Le charisme d’un chef émane de l’adhésion de ses partisans. À rebours de la quasi-totalité des recherches sur les leaders charismatiques, Julie Pagis propose dans Le prophète rouge le portrait sociologique d’une petite cellule maoïste dans la France de l’après-1968. Cette micro-analyse est rendue possible par le fait que les membres de cette cellule se livraient à d’intenses séances de critique et d’autocritique, consignées en détail dans les archives du groupe, conformément aux exigences de son dirigeant, « Fernando ».
Après 200 pages consacrées à la trajectoire biographique des six couples hétérosexuels qui composaient la cellule, l’autrice se penche sur le personnage de Fernando, une figure qui se révèle très vite énigmatique. Fernando se présentait comme un militant antifranquiste espagnol et affirmait avoir fait partie des gardes rouges pendant la Révolution culturelle chinoise. Or, les recherches approfondies menées par J. Pagis en Espagne et au Portugal n’ont permis d’identifier personne le connaissant, du moins sous ce nom. En Chine, on ne trouve que de maigres traces de son passage, corroborées par son ex-femme. Fernando n’aurait été qu’un personnage relativement obscur et secondaire parmi les étrangers de gauche ayant séjourné à Pékin, comme en attestent les photos retrouvées ; il y fut chargé de corriger les traductions des écrits de Mao. Les parties suivantes du livre adoptent le point de vue de l’autrice, qui se lance dans une véritable enquête policière au sein des services de sécurité français et espagnols. J. Pagis rassemble une série de preuves indiquant que Fernando était un espion, ou peut-être un agent provocateur au service du régime franquiste, des Soviétiques antimaoïstes, voire de la CIA ; peut-être fut-il un agent double ou, tout simplement, un opportuniste.
L’investigation menée par l’autrice sur la genèse du charisme de Fernando tire de multiples fils dans l’ouvrage. Ma lecture se concentrera essentiellement ici sur la vie quotidienne du groupe et sur l’influence que Fernando pouvait y exercer. Je comparerai les conclusions de J. Pagis avec les travaux de sociologie portant sur les tactiques des gardes rouges, sur les Brigades rouges en Italie et sur les communautés des années 1960 aux États-Unis. Je ferai également quelques parallèles avec mes propres micro-analyses portant sur les grands leaders charismatiques.
Autocritique des origines de classe
Le groupe de Fernando était majoritairement composé d’étudiants et de jeunes intellectuels, hommes et femmes, dont certains avaient participé au soulèvement de 1968 à Paris. Ces derniers étaient désireux de poursuivre le mouvement sous une nouvelle forme. Selon eux, l’insurrection avait échoué parce qu’elle était trop intellectuelle, trop élitiste, et qu’elle n’avait pas réussi à atteindre le prolétariat. Militantes et militants issus de familles des classes moyenne et supérieure, ils avaient abandonné leur carrière pour travailler en usine et partager la vie de la classe ouvrière – en particulier de sa frange la plus opprimée, à savoir les travailleurs immigrés venus d’Afrique et du Moyen-Orient. Certains membres du groupe étaient animés par un sens de l’humilité et de l’ascèse hérité de leurs familles catholiques pratiquantes. Une minorité provenait enfin de familles ouvrières. Si la plupart des couples étaient socialement homogènes, les tensions conjugales les plus vives se manifestèrent cependant au sein des quelques unions qui franchissaient les frontières de classe.
Sous l’égide de Fernando, le groupe s’efforçait de se débarrasser des valeurs considérées comme petites-bourgeoises : sentiment de supériorité intellectuelle, idéalisme, subjectivité et émotivité au détriment du pragmatisme et de l’objectivité. Le chef leur demandait encore de lutter contre des conceptions de l’amour individualistes et sentimentalistes. La loyauté envers leur conjoint ou leurs enfants ne devait pas primer sur les exigences de la révolution prolétarienne. La pression était particulièrement forte sur celles et ceux qui n’étaient pas issus de la classe ouvrière, et qui estimaient devoir redoubler d’efforts pour se transformer en véritables révolutionnaires. Fernando occupait la position la plus élevée. Il affirmait être lui-même issu du prolétariat et se montrait particulièrement à l’aise lorsqu’il s’agissait de converser avec les ouvriers. Son charisme reposait à la fois sur l’autorité que lui conférait son expérience révolutionnaire et sur une tactique consistant à encourager les membres du groupe à prendre l’initiative de critiques et d’autocritiques, afin d’intérioriser ses attentes et injonctions y compris en son absence.
Qu’il ait ou non réellement appartenu aux gardes rouges, l’organisation du groupe par Fernando s’inspire de leurs méthodes. En Chine, entre 1966 et 1968, les étudiants s’attaquèrent à la génération plus âgée des enseignants, fonctionnaires et bureaucrates qu’ils accusaient d’avoir trahi la révolution et cédé aux privilèges bourgeois. Les mis en cause étaient enfermés dans leurs bureaux, insultés et parfois maltraités physiquement, interrogés pendant des heures, voire des jours, privés de sommeil jusqu’à l’obtention d’un aveu.
Le petit groupe de maoïstes parisiens réuni autour de Fernando n’avait bien évidemment rien de comparable avec la masse puissante des foules chinoises qui faisaient défiler les accusés à travers les rues en leur imposant des peines infamantes. Les séances critiques infligées à Paris étaient dans l’ensemble bien moins violentes, même si, à leur paroxysme, tout le monde se voyait privé de sommeil par des réunions qui pouvaient durer jusqu’au petit matin, heure du départ pour l’usine. Il existe cependant une autre ressemblance notable : le mouvement des gardes rouges échappa rapidement au contrôle de Mao Zedong et de son épouse Jiang Qing, alors que différents groupes d’étudiants militants se mirent à s’accuser mutuellement d’erreurs tactiques. Certaines factions étaient jugées trop brutales, attaquant des fonctionnaires innocents ; d’autres étaient accusées d’être trop indulgentes, et par conséquent contre-révolutionnaires. Les maoïstes de Fernando n’étaient certes que des gardes rouges en miniature, mais ils se livrèrent bel et bien à des séries d’attaques critiques les uns contre les autres, alternant élans de clémence et excès de zèle. Comme en Chine, les maoïstes parisiens finirent par autodétruire leur mouvement et par saper le charisme de leur leader.
Peut-on comparer le charisme de Fernando à celui d’autres personnages historiques tels que Jésus, Jeanne d’Arc, Lawrence d’Arabie ou encore Adolf Hitler ? Les chefs charismatiques les plus célèbres sont à l’origine de mouvements de masse qui ont rencontré du succès, fût-il temporaire. La majeure partie de leur activité était consacrée au recrutement d’adeptes enthousiastes, qu’ils entraînaient dans des défilés, des batailles ou encore des pèlerinages. Dans l’ensemble, ces chefs encouragent rarement la critique et l’autocritique au sein de leur groupe. Cette tactique ne peut donc être considérée comme un trait central du pouvoir charismatique.
Du point de vue des micro-interactions, cependant, Fernando présente quelques traits que l’on retrouve chez d’autres figures charismatiques. J’ai montré dans mes propres travaux que ces dernières disposent tantôt d’un charisme de « scène » (celui des grands orateurs, comme Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt), tantôt d’un charisme de « coulisses » (fondé sur une domination émotionnelle exercée dans les interactions en face-à-face) ; parfois, ils disposent de ces deux formes de charisme. De toute évidence, Fernando n’était ni un grand orateur, ni un leader populaire, mais son style interactionnel rappelle par certains aspects celui de Jésus. Certes, Jésus avait cette capacité à galvaniser les foules par ses miracles ou ce qui était perçu comme tel ; toutefois, dans les rencontres en face-à-face, il prenait également l’ascendant dans l’interaction, semblant deviner ce que son interlocuteur ressentait et n’hésitant pas à accomplir un geste ou un acte inattendu.
L’autocritique du chef comme mise en scène de la domination
Arrêtons-nous sur trois crises qui ont marqué la relation de Fernando avec ses disciples français. En 1974, trois ans après la fondation du groupe, ces derniers apprirent avec stupéfaction que Fernando avait abandonné en Espagne une femme et trois enfants. Au même moment, son épouse en France, Aline – une intellectuelle issue de la classe moyenne supérieure –, décida de quitter Fernando et de fuir en Belgique avec leurs enfants. Déconcertés, les membres du groupe s’interrogèrent mutuellement sur le comportement énigmatique de leur chef, qui leur demandait de tout mettre en œuvre pour faire revenir Aline. Réintégrant le groupe pour une courte période, elle partit finalement pour de bon avec ses deux enfants.
Fernando se mura dans le silence. Lorsqu’il finit par réagir, ce fut en effectuant sa propre autocritique, dans laquelle il s’accusait de vanité bourgeoise et d’avoir confondu ses préoccupations personnelles avec les intérêts objectifs du mouvement. En assumant ses fautes et en faisant de son comportement un exemple d’autocritique, il parvint à reprendre l’ascendant sur les membres du groupe. Exploitant aussitôt cet avantage, il parvint à reporter toute la responsabilité de la situation sur Aline et sur Anita, membre du groupe l’ayant aidée dans sa fuite : Fernando sortit de la crise plus fort que jamais. Au lieu des habituels rassemblements du groupe le week-end, Fernando instaura une vie en communauté inspirée des villages de la Révolution culturelle chinoise (Tatchaï), sise dans un couvent désaffecté de Clichy-la-Garenne. Leurs salaires d’ouvriers (déduction faite d’un petit pécule) devaient être versés à la communauté, une partie des fonds étant réservée à Fernando. Toute sortie en dehors des heures de travail nécessitait une autorisation préalable. Les visites et le maintien de relations familiales en dehors du groupe étaient prohibés.
Dans les années qui suivirent, la communauté connut de nouvelles dissensions. Tous les couples avaient de jeunes enfants, mais Fernando leur avait fait remarquer que leur façon d’être parents relevait d’une coutume petite-bourgeoise. Trois des mères souhaitaient garder leurs enfants auprès d’elles la nuit plutôt que de les confier à la crèche prolétarienne. L’une d’entre elles, entendant son fils de 2 ans pleurer la nuit, tenta de se rendre auprès de lui, mais en fut empêchée par un membre gardien de la crèche, qui lui déclara qu’elle ne devait pas intervenir. S’ensuivirent des séances de critique dénonçant un sentimentalisme petit-bourgeois. On affirma que les enfants relevaient de la responsabilité collective du groupe, et non de la propriété privée des parents.
Parmi les mères de la communauté se trouvait Anita, une femme issue de la classe ouvrière mariée à Paul, un intellectuel de la classe moyenne supérieure. Anita, qui avait été exclue un temps pour avoir soutenu Aline, fut réintégrée en 1975, lors de l’installation de la communauté dans l’ancien couvent. Après une période de fortes tensions, elle s’installa dans son propre logement avec son aînée de 4 ans. Elle demeurait cependant à proximité du groupe, puisque sa fille de 2 ans était restée sur place. Anita et Paul traversaient une phrase particulièrement tumultueuse et indécise concernant leur couple : elle espérait le convaincre de la rejoindre ; lui s’accablait de reproches, se lamentant de son incapacité petite-bourgeoise à devenir un véritable prolétaire. Si Anita fut finalement autorisée à partir, les enfants devaient rester au sein de la communauté. Après un bref éloignement, Anita céda et revint pour vivre auprès de ses deux filles. Entre-temps, Fernando s’était rendu au Portugal pour un « voyage militant » (p. 133), alors qu’un coup d’État militaire et la révolution des Œillets avaient renversé le gouvernement, et que des efforts y étaient menés pour tenter d’établir une république socialiste. Durant son absence, il continuait cependant de recevoir les autocritiques des membres du groupe, qui avaient parfaitement intériorisé leur habitus révolutionnaire. Ceux-ci ignoraient, du reste, ce que Fernando faisait réellement au Portugal, mais son séjour là-bas renforçait le prestige dont il était auréolé. Cette aura lui permettait d’exercer un véritable contrôle à distance.
Plus tard, Paul, rejoignant Anita, finit par quitter le groupe. Lorsqu’ils revinrent tous deux dans l’ancien couvent, ce fut Paul, en tant que membre « bourgeois » du couple, qui fut soumis à des séances d’autocritique particulièrement intenses et éprouvantes. Fernando rentra du Portugal et ordonna que Paul fût jugé pour trahison, la sanction étant l’expulsion pure et simple de la communauté. Là encore, Fernando se contenta de diriger à distance, résidant en Espagne où il prétendait s’occuper de la fondation d’un nouveau groupe maoïste.
La tension au sein de la petite communauté parisienne monta d’un cran lorsqu’un « tribunal populaire » fut organisé pour juger Paul. Fernando, dans un nouveau coup de théâtre, annonça qu’il confiait à Anita la direction du groupe en son absence, déclenchant une nouvelle vague d’hommages à son charisme. Anita acquit un nouveau statut, passant de paria à prolétaire exemplaire, sauvée de ses erreurs par l’autocritique. Paul se retrouva quant à lui pris au piège : il devait tout à la fois tenter de se disculper, préserver sa relation et ses enfants, et prouver aux autres et à lui-même qu’il était bien un véritable révolutionnaire.
Le procès, qui s’étendit sur plusieurs semaines, divisa le groupe sans parvenir à trancher le sort de Paul. Les membres s’épuisèrent à force de séances nocturnes et de longs mois de dissensions. Fernando, évitant de saper son prestige dans une situation qui semblait complètement bloquée, se rendait rarement dans la communauté. Depuis le début, sa méthode avait d’ailleurs consisté à laisser le groupe s’autodiscipliner. Tel Jésus, ses interventions, d’une efficacité redoutable pendant un certain temps, ne suffirent pas à maintenir la cohésion du groupe. Paul et Anita se décidèrent à quitter définitivement la communauté en 1977.
En 1980, il ne restait plus que trois couples au sein de la communauté, tous issus de la classe moyenne, les couples d’ouvriers et les couples socialement mixtes ayant quitté le groupe. L’un des hommes issus de la classe ouvrière, incapable de supporter le poids de la désillusion qu’il ressentait vis-à-vis de Fernando, fut interné dans un hôpital psychiatrique. L’ancien couvent devint un lieu d’accueil pour des travailleurs migrants, hébergés comme invités ou pensionnaires. En 1982, Fernando prit la décision de dissoudre le groupe et rendit leur liberté aux derniers membres qui le composaient.
Contre-culture et violence clandestine
On peut utilement comparer l’histoire de cette petite cellule maoïste parisienne avec les recherches de Benjamin Zablocki sur les communautés de la contre-culture aux États-Unis entre 1965 et 1978. La plupart de ces groupes se renouvelaient fréquemment, avec un flux constant de départs et d’arrivées. Au moins la moitié des membres prenaient la décision de quitter la communauté avant sa désagrégation. Les communautés états-uniennes étudiées par B. Zablocki comptaient entre 8 et 14 membres, soit des effectifs comparables à celui du groupe maoïste, qui en réunissait 12 à 14 selon la présence ou non de Fernando et de ses compagnes. Se disloquaient celles où l’intensité émotionnelle était très élevée, que l’on pense aux groupes pratiquant des rituels religieux (notamment au sein des sectes mystiques ou tantriques), à ceux qui témoignaient d’une dévotion affective très forte à l’égard de leur chef ou encore aux communautés qui pratiquaient des formes de mariages collectifs et une sexualité de groupe. Les communautés dirigées par un leader très charismatique étaient particulièrement exposées à l’éclatement du groupe, souvent à cause d’un scandale impliquant des jalousies autour des favorites sexuelles (ou autres) du chef. Par contraste, les communautés les moins susceptibles de dissociation étaient celles où l’activité sexuelle était faible, qu’il s’agît de groupes prônant le célibat (pour des raisons religieuses ou par choix) ou qu’elles fussent composées de couples monogames conventionnels.
À cet égard, la communauté maoïste de Fernando fit preuve d’une relative longévité, puisqu’un noyau initial s’y maintint pendant onze ans. Certes, des accusations d’infidélité sexuelle surgirent à certaines occasions, pendant les périodes de dissensions, mais la structure même du groupe, composé exclusivement de couples hétérosexuels avec enfants, constituait un facteur de stabilité. La principale cause des crises était Fernando lui-même, qui changeait régulièrement de compagne. Il eut au moins trois femmes pendant cette période, qui le quittèrent ou qu’il quitta, allant même jusqu’à entreprendre de « rééduquer » deux d’entre elles.
Les maoïstes de Fernando apparaissent, à bien des égards, étonnamment « petits-bourgeois », comparés aux groupes états-uniens prônant l’amour libre et l’extase collective ou aux gardes rouges chinois composés d’adolescents en lutte dont les préoccupations étaient à l’inverse exclusivement politiques et nullement sexuelles (voire unisexuées). L’activité des gardes rouges ne dura d’ailleurs que deux ans : leur intensité émotionnelle engendrait une telle conflictualité politique que Mao intervint directement pour les dissoudre, en les envoyant dans les campagnes au prétexte qu’ils s’imprègnent de la vie prolétarienne par le travail au contact du peuple.
Pour mieux comprendre la forme de charisme à l’œuvre dans le groupe maoïste de Fernando, on peut utilement le comparer avec les Brigades rouges italiennes, formées en 1970 et qui perdurèrent jusque dans les années 1980. Celles-ci vivaient en petites cellules, comprenant bien souvent des couples monogames. Dans la mesure où leur activité révolutionnaire prenait essentiellement la forme d’assassinats, leur vie était clandestine. Leur fait d’armes le plus célèbre fut, bien entendu, l’enlèvement, la séquestration et le meurtre du président du Conseil des ministres Aldo Moro en 1978. À l’instar du groupe de Fernando, les brigadistes se coupaient délibérément de toute attache familiale et amicale, en dehors des liens noués au sein de leur propre cellule. Ils consacraient essentiellement leurs journées à rechercher des cibles à éliminer – des capitalistes de premier plan ainsi que des hommes politiques et des professeurs qui cherchaient à améliorer la condition des ouvriers et, ce faisant, atténuaient le potentiel révolutionnaire de ces derniers. Dans la préparation de leurs attentats, les membres des Brigades rouges suivaient leurs victimes, cartographiaient leurs habitudes et leurs déplacements, ciblaient le moment et le lieu où elles seraient le plus vulnérables et, enfin, planifiaient leur fuite et leur planque. De retour dans leur appartement, les membres de la cellule s’interrogeaient longuement les uns les autres, passant en revue les moindres détails de leurs activités et de leurs itinéraires du jour, tentant de déterminer s’ils avaient fait quoi que ce soit qui pouvait les compromettre. As-tu changé plusieurs fois de ligne de métro avant de rentrer chez toi ? As-tu regardé si quelqu’un, sur le quai, pouvait être un informateur de la police ? As-tu éveillé des soupçons à l’épicerie ? La vie des membres était placée sous le sceau de la paranoïa, délibérément entretenue par des interrogatoires quotidiens.
Selon une perspective microsociologique, cette pression constante de la clandestinité joua un rôle décisif dans la cohésion et la pérennité des Brigades rouges. On ne peut pas dire, en effet, que celles-ci perdurèrent en raison de leurs succès politiques : le mouvement révolutionnaire s’était recroquevillé sur lui-même, et les assassinats constituaient les rares événements qui ponctuèrent ces années. Comment, dès lors, maintenir un tel degré d’engagement ? Les interactions en face-à-face au sein des cellules soudèrent leurs projets communs et générèrent une intense intersubjectivité et un même phénomène d’entraînement émotionnel. Leur conscience était en permanence tournée vers leurs objectifs révolutionnaires, qui passaient au premier plan. En d’autres termes, et pour le dire plus simplement : être un révolutionnaire clandestin – et un assassin – donnait un sens à leur vie quotidienne.
C’est ici que l’on peut observer une différence notable avec le groupe de Fernando. Celui-ci ne commit en effet aucun acte de violence. La question de la surveillance policière ne préoccupait guère ses membres – même si le soi-disant passé de Fernando au sein de la résistance antifranquiste leur en donnait une vague idée par procuration. Leur activité principale consistait à se défaire de leur pensée petite-bourgeoise en s’établissant et travaillant dans des usines. Ils se liaient d’amitié avec des travailleurs immigrés, les invitaient à dîner et les conviaient aux réunions du week-end dans leur communauté, leur donnant en outre des cours d’alphabétisation et de français. Leurs activités « révolutionnaires » relevaient pour l’essentiel d’une forme d’action sociale, ponctuée de moments d’effervescence collective lorsqu’ils pouvaient boire et danser avec de « vrais » prolétaires. L’ennui et la routine auraient sans doute conduit à la dissolution rapide du groupe maoïste de Fernando ; paradoxalement, il survécut en raison des luttes, des critiques et des autocritiques menées à l’encontre des dispositions bourgeoises de ses membres. Ce sont les scandales touchant à la légitimité de Fernando, les hésitations des membres du groupe inquiets pour leurs enfants ainsi que les revirements inattendus de leur chef qui firent de cette vie en communauté une expérience marquante et intense.
Entretenir les tensions
La microsociologie des interactions prolonge la théorie d’Émile Durkheim exposée dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, selon laquelle les rites, religieux comme laïques, jouent un rôle décisif dans la vie ordinaire et la constitution même des communautés. Toutes les émotions qu’ils provoquent, y compris les émotions négatives telles que la peur, la colère, la culpabilité ou la surprise, peuvent se transformer en ferments de solidarité dès lors qu’elles sont collectivement exprimées et partagées au sein du groupe. Un groupe qui lutte ensemble tend à demeurer uni, aussi longtemps que dure la lutte. En pratique, le charisme de Fernando résidait précisément dans le fait de placer au cœur de la vie du groupe la question de la sincérité de l’adhésion et de l’engagement de ses membres ; l’enjeu était en quelque sorte de prévenir la routine et la perte d’intensité possible dans la lutte, en entretenant des tensions et des conflits internes permanents, qu’il venait momentanément désamorcer.
Le charisme de Fernando s’inscrit dans la large gamme d’activités propres aux leaders charismatiques et à leurs émules. Des leaders religieux, comme Jésus et Mahomet, des chefs de guerre comme Jeanne d’Arc ou Churchill, des chefs de mouvements politiques radicaux comme Hitler ou Trotsky n’avaient pas besoin de fomenter des crises internes ou d’exiger des autocritiques à leurs adeptes pour éprouver leur engagement. À la tête de mouvements de masse en plein essor, ils suscitaient déjà une immense ferveur, nourrie par le sentiment collectif de vivre une expérience inouïe et potentiellement dangereuse. Les maoïstes du groupe de Fernando cherchaient, quant à eux, à (re)vivre l’exaltation émotionnelle procurée par le soulèvement de 1968. Fernando parvint à leur donner le sentiment qu’ils étaient tous reliés, malgré la distance, à un puissant mouvement parti de Chine. Certes, l’apogée de la Révolution culturelle était déjà derrière eux, mais elle était encore auréolée de promesses révolutionnaires. Fernando incarne en fait une sorte de leader « mini-charismatique », qui puise à certaines tactiques de Mao et s’appuie sur le prestige du Grand Timonier, à l’instar de ce qu’avait pu faire Jiang Qing.
L’une des conclusions que l’on peut tirer du livre de J. Pagis est qu’un charisme indirect ou dérivé d’une autre figure charismatique peut opérer pendant un certain temps. En cela, son travail permet de nuancer certaines affirmations de Max Weber sur le caractère éphémère de la domination charismatique et sa rapide « quotidianisation » (Veralltäglichung). Le charisme de Jésus fut par exemple réactivé par le leadership charismatique de saint Paul, et il en va de même dans l’histoire d’autres grands mouvements charismatiques. Les recherches de J. Pagis invitent ainsi à interroger les modalités de circulation des répertoires d’action charismatique à travers le temps et les différents contextes sociaux. Le charisme ne surgit pas uniquement dans les moments de bascule historique, mais se trouve aussi dans les efforts que les acteurs déploient pour en éprouver de nouveau la force.