue tradition de l’érudition manuscriteFootnote 115. Du Moyen Âge aux années 2000, l’histoire de Saint-Denis est restée un problème de spécialistes d’archives et d’histoire. Son dynamisme doit finalement son salut à la fiction historiographique (qui a tout de même quelque fondement comme on l’a vu) lui attribuant un lien privilégié avec l’histoire de la construction des États modernes au cœur des préoccupations historiennes entre les années 1850 et 2000.

Bien loin de ces considérations, l’activité d’écriture de l’histoire de Saint-Germain tombe dans l’oubli jusqu’au travail exploratoire de Siméon Luce et de Ferdinand Lot à la fin du xixe siècleFootnote 116. Il faut ensuite attendre le renouveau des études portant sur l’histoire institutionnelle de la royauté et de l’écriture de son histoire dans la seconde moitié du xxe siècle pour que les travaux de Jean-François Lemarignier, de Christiane Le Stum et de Pascale Bourgain s’y intéressent de prèsFootnote 117. La thèse d’histoire littéraire d’Éléonore Andrieu en 2004 achève de lui redonner ses lettres de noblesseFootnote 118.

L’appétit d’érudition des Mauristes, qui ont transformé les cartulaires et la Continuation en sources historiques, a également touché les monumenta carolingiens de l’abbaye (polyptyque d’Irminon ou martyrologe d’Usuard). Eux aussi regorgeaient d’informations utiles à l’histoire de l’abbaye, et des érudits s’en sont servis comme Jean Mabillon dans son De re diplomatica, ses Annales ordinis sancti Benedicti et les Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti qu’il compile avec Luc d’Achery, ou comme Jean Lebeuf (1687-1760) et ses Histoires des diocèses de Paris et d’AuxerreFootnote 119. Cependant, à la différence du matériau contenu dans les cartulaires ou dans les écrits narratifs qui renseignent l’histoire de Saint-Germain sur plusieurs siècles et interrogent le passé bien au-delà de la seule histoire du monastère (histoire royale, rapports avec la papauté, contacts de Saint-Germain avec d’autres établissements de l’ordre bénédictin), les données d’ordre foncier contenues dans le polyptyque restent davantage liées à l’histoire foncière et carolingienne de l’abbaye.

Je forme l’hypothèse que la transformation de l’inventaire carolingien en source historique aux xviie et xviiie siècles a atteint un degré moindre que celle des cartulaires ou de la Continuation d’Aimoin. Ajoutons enfin à cela qu’à la différence des cartulaires, le polyptyque ne consignait pas la preuve écrite des anciens droits, désormais détenus par l’État français. Également versé à la Bibliothèque nationale de France à la Révolution, il n’est ainsi ni considéré comme une « archive » du monastère ni comme l’un des fondements textuels sur lequel la science diplomatique des Mauristes s’est fondée. Contrairement aux cartulaires ou à la Continuation, le polyptyque d’Irminon est davantage resté le document qu’il était au Moyen Âge : un riche inventaire carolingien qui a constitué pendant plus de 300 ans, après sa rédaction initiale, le socle de perception des droits fonciers de Saint-Germain.

La science des Mauristes jette un voile sur l’histoire de l’abbaye. Les sources garantes des droits de l’abbaye au Moyen Âge sont ainsi déviées de leur trajectoire institutionnelle. Leur utilité médiévale s’évapore pour laisser presque seul le polyptyque sur le devant de la scène de l’histoire économique et sociale de l’abbaye. Le statut de maison mère de la congrégation de Saint-Maur a sans doute rendu difficile l’extraction, depuis ses archives, des recueils de pièces historiques qui ne concernaient pas directement son histoire institutionnelle. Désormais, l’histoire de Saint-Germain se résume à son passé carolingien, lu à travers le filtre de l’érudition mauriste.

Cette emprise durable de l’érudition mauriste sur l’histoire de l’abbaye s’est prolongée bien au-delà de la dissolution de la congrégation. Saint-Germain-des-Prés demeure en effet associée au monde du savoir et de la recherche. Dans la formation universitaire, l’héritage des Mauristes constitue même l’un des fondements épistémologiques qui légitiment la place qu’occupe l’École nationale des chartes dans l’enseignement des sciences dites « auxiliaires » de l’histoire. Au cinquième étage du bâtiment du 65 rue de Richelieu à Paris, sur un des murs de la salle des conseils (à quelques pas du Centre Jean-Mabillon, laboratoire de recherche de l’École), une imposante reproduction réalisée par Louis Dumoulin entre 1894 et 1899, installée lors du transfert de l’École à la Sorbonne, en témoigne. Sujet principal de cette fresque, l’église abbatiale de Saint-Germain-des-Prés, entourée des jardins conventuels, rappelle aux élèves archivistes-paléographes le rôle décisif du De re diplomatica dans la naissance de la diplomatique et de la paléographie.

D’érudition continue il est enfin question lorsque l’on s’intéresse à la recherche en cours sur l’histoire de l’abbaye. À quelques exceptions près, les spécialistes cherchent avant tout à retracer l’histoire religieuse de la communauté, à retrouver l’architecture médiévale de l’église abbatiale et à repérer les foisonnantes activités artistiques de la communautéFootnote 120. Il faut attendre que le passé carolingien se situe suffisamment à distance de l’histoire de l’abbaye pour que des recherches d’histoire ecclésiastique et de la justice du xvie siècle portent, à partir des années 1990, un regard neuf sur une production documentaire qui n’avait que très peu intéressée les MauristesFootnote 121.

La longue histoire documentaire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés illustre comment l’écriture et la conservation des documents ont joué un rôle central dans l’affirmation des droits du monastère. Depuis le polyptyque d’Irminon jusqu’aux cartulaires médiévaux et aux inventaires modernes, les moines ont continuellement adapté leurs pratiques scripturaires pour répondre aux défis de leur temps. Peut-être aussi – et surtout – suivaient-ils l’évolution culturelle de leur époque, dans la mesure où l’apparition des cartulaires puis des inventaires s’observe à peu près partout entre les xie et xve siècles, signe d’un changement plus large dans les manières de penser et d’organiser l’écrit.

Quelles qu’en soient les formes, ces adaptations témoignent d’une volonté de préserver des droits face aux pressions extérieures, comme les revendications seigneuriales et internes au cloître. Cette garantie de la domination monastique par l’écrit n’a pas été sans conséquences. L’évolution des pratiques archivistiques a peu à peu effacé la mémoire de certains modes d’expression documentaire, notamment ceux du xie siècle, caractérisés par leur grande variété et leur plasticité. À mesure que les moines se sont concentrés sur un modèle topographique, comme en témoignent les cartulaires des xiiie et xive siècles, ils ont laissé dans l’ombre d’anciennes traditions qui avaient pourtant permis d’établir les fondements de leur domination. L’attachement au modèle du cartulaire, solidifié par les Mauristes et relayé par les archivistes modernes, a ainsi renforcé une lecture simplifiée et parfois réductrice de l’histoire documentaire de l’abbaye. Comme bilan de ce long processus, à la fin du xviiie siècle, les deux principaux monastères parisiens ont vu une partie de leur histoire documentaire recouverte par de nouveaux récits érigés par la modernité : à Saint-Denis la politique et l’État, à Saint-Germain l’érudition et le savoir.

References

1. Jean Mabillon, De re diplomatica, vol. 6, In quibus quidquid ad veterum, Paris, L. Billaine, puis C. Robustel, 6 vol., 1681-1709.

2. Jacques Bouillart, Histoire de l’abbaye royale de Saint-Germain-des-Prez contenant la vie des abbez qui l’ont gouvernee depuis sa fondation…, Paris, G. Dupuis, 1724 ; pour la Chronique de Jacques du Breul, voir Paris, Bibliothèque nationale de France (ci-après BNF), ms. lat. 12837 à 12844 « Inclyti coenobii D. Germani a Pratis chronica ».

3. Hélène Dufresne, « Une vocation historique : Dom Germain Poirier (1724-1803) », Bulletin des bibliothèques de France, 11, 1956, p. 755-766.

4. Pour le polyptyque d’Irminon, voir BNF, ms. lat. 12832. L’édition retenue ici : Polyptyque de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, rédigé au temps de l’abbé Irminon, éd. par A. Longnon, 2 vol., Paris, H. Champion, 1886-1895. Pour le martyrologe, voir BNF, ms. lat. 13745, fol. 3-89 ; Le martyrologe d’Usuard. Texte et commentaire, éd. par J. Dubois, Bruxelles, Société des Bollandistes, 1965.

5. Les travaux en histoire de l’art et en architecture occupent aussi une large place. Voir Alain Erlande-Brandenburg et Anne-Bénédicte Mérel-Brandenburg, Saint-Germain-des-Prés. An Mil, Paris, Picard, 2011.

6. Jean Dubois, « Un témoin de la vie intellectuelle à Saint-Germain-des-Prés au ixe siècle. Le martyrologe d’Usuard », Revue d’histoire de l’Église de France, 140, 1957, p. 35-48.

7. Pour des travaux fondateurs sur le polyptyque d’Irminon, voir Jean-Pierre Devroey, « Problèmes de critique autour du polyptyque de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés », in H. Atsma (dir.), La Neustrie. Les pays au nord de la Loire de 650 à 850, t. 1, Sigmaringen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1989, p. 441-465.

8. Françoise Lehoux, Le bourg Saint-Germain-des-Prés depuis ses origines jusqu’à la Guerre de Cent Ans, Paris, L’Auteur, 1951 ; Recueil des chartes, de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, des origines au début du xiiie siècle, éd. par R. Poupardin, vol. 1, 558-1182, Paris, H. Champion, 1909, vol. 2, 1183-1216, Paris, É. Champion, 1930. Pour l’époque moderne, voir, entre autres, Olivier Poncet, « Écrire à Saint-Germain-des-Prés du xvie au xixe siècle », Bibliothèque de l’École des chartes, 172-1/2, 2014, p. 373-375.

9. Voir Louis Tanon, Histoire des justices des anciennes églises et communautés monastiques de Paris, Paris, L. Larose et Forcel, 1883 ; Adolphe Berty et Henri Legrand, Topographie historique du vieux Paris, 7 t., Paris, Imprimerie nationale, 1866-1897 ; Adrien Friedmann, « Notre-Dame et les paroisses de Paris au xiiie siècle », Revue d’histoire de l’Église de France, 50, 1954, p. 25-34.

10. Voir par exemple Jean Favier, Les contribuables parisiens à la fin de la guerre de Cent Ans, les rôles d’impôt de 1421, 1423 et 1438, Genève/Paris, Droz, 1970 ; id., Paris au xve siècle, Paris, Hachette, 1974.

11. Florian Mazel, « L’Église, la cité et la modernité », Annales HSS, 72-1, 2017, p. 109-120.

12. Réalisé entre 2006 et 2010, le projet ALPAGE a prolongé la veine topographique de l’historiographie parisienne. Voir Boris Bove, Laurent Costa et Hélène Noizet (dir.), Paris de parcelles en pixels. Analyse géomatique de l’espace parisien médiéval et moderne, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2013. Pour la période moderne, voir Diane Roussel, « L’espace public comme enjeu des guerres de Religion et de la paix civile. Réflexions sur la notion d’espace public et ses métaphores à Paris au xvie siècle », in P. Boucheron et N. Offenstadt (dir.), L’espace public au Moyen Âge. Débats autour de Jürgen Habermas, Paris, PUF, 2011, p. 131-146.

13. Quelques indications parmi une riche bibliographie : Valentine Weiss, Cens et rentes à Paris au Moyen Âge. Documents et méthodes de gestion domaniale, Paris, H. Champion, 2 vol., 2009 ; Caroline Bourlet et Julie Claustre, « Le marché de l’acte à Paris à la fin du Moyen Âge. Juridictions gracieuses, notaires et clientèles », in M. Arnoux et O. Guyotjeannin (dir.), Tabellions et tabellionages de la France médiévale et moderne, Paris, École nationale des Chartes, 2011, p. 51-84 ; sur Notre-Dame de Paris : Lucie Tryoen Laloum, « L’écrit au chapitre de Notre-Dame de Paris au xiiie siècle », thèse de doctorat, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 2020 et le carnet Hypothèses du projet e-NDP, https://endp.hypotheses.org/ ; sur Saint-Denis, voir Olivier Guyotjeannin et Anne-Marie Helvétius (dir.), « Écrire pour Saint-Denis », Bibliothèque de l’École des chartes, 172, 2014, p. 7-12.

14. Pour une vision globale de l’historiographie monastique du Moyen Âge central, voir Steven Vanderputten, Medieval Monasticisms: Forms and Experiences of The Monastic Life in the Latin West, Berlin/Boston, De Gruyter, 2020, p. 39-89, 163-199 et 250-265.

15. Voir par exemple Florent Cygler, « Règles, coutumiers et statuts (ve-xiiie siècles). Brèves considérations historico-typologiques », in M. Derwich (dir.), La vie quotidienne des moines et chanoines réguliers au Moyen Âge et Temps modernes, vol. 1, Wrocław, Publications de l’IHUW, 1995, p. 31-49.

16. Pour une thèse récente, voir Paul-Henri Lécuyer, « Pratiques et usages de l’écrit diplomatique à l’abbaye Saint-Florent de Saumur (ca 950-1203) », thèse de doctorat, université d’Angers, 2018.

17. Étienne Anheim, Pierre Chastang et Valérie Theis, « Les statuts communaux en perspective », in D. Lett (dir.), Statuts, écritures et pratiques sociales dans les sociétés de l’Italie communale et du Midi de la France, xiie-xve siècle, Rome, Publications de l’École française de Rome, 2022, p. 295-322.

18. Paul Bertrand, Les écritures ordinaires. Sociologie d’un temps de révolution documentaire, entre royaume de France et Empire, 1250-1350, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015 ; Anne-Laure Alard-Bonhoure, Richesses en crise. Gestion et écriture comptables à l’abbaye de Saint-Martin de Pontoise, années 1320-1490, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2025. Voir le compte rendu de cet ouvrage par Marie Fontaine-Gastan dans le présent numéro des Annales HSS, p. 847-852.

19. Sur le rapport entre écrits pratiques et hagiographie, voir Amy G. Remensnyder, Remembering Kings Past: Monastic Foundation Legends in Medieval Southern France, Ithaca/Londres, Cornell University Press, 1995. Sur le rapport avec l’écriture de l’histoire, voir Étienne Anheim et al. (dir.), L’écriture de l’histoire au Moyen Âge. Contraintes génériques, contraintes documentaires, Paris, Classiques Garnier, 2015. Sur le rapport avec le droit, voir Valérie Theis, « Le monde de la Chambre apostolique (xie-xive s.). Ordonner les archives, penser l’espace, construire l’institution », mémoire d’habilitation à diriger des recherches, université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 2016, p. 28-58.

20. Sur le concept de documentalité, voir Mathias Schmoeckel, « Dokumentalität. Der Urkundsbeweis als heimliche ‘regina probationum’ im Gemein Recht », Zeitschrift der Savigny-Stiftung für Rechtsgeschichte. Kanonistische Abteilung, 96, 2010, p. 186-225. Ce retour sur la variété des solutions documentaires médiévales s’inscrit dans une démarche introspective de la recherche en sciences sociales autour du rapport entre documentation et écriture scientifique. Voir les contributions parues dans le numéro spécial des Annales, « Autoportrait d’une revue », et notamment « Après le tournant documentaire. Ce qui montre, ce qu’on montre », Annales HSS, 75-3/4, 2020, p. 425-446.

21. Olivier Guyotjeannin, « ‘Penuria scriptorum’. Le mythe de l’anarchie documentaire dans la France du Nord (xe-première moitié du xie siècle) », Bibliothèque de l’École des chartes, 155-1, 1997, p. 11-44.

22. Sur le concept d’autorité ecclésiastique, voir Éléonore Andrieu, « Les Grandes chroniques de France dans la forge dionysienne : genèses d’un texte d’histoire médiéval : archéologie du sens et des formes de l’histoire des rois des Francs », thèse de doctorat, université de Toulouse-Le Mirail, 2004, p. 351.

23. Pour un travail récent sur l’activité historiographique à Saint-Denis, voir Antoine Brix, Devenir l’histoire de France. La fortune des Grandes Chroniques de France au Moyen Âge, Paris, Éd. du CTHS, 2024.

24. Sur les origines de Saint-Germain-des-Prés, voir Jean Dérens, « Les origines de Saint-Germain des Prés. Nouvelle étude sur les deux plus anciennes chartes de l’abbaye », Journal des savants, 1973, 1, p. 28-60, ici, p. 30-31. Sur Germain, voir Clara Germann, « La royauté franque et les origines du culte de saint Germain de Paris (vie-viiie siècles) », Revue Mabillon, 32, 2021, p. 21-41.

25. Pour un point de comparaison avec Cluny, voir Didier Méhu, Paix et communautés autour de l’abbaye de Cluny, xe-xve siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2010, p. 59-60.

26. Abbon, Le siège de Paris par les Normands. Poème du ixe siècle, éd. par H. Waquet, Paris, Les Belles Lettres, 1942, p. 86-88.

27. J. Bouillart, Histoire de l’abbaye royale…, op. cit., p. 32-57.

28. Pour une analyse de ce déclin, voir Marie de La Motte-Colas, « Les possessions territoriales de Saint-Germain-des-Prés du début du ixe au début du xiie siècle », Revue d’histoire de l’Église de France, 140, 1957, p. 49-80, ici p. 57-75 ; récemment, Dominique Barthélémy a nuancé cette thèse, voir : Dominique Barthélémy, « Le relèvement de Saint-Germain-des-Prés autour de l’an mil », in R. Recht et M. Zink (dir.), Saint-Germain-des-Prés. Mille ans d’une abbaye à Paris, Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2015, p. 17-39, ici p. 19-28.

29. É. Andrieu, « Les Grandes chroniques… », op. cit., p. 567-571.

30. BNF, ms. lat. 13013, fol. 11r-19v et BNF, ms. lat. 12117, fol. 110v. Pour leur analyse, voir Louis Genton, « L’institution et l’écrit. Une histoire documentaire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés (xie-xve siècle) », thèse de doctorat, université Paris-Saclay, 2022, p. 70-75.

31. Jean-Pierre Devroey, « Au-delà des polyptyques : sédimentation, copie et renouvellement des documents de gestion seigneuriaux entre Seine et Rhin (ixe-xiiie siècles) », in X. Hermand, J.-F. Nieus et É. Renard (dir.), Décrire, inventorier, enregistrer entre Seine et Rhin au Moyen Âge, Paris, Publications de l’École des chartes, 2013, p. 53-86.

32. BNF, ms. lat. 12832, fol. 60, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84260311/f129.item ; Polyptyque de l’abbaye…, op. cit., vol. 2, p. 155-156 ; O. Guyotjeannin, « ‘Penuria scriptorium’ », art. cit., p. 30 et J.-P. Devroey, « Au-delà des polyptyques… », art. cit., p. 70.

33. BNF, ms. lat. 12832, fol. 60 ; Polyptyque de l’abbaye…, vol. 2, p. 157, n. 3.

34. Pour les diplômes carolingiens, voir Recueil des chartes…, op. cit., vol. 1, no xvii, p. 25-28, no xxvii, p. 41-43 ; no xxxiii, p. 53-56. Pour la confirmation d’Henri Ier de 1058, voir ibid., no lxiii, p. 99-103.

35. Au xie siècle, l’abbaye souffre de l’expansion poussive du domaine royal et du manque d’autorité du roi qui n’est plus en réelle capacité de protéger ses droits en Île-de-France. Voir Recueil des chartes…, op. cit., no xlix, p. 78-79 ; no l, p. 79-80 et no li, p. 81-82.

36. Sur ces deux campagnes situées au tournant des ixe-xe siècles et vers 1060, voir Rolf Grosse, « La collection de formules de Saint-Denis (Bibl. nat. Fr. lat. 2777) : un dossier controversé », Bibliothèque de l’École des chartes, 172-1, 2014, p. 185-197 et id., « Autour de quelques actes en faveur de l’abbaye de Saint-Denis », Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 2003, 2009, p. 163-172.

37. Robert F. Berkhofer III, Forgeries and Historical Writing in England, France, and Flanders, 900-1200, Medieval Documentary Cultures, Woodbridge, Boydell Press, p. 102-103 et 118-128.

38. Pour l’intégralité de l’affaire, voir J. Bouillart, Histoire de l’abbaye royale…, op. cit., p. 80-81.

39. Sur Gislemar, voir Jean Dérens, « Gislemar, historien de Saint-Germain des Prés », Journal des savants, 3, 1972, p. 228-232.

40. Recueil des chartes…, op. cit., no lxxiii, p. 117-119.

41. Gislemar, Vita Droctroveii abbatis parisiensis, vol. 7, éd. par B. Krusch, Hanovre, MGH, SRM, 1888.

42. Paris, Archives nationales (ci-après AN), K 1 no 3 ; AN, LL 1024, fol. 1 et Recueil des chartes…, op. cit., no ii, p. 4-7 et J. Dérens, « Les origines de Saint-Germain des Prés », art. cit., p. 59-60.

43. BNF, ms. lat. 12711, fol. 1-165v. Sur la Continuation d’Aimoin, voir notamment Siméon Luce, « La continuation d’Aimoin et le manuscrit latin 12711 de la B.N. », Annuaire-Bulletin de la Société de l’histoire de France, 1884, p. 51-70 et Pascale Bourgain, « La protohistoire des chroniques latines de Saint-Denis (BNF, lat. 5925) », in F. Autrand, C. Gauvard et J.-M. Moeglin (dir.), Saint-Denis et la royauté. Études offertes à Bernard Guenée, Paris, Éd. de la Sorbonne, 1999, p. 375-394.

44. Les interpolations font référence à des donations royales et à des concessions de droits à Saint-Germain-des-Prés. Voir Recueil des chartes…, op. cit., no v, p. 8 ; no vi, p. 9 ; no vii, p. 9 ; et no xv, p. 24.

45. À l’exception du premier diplôme qui est sans doute une copie tardive du xe siècle et du deuxième, un faux de Dagobert forgé à une date inconnue, les six autres pièces sont des transcriptions de diplômes originaux. Voir Recueil des chartes…, op. cit., no i, p. 1-4 ; no viii, p. 9-12 ; no xix, p. 29-31 ; no xx, p. 31-34 ; no xxviii, p. 43-47 ; no xxx, p. 47-49 ; no xxxvi, p. 58-63 ; et no xli, p. 68-70.

47. La seconde partie de la Continuation composée au troisième quart du xiie siècle ne contient plus de trace d’interpolation ou d’insertion d’écrits diplomatiques. Voir BNF, ms. lat. 12711, fol. 165v-177v ; et P. Bourgain, « La protohistoire des chroniques latines… », op. cit., p. 384.

48. Voir Laurent Morelle, « La mise en ‘œuvre’ des actes diplomatiques. L’auctoritas des chartes chez quelques historiographes monastiques (ixe-xie siècle) », in M. Zimmermann (dir.), Auctor et Auctoritas. Invention et conformisme dans l’écriture médiévale, Paris, Publications de l’École des chartes, 2001, p. 75-96, ici p. 93.

49. Voir par exemple Laurent Morelle, « Des moines face à leur chartrier : étude sur le premier cartulaire de Montier-en-Der (vers 1127) », in P. Corbet (dir.), Les moines du Der, 673-1790, Langres, Éd. Dominique Guéniot, 2000, p. 211-258 et Franck Roumy, « De la confirmation à l’authentification des actes juridiques aux xie et xiie siècles », in B. Basdevant-Gaudemet, F. Jankowiak et F. Roumy (dir.), « Plenitudo Juris ». Mélanges en hommage à Michèle Bégou-Davia, Paris, Mare et Martin, 2015, p. 489-514.

50. AN, LL 1024 ; Henri Stein, Bibliographie générale des cartulaires français ou relatifs à l’histoire de France, Paris, A. Picard, 1907, notice no 2870, p. 394.

51. AN, K 1 no 3 ; AN, LL 1024, fol. 1 et Recueil des chartes…, op. cit., no ii, p. 4-7.

52. Les rédacteurs ont opéré un tri mineur des bulles pontificales : 65 % des bulles pontificales encore présentes dans le chartrier jusqu’en 1176 ont été transcrites dans le cartulaire ; 35 % (quelques privilèges solennels et lettres exécutoires) n’ont pas été copiées dans le cartulaire.

53. Les cartularistes passent sous silence les dix actes qui traitent, de près ou de loin, avec l’évêque de Paris et qui auraient pu leur être utiles dans la revendication de droits. Voir Recueil des chartes…, op. cit., no lvi, p. 89-91 ; no lviii, p. 93-95 ; no lx, p. 97 ; no lxv, p. 106-108, no cxxix, p. 192-194 ; no cxxx, p. 194-195 ; no cxxxi, p. 196-198 ; no cxlix, p. 219-220 ; no lxxi, p. 116 ; et no cxc, p. 270.

54. F. Lehoux, Le bourg Saint-Germain-des-Prés…, op. cit., p. 59.

55. Voir, pour les premières bulles de ce pape, AN, L 230 no 12 ; AN, L 231 no 52 et Recueil des chartes…, op. cit., no cxxxi, p. 195-196 ; et no clxv, p. 238-240.

56. F. Lehoux, Le bourg Saint-Germain-des-Prés…, op. cit., p. 4-7 et 46-47.

57. Lucie Tryoen Laloum, « Des archives aux cartulaires : l’administration de l’écrit au chapitre de Notre-Dame de Paris (xiie-xiiie siècles) », in H. Dewez et L. Tryoen Laloum (dir.), Administrer par l’écrit au Moyen Âge, xiie-xve siècle, Paris, Éd. de la Sorbonne, 2020, p. 137-168.

58. Anne Lombard-Jourdan, « L’invention du ‘roi fondateur’ à Paris au xiie siècle : de l’obligation morale au thème sculptural », Bibliothèque de l’École des chartes, 155-2, 1997, p. 485-542 et Philippe Plagnieux, « L’abbatiale de Saint-Germain-des-Prés et les débuts de l’architecture gothique », Bulletin monumental, 158-1, 2000, p. 6-88, ici p. 12.

59. Voir Dany Sandron, « Les rois s’invitent à Notre-Dame : la mise en place du décor sculpté de la façade de la cathédrale de Paris (portail Nord et galerie des rois) », in I. Kasarska (dir.), Mise en œuvre des portails gothiques. Architecture et sculpture, Paris, Picard, 2011, p. 11‑28.

60. P. Plagnieux, « L’abbatiale de Saint-Germain… », art. cit., p. 20.

61. L’abbé donne le récit de la journée du 21 avril 1163 dans une notice conservée en original. Voir AN, L 759 no 47 et Recueil des chartes…, op. cit., no cxxix, p. 192-194. Pour les indulgences concédées par Alexandre III le lendemain de la cérémonie, voir AN, L 230 no 11 et Recueil des chartes…, op. cit., no cxxx, p. 194-195.

62. Voir AN, L 231 no 52 et Recueil des chartes…, op. cit., no clxv, p. 238-240.

63. L’écriture de cette seconde phase est proche de celle de la première avec une caroline gothicisante posée et soignée. L’acte le plus récent rédigé dans l’écriture la plus ancienne est une bulle du pape Lucius III, en date du 13 janvier 1182 (AN, LL 1024, fol. 98v-100v ; Recueil des chartes…, op. cit., no cxcvi, p. 275-278). En l’absence d’un terminus ante quem, on se contentera de situer sa rédaction entre 1182 et la fin du xiie siècle.

64. Voir par exemple le cas de la notice concernant la chapelle Notre-Dame-des-Halles, AN, LL 1024, fol. 88.

65. Voir J.-P. Devroey, « Au-delà des polyptyques… », art. cit., p. 79-84.

66. AN, LL 1024, fol. 80-80v et Recueil des chartes…, op. cit., no clxxiii, p. 249-251.

67. AN, LL 1024, fol. 81-81v et Recueil des chartes…, op. cit., no ccxvii, p. 301-302 ; et no ccxx, p. 304-305.

68. AN, LL 1024, fol. 83v ; Corpus iuris civilis, vol. 2, Codex Iustinianus, éd. par P. Krüger, Berlin, Weidmann, 1892 n°XVIIII, p. 129.

69. Emanuele Conte, « Modena 1182, the Origins of a New Paradigm of Ownership: The Interface Between Historical Contingency and the Scholarly Invention of Legal Categories », GLOSSAE: European Journal of Legal History, 15, 2018, p. 4-18.

70. P. Bertrand, Les écritures ordinaires, op. cit., p. 103-125.

71. Sur la notion de réseau documentaire, voir ibid., p. 244-258.

72. Les cotes des documents dans l’ordre d’énonciation : pour les livres de la pitancerie, AN, LL 1102A et LL 1027 ; pour le censier de Cachan, AN, LL 1060 et pour le « livre de justice » et le second livre de la pitancerie, AN, LL 1077, fol. 2-47.

73. On notera l’absence d’inventaires médiévaux à Saint-Germain-des-Prés avant les années 1520.

74. AN, LL 1025 ; Voir H. Stein, Bibliographie générale…, op. cit., notice no 2871, p. 394 et « Cartulaire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, Cartulaire AB (Notice) », RegeCart, regestes de cartulaires, Paris, CNRS-IRHT, 2015, https://regecart.irht.cnrs.fr/dossier-495-N1/ms-0407.

75. AN, LL 1026 ; H. Stein, Bibliographie générale…, op. cit., notice no 2872, p. 394 et « Cartulaire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, Cartulaire de l’abbé Guillaume (Notice) », RegeCart, regestes de cartulaires, Paris, CNRS-IRHT, 2015, https://regecart.irht.cnrs.fr/dossier-497-N1/ms-0408.

76. L. Genton, « L’institution et l’écrit », op. cit., p. 279-281.

77. Ibid., p. 272-273.

78. Ibid., p. 282-290.

79. AN, LL 1029 ; H. Stein, Bibliographie générale…, op. cit., notice no 2875, p. 395.

80. P. Bertrand, Les écritures ordinaires, op. cit., p. 247-248.

81. J. Bouillart, Histoire de l’abbaye royale…, op. cit., p. 136-137.

82. Voir notamment Claude Gauvard, « Conflits de juridiction et rituels de ressaisine à Paris au début du xive siècle : l’exemple de l’abbaye de Sainte-Geneviève », in L. Jégou et al. (dir.), Faire lien. Aristocratie, réseaux et échanges compétitifs. Mélanges en l’honneur de Régine Le Jan, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015, p. 381-392.

83. AN, K 34 (A) no 1.

84. Voir notamment Jacques Verger, « L’abbaye et l’université : entre le Pré-aux-Clercs et la Montagne Sainte-Geneviève », in R. Recht et M. Zink (dir.), Saint-Germain-des-Prés, op. cit., p. 63-78.

85. F. Lehoux, Le bourg Saint-Germain-des-Prés…, op. cit., p. 130.

86. Ibid., p. 133 et J. Verger, « L’abbaye et l’université… », art. cit., p. 70.

87. J. Bouillart, Histoire de l’abbaye royale…, op. cit., p. 344.

88. Sur ces difficultés, voir Antoine Du Bourg, L’abbaye de Saint-Germain-des-Prés au xive siècle, Paris, Société de l’Histoire de Paris et de l’Île-de-France, 1900 ; F. Lehoux, Le bourg Saint-Germain-des-Prés…, op. cit., p. 36-39 ; Jean Favier, « Temporels ecclésiastiques et taxation fiscale : le poids de la fiscalité pontificale au xive siècle », Journal des savants, 2, 1964, p. 102-127 et Philippe Genequand, « Des florins et des bénéfices : l’appareil fiscal pontifical au temps de la première modernisation des États (xiiie-xve siècle) », Memini, 24, 2018, https://doi.org/10.4000/memini.1126.

89. Le livre prendra le nom de « Cartulaire de l’abbé Guillaume » au xvie siècle en raison de l’incipit dont il est coiffé à la fin du xive siècle : « Hec incipiunt carte monasterii sancti Germani de Prati prope Parisis ordinate per Guillermi abbatem dicti monasterii » (AN, LL 1026, fol. 1).

90. Boris Bove, « Un registre contre la crise. Le ‘Livre vert’ de Saint-Denis (1411) », Bibliothèque de l’École des chartes, 172-1/2, 2014, p. 323-370.

91. Voir Paul Pierson, « Increasing Returns, Path Dependence, and the Study of Politics », The American Political Science Review, 94-2, 2000, p. 251-267 et James Mahoney, « Path Dependence in Historical Sociology », Theory and Society, 29-4, 2000, p. 507-548.

92. Voir Eric Palazzo, « Le ‘livre-corps’ à l’époque carolingienne et son rôle dans la liturgie de la messe et sa théologie », Quaestiones Medii Aevi Novae, 15, 2010, p. 31-63.

93. BNF, ms. lat. 12711, fol. 153 ; Annales Bertiniani, éd. par G. Waitz, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 1883, p. 134, et J.-P. Devroey, « Au-delà des polyptyques… », art. cit., p. 70.

94. Pour un cas similaire, voir Florian Mazel, « Entre mémoire carolingienne et réforme ‘grégorienne’. Stratégies discursives, identité monastique et enjeux de pouvoir à Redon aux xie et xiie siècles », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 122-1, 2015, p. 9-39.

95. Pour les cas des productions documentaires à Saint-Denis (mi-xie siècle), Saint-Bertin (fin xie siècle), Saint-Père de Chartres (fin xie siècle) ou Saint-Vaast (1170), voir Robert F. Berkhofer III, Day of Reckoning: Power and Accountability in Medieval France, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2004, p. 69-76.

96. AN, LL 1185 (Ancien inventaire jaune). À Saint-Denis, les deux types du cartulaire et de l’inventaire ont été pensés de façon complémentaire. Voir Olivier Guyojeannin, « La science des archives à Saint-Denis (fin du xiiie-début du xvie siècle) », in F. Autrand, C. Gauvard et J.-M. Moeglin (dir.), Saint-Denis et la royauté…, op. cit., p. 339-353.

97. AN, LL 1030, LL 1031 et LL 1032.

98. AN, LL 1187. Comme Saint-Germain, la compilation d’inventaires dans la deuxième moitié du xve siècle a laissé des traces matérielles ténues. Voir O. Guyotjeannin, « La science des archives… », art. cit.

99. Ces nouveaux inventaires entretiennent une proximité avec les cartularisations médiévales : classement topographique, sélection et transcription des actes presque tous dans leur intégralité.

100. AN, LL 1151 pour l’inventaire général de 1642 ; AN, LL 1133 et LL 1153 pour des inventaires partiels réalisés vers 1645.

101. BNF, ms. fr. 20848, fol. 62-68.

102. Voir l’article classique de Robert-Henri Bautier, « La phase cruciale de l’histoire des archives : la constitution des dépôts d’archives et la naissance de l’archivistique (xvie-début du xixe siècle) », Archivum, 18, 1968, p. 139-150.

103. Seul l’inventaire de 1534 de Quentin de Condé sera versé dans la série S des Archives nationale. Voir AN, S2980*.

104. Yann Potin, Trésor, écrits, pouvoirs. Archives et bibliothèques d’État en France à la fin du Moyen Âge, Paris, CNRS Éditions, 2020, p. 207-210.

105. Eugène Martin-Chabot, Introduction du répertoire critique des anciens inventaires conservés dans les divers fonds des séries L et LL (Paris, AN, L. 01), Paris, v. 1923, https://www.siv.archivesnationales.culture.gouv.fr/siv/IR/FRAN_IR_058159.

106. Sur la notion de « trésor des archives » en terrain clunisien, voir Sébastien Barret, La mémoire et l’écrit. L’abbaye de Cluny et ses archives, xe-xviiie siècle, Münster, Lit, 2004. Pour une vision renouvelée du rapport à la matérialité du livre relié, voir Lucie Moruzzis, « La préservation matérielle des monuments de l’écrit : une histoire à construire », La revue de la BNU, 21, 2020, p. 42-51.

107. Voir par exemple O. Guyotjeannin, « La science des archives… », art. cit.

108. Sur les rapports entre sources, archives et récit historique, voir le numéro spécial des Annales consacré aux « Archives » et notamment l’introduction d’Étienne Anheim, « Science des archives, science de l’histoire » et l’article d’Olivier Poncet, « Archives et histoire : dépasser les tournants », Annales HSS, 74-3/4, 2019, respectivement p. 505-520 et p. 711-743.

109. Jean Mabillon, Le moine et l’historien. Œuvres choisies, éd. par D. O. Hurel, Paris, Robert Laffont, 2007, p. 64-73.

110. Recueil des chartes…, op. cit.

111. Sur Jacques du Breul, voir Antoine Le Roux de Lincy et Alexandre Bruel, « Notice historique et critique sur dom Jacques du Breul, prieur de Saint-Germain-des-Prés. I et II », Bibliothèque de l’École des chartes, 29, 1868, p. 56-72 et p. 479-512.

112. A. Brix, Devenir l’histoire de France, op. cit.

113. Voir par exemple le travail de Léopold Delisle dans les années 1860-1870 : Léopold Delisle, « Notice sur un recueil historique présenté à Philippe le Long par Gilles de Pontoise, abbé de Saint-Denis », Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque impériale et autres bibliothèques, 21-2, 1865, p. 249-265 ; id., « Mémoire sur les ouvrages de Guillaume de Nangis », Mémoires de l’Institut de France, 27-2, 1873, p. 287-372 et id., Mémoires de la Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, 4, 1877, p. 191-212.

114. Cette situation est loin d’être une réalité. Voir A. Brix, Devenir l’histoire de France, op. cit.

115. La séquence au tournant des années 1990-2000 est à ce titre frappante : voir Rolf Grosse, « Des actes pontificaux à l’infini : Saint-Denis et la Gallia Pontificia », Histoire et archives, 4, 1998, p. 179-194 ; ou Olivier Guyotjeannin, « Le roi de France en ses préambules (xie-début du xive siècle) », Annuaire Bulletin de la Société d’histoire de France, 3, 1998, p. 21-44.

116. Voir S. Luce, « La continuation d’Aimoin et le manuscrit latin 12711 de la B.N. », art. cit. ; Ferdinand Lot, Les derniers Carolingiens. Lothaire, Louis V, Charles de Lorraine, 954-991, Paris, Émile Bouillon, 1891, p. 338-345.

117. Jean-François Lemarignier, « Autour de la royauté française du ixe au xiiie siècle », Bibliothèque de l’École des chartes, 113, 1955, p. 5-36, et plus particulièrement « Appendice : la Continuation d’Aimoin et le manuscrit latin 12711 de la Bibliothèque nationale », p. 25-36 ; Christiane Le Stum, « L’Historia Francorum d’Aimoin de Fleury : étude et édition critique », Positions des thèses de l’École des chartes, 1976, p. 89-93 ; P. Bourgain, « La protohistoire des chroniques latines… », op. cit.

118. É. Andrieu, « Les Grandes chroniques… », op. cit.

119. Jean Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, Paris, chez Prault, 15 vol., 1754-1758.

120. Voir les études dans R. Recht et M. Zink (dir.), Saint-Germain-des-Prés, op. cit.

121. Voir notamment Jean-Marie Le Gall, « Les moines de Saint-Germain-des-Prés au temps de Lefèvre d’Étaples », in Jacques Lefèvre d’Étaples (1450 ?-1536). Actes du colloque d’Étaples les 7 et 8 novembre 1992, Paris, Honoré Champion, 1995, p. 125-141 et Diane Roussel, « Effets de seuils : espace public et espace privé à Saint-Germain-des-Prés au xvie siècle », Travaux de l’Institut géographique de Reims, 121/122, 2005, p. 119-131.

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Figure 1 – Possessions de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés dans le Bassin parisien (d’après les aveux et dénombrements de 1373 et 1384)Source : Caroline Bourlet – IRHT. Limites administratives d’après Guy Fourquin, Les campagnes de la région parisienne à la fin du Moyen Âge. Du milieu du xiiie siècle au début du xvie siècle, Paris, PUF, 1964.

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Figure 2 – Gisant de Childebert du chevet du xiie siècle de Saint-Germain-des-PrésLégende : Commande d’Hugues de Saint-Denis, il se trouve aujourd’hui à la basilique Saint-Denis. Ministère de la Culture, Médiathèque du patrimoine et de la photographie.

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Figure 3 – Le folio introductif au chapitre du bourg Saint-Germain et IssySource : Paris, Archives nationales, LL 1025, fol. 40.

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Tableau 1. – La construction codicologique du cartulaire AB

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Tableau 2. – La construction codicologique du cartulaire G1