L’origine des travaux sur l’im/politesse en français remonte aux recherches conduites dans les années 1990 sous la houlette de Catherine Kerbrat-Orecchioni sur les variations et les invariants culturels dans les interactions verbales. À partir de ce cadre de politesse, la pragmatique a été utilisée pour aborder les actes de parole dans une perspective transculturelle ou interculturelle (Kerbrat-Orecchioni, Reference Kerbrat-Orecchioni and Traverso2000). Ce positionnement a donné lieu à l’examen d’une variété d’actes de langage, notamment les compliments (Kerbrat-Orecchioni, Reference Kerbrat-Orecchioni1987), les offres et les demandes d’information, les requêtes (Béal, Reference Béal2010), les invitations (Traverso et al. Reference Traverso, Ticca and Ursi2018), ainsi que les actes d’ouverture et de clôture de rencontres en contexte familier (Traverso, Reference Traverso1996) ou en situation de service (Kerbrat-Orecchioni, Reference Kerbrat-Orecchioni2001; Reference Kerbrat-Orecchioni2006; Dumas, Reference Dumas, Kerbrat-Orecchioni and Traverso2008).
De ces approches pragmatiques de l’im/politesse en français ont également découlé des analyses menées dans des perspectives unilingues, sur des corpus recueillis sur des sites commerciaux tels que des boulangeries, des boucheries, des pharmacies, des fleuristes, des magasins de chaussures, en France (Kerbrat-Orecchioni, Reference Kerbrat-Orecchioni2001; Reference Kerbrat-Orecchioni, Hickey and Stewart2005) et dans des perspectives comparées sur les langues et cultures syriennes (Traverso, Reference Traverso2006), grecques (Katsiki, Reference Katsiki and Traverso2000), ou encore libanaises et tunisiennes (Dimachki et Hmed, Reference Dimachki, Hmed, Béal and Traverso2002a; Reference Dimachki and Hmed2002b; Hmed, Reference Hmed, Kerbrat-Orecchioni and Traverso2008).
Les développements récents sur l’im/politesse (Culpeper et Haugh, Reference Culpeper, Haugh, Haugh, Kádár and Terkourafi2021; Haugh, Reference Haugh2024; Haugh et Culpeper, Reference Haugh, Culpeper, Cornelia and Norrick2018) ont fait émerger de nouvelles tendances qui révèlent la dynamique grandissante de ce champ. Si la comparaison continue à occuper une place de choix dans les travaux sur le français, elle implique désormais une plus grande variété de langues plus ou moins éloignées du français : le finnois et le hongrois (Isosävi et Vecsernyés, Reference Isosävi and Vecsernyés2022), le finnois (Holttinen, Reference Holttinen2016; Isosävi, Reference Isosävi2020a; Reference Isosävi2020b), l’allemand (Decock et Spiessens, Reference Decock and Spiessens2017), l’espagnol (Marsily, Reference Marsily2018, Marsily & De Cock, Reference Marsily and De Cock2025), le japonais (Claudel, Reference Claudel2010; Reference Claudel, Auger, Béal and Demougin2012; Reference Claudel2015; Bazantay et Claudel, Reference Bazantay and Claudel2019), le persan (Moallemi, Reference Moallemi, Aloa and Szende2019; Reference Moallemi2020) ou encore, le polonais (Łobko, Reference Łobko2020). De nouveaux corpus font également l’objet d’attention.
Dans ce même ordre d’idées, des chercheurs se sont penchés sur certaines variétés du français ou les ont comparées entre elles, comme le français de Belgique (Depraetere et al., Reference Depraetere, Decock and Ruytenbeek2021) du Cameroun et du Canada (Mulo-Farenkia, Reference Mulo-Farenkia2014), du Sénégal (Johns et Félix-Brasdefer, Reference Johns and Félix-Brasdefer2015) et de Suisse (Lutzky et Ruytenbeek, Reference Lutzky and Ruytenbeek2024). Issus de la communication électronique (Claudel, Reference Claudel2021) ou des médias sociaux (Depraetere et al., Reference Depraetere, Decock and Ruytenbeek2021; Łobko, Reference Łobko2020; Tobback, Reference Tobback2019a; Reference Tobback2019b; Tsoumou, Reference Tsoumou2023), ces travaux soulèvent des questionnements d’ordre théorique et méthodologique dans le choix du cadre d’analyse et/ou des catégories descriptives. Ils peuvent également entraîner des réflexions sur le degré d’im/politesse perçu selon la formulation choisie sur ces mêmes réseaux sociaux (Ruytenbeek, Decock et Depraetere, Reference Ruytenbeek, Decock and Depraetere2023a; Reference Ruytenbeek, Decock and Depraetere2023b; Tsoumou, Reference Tsoumou2023). Deux autres aspects nouvellement explorés concernent, d’une part, l’im/politesse dans sa relation à la multimodalité prenant en compte les dimensions mimo-gestuelles (Isosävi et Vecsernyés, Reference Isosävi and Vecsernyés2022) et/ou environnementales (Claudel, Reference Claudel, Jucker, Hübscher and Brown2023) et, d’autre part, l’influence des différences individuelles, en particulier la personnalité, sur l’utilisation de la politesse linguistique, notamment dans les courriels contenant des requêtes et des mauvaises nouvelles (Ruytenbeek et Holtgraves, Reference Ruytenbeek and Holtgraves2025).
Malgré un nombre de travaux relativement important, les études spécifiquement centrées sur l’im/politesse en français, ou adoptant une perspective comparative prenant le français comme langue de référence, demeurent en nombre limité. C’est face à ce constat que les éditeurs de ce numéro thématique ont conçu le projet de créer un Réseau francophone de Politesse (désormais RFP),Footnote 1 celui-ci se voulant un lieu de rencontres dans la perspective de collaborations entre scientifiques travaillant sur l’im/politesse en contexte francophone. L’ambition de ce numéro thématique est d’approfondir l’étude de l’im/politesse en français et, ce faisant, de donner une plus grande visibilité aux recherches dont le français serait le point focal ou le point de départ de la comparaison.
Dans cette introduction, nous proposons tout d’abord une présentation détaillée des articles qui composent ce numéro thématique, en soulignant leurs principaux résultats et en mettant en évidence à la fois leurs apports respectifs et leur complémentarité dans l’étude de l’im/politesse en français, ainsi que dans une perspective comparative interlinguistique. Nous replaçons ensuite ces contributions individuelles dans le contexte des développements théoriques et méthodologiques récents dans les recherches sur l’im/politesse en français, en identifiant aussi bien leurs dimensions innovantes que leurs points de convergence et de divergence. Cette mise en perspective permet de dégager plusieurs pistes de recherches futures.
Présentation du numéro
Ce numéro thématique dédié à l’im/politesse en français dans une perspective résolument empirique s’inscrit dans la lignée du panel coordonné par les auteurs de cette introduction, lors de la conférence de l’International Pragmatics Association (IPrA), organisée par l’Université libre de Bruxelles en juillet 2023. Bien que, considérées dans leur ensemble, les contributions de ce volume ne soient pas les premières à aborder l’im/politesse en contexte francophone d’un point de vue empirique, elles mettent en évidence la pertinence de telles approches dans les champs de la linguistique pragmatique et de l’analyse du discours.
Plus spécifiquement, les articles abordent les thématiques suivantes :
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• La réalisation d’actes de langage tels que les compliments (Claudel et Moallemi), les critiques (Bersier, Mazzarella et Zufferey), l’éloge de soi (Tobback et Moens), les requêtes (Paternoster) et les insultes (Van Olmen et Grass) ;
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• La réception de l’acte de langage d’insulte (Van Olmen et Grass), en particulier du point de vue de l’im/politesse et de la gentillesse perçues ;
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• Les expressions d’im/politesse dans des formules de politesse ritualisée (Paternoster) et dans des constructions encodant l’impolitesse (Van Olmen et Grass).
Les quatre premières études abordent l’im/politesse en français dans une perspective historique centrée sur les manuels de savoir-vivre (Paternoster), comparative entre différents genres oraux (Claudel et Moallemi), sous l’angle constructionnel avec la séquence « espèce de NP » (Van Olmen et Grass), ou expérimental, portant sur l’acte de langage de critique (Bersier et al.). La cinquième étude adopte une perspective comparative en prenant le français comme référence dans le but de mettre en évidence les spécificités de la politesse en français par le biais d’une comparaison avec l’anglais étatsunien (Tobback et Moens).
Paternoster s’intéresse aux formules de politesse préconisées dans les interactions maître-domestique en France au XIXe siècle. Elle interroge la manière dont ces textes normatifs encadrent les actes de langage directifs dans un contexte de fortes asymétries sociales, et se demande si l’évolution des formes prescrites reflète une transformation des rapports de pouvoir entre maîtres et serviteurs. Cette étude s’appuie sur un corpus de manuels de conduite et de guides pratiques pour s’adresser aux domestiques. Les analyses portent sur les formules conventionnalisées associées aux actes directifs (ordres, requêtes, reproches), en examinant par exemple leur structure et leur degré d’atténuation. Alors que les sources plus anciennes recommandent des ordres directs et dépourvus de mitigation, les manuels plus récents plaident pour l’usage de formes adoucies, telles que « veuillez », « je vous prie de », ou encore des injonctions négatives comme « Ne les rudoyez pas ». Cette inflexion est interprétée par l’auteure comme le reflet d’une « crise du service domestique », marquée par une pénurie de main-d’oeuvre et par des revendications accrues de la part des serviteurs. Les formules de politesse prescrites visent donc surtout à maintenir l’efficacité du rapport hiérarchique dans un contexte socio-économique changeant.
Claudel et Moallemi comparent les compliments dans les interactions ordinaires et les interactions médiatiques, afin de comprendre comment la formulation du compliment varie selon le genre interactionnel et les paramètres contextuels. Les analyses reposent sur, d’une part, des interactions ordinaires issues de la base CLAPI (visites entre amis et échanges commerciaux), et d’autre part, un corpus composé d’extraits de talk-shows et d’une émission de talent télévisée. L’approche adoptée s’appuie sur les configurations du compliment décrites par Traverso (Reference Traverso1996) ainsi que sur le cadre de l’évaluation proposé par Kerbrat-Orecchioni (Reference Kerbrat-Orecchioni1987). Claudel et Moallemi montrent que, dans les interactions ordinaires, le compliment est souvent centré sur des objets présents dans la situation et formulé à l’aide d’anaphores, telles que « c’est trop beau », « c’est sympa ça », qui s’appuient sur le contexte visuel partagé. Dans les interactions médiatiques, les compliments portent majoritairement sur la personne ou la performance et se caractérisent par une intensification lexicale et prosodique (« vous êtes génial », « c’est MA-GNI-FIQUE »), fréquemment accompagnée de félicitations ou d’applaudissements.
Dans leur article consacré à la construction « espèce de + substantif ! » (par exemple, « espèce d’idiot ! »), Van Olmen et Grass abordent la question de savoir si l’impolitesse peut être encodée au niveau des constructions grammaticales. Leur objectif est de montrer que certaines formes linguistiques sont conventionnellement associées à une valeur impolie et imposent une interprétation dépréciative ou ironique, même lorsque le substantif utilisé n’est pas négatif en soi. Le volet corpus repose sur des occurrences extraites du corpus frTenTen20, permettant d’observer les usages de la construction « espèce de + substantif ! » dans des contextes variés. Le volet expérimental consiste en un questionnaire dans lequel des locuteurs francophones évaluent l’impolitesse d’énoncés contenant « espèce de » combiné à des substantifs négatifs, positifs, neutres, ou inventés. Les analyses de corpus indiquent que la construction apparaît majoritairement dans des contextes conflictuels ou moqueurs, compatibles avec une lecture impolie même lorsque les substantifs sont à priori positifs. Les réponses au questionnaire confirment cet effet : les énoncés avec « espèce de » sont systématiquement jugés plus impolis que leurs équivalents sans la construction. Ces résultats suggèrent que l’impolitesse peut être partiellement encodée au niveau des constructions en français.
Bersier et al. analysent la réalisation des critiques en français dans des contextes professionnels. S’intéressant aux stratégies linguistiques utilisées pour adoucir la critique, l’article vise à montrer que la critique ne se réduit pas à un acte isolé, mais s’inscrit fréquemment dans des configurations discursives plus complexes, sensibles aux rapports de pouvoir et à la distance sociale entre interlocuteurs. Les données présentées par les auteurs proviennent d’une tâche de complétion discursive (« discourse completion task », DCT) écrite. Les scénarios mettent en scène des interactions professionnelles variées; y sont manipulés le pouvoir (relation hiérarchique vs. égalitaire) et la distance (proche vs. distante). Les résultats de cette tâche montrent d’abord que les critiques sont souvent formulées comme une série d’actes de langage combinant, par exemple, une évaluation négative (« vos retards ne sont pas acceptables ») avec une demande de réparation (« pourriez-vous y faire plus attention à l’avenir ? »). L’étude de Bersier et al. met en évidence le rôle des stratégies d’atténuation et d’aggravation. Alors que les excuses, les remerciements et les formulations inclusives permettent de réduire l’impact socio-psychologique pour la face de l’interlocuteur, les menaces conditionnelles (« si tu ne parles pas la langue, le poste sera confié à quelqu’un d’autre »), par exemple, renforcent cet impact négatif, en particulier en contexte hiérarchique.
Enfin, la contribution de Tobback et Moens concerne les stratégies d’auto-éloge dans des communiqués de presse d’entreprises françaises et américaines. Partant du caractère hybride du communiqué de presse, à la fois informatif et promotionnel, les auteures s’interrogent sur la manière dont les entreprises gèrent le caractère potentiellement risqué de l’autopromotion. Elles analysent 40 communiqués de presse publiés par deux enseignes françaises (Auchan et Carrefour) et deux enseignes américaines (Kroger et Target) en termes de marqueurs d’auto-éloge, c’est-à-dire des éléments évaluatifs ou quantitatifs avec intensification (« cutting-edge », « jusqu’à 20 % moins cher »), et de stratégies pragmatiques visant à en réduire l’impact négatif, telles que l’éloge attribué à des tiers, l’auto-citation ou la distanciation du point de vue. Si l’auto-éloge explicite domine dans les deux corpus, les communiqués américains présentent davantage de marqueurs d’auto-éloge, tandis que les textes français recourent plus souvent à des stratégies de distanciation. Ces différences sont interprétées à la lumière du principe de modestie, plus contraignant en France hexagonale.
Tous ces articles s’appuient sur des données authentiques et proposent des analyses qui s’inscrivent dans le cadre de la pragmatique linguistique, en se concentrant sur la réalisation linguistique d’actes de langage considérés comme menaçants pour les faces positive ou négative des participants (Brown et Levinson, Reference Brown and Levinson1987). Selon les termes de la théorie de la politesse dite « classique », la ‘face négative’ réfère au désir de chacun d’être libre de toute imposition, d’avoir sa liberté d’action, tandis que la ‘face positive’ renvoie au désir d’approbation et de reconnaissance (Brown et Levinson, Reference Brown and Levinson1987 : 61).
Tobback et Moens, dans leur étude des stratégies pragmatiques d’autopromotion utilisées par des entreprises françaises et étatsuniennes dans les communiqués de presse publiés sur leurs sites web, abordent, entre autres, la question de savoir comment la notion de ‘face professionnelle’ (Charles, Reference Charles1996) peut s’appliquer à l’image positive et à la réputation des entreprises. La notion de face et notamment les différences culturelles qu’implique son interprétation occupe également une position centrale dans l’article de Claudel et Moallemi, qui documente les stratégies linguistiques et multimodales déployées par le locuteur pour le maintien de sa face positive lors d’un échange complimenteur. Bersier et al., pour leur part, étudient les stratégies de minimisation (downgraders) et d’aggravation (upgraders) mobilisées dans la formulation de critiques, un acte illocutoire présentant une menace pour la face positive de la personne visée. Dans le même ordre d’idées, Van Olmen et Grass étudient la construction « espèce de NP » dans la réalisation des insultes, qui sont l’acte de langage représentatif de l’attaque de la face positive du destinataire. Dans l’article de Paternoster, en revanche, c’est la face négative des destinataires de requêtes qui est au coeur de l’analyse et, plus particulièrement, les stratégies de politesse destinées à atténuer la force de cet acte.
Les cinq contributions de ce numéro thématique documentent de manière empirique et nuancée les pratiques d’im/politesse en français d’une façon complémentaire, combinant une approche expérimentale (Bersier et al.; Van Olmen et Grass) à une analyse de corpus qualitative (Claudel et Moallemi; Paternoster) ou quantitative (Tobback et Moens; Van Olmen et Grass). De plus, ces articles couvrent un spectre allant de pratiques hautement ritualisées et historiquement stabilisées (Paternoster) à des usages contemporains régis par des dynamiques interactionnelles fines (Bersier et al.; Claudel et Moallemi; Van Olmen et Grass; Tobback et Moens). Cette diversité permet de saisir l’im/politesse comme un phénomène avant tout relationnel, dont les effets sur la face positive ou négative des participants varient selon les paramètres contextuels.
Sur le plan des actes de langage, les contributions révèlent des configurations complémentaires concernant les mécanismes de gestion des faces. Les deux études consacrées aux compliments à l’adresse d’autrui (Claudel et Moallemi) ou de soi-même (« auto-éloge ») (Tobback et Moens) interrogent des pratiques à priori valorisantes pour la face positive de la personne ciblée, tout en montrant que ce genre d’acte de langage peut être perçu comme excessif, inapproprié ou insuffisamment atténué. À l’inverse, les articles portant sur la critique (Bersier et al.) et l’insulte (Van Olmen et Grass) se concentrent sur des actes intrinsèquement menaçants pour la face positive, en mettant en évidence les ressources linguistiques, telles que les stratégies d’atténuation et d’aggravation, les choix pronominaux, qui permettent soit de moduler, soit de renforcer cette menace. L’article de Paternoster, enfin, met l’accent sur des actes directifs où la préservation de la face négative s’inscrit dans des dispositifs normatifs, révélateurs de rapports sociaux asymétriques. L’impact de telles asymétries est d’ailleurs étudié par Bersier et al., cette fois sur le plan des réponses aux critiques.
La complémentarité du numéro réside également dans la manière dont les articles articulent les dimensions micro- et macro-pragmatiques. Ainsi, les analyses des réalisations linguistiques et multimodales (Bersier et al.; Claudel et Moallemi; Van Olmen et Grass) trouvent un écho dans des réflexions plus larges sur les normes discursives, les genres de discours et les cadres institutionnels conditionnant l’im/politesse des actes de langage (Paternoster; Tobback et Moens). Cette articulation met en évidence certaines continuités et certains contrastes entre pratiques contemporaines et historiques, entre interactions symétriques et asymétriques, ainsi qu’entre une politesse stratégique et une politesse davantage conventionnalisée. Plus généralement, les contributions proposées soulignent que l’im/politesse en français gagne à être étudiée moyennant la mise en dialogue de différents types de données et le recours à des méthodes empiriques variées.
Si plusieurs articles de ce numéro mobilisent des notions centrales de la première vague des théories de la politesse (Eelen, Reference Eelen2001; Terkourafi, Reference Terkourafi2005), telles que les actes de langage, la menace pour la face et les stratégies d’atténuation et d’aggravation, l’ensemble du volume s’en distingue par une mise à distance critique d’une conception strictement universaliste et exclusivement stratégique de l’im/politesse. Les analyses proposées montrent en effet les limites d’une approche qui considérerait les formes linguistiques comme polies ou non indépendamment des genres discursifs et des normes sociales dans lesquels elles s’inscrivent. Qu’il s’agisse de la critique ou de l’auto-éloge (Bersier et al.; Tobback et Moens), la menace réelle pour la face des participants ne peut se réduire à un calcul stratégique de l’imposition tel que le stipulent Brown et Levinson (Reference Brown and Levinson1987), mais elle doit être comprise en fonction des attentes des participants. L’analyse de la construction « espèce de NP » par Van Olmen et Grass apporte à cet égard un éclairage complémentaire, en montrant que l’impolitesse peut également être encodée dans des schèmes linguistiques fortement conventionnalisés, sans pour autant gommer le rôle des jugements des locuteurs dans l’interprétation de telles constructions.
Par ailleurs, plusieurs articles se situent dans la lignée de la deuxième vague de l’im/politesse, en concevant celle-ci comme un phénomène évaluatif, dépendant du contexte d’énonciation et des cadres discursifs. L’étude des compliments (Claudel et Moallemi) met ainsi en évidence la dépendance étroite de leurs manifestations et de leurs effets avec les genres de discours et les paramètres contextuels, tandis que l’analyse des réponses aux critiques (Bersier et al.) souligne le caractère co-construit de la gestion des faces.
Enfin, le numéro adopte également une orientation intégrative, caractéristique de la troisième vague, en montrant que la variabilité contextuelle de l’im/politesse est compatible avec la présence de régularités formelles. Cette articulation est particulièrement visible dans l’étude diachronique des formules de politesse dans les interactions maître-domestique (Paternoster), où des expressions fortement conventionnalisées reflètent à la fois des rapports de pouvoir asymétriques et la prise en compte de la face négative des destinataires au fil du temps. De même, Van Olmen et Grass montrent que l’impolitesse peut être encodée au niveau d’une construction, sans pour autant nier que l’usage de cette même construction, et son caractère plus ou moins approprié, soit sujet aux jugements des locuteurs.
Ce numéro thématique met ainsi en lumière l’importance de l’étude de la politesse et de l’impolitesse dans le contexte francophone, un domaine souvent éclipsé par des recherches majoritairement centrées sur l’anglais. S’appuyant sur des données authentiques, toutes les études de ce numéro portent sur des actes de langage potentiellement menaçants pour les faces positive et/ou négative des participants, tels que la requête, la critique, l’autopromotion, le compliment ou l’insulte. En explorant des contextes variés, allant des interactions interpersonnelles contemporaines aux usages historiquement codifiés de la politesse, en passant par la communication professionnelle, ce numéro thématique contribuera de façon significative à la visibilité et à l’avancement des recherches sur l’im/politesse linguistique en français.
Pistes de recherches futures
Il serait intéressant d’étudier plus systématiquement les différentes ressources mobilisées dans l’expression de l’im/politesse en français, qu’il s’agisse des choix lexicaux, des constructions syntaxiques, des registres de langue ou encore de l’intonation. Cette perspective impliquerait également le développement d’approches multimodales de l’im/politesse en français, à ce jour encore balbutiantes. Par ailleurs, il nous apparaît essentiel de poursuivre et d’élargir les études de corpus fondées sur des données authentiques, afin de mieux rendre compte des pratiques d’im/politesse en contexte. En complément, les recherches expérimentales méritent d’être approfondies, notamment pour consolider les résultats récents portant sur la perception de différentes réalisations d’actes de langage, y compris dans une perspective interculturelle. Enfin, les études comparatives pourraient être davantage diversifiées afin de dépasser la dichotomie encore trop fréquente entre l’Ouest et l’Est. Dans cette optique, des travaux s’inscrivant dans la lignée de l’article de Tobback et Moens, qui comparent deux groupes dits occidentaux, sont à encourager. Ces approches gagneraient à être complétées par des études centrées sur la variation intralinguistique, dans le but d’identifier, par exemple, l’ethos communicatif des différentes communautés linguistiques francophones en matière d’im/politesse.
Competing interests
The authors declare that they have no conflict of interest pertaining to the present submission.