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Le végétarisme avant le « végétarisme »

Méthode de l’anachronisme contrôlé et historiographie

Published online by Cambridge University Press:  22 August 2025

Cecilia Muratori*
Affiliation:
Università di Pavia cecilia.muratori@unipv.it
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Abstract

Lorsque l’adjectif « végétarien » apparaît pour la première fois dans un texte publié, en 1842, il est loin d’être considéré comme un néologisme audacieux : dérivé du latin vegetus, il désigne un état de santé physique et mentale, et est utilisé comme alternative à divers autres termes, tels que « abstinent », « pythagoricien » ou « frugivore ». Les « végétariens » du xixe siècle cherchaient à souligner la continuité conceptuelle entre leur choix de s’abstenir de consommer de la viande – ou tout autre produit animal – et la longue tradition des philosophes antiques, tels Porphyre et Plutarque, ainsi que l’imagerie biblique concernant l’alimentation humaine avant la Chute. Cet article examine le milieu intellectuel dans lequel le mot « végétarisme » a été inventé afin d’établir des liens à la fois avec la compréhension contemporaine de ce régime alimentaire et avec les discussions sur l’abstinence de viande avant que ce terme ne commence à être utilisé. Il en résulte une étude de cas sur les intersections entre l’histoire d’un concept et les histoires entremêlées des différents mots qui l’accompagnent. La méthodologie de l’anachronisme contrôlé est présentée comme un outil productif qui permet aux historiens et historiennes (de la philosophie) de détecter les trajectoires conceptuelles tout en préservant la contextualisation, et ainsi de retracer l’histoire d’une idée au milieu des changements terminologiques. Cet article est un plaidoyer en faveur de l’application des anachronismes à la recherche historique, dépassant l’idée selon laquelle les anachronismes sont incompatibles avec le besoin présumé de neutralité de l’histoire.

When the adjective “vegetarian” first appeared in a published text, in 1842, it was hardly intended as a daring neologism: derived from the Latin vegetus, it was meant to indicate a healthy state of body and mind, and was employed as an alternative to various other terms such as “abstinent,” “Pythagorean,” or “frugivorous.” The nineteenth-century “vegetarians” sought to emphasize the conceptual continuity between their choice to abstain from meat, or from animal products altogether, and the long tradition of ancient philosophers like Porphyry and Plutarch, as well as biblical imagery regarding human diet before the Fall. This article examines the intellectual milieu in which the word “vegetarianism” was coined in order to establish the connections both with current understandings of this diet and with discussions on abstaining from meat before the term itself started to be employed. The result is a case study of the intersections between the history of a concept and the entangled histories of the various words accompanying it. The methodology of controlled anachronism is presented as a productive tool that allows historians (of philosophy) to identify conceptual trajectories while safeguarding contextualization, and thus to trace the history of an idea amidst terminological change. The article is a plaidoyer for the application of anachronisms to historical research, moving beyond the view that they are incompatible with history’s alleged need for neutrality.

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Type
Frontières d’animalité
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© The Author(s), 2025. Published by Cambridge University Press on behalf of Les Éditions de l’EHESS

Qui est l’abstinent ? Depuis sa création, l’être humain n’a cessé de s’interroger sur l’abstinence. Quelle que soit la nouveauté de la pratique actuelle, le principe, lui, n’a jamais quitté l’être humain, et ce dernier a en lui les clefs de sa résolution et de sa mise en oeuvre Footnote 1.

Le présent article s’intéresse à une question fondamentale quoique presque banale de l’historiographie : comment rendre compte de la continuité d’un concept malgré les changements terminologiques ? La création d’un terme est souvent considérée comme un moment décisif dans la trajectoire d’un concept particulier. Pourtant, comme Marc Bloch l’a clairement exprimé, « au grand désespoir des historiens, les hommes n’ont pas coutume, chaque fois qu’ils changent de moeurs, de changer de vocabulaireFootnote 2 ». Les pages qui suivent proposent d’étudier le cas spécifique du végétarisme en tant que mot et en tant qu’idée. L’objectif est à la fois d’identifier en quoi il est dangereux d’associer la naissance du terme à celle de l’idée et de proposer une solution analytique fondée sur la méthodologie de l’anachronisme contrôlé.

La naissance d’un mot

Lorsque le mot « végétarien» apparaît pour la première fois dans un texte publié, il n’est guère pensé comme un néologisme audacieux, destiné à définir une nouvelle approche de l’alimentation humaine. Ainsi, dans le premier numéro de The Healthian: A Journal of Human Physiology, Diet, and Regimen (1842) – revue britannique éditée par la communauté spirituelle de Alcott House, notamment par Charles Lane et Henry Gardiner Wright, et publiée environ une fois par mois entre 1842 et 1843 –,« végétarien » (vegetarian) est employé comme synonyme de « frugivore » (frugivorous), littéralement « qui se nourrit de fruits » (au sens large de « produits végétaux ») Footnote 3. L’éditorial intitulé « Le régime carné [Réponse de l’éditeur à la lettre de Barbara, p. 31 et 32] » – prénom d’une soi-disant lectrice qui posait la question: « La nourriture animale est-elle bonne ou mauvaise pour l’homme ? » – affirme que « les faits de santé [sont décidément] du côté de la partie frugivore de la population dans ce pays et sous ce climat » Footnote 4. Selon ce même texte, le « régime végétal» serait « plus nutritif » qu’un régime incluant de la viande, au point qu’il serait « irrationnel » « de dire à un végétarien en bonne santé que son régime est incompatible avec les besoins de la nature humaine » Footnote 5.

Au-delà de « frugivore », le terme « végétarien » est ici fortement associé à un autre mot, l’adjectif « sain » (healthy). Le végétarien adopte une alimentation fondée sur les fruits de la terre au sens le plus large et, ce faisant, cultive sa propre santé. L’allusion spécifique au climat suggère que le végétarisme n’est peut-être pas un régime approprié à toutes les latitudes. Pourtant, de façon générale, le terme « végétarien » est considéré comme dérivant du latin vegetus, signifiant « vif » ou « vigoureux ». Le titre de la revue, The Healthian (un néologisme que l’on pourrait traduire littéralement par « Le Santéen »), référence directe à la notion de santé (health), pourrait même être compris comme un synonyme du « Végétarien », puisque l’affirmation clef de ses rédacteurs est que les personnes végétariennes sont en bonne santé et que, pour être en bonne santé, un régime végétarien est recommandé. De son côté, le « régime carné » est considéré comme « un vestige d’âges barbares et une pratique barbare » Footnote 6. La répétition du terme « barbare » (barbarous) suggère que la lettre signée « Barbara » ne représente probablement pas le point de vue d’un véritable individu portant ce prénom, mais plutôt le catalogue des arguments traditionnels en faveur de la consommation d’animaux. L’éditorial laisse entendre que de tels arguments sont barbares, voués à être dépassés par d’autres, en faveur d’un régime « sain », c’est-à-dire « végétarien ».

Le régime recommandé dans The Healthian serait aujourd’hui appelé végane (vegan), et non végétarien. Le fondateur de la communauté de Alcott House, James Pierrepont Greaves (1777-1842), avait en effet choisi de suivre un « régime végétal », avec une préférence pour les aliments crus : dans sa nécrologie publiée dans The Healthian, il est qualifié de « pythagoricien », autre terme traditionnellement utilisé pour définir une personne qui s’abstient de consommer des produits d’origine animale Footnote 7. La frontière entre végétalien et végétarien est restée en grande partie floue jusqu’à ce que le terme « vegan » soit inventé. Celui-ci apparaît en 1944 comme une simple suggestion dans le premier numéro de « The Vegan News » (Quaterly Magazine of the Non-Dairy Vegetarians) dans lequel le rédacteur en chef, Donald Watson, déclare, au paragraphe intitulé « À la recherche d’un nom » : « Nous devrions tous réfléchir attentivement à la manière dont il faudrait appeler notre communauté, notre magazine et nous-mêmes Footnote 8. » D. Watson déplore l’absence de terme dans la langue anglaise pour définir le régime en question de manière positive, sans attirer l’attention sur les aliments qu’il exclut, comme dans l’expression « végétariens sans produits laitiers » (non-dairy vegetarians) : « Il nous faut un nom qui désigne ce que, de fait, nous mangeons.» D. Watson souligne, en outre, le manque de clarté conceptuelle du terme « vegetarian », calqué sur une modernisation du terme « frugivorous » du xix e siècle, soit « fruitarian » : en effet, « fruit » peut être utilisé métaphoriquement pour désigner tout produit non carné, y compris le lait et les oeufs Footnote 9.

La force de la métaphore du fruit réside également dans ses connotations bibliques. En effet, dans un autre éditorial de The Healthian, on peut lire que « chaque homme est toujours un Adam, et chaque femme une Ève se tenant dans le jardin d’Éden », ce qui laisse penser que les humains devraient revenir au régime végétarien – ou plutôt « frugivore » – de leurs origines Footnote 10. Il n’est guère étonnant que l’ami et inspirateur de Charles Lane, l’États-Unien Amos Bronson Alcott, ait baptisé « Fruitlands » (soit le pays des fruits) la communauté utopique qu’il fonda en 1843 près de Harvard, dans le Massachusetts Footnote 11. Fruitlands fut « loué en tant que Nouvel Éden Footnote 12 », même si la fille de A. B. Alcott, Louisa May, remarqua plus tard avec ironie que « cet Éden à venir […] consistait en une vieille ferme rouge, une grange délabrée, plusieurs hectares de prairies et un bosquetFootnote 13 ». Le régime alimentaire à Fruitlands correspondait à ce que l’on appellerait aujourd’hui un régime végane Footnote 14. Quelques années avant la fondation de la communauté, on aurait parlé de régime « frugivore » (frugivorous) ou « fruitarien » (fruitarian) pour indiquer qu’il reposait essentiellement sur les fruits de la terre. Louisa May Alcott le nomme encore régime « végétarien » vers la fin du xix e siècle, à un moment où « végétarien » et « frugivore » ont cessé d’être traités comme des synonymes Footnote 15.

Dans les années 1940, la recherche d’un nouveau terme par D. Watson exprime sa frustration devant l’absence d’une terminologie claire pour définir des régimes qui n’ont que récemment commencé à être perçus comme considérablement différents. L’invention du terme « vegan » est bénéfique, même si elle ne satisfait pas pleinement l’espoir de D. Watson d’indiquer de façon évidente les aliments que ce régime inclut, et non ceux qu’il exclut : « vegan » n’est qu’une contraction de « vegetarian » Footnote 16. Après sa création en 1944, le terme « vegan » passe de l’anglais à d’autres langues, comme cela s’était produit avec « vegetarian » un siècle plus tôt.

Ces néologismes, et particulièrement « végétarien », n’ont pas brusquement éclipsé tous les autres termes utilisés jusqu’alors, mais ils ont marqué le début d’une nouvelle tendance consistant à définir positivement les aliments inclus dans ces régimes. En 1842, les rédacteurs de The Healthian définissent encore de façon négative le régime qu’ils préconisent, en éliminant toute une série d’aliments. Dans un dialogue publié dans le premier numéro de la revue, deux étrangers débattent de ce qu’il faut manger au petit-déjeuner : G. est omnivore, tandis que A. suit les recommandations de The Healthian. Le régime de A. est défini progressivement, à mesure que les aliments dérivés d’animaux sont exclus un par un :

G. - Puis-je vous servir un morceau de steak, Monsieur ?

A. - Non, je vous remercie, Monsieur? [sic]

G. - Voulez-vous prendre un morceau de poisson séché, alors, Monsieur ?

A. - Non, Monsieur, je vous remercie.

G. - (Plutôt surpris) Vous ne prendrez ni l’un ni l’autre ?

A. - Je ne mange jamais de nourriture animale, Monsieur.

G. - Voulez-vous prendre du beurre, alors ?

A. - Non, Monsieur.

G. - Du fromage ?

A. - Non, Monsieur; je ne mange ni beurre ni fromage Footnote 17.

Il est significatif que le régime qui, quelques mois plus tard, dans les pages de la même revue, sera étiqueté « végétarien » (un adjectif aujourd’hui célèbre) soit ici défini par une énumération de ce qu’il exclut.

Dans un autre dialogue fictif entre G. et A. figurant dans le numéro suivant de la revue, A. recommande « l’abstinence de nourriture d’origine animale Footnote 18 ». Cette expression rappelle le titre choisi par Thomas Taylor pour sa traduction du Peri apochés empsýchōn (περὶ ἀποχῆς ἐμψύχων) de Porphyre : On Abstinence from Animal Food (1823) Footnote 19. L’oeuvre de Porphyre est depuis longtemps une source classique d’arguments en faveur d’un régime excluant les produits animaux, au point que le terme « abstinence », traditionnellement utilisé pour traduire l’ἀποχή de Porphyre, est devenu la pierre angulaire des discussions philosophiques concernant le choix de ne pas manger la chair des animaux. Dans ce traité, le disciple de Plotin cherche à convaincre son ami Firmus Castricius de s’abstenir de manger de la viande, aliment qu’il avait recommencé à consommer après l’avoir écarté. Le plaidoyer de Porphyre est habituellement considéré comme l’une des défenses anciennes les plus développées du « végétarisme », un terme évidemment anachronique lorsqu’on parle du iii e siècle de n. è.Footnote 20. Dans l’introduction à sa traduction, T. Taylor oppose les expressions « régime carné » (fleshy diet) ou « régime animal » (animal diet) à « nourriture végétale» (vegetable nutriment) ou « régime végétal » (vegetable diet) Footnote 21. Il se sert de ces expressions, vraisemblablement sans ironie, pour expliquer qu’un traducteur de Porphyre a besoin d’un régime compatible avec une vie active et pas seulement contemplative, et qu’il est donc obligé de manger de la viande pour accomplir la lourde tâche de diffuser en anglais un texte fondamental sur l’abstinence de nourriture carnée – de façon paradoxale, pour transmettre le message du « végétarisme », l’intermédiaire qu’il est doit manger de la viande Footnote 22.

Malgré son caractère incongru, le commentaire de T. Taylor sur son besoin de manger la nourriture déconseillée par Porphyre met l’accent sur le terme traditionnellement utilisé pour désigner le choix d’éviter la viande. L’abstinence, ou abstinentia dans l’Occident latin, est le réceptacle de points de vue divers, incluant sans s’y limiter l’élimination des produits animaux d’un régime alimentaire. Elle peut être considérée comme une simple question de choix diététique, comme dans l’affirmation de T. Taylor sur ses besoins nutritionnels, ou comprise plus largement comme l’expression d’une approche globale de la vie (philosophique). C’est dans ce dernier sens que Porphyre utilise le concept d’abstinence. Il souligne la sacralité de la philosophie lorsqu’il déclare que « le philosophe, prêtre du dieu suprême, s’abstient de toute pâture animée, car il s’efforce de parvenir seul à seul et de son propre fait auprès de Dieu Footnote 23 ». L’adjectif « animé » est ici utilisé au sens littéral de « posséder une âme » (ἔμψυχος), ce qui implique que les plantes ne sont pas vivantes de la même manière que les animaux : le philosophe s’abstenant de nourriture « animée » écarte la viande et a donc besoin de consommer des végétaux Footnote 24. Le concept d’âme est ainsi la clef du régime que Porphyre recommande pour le philosophe : il oppose le fait d’« engraisser sa chair de viandes » à celui d’alimenter l’âme rationnelle avec une nourriture intellectuelle Footnote 25. Afin d’atteindre l’équilibre de l’âme et du corps, les philosophes ne doivent donc pas consommer d’aliments « animés ». Plutôt que d’identifier les aliments appropriés par exclusion progressive, comme dans le dialogue de The Healthian, Porphyre utilise un seul concept, l’âme, pour indiquer l’accord entre la nourriture et celui qui la mange. La nutrition du corps physique est ainsi décrite comme une simple facette d’une question plus complexe. En regard de la densité philosophique et de l’élasticité des interprétations du terme « abstinence », l’introduction de mots comme « végétarisme » au xix e siècle, puis « végétalisme » au xx e siècle semble accompagner une clarification progressive des concepts. Sans réduire le végétarisme et le végétalisme à de simples menus, une cartographie de choix diététiques précis, portant chacun un nom spécifique, se dessine Footnote 26.

Le développement d’une idée

L’abstinence reste le mot-clef de la réception du texte de Porphyre jusqu’au xix e siècle et la traduction de T. Taylor Footnote 27. Les éditeurs de The Healthian savent que ce qu’ils appellent le « régime végétarien » est lié à ce concept ancien. Un éditorial de 1842 de la revue, intitulé « Abstinence », affirme que pour apprécier la riche signification de ce terme, il est nécessaire d’aller au-delà de « l’énoncé familier du mot ». Ce pas de côté permet de découvrir une polysémie que les auteurs prétendent mettre au jour à travers un exercice de philologie spéculative Footnote 28. Selon eux, « to abstain » ne signifie pas simplement s’abstenir, dans la mesure où le mot contient « stain », qui veut dire « tache » : s’abstenir (« to abstain »), c’est donc s’éloigner de la « tache », aux sens biblique et plus généralement spirituel du terme. Par conséquent, l’abstinence concerne à la fois la santé du corps et celle de l’âme. Comme s’il s’agissait d’une réponse à T. Taylor, les auteurs de cet éditorial affirment :

Dire que le corps nécessite cela même dont le principe d’abstinence exige que l’on se détache est le simple plaidoyer sensualiste qu’un homme spirituel, dans son cheminement vers la liberté spirituelle, ne s’autorise pas. Mais l’abstinence n’est pas grand-chose tant qu’elle n’atteint pas une sphère plus élevée Footnote 29.

Prétendre que le corps ne peut s’abstenir de viande n’est donc pas un argument valable dans une conception de l’abstinence appliquée à un être humain composite et qui doit donc répondre aux besoins de l’esprit comme à ceux du corps. Aussi le végétarisme du xix e siècle a-t-il navigué parmi les trajectoires enchevêtrées du concept d’abstinence au cours des siècles précédant la création d’un nouveau terme à succès : « végétarisme ». Les contours du concept d’abstinence sont par nature perméables, car inextricablement et simultanément liés à des notions concernant à la fois l’« âme » et diverses applications pratiques de la modération (il est possible de s’abstenir de certains aliments et boissons, mais aussi de certaines actions).

Dans mon ouvrage Renaissance Vegetarianism (2020), j’examine cette question en utilisant la réception du traité De l’abstinence de Porphyre pour démêler un ensemble de discours connexes relatifs à la théologie et à la magie, à la physiologie et à la médecine, ainsi qu’à l’exploration géographique et anthropologiqueFootnote 30. Comme je le montre, « la trajectoire philosophique de ce qui a été plus tard appelé végétarisme est profondément entrelacée avec la fortune du livre de Porphyre Footnote 31 ». Cela commence par la circulation matérielle du texte : j’étudie, dans cet ouvrage, les premières traductions et adaptations du traité De l’abstinence (notamment celle de Marsile Ficin), afin d’enquêter sur les types de débats que le rapport direct avec Porphyre a suscités. Ce faisant, je ne cherche pas à remplacer une approche systématique par une histoire de la réception. Il ne s’agit pas de dire qu’en l’absence de liens conceptuels et terminologiques directs entre les débats contemporains et ceux du début de la période moderne sur la consommation d’animaux il ne reste qu’à reconstruire la vie posthume matérielle d’une oeuvre en particulier Footnote 32. Au contraire, mon livre retrace les débats déclenchés par la réception du texte de Porphyre afin de répondre au défi de tracer les contours conceptuels de l’abstinence alimentaire à l’égard des animaux, quel que soit le nom que l’on donne à cette pratique à tel ou tel moment de l’histoire. Le plan de l’ouvrage est organisé en quatre thèmes principaux, chacun signalant les aspects clefs de l’attrait de Porphyre pour les penseurs du début de l’époque moderne : premièrement, qu’un philosophe abstinent n’a pas à renoncer au sacrifice ; deuxièmement, que s’abstenir de viande ne compromet pas la santé ; troisièmement, que la comparaison avec l’altérité alimentaire renforce les arguments en faveur de l’abstinence ; quatrièmement, que renoncer à manger de la viande pourrait renvoyer à des revendications concernant la rationalité des animaux.

Ma recherche montre que si ces arguments circulaient, bien sûr, dans un même cadre global, l’effet de chacun d’eux dépendait de circonstances culturelles et historiques spécifiques. Par exemple, la question du sacrifice est particulièrement pressante pour les philosophes se confrontant au texte de Porphyre dans les premières phases de sa réception à la Renaissance. Cela peut sembler surprenant dans la mesure où les penseurs de la Renaissance n’étaient pas exclus du rituel religieux tel que les philosophes de l’Antiquité pouvaient l’être en refusant de manger des animaux ou de les sacrifier sur les autels des dieux. Pourtant, l’argument de Porphyre sur le sacrifice montre un potentiel inattendu pour les lecteurs de la Renaissance : il leur permet d’envisager la combinaison du christianisme avec une version acceptable du platonisme, peu encline à l’effusion de sang et disposée, en revanche, à reconnaître la valeur des offrandes inaniméesFootnote 33. Un autre exemple est l’application des catégories de Porphyre aux régimes alimentaires des populations rencontrées pour la première fois à la suite des explorations géographiques du début de l’époque moderne. Pour Porphyre, les brahmanes de l’Inde étaient le prototype des sages abstinents, par opposition aux Scythes, traditionnellement considérés comme brutaux en raison des grandes quantités de viande qu’ils consommaient. Cependant, pour les penseurs de la Renaissance, le régime des « cannibales » du Nouveau Monde semble être une exception à la règle selon laquelle consommer la chair des animaux conduit au plus haut niveau de brutalité, pouvant aller jusqu’à l’anthropophagie. En effet, les « cannibales » étaient réputés suivre un régime principalement végétalien, avec l’ajout occasionnel de chair humaine. Dans ce cas, le schéma conceptuel de Porphyre a dû être adapté pour prendre en compte les répercussions théoriques de l’expansion géographique Footnote 34.

Ces exemples montrent que la réception du plaidoyer de Porphyre en faveur d’un régime alimentaire spécifique a souvent eu lieu dans des contextes très différents de celui de sa conception. Ils mettent également en évidence le risque inhérent à l’utilisation d’« abstinence » comme mot-clef heuristique, en raison de la grande quantité de publications et de discours variés dans lesquels ce terme apparaît. Cependant, tout chercheur ou chercheuse s’intéressant à l’histoire des débats sur la consommation d’animaux avant la naissance de la nomenclature moderne se trouve face à ce problème : bien que largement diffusé, ce sujet est difficile à identifier sur le plan terminologique. Au début de la période moderne, il n’existe en effet aucun ouvrage dont le titre annonce explicitement une discussion sur ce que nous appelons désormais le végétarisme.

Les spécialistes ont en général évité d’appliquer le vocabulaire contemporain à l’histoire du végétarisme avant la naissance de ce terme. En 1935, Johannes Haußleiter publie ce qui reste aujourd’hui l’étude la plus détaillée des arguments philosophiques de l’Antiquité en faveur du refus de la consommation de viande. Sentant le besoin d’expliquer pourquoi il choisit le terme « Vegetarismus » pour définir une série d’approches relativement diverses qui convergent vers le rejet de la viande – tels l’orphisme, le pythagorisme et les philosophies de Porphyre et de Plutarque –, J. Haußleiter intitule la très courte préface de son ouvrage « Moderner Vegetarismus und antike Fleischenthaltung » (Végétarisme moderne et refus de consommer de la viande à l’Antiquité). Il y explique que le terme « végétarisme » dérive effectivement du latin vegetus, parce que son objet principal est la santé du corps et de l’âme – une approche globale de la vie, dont la restriction alimentaire touchant la viande est le pilier central Footnote 35. J. Haußleiter affirme que son utilisation de « végétarisme » comme terme générique pour désigner à la fois les approches contemporaines et anciennes est possible, parce qu’il le définit dans un sens étroit. D’une façon générale, les contextes politiques, économiques et même esthétiques de l’alimentation au sein de la société diffèrent nettement entre l’Antiquité et le monde moderne. Mais, dans la définition plus restrictive de J. Haußleiter, le « végétarisme » désigne un ensemble d’arguments physiologiques et éthiques en faveur de l’abstention de viande. Selon J. Haußleiter, il est justifié, du point de vue de la méthode, d’utiliser le terme « végétarisme » dans ce sens étroit pour évoquer l’Antiquité et les débats du début du xx e siècle, car il existe un consensus sur cette définition à travers le temps et les lieux.

Dans l’historiographie, l’apparition, au milieu du xix e siècle, du terme « végétarien » est habituellement considérée comme un moment décisif distinguant le végétarisme moderne d’une multitude de tendances et de pratiques antérieures qui, tel que le suggère J. Haußleiter, ne peuvent être étudiées ensemble que lorsqu’elles sont réduites à un facteur commun minimum. Celles-ci sont considérées comme seulement partiellement en accord avec la conception moderne tardive, qui a donné lieu à la création d’un nouveau mot. Ce récit a produit une littérature fortement polarisée, concentrée soit sur la période qui succède à l’apparition du terme « végétarien » Footnote 36, soit sur des reconstructions historiques générales reposant sur une définition floue du terme, avec souvent un fort accent placé sur l’AntiquitéFootnote 37. Daniel Dombrowski a même théorisé que certaines idées – le végétarisme en est un parfait exemple – connaissent une « histoire intermittente » au cours de laquelle elles apparaissent et disparaissent. Dans la lignée de J. Haußleiter, son étude de la philosophie du végétarisme passe de l’Antiquité au xix e siècle directement. L’absence de développement sur ce qui a pu se passer entre les deux périodes est particulièrement frappante : D. Dombrowski n’explique pas cette ellipse comme un choix nécessaire pour son étude, mais affirme que « la croyance selon laquelle il est mal de manger des animaux a été soutenue par certains des philosophes les plus éminents de l’Antiquité », puis « s’est curieusement tue pendant presque 1 700 ans ». «Après un si long sommeil, il ne restait de l’idée que des cendres, d’où fleurit le phénix du végétarisme philosophique contemporain », conclut-il Footnote 38. Ce qui est curieux dans la déclaration de D. Dombrowski, c’est la certitude historiographique qu’une idée puisse mourir et ressusciter de cette manière. Qu’est-ce qui a bien pu l’anéantir ? et quand ? et qu’est-ce qui l’a fait ressurgir ? Pourquoi était-il impossible à cette idée de trouver un terrain fertile pour revenir avant la modernité tardive ?

D. Dombrowski n’aborde pas ces questions. L’historiographie récente s’est sans aucun doute davantage attachée à atténuer l’idée de ruptures intellectuelles qu’à identifier des changements de décor. La notion de « longue durée» en est devenue le manifeste. Ce qui ne signifie pas pour autant que l’histoire intellectuelle favorise les continuités au détriment de la contextualisation microhistorique Footnote 39. En effet, la méthode microhistorique peut souvent révéler un substrat de détails qui compliquent les trajectoires linéaires, conduisant à l’identification d’une « combinaison de continuités et de discontinuités » Footnote 40. Néanmoins, la position de D. Dombrowski est symptomatique d’un problème plus profond et non résolu affectant l’histoire de la philosophie en particulier, et qui est au coeur du présent article : l’absence d’une méthode reconnue pour identifier et analyser la fortune des concepts malgré les changements terminologiques et les créations linguistiques. D’un point de vue historiographique, la thèse surprenante de D. Dombrowski est la dernière étape d’une certaine tradition critique qui a établi une relation entre les conceptions de l’abstinence dans l’Antiquité (tardive) et les débats contemporains sur le végétarisme – suivant l’exemple de J. Haußleiter –, mais n’a mené aucune enquête similaire pour d’autres périodes. Cela a créé l’illusion d’un vide conceptuel, que D. Dombrowski a pris pour la mort réelle d’une idée.

La réticence à retracer l’idée de végétarisme sur la longue durée, et de la rapporter à toute autre période qu’à l’Antiquité, tient probablement au fait que la naissance du terme « végétarisme » est relativement récente. Cela a favorisé l’idée que le mot est intrinsèquement lié à une définition spécifiquement moderne du concept, qui ne ressemble qu’en partie aux formations conceptuelles antérieures. Il existe cependant quelques épisodes ou récits traditionnellement acceptés pour expliquer le développement intellectuel de l’idée, malgré la tentative de J. Haußleiter de la définir dans un sens très restreint. Comme je le soutiendrai dans ce qui suit, la méthode de l’anachronisme contrôlé permet aux historiens et historiennes de la philosophie d’évaluer plus précisément si l’idée de végétarisme est vraiment restée morte, ou du moins dormante, entre l’Antiquité et le xix e siècle, ou si elle était vivante et florissante, tout en demeurant sous le radar des méthodes historiques jusqu’ici dominantes.

Mots anachroniques versus sentiments anachroniques

L’aperçu donné ci-dessus des premières utilisations du terme « végétarien » met en évidence deux aspects principaux. Premièrement, au moment de son invention, ce terme coexiste pendant un certain temps avec d’autres, employés pour définir un régime renonçant à la consommation de produits animaux. Il n’est ainsi qu’un élément de plus dans un réseau terminologique complexe, avant de devenir le principal point de référence de ce dernier. Deuxièmement, à cette époque, « végétarien » n’a pas exactement le même sens qu’aujourd’hui : il signifiait l’élimination de tous les aliments dérivés des animaux, y compris les oeufs et les produits laitiers, avec un accent porté sur les bénéfices attendus pour la santé, comme le suggère la racine latine vegetus. Pris ensemble, ces deux aspects appellent à la prudence dans la compréhension de l’apparition du terme comme un tournant majeur dans l’histoire des mentalités. Or, les enquêtes historiques ont précisément eu tendance à considérer que la simple présence du mot justifiait l’établissement d’un lien direct entre le milieu du xix e siècle et le présent. En outre, le manque d’études sur la période précédente, à savoir l’époque moderne, révèle un malaise académique quant à l’utilisation du terme « végétarisme » pour décrire des approches diététiques antérieures, quand le mot lui-même était absent. Son application à l’Antiquité est souvent précédée d’une série d’avertissements, comme nous l’avons vu dans le cas de J. Haußleiter. Dans Renaissance Vegetarianism, j’ai cherché à aborder la question sous un angle différent: j’ai reconstruit l’histoire de la réception de l’ouvrage de Porphyre afin de sélectionner des facettes conceptuelles de l’abstinence qui pourraient être liées au développement de l’idée de végétarisme.

Une même approche du lien entre végétarisme et abstinence figure, pour le xviii e siècle, dans l’ouvrage de Renan Larue intitulé Le végétarisme des Lumières (2019) Footnote 41. L’auteur admet dès l’introduction qu’il commet un anachronisme, car, en parlant de débats sur le végétarisme pendant les Lumières, il attribue aux philosophes du xviii e siècle une sensibilité généralement interprétée comme clairement contemporaine. R. Larue se montre conscient, à raison, de la résistance qui existe devant l’utilisation anachronique de termes devenus partie intégrante du discours éthique contemporain. Il rappelle à cet égard le jugement de Lucien Febvre selon lequel l’anachronisme est le péché irrémissible de l’historienFootnote 42. Pourtant, il semble interpréter l’accusation d’anachronisme comme un avertissement plutôt que comme une interdiction. Nous devons, bien sûr, rester vigilants lorsque nous interprétons un texte en utilisant une terminologie qui n’existait pas à l’époque d’écriture du texte, mais pas, d’après R. Larue, pour une raison d’ordre philologique : quand nous disons qu’il y avait des végétariens avant le xix e siècle, nous supposons que leur angoisse face à la mort des animaux était comparable à la nôtre Footnote 43. Le problème est donc conceptuel et concerne la légitimité de créer un lien entre les visions du monde actuelles et passées. Pour R. Larue, cela est inévitable dans le cas des « idées morales », qui lui apparaissent comme le résultat d’une longue gestation. Dans la sphère morale, « la plupart des choses sont simplement dites différemment» à travers le temps, ce qui implique que la moralité est intrinsèquement liée à une perspective de longue durée Footnote 44. En d’autres termes, bien que l’angoisse des « végétariens » s’exprime différemment au cours de l’histoire, il demeure en son coeur une même boussole morale qui pousse les humains à s’abstenir de manger de la viande Footnote 45.

Dans le sillage de L. Febvre, l’accusation d’anachronisme implique l’idée que certains mots nous introduisent clandestinement dans des visions du monde entières qui sont ensuite projetées sur des périodes auxquelles elles pourraient ne jamais avoir appartenu. Plus précisément, lorsque nous parlons de « végétarisme » avant le xix e siècle, nous ne nous approprions pas simplement un terme récent et utile pour mettre au jour des connexions, mais nous insérons un ensemble de présupposés et de positions éthiques dans une histoire où ils n’ont pas leur place. Il existe cependant des cas où des néologismes sont largement acceptés comme utiles du point de vue analytique et effectivement neutres. Il en va ainsi dans les travaux sur la « cosmologie » de Platon Footnote 46. Si « cosmologie » est un terme de la période moderne, personne ne s’offusque de le voir appliqué de façon anachronique au Timée de Platon Footnote 47. Ce terme fait désormais partie intégrante du vocabulaire philosophique, ce qui octroie une sorte de laissez-passer aux historiens et historiennes de la discipline, qui se sentent libres d’utiliser un mot qui, de fait, connut un emploi fréquent à partir du milieu du xvii e siècle. Dans ce cas, le raisonnement implicite est que si le mot n’existait pas, le concept, lui, existait, de sorte que parler de la cosmologie de Platon ne relève pas d’une méthodologie historiquement douteuse, mais simplement d’un désir de clarté conceptuelle. Même pour un terme aussi influent (quoique controversé) que « panthéisme », qui date du tournant du xviii e siècle, l’utilisation pour des périodes antérieures est maintenant largement acceptée, malgré le fait que peu de mots sont aussi symptomatiques d’un moment historique spécifique Footnote 48. Pourquoi, alors, le même principe ne s’applique-t-il pas au terme « végétarisme » ?

Le danger de l’anachronisme est manifestement ressenti plus fortement pour certains mots que pour d’autres. R. Larue en identifie indirectement l’élément clef lorsqu’il demande si nous pouvons comparer la morale et les sentiments contemporains avec ceux du passé. Par exemple, est-il légitime de mettre en corrélation l’attachement de Montaigne pour son chat avec notre propre affection pour nos animaux de compagnie aujourd’hui Footnote 49 ? Dans ce cas, ce n’est pas un terme anachronique que R. Larue identifie, mais un sentiment potentiellement anachronique. Si nous supposons que ce qui nous sépare du xvi e siècle est une anthropologie complètement différente, alors la vision du monde de Montaigne pourrait être totalement perdue pour les historiennes et historiens contemporains, qui ne seraient capables que de donner un point de vue à distance, sans établir de liens avec les expériences actuelles. L’acceptation des anachronismes en historiographie est donc liée à la conviction que le passé nous reste accessible et qu’une méthodologie peut être conçue pour relier les visions du monde passées et présentes.

Dans un article fondateur de 1993, Nicole Loraux affirme que la peur de l’anachronisme est en effet émotionnelle, et pas simplement linguistique. Tous les historiens et historiennes (de la philosophie) ressentent un blocage émotionnel en traitant leurs objets d’étude, du moins depuis l’avertissement intimidant de L. Febvre. Cela implique que les sentiments participent pleinement de la frontière qui sépare le monde contemporain du passé. N. Loraux admet avoir ressenti de la joie en découvrant qu’apparemment l’amour ou la rage éprouvés et nommés par les Grecs n’avaient rien à voir avec ces passions telles que nous les connaissons et les appelons aujourd’hui Footnote 50. Pourtant, elle explique qu’elle a rapidement fait une autre découverte : qu’il est impossible pour les historiens et historiennes de considérer leur objet d’étude de manière neutre. La question des pensées et des sentiments historiquement contingents des personnes éloignées dans le temps dont ils et elles examinent la vie était à prendre au sérieux Footnote 51. Appliquée au cas de la consommation d’animaux, l’accusation d’anachronisme peut être reformulée comme suit : nous ne pouvons pas savoir ce que c’était que d’avoir de l’attachement pour un animal au début de la période moderne et, inversement, nous ne pouvons pas interpréter le refus exprimé par les philosophes de cette période de manger des animaux comme une adhésion au végétarisme. L’allégation est ici que ni le mot ni, plus important encore, la sensibilité particulière qu’il exprime n’existaient. Par ailleurs, utiliser l’anachronisme « végétarisme » revient à supposer qu’un penseur du début de l’époque moderne discutant de l’abstinence de viande ressentait et signifiait une répulsion similaire à celle décrite par les habitants de Fruitlands, qui fait suite à l’apparition du fameux néologisme dans les pages de The Healthian.

Ces interprétations opposées de l’anachronisme sont fondées sur différentes compréhensions du lien entre termes et concepts. Même si les détracteurs de l’anachronisme n’estiment pas que l’histoire des mots équivaut à celle des concepts, ils considèrent l’ajout d’un néologisme au vocabulaire comme symptomatique d’une vision du monde spécifique, qui n’appartient qu’à un moment historique donné. En général, on entend par anachronisme l’« action de placer un fait, un usage, un personnage, etc., dans une époque autre que l’époque à laquelle ils appartiennent ou conviennent réellement Footnote 52 ». Pourtant, comme l’observe Jacques Rancière, il ne s’agit pas d’« un problème horizontal d’ordre du temps», mais d’une question de verticalité, qui permet aux anachronismes d’échapper à la chronologie et d’accéder à un niveau ontologique différent Footnote 53. Pour le dire autrement, appliqué à l’histoire de la philosophie, un anachronisme – par exemple qualifier Porphyre de végétarien plutôt que de le définir comme un homme qui s’abstient de manger de la viande – n’est pas une simple erreur chronologique concernant la terminologie. Il s’agit plutôt d’une approche qui dissocie le concept d’une succession horizontale et chronologique de termes, et qui implique donc un élément vertical permettant aux concepts de se situer au-dessus de la succession chronologique. En ce sens, il est évident que l’utilisation des anachronismes ou leur évitement entretiennent des conceptions de l’histoire totalement différentes.

Pour N. Loraux, c’est précisément en embrassant les anachronismes que le travail de l’historien peut véritablement commencer Footnote 54. Dans cette perspective, les anachronismes sont un outil pour approcher le passé, pour prendre le risque de poser des questions qui relient le passé au présent. Libéré de la recherche anxieuse de la neutralité, ce travail consiste à contrôler les anachronismes – c’est-à-dire à équilibrer l’attention portée au contexte historique (et à sa terminologie spécifique) avec la tentative de dégager une trajectoire qui permette à un sujet historique particulier de dialoguer avec le présent.

Présentisme et anachronisme

Si R. Larue a raison de dire que la crainte de l’anachronisme ne s’applique pas de la même manière à tous les domaines de recherche, mais affecte plus singulièrement la sphère morale, il semble que les historiennes et les historiens suivent N. Loraux pour surmonter cette crainte. Par exemple, la crise climatique a incité les spécialistes à avoir recours à la terminologie contemporaine. Ainsi, le terme « durabilité », créé au xx e siècle, fut projeté en arrière pour étudier le monde agraire de la période moderne Footnote 55. En présentant les résultats de cette recherche, l’historien Paul Warde avertit qu’il est « un peu particulier » d’étudier « la genèse d’un concept à travers des discours qui, en réalité, n’utilisaient pas le mot » Footnote 56. Cette « particularité » est néanmoins devenue de plus en plus admise et les historiennes et historiens, notamment ceux des idées, ont été à l’avant-garde de la redécouverte du potentiel heuristique des anachronismes.

Récemment, le débat sur l’anachronisme a été reconsidéré sous l’étiquette du « présentisme » Footnote 57. Le présentisme peut prendre deux formes principales : il peut impliquer soit la généalogie d’une préoccupation actuelle, soit une décontextualisation, par laquelle le passé est réduit à des schémas interprétatifs au service du présent Footnote 58. La dimension éthique établie par R. Larue reste essentielle dans ces débats, bien que de manière modifiée : un historien présentiste peut avoir pour armature méthodologique un programme éthique, comme dans le cas des historiens et historiennes marxistes ou féministes Footnote 59. Le recours à l’anachronisme est donc une caractéristique du présentisme, aussi bien que le choix d’un cadre embrassant la longue durée au lieu de tracer des lignes de séparation strictes entre le passé et le présent Footnote 60.

Les historiens et historiennes de la philosophie restent quant à eux réticents à adopter l’utilisation systématique d’anachronismes Footnote 61. Le rapport anonyme sur mon propre manuscrit de livre en est une indication intéressante. L’évaluateur m’a « implorée » de retirer le terme « végétarisme » du titre Footnote 62. Son argument est une accusation classique d’anachronisme comme mauvaise pratique :

Ce [livre] concerne les idées de la Renaissance sur la consommation de viande suscitées par la publication de Porphyre, liées à d’autres arguments sur la nature du sacrifice, les règles du jeûne (qui bien sûr n’a rien à voir avec le végétarisme), les recommandations de santé (qui indiquent clairement [que] la viande est plus nourrissante et que seules les personnes ayant certaines habitudes physiques et constitutions peuvent la tolérer) et le sujet de la rationalité animale. Je ne vois vraiment pas comment ce dernier se rapporte directement au sujet puisque personne ne semble avoir recommandé de ne pas manger de viande au motif que les animaux pouvaient raisonner ou souffrir ou quoi que ce soit d’autre. Ça, c’est le végétarisme, et cela se produit au XIX e siècle Footnote 63.

Cette critique de l’utilisation anachronique du terme « végétarisme » présuppose que se priver de viande n’est pas la même chose que le végétarisme parce que les arguments utilisés avant et après le milieu du xix e siècle seraient différents. Cela signifie que la naissance du mot est inextricablement liée à la cristallisation de la conception précise selon laquelle le végétarisme implique non seulement de s’abstenir de manger des animaux, mais aussi d’adhérer à une vision du monde spécifique au xix e siècle. Une autre suggestion apparaît ici : alors qu’il n’est pas acceptable de parler de végétarisme avant la création du terme, ce dernier peut être légitimement appliqué pour le xix e siècle et au-delà, jusqu’à nos jours. Cela semble signifier soit que la stabilité relative du terme éclipse les glissements conceptuels ultérieurs, soit qu’il y a une continuité conceptuelle depuis l’époque de The Healthian jusqu’aux débats actuels.

La perspective selon laquelle la création du mot « végétarisme » correspond à l’émergence d’une nouvelle idée ne résiste cependant pas à un examen plus approfondi. Tout d’abord, les penseurs du xix e siècle qui ont introduit le mot ne considèrent pas le végétarisme comme une nouveauté. Au contraire, ils se voient comme poursuivant l’un des plus anciens débats philosophiques de l’histoire. Les premiers numéros de The Healthian sont particulièrement significatifs à cet égard, car le néologisme « végétarien » reste moins fréquent dans les pages de la revue que le terme classique « abstinent » pour désigner une personne qui ne mange pas de viande. L’éditorial « Qui est l’abstinent ? », publié dans le numéro de novembre 1842 et cité en exergue de cet article, souligne clairement cette continuité conceptuelle: « Depuis sa création, l’être humain n’a cessé de s’interroger sur l’abstinence. Quelle que soit la nouveauté de la pratique actuelle, le principe, lui, n’a jamais quitté l’être humain, et ce dernier a en lui les clefs de sa résolution et de sa mise en oeuvreFootnote 64. »

Chaque numéro de The Healthian s’ouvre par une devise ou une citation. Ensemble, elles forment une anthologie de textes que les rédacteurs de la revue considéraient comme des sources de référence pour comprendre le végétarisme. Le numéro déjà cité de novembre 1842, qui définit le profil culturel, philosophique et physiologique de l’abstinent, s’ouvre sur une citation de Porphyre: « Celui qui s’abstient de la nourriture qui excite la colère et se nourrit uniquement de sagesse divine, s’assimile à la Divinité Footnote 65. » L’idée d’abstinence que The Healthian cherchait à soutenir repose sur une approche globale de la vie, qui considère la santé comme le soin à la fois du corps et de l’âme, et, à cet égard, la référence à Porphyre est essentielle Footnote 66. En effet, dans un article complémentaire intitulé « Qu’est-ce que l’abstinence ? », « renoncer à toute nourriture animale » est considéré comme un simple aspect d’un programme plus large, qui implique d’autres restrictions alimentaires comme « s’abstenir de dîners chauds, de thé, de café, d’épices et de tout condiment excitant et inflammatoire». Tous ces éléments ne sont que les « signes extérieurs d’une abstinence intérieure réelle» et sont destinés à aider l’abstinent à y parvenir Footnote 67. Le concept prétendument nouveau de « végétarisme » est clairement présenté comme une reformulation de l’appel de Porphyre à s’abstenir de produits animaux afin d’harmoniser le soin du corps avec une vision philosophique du mondeFootnote 68. La conception de l’abstinence de Porphyre est également mentionnée dans une contribution qui exprime son soutien au rédacteur qui échange avec la lectrice « Barbara », dont la lettre avait permis de qualifier de « végétarisme » le contraire de « manger de la viande » :

Quant à Barbara elle-même, je ne peux me persuader, voyant qu’elle écrit si intelligemment, que son scepticisme soit d’un autre caractère que celui dans lequel Porphyre exprime ses doutes sur la théologie égyptienne, dans le but d’inciter Jamblique, son disciple, à répondre aux habituelles idées reçues à ce sujet Footnote 69.

L’échange entre Barbara et les rédacteurs de The Healthian est ici interprété comme une référence à la controverse entre Porphyre et Jamblique, qui avait effectivement joué un rôle cardinal dans les définitions de l’abstinence, au moins depuis que Ficin avait inclus une traduction paraphrasée du traité De l’abstinence dans sa célèbre anthologie néoplatonicienne, qui contenait également le De Mysteriis de Jamblique Footnote 70. Ces « végétariens » du xix e siècle se considéraient comme les continuateurs de la trajectoire que je fais remonter au début de la période moderne dans Renaissance Vegetarianism et qui s’est développée sous l’intitulé conceptuel d’abstinentia.

Contredisant la tendance historiographique à construire le végétarisme comme un mouvement strictement moderne, les contributions de The Healthian font un geste vers la tradition, comme pour dire que le temps est venu d’exprimer une idée qui n’est absolument pas nouvelle. L’une des principales sources citées dans la revue est la Bible, et les rédacteurs s’appuient fréquemment sur l’imagerie de l’Éden. Ainsi, le numéro de juin 1842 s’ouvre sur une citation de la Genèse : « Élohim dit : ‘Voici que je vous ai donné toute herbe émettant semence, qui se trouve sur la surface de toute la terre, et tout arbre qui a en lui fruit d’arbre, qui émet semence : ce sera pour votre nourriture [meat] […]’Footnote 71. » Le numéro suivant s’ouvre sur une citation de A. B. Alcott, à la tonalité biblique: « Imaginez l’abattage d’animaux et la consommation de viande dans l’Éden Footnote 72. » Cet accent mis sur la tradition, plutôt que sur la nouveauté, est une caractéristique que The Healthian partage avec d’autres oeuvres de la littérature du tournant du xix e siècle portant sur le même sujet. Le livre de Joseph Ritson intitulé An Essay on Abstinence from Animal Food as a Moral Duty (Un essai sur l’abstinence de nourriture animale comme devoir moral, 1802) s’ouvre sur des citations d’Hésiode, de Pythagore et d’Hérodote, puis cite l’affirmation de James Burnett, Lord Monboddo, dans Of the Origin and Progress of Language (De l’origine et des progrès du langage, 1774-1792), selon laquelle un humain « était à son origine […] un animal frugivore», et « n’était devenu un animal de proie que par habitude acquise » Footnote 73. De même, William A. Alcott, un cousin d’Amos Bronson Alcott, dans son essai Vegetable Diet: As Sanctioned by Medical Men, and by Experience in All Ages (Régime végétal, tel que sanctionné par les médecins et par l’expérience à toutes les époques, 1838) inclut un chapitre présentant le « témoignage de philosophes et d’autres hommes éminents ». Il y fait référence au De l’abstinence de Porphyre, une oeuvre « adressée à un individu qui avait autrefois suivi le système végétal, mais l’avait ensuite abandonné » Footnote 74.

Le « système végétal » proposé par W. A. Alcott correspond tout à fait à ce qui commence à être étiqueté comme « végétarisme » quelques années plus tard. Au xix e siècle, les défenseurs du végétarisme assument volontiers un certain « anachronisme », remontant le temps afin d’établir une connexion entre leur sensibilité morale et les opinions classiques (qu’elles soient bibliques ou philosophiques). Ils mettent l’accent sur des trajectoires intellectuelles et utilisent un vocabulaire varié pour décrire ce qu’ils considèrent comme l’approche alimentaire la plus traditionnelle. Les rédacteurs de The Healthian n’auraient pas hésité à appeler Adam et Ève des « végétariens ». Un article consacré à la question: « Mangez-vous de la viande ? » dans le numéro de 1854 de The Vegetarian Messenger qualifie Plutarque de « végétarien de l’Antiquité », sans ressentir le besoin d’expliquer davantage son utilisation du terme Footnote 75. Un autre article dans le même numéro s’intitule « Le retour des vieilles batailles ». Cela laisse penser que l’objectif de ces revues était aussi de raviver des arguments bien connus Footnote 76. Dans ce contexte, la création d’un nouveau mot n’indique pas la volonté de définir une nouvelle tradition conceptuelle.

Constellations anachroniques et rationalité

Même si les penseurs du xix e siècle ne se considéraient pas comme des innovateurs, on pourrait affirmer qu’ils ont introduit de nouveaux arguments en faveur du régime végétal qui n’auraient pas pu être formulés avant l’introduction du terme « végétarien » Footnote 77. Au premier plan des débats actuels sur le végétarisme et les droits des animaux, la rationalité animale offre un exemple significatif, déjà mentionné plus haut Footnote 78. Pourtant, l’argument n’est pas une nouveauté propre aux débats du xix e siècle. La raison pour laquelle cette position, comme d’autres arguments associés au végétarisme contemporain, sont régulièrement attachés au xix e siècle est liée à une tendance à confondre le terme et le concept, qui découle de la crainte de l’anachronisme. Au contraire, comme Frank Rexroth l’a soutenu dans le champ de l’histoire médiévale, l’anachronisme offre une méthode pour acquérir des connaissances en évitant à la fois d’affirmer l’existence d’une continuité directe entre passé et présent, et de supposer leur complète altérité. Cet usage de l’anachronisme peut rendre visible un passé qui est plausible même s’il n’a pas été perçu exactement de cette façon par les acteurs historiques. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une utilisation arbitraire, mais du résultat d’une opération contrôlée de transfert de connaissances rendue possible par l’application de concepts et de questionnements contemporains Footnote 79. En histoire de la philosophie, cela consiste à développer une stratégie pour articuler les termes et les concepts de manière à pouvoir retracer les développements conceptuels malgré les changements terminologiques Footnote 80. L’expression « anachronisme contrôlé », que j’emprunte à N. Loraux pour décrire ce processus, souligne que les efforts des historiennes et historiens (de la philosophie) visent à réguler cette démarche audacieuse consistant à s’affranchir de la chronologie. L’ancrage au présent est implicite dans ces efforts, mais la méthode de l’anachronisme contrôlé évite d’insinuer que le présent est le point de départ et d’arrivée de la recherche, comme pourrait le suggérer le terme plus controversé de « présentisme ».

Appliqué à notre étude de cas sur le végétarisme, l’anachronisme contrôlé peut fonctionner comme le point de convergence d’une trajectoire intellectuelle. Ce processus permet d’éviter le dogmatique présentisme, dans lequel le contexte historique perd toute pertinence pour l’argumentation Footnote 81. La question clef de cette méthodologie est : en l’absence de la terminologie actuelle, quels mots auraient été utilisés pour parler de ce que nous appelons aujourd’hui végétarisme ? La tâche de l’historien et de l’historienne de la philosophie travaillant avec l’anachronisme est donc de relier le terme contemporain à une pluralité d’expressions et de termes utilisés dans le passé pour exprimer des idées autour de ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de végétarisme. On peut visualiser ces termes comme reliés entre eux sur une vaste carte ou comme formant une constellation. Nous en avons déjà mis en évidence certains dans cet article : « régime végétal », « système végétal », « abstinence », et les adjectifs « abstinent » et « frugivore » Footnote 82. L’ἀποχή de Porphyre fait également partie de cette constellation, tout comme le terme latin couramment utilisé dans sa réception, abstinentia, et l’expression de esu carnium (« sur la consommation de chair ») Footnote 83. Des références à Pythagore, au régime pythagoricien ainsi qu’à d’autres sources antiques comme Plutarque peuvent également contenir des idées liées sur le plan conceptuel au végétarisme. C’est en étudiant la fortune du traité De l’abstinence de Porphyre de cette manière que Renaissance Vegetarianism a pu entreprendre une reconstruction anachronique des débats du début de la période moderne sur la consommation de viande Footnote 84.

Un autre terme est important pour répondre à l’argument selon lequel la question de la rationalité animale n’a pas joué de rôle significatif dans la définition de l’abstinence de manger des animaux avant le prétendu tournant contemporain : il s’agit de « brahmane ». Dans l’utopie de Tommaso Campanella, La Cité du Soleil (publiée en 1623), les Solariens sont décrits comme les descendants d’une secte de brahmanes pythagoriciens, d’après la légende rapportée par Eusèbe selon laquelle Pythagore avait étudié en Inde Footnote 85. Conformément à la compréhension traditionnelle du régime alimentaire pythagoricien, les Solariens évitent d’abord tous les produits d’origine animale. La Cité du Soleil, cependant, montre une évolution philosophique, les Brahmanes élargissant leur régime à base de plantes pour devenir omnivores. La raison de ce changement alimentaire est une réorientation philosophique : ils ont en effet compris que même les plantes sont douées de sensibilité et que les manger implique donc de les tuer, comme c’est le cas avec les animaux. Renonçant à leur approche pythagoricienne, les Solariens se tournent vers le « pansensisme », une position philosophique à laquelle T. Campanella lui-même souscrit. L’idée que le cosmos entier est doué de sensibilité à des degrés divers est incompatible avec la conception du végétarisme en tant que régime qui interdit de tuer des êtres vivants sensibles. Ce raisonnement mène à la conclusion qu’un régime omnivore, qui inclut toutes sortes d’aliments, est philosophiquement plus convenable. Les Solariens mangent donc per circolo, c’est-à-dire par rotation, variant leur menu dans la tentative de ne pas causer un préjudice disproportionné à un groupe d’êtres particulier Footnote 86.

Le cadre fictif de La Cité du Soleil permet à T. Campanella de mettre en scène des idées philosophiques et leurs développements, montrant dans ce cas comment le fait de prendre au sérieux la pertinence éthique de la sensation rend impossible d’épargner les animaux plutôt que les plantes. De même, dans sa Théologie (1613-v. 1624) Footnote 87, T. Campanella raisonne contre la position des brahmanes, considérés comme les héritiers des anciens pythagoriciens, et présente trois arguments en faveur de l’abattage des animaux. Premièrement, il affirme que s’il est acceptable de tuer les animaux nuisibles aux humains, alors il est légitime de tuer les animaux en général : cet argument des cas marginaux est utilisé pour contrer l’idée que tuer des animaux est toujours un crime. Deuxièmement, la viande des animaux est présentée comme la nourriture la plus bénéfique pour les humains, car ce qui est le plus proche dans la chaîne des êtres (scala naturae) nourrit le mieux. Il s’agit clairement d’une réinterprétation d’une théorie ayant une longue tradition, selon laquelle le semblable nourrit le semblable Footnote 88. Le troisième point est en fait le coeur de l’argumentation de T. Campanella: l’interdiction de tuer des animaux est philosophiquement incompatible avec une vision du monde comme vivant et sensible, à des degrés divers, dans toutes ses parties. Si tout est sensible, il ne peut pas être particulièrement cruel de tuer des animaux, et inversement, tuer des plantes est effectivement un acte d’abattage Footnote 89.

On observe un glissement de l’abstinence vers la modération, présentée comme la meilleure approche pour préserver l’équilibre de la nature. Au coeur de ce raisonnement se trouve l’idée que la sensation est partout dans la nature. Par « sensation », T. Campanella entend toutes les capacités qui contribuent à l’effort d’une créature pour prospérer dans la vie, y compris la protection de sa progéniture, la résistance aux menaces extérieures et, au moins dans une certaine mesure, des formes de rationalité Footnote 90. Il soutient ainsi que la rationalité est également présente chez tous les êtres vivants à un certain degré, effaçant de cette façon la frontière aristotélicienne entre sentir et penser Footnote 91. Cela ne signifie pas que T. Campanella évite de tracer une démarcation entre les humains et les animaux, puisqu’il considère que les premiers sont capables de produire un raisonnement plus élaboré que les seconds. Mais le type de pensée lié à la rationalité qu’il appelle « rationalité sensitive » ne constitue pas pour lui une frontière nette entre les animaux et les humains Footnote 92.

Les arguments contemporains favorables ou non au végétarisme se concentrent sur la capacité de différents êtres à ressentir la douleur comme un événement mental Footnote 93. Non seulement la position de T. Campanella sur le sujet peut être comparée à de tels débats, mais ses réflexions sur les plantes semblent préfigurer des développements récents dans le domaine de la biologieFootnote 94. S’il ne parle pas strictement d’un régime végétarien, il utilise la figure récurrente du brahmane comme point focal d’une tradition philosophique qui rejette la consommation d’animaux. Même si T. Campanella est à l’époque un critique plutôt qu’un partisan du « végétarisme », l’historien ou l’historienne de la philosophie peut en déduire que l’accent mis sur la rationalité animale n’appartient pas uniquement à la définition contemporaine du végétarisme Footnote 95.

On peut arriver à la même conclusion en lisant A Vindication of the Rights of Brutes (Défense des droits des bêtes, 1792) de T. Taylor, une oeuvre complexe, en partie satirique, publiée bien avant que son auteur ne traduise l’intégralité du traité De l’abstinence de Porphyre. Dans A Vindication, T. Taylor fait référence à T. Campanella pour soutenir l’idée hyperbolique que « les Bêtes ont la Raison en commun avec les Hommes Footnote 96 ». Il invite le lecteur à « remarquer que tout ce qui est ici affirmé des bêtes est non moins applicable aux végétaux, et même aux minéraux eux-mêmes ; car c’est une opinion ancienne que toutes choses sont douées de sens ; et cette doctrine est très astucieusement défendue par Campanella, dans son traité De Sensu Rerum, et Magia, et elle est en effet le résultat naturel de cette théorie la plus sublime et la plus complète qui est au fondement du présent ouvrageFootnote 97 ». L’idée d’utiliser la rationalité animale comme argument contre la consommation d’animaux – qui est soi-disant au coeur du concept contemporain de végétarisme – est ironiquement subvertie par T. Taylor lorsqu’il invoque un philosophe de la première modernité utilisant exactement le même raisonnement Footnote 98.

T. Taylor cite par ailleurs abondamment Porphyre dans ce texte, affirmant que l’idée d’« abstinence de nourriture animale» n’est « en aucun cas une nouveauté, mais peut être justifiée par la pratique des hommes les plus sages et les meilleurs dans les périodes les plus reculées » Footnote 99. Évoquant une nourriture à base de plantes, T. Taylor semble finalement rejeter la théorie de T. Campanella, affirmant que « la vie d’une plante est en soi si peu considérable […] qu’on ne peut supposer que celle-ci souffre une quelconque douleur lors de sa récolte ; par conséquent, elle n’est pas réellement blessée en étant asservie à la nourriture de l’homme et des bêtes ». Comme T. Campanella, T. Taylor souligne que manger est une nécessité, mais il en tire une conclusion différente: le rejet de toute nourriture étant impossible, il est également impossible pour ceux qui ont déjà décidé de s’abstenir des aliments d’origine animale de « s’abstenir d’un aliment végétal » Footnote 100. Manger des légumes est alors essentiel pour les végétariens et la différence ontologique, et donc éthique, entre les animaux et les plantes doit être maintenue.

La discussion de T. Taylor sur Porphyre via T. Campanella montre une fois de plus que le végétarisme n’était pas mort au début de l’époque moderne, ni qu’il attendait une (re)naissance en tant que concept: pendant ces 1700 ans durant lesquels, selon D. Dombrowski, l’idée aurait été abandonnée, elle était simplement débattue avec une terminologie propre à une époque spécifique. Une fois la terminologie appropriée mise au jour, le concept émerge sous la forme d’une constellation anachronique.

Dans les textes de la première modernité, il est donc possible de discerner les contours d’une position aujourd’hui appelée « végétarisme », mais située dans un contexte particulier, induisant des différences conceptuelles significatives. En ce sens, l’utilisation du terme « végétarisme » pour parler de la posture de T. Campanella est un anachronisme contrôlé qui devient un anachronisme productif : il nous permet de saisir ce dont nous parlons, non pas comme s’il s’agissait d’une chose complètement impensable de nos jours, mais bien d’une position liée à un choix diététique et éthique, qui porte aujourd’hui un nom spécifique. Pour définir ce régime, les philosophes de l’époque moderne utilisaient un vaste éventail de termes et de locutions, y compris la référence au régime des brahmanes, les sages de l’Inde qui, selon les commentateurs européens, suivaient un régime végétal. Le terme anachronique « végétarisme » est une sorte de télescope qui nous permet d’observer le changement historique et ainsi de définir les concepts de manière diachronique. Il est évidemment nécessaire de toujours réfléchir à la relation entre chacun des termes d’une telle constellation et l’anachronisme en question, et d’éviter les identifications directes, une à une, avec la terminologie actuelle. C’est finalement ce que signifie « contrôler » un anachronisme.

C’est à ce point de convergence, là où les termes et questionnements contemporains rencontrent le vocabulaire varié des sources historiques, qu’émergent les récits historico-philosophiques. On peut comparer ce procédé à celui de la photographie composite de Francis Galton, qui consistait à exposer une même plaque photographique à de multiples reprises pour créer une représentation idéale des personnes affectées par une maladie particulière ou appartenant à la même zone géographique. Ce procédé photographique inspira Ludwig Wittgenstein, qui l’utilisa pour expliquer comment nous pourrions aborder la définition d’un concept à travers des descriptions multiples et partielles :

Je vais mettre devant vous un certain nombre d’expressions plus ou moins synonymes, dont chacune pourrait se substituer à la définition ci-dessus ; en les énumérant ainsi je voudrais produire chez vous l’effet que Galton a produit quand il a pris un certain nombre de photographies de visages différents sur la même plaque photographique afin d’obtenir une idée des caractéristiques typiques que ces visages avaient en commun Footnote 101.

Si les termes formant une constellation anachronique peuvent être superposés comme les « expressions synonymes » de L. Wittgenstein, alors les anachronismes eux-mêmes en sont le point de convergence, à l’instar des plaques de F. Galton. Ces anachronismes conservent même l’apparence floue des images idéales de F. Galton : les historiens et historiennes de la philosophie ne trouveront pas de « végétarisme » au début de l’époque moderne, mais, en superposant une variété de termes et d’expressions, ils et elles peuvent commencer à dégager les contours des questions philosophiques en jeu. L’anachronisme devient ainsi un instrument qui permet de repérer un élément à la fois présent et absent : il met artificiellement en évidence un récit qui est toujours infléchi par l’observateur contemporain, comme la plaque pour une photographie composite. Et pourtant, tout comme l’image finale, composite, est fondée sur une série de photographies réelles, l’anachronisme contrôlé n’est pas une fiction arbitraire mais une tentative de reconstruire avec précision un concept dans sa trajectoire historique. De cette façon, il permet de mettre en avant les sensibilités contemporaines sans perdre de vue les contextes historiques. Dans le présent article, le « végétarisme » ressemble à une photographie composite, reliant Porphyre aux auteurs de l’époque moderne, aux végétariens du xix e siècle et, finalement, aux positions contemporaines. En tant qu’anachronisme productif, il doit être contrôlé afin de devenir un outil permettant d’évaluer les continuités et les glissements conceptuels – et donc un moyen d’acquérir des connaissances historiques et philosophiques Footnote 102.

Footnotes

*

Les recherches qui ont abouti à cet article ont été financées par le Fondo per il Programma Nazionale della Ricerca (PNR) et le Progetti di Ricerca di Rilevante Interesse Nazionale (PRIN, 2022) dans le cadre du projet « DIET-ETHICS – How Early Modern Ideas Shaped European Food Ethics » (P2022KFEYS ; financé par l’Union européenne-Next Generation EU, Mission 4, Component 1, CUP Master B53D23031120001, CUP Unit F53D23011440001). Je voudrais remercier les relecteurs anonymes qui ont fourni des commentaires particulièrement enrichissants sur la précédente version de cet article ainsi que Chloe Morgan de l’équipe éditoriale des Annales pour ses précieuses suggestions qui ont amélioré la lisibilité de l’article dans sa version finale. J’aimerais aussi remercier James Vigus et les participants et participantes des trois séances de séminaire suivantes: « FoRMe – Fonti, Ricerche, Metodi di storia ambientale », organisée par Matteo Di Tullio et Martino Lorenzo Fagnani (Pavie, 6 juin 2024); « L’environnement dans la première modernité : histoire de la philosophie et pratique de l’anachronisme », organisée par Marie-Dominique Couzinet (Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 13 juin 2024) et « Vegetarianesmo : storia di un’ idea », organisée par Michele Merlicco et moi-même (Pavie, 13 janv. 2025) dans le cadre du projet de recherche DIET-ETHICS.

Traduction de Bertrande Galfré, révisée par Anna Waide

References

1. [Éditorial non signé], « Who Is the Abstainer? », The Healthian: A Journal of Human Physiology, Diet, and Regimen (ci-après The Healthian), 1-12, 1842, p. 89-90, ici p. 89. Sauf mention contraire, les traductions des textes cités émanent des traductrices.

2. Marc Bloch, « Apologie pour l’histoire ou métier d’historien » [1942], in L’histoire, la guerre, la Résistance, éd. par A. Becker et É. Bloch, Paris, Gallimard, 2006, p. 843-985, ici p. 872.

3. [Éditorial non signé], « Flesh Diet [The Editor’s Answer to Barbara’s Letter, pp. 31 and 32] », The Healthian, 1-5, 1842, p. 33-35, ici p. 34, et The Healthian, 1-6, 1842, p. 42-44. La lettre de Barbara a été imprimée dans le numéro précédent, The Healthian, 1-4, 1842, p. 31-32. La question des avantages et des inconvénients du végétarisme y est formulée en ces termes (p. 32) : « La question de l’alimentation animale devrait, à mon avis, être simplement la suivante : ‘La nourriture d’origine animale est-elle bonne ou mauvaise pour l’homme ?’ Si elle s’avère bénéfique, alors il faut l’adopter ; et tout ce qui peut nous répugner dans cette pratique doit être justifié par la raison.» La définition de « frugivore » (soit frugivorous en anglais, souvent écrit frugiverous dans les sources du xixe siècle) est issue du Oxford English Dictionary. Sur les éditeurs de The Healthian, liés à Alcott House, voir James Gregory, Of Victorians and Vegetarians: The Vegetarian Movement in Nineteenth-Century Britain, Londres/New York, Tauris Academic Studies, 2007, p. 22-24. Voir aussi Samantha Jane Calvert, « Eden’s Diet: Christianity and Vegetarianism 1809-2009 », thèse de doctorat, université de Birmingham, 2013, p. 81-89.

4. [Éditorial non signé], « Flesh Diet », art. cit., p. 34.

5. Ibid.

6. Ibid., p. 42.

7. [Éditorial non signé], « Obituary », The Healthian, 1-5, 1842, p. 37-38. Sur James Pierrepont Greaves, voir J. E. M. Latham, « Greaves, James Pierrepont », Oxford Dictionary of National Biography, https://doi.org/10.1093/ref:odnb/11370 et ead., Search for a New Eden: James Pierrepont Greaves (1777-1842); The Sacred Socialist and His Followers, Madison/ Londres, Associated University Presses, 1999.

8. Donald Watson, « The Vegan News » (Quarterly Magazine of the Non-Dairy Vegetarians) (ci-après Vegan News), 1, 1944, p. 2.

9. Ibid. (l’auteur souligne). « Les termes ‘végétarien’ et ‘frugivore’ sont déjà associés à des communautés qui tolèrent la consommation des ‘fruits’ (!) issus des vaches et des volailles. »

10. [Éditorial non signé], « Abstinence », The Healthian, 1-13, 1843, p. 97-99, ici p. 98. Pour une étude récente, voir Guillaume Alonge et Olivier Christin, Adam et Ève, le paradis, la viande et les légumes, Toulouse, Anacharsis, 2023.

11. Richard Francis, Fruitlands: The Alcott Family and Their Search for Utopia, New Haven/ Londres, Yale University Press, 2010.

12. Bronson Alcott’s Fruitlands, éd. par C. E. Sears, Boston/New York, Houghton Mifflin, 1915, p. xv. Dans ce livre, le terme « frugivore » (frugivorous) a disparu et le régime de Fruitlands est qualifié de « végétarien ».

13. Louisa May Alcott, « Transcendental Wild Oats: A Chapter from an Unwritten Romance », The Independent, 25-1307, 1873, p. 1569-1571, ici p. 1569. C. Lane est ironiquement surnommé « Timon Lion » ou « Brother Timon », en référence à Timon d’Athènes dit le Misanthrope, suggérant par-là que ses efforts pour réformer l’humanité étaient fondamentalement empreints de misanthropie. L. M. Alcott décrit aussi « Frère Timon » arborant un « sourire sombre », lorsqu’il condamne la consommation de plusieurs aliments : « Ni le sucre, ni la mélasse, ni le lait, ni le beurre, ni le fromage, ni la chair ne doivent être consommés parmi nous, car rien ne doit être accepté qui ait causé du tort ou la mort à un être humain ou à un animal.»

14. Le terme « véganisme » est maintenant d’usage pour définir le régime à Fruitlands : R. Francis, Fruitlands, op. cit., par exemple p. 37 et 192.

15. L. M. Alcott, «Transcendental Wild Oats », art. cit., p. 1570 : « Ils prêchaient partout le végétarisme et résistaient à toutes les tentations de la chair, se contentant de manger des pommes et du pain à des tables pourtant bien garnies.» La distinction entre « frugivore » et « végétarien » est établie dans Edward Harold Begbie, The Curious and Diverting Adventures of Sir John Sparrow, Bart.; Or, the Progress of an Open Mind, Londres, Methuen & Co, 1902, p. 149-150 : « Le mode d’alimentation que je pratique, et que j’ai l’intention de promouvoir à l’avenir – le régime sans doute le plus apte à favoriser l’élévation de l’homme vers la pureté – n’est pas végétarien, mais frugivore. Je recommande les fruits – des fruits purs, non cuits. » Dans ce roman, le personnage principal définit le végétarisme en ces termes (vagues) : «‘Un végétarien’, dit-il très calmement, de manière très tendre et avec beaucoup de tolérance, ‘est quelqu’un qui aime. Un végétarien est quelqu’un qui veut rendre la vie belle. Il aime comme nul autre ne peut aimer’» (p. 67).

16. Selon D. Watson, « vegan » possède au moins « le mérite d’avoir un intitulé court », ce qui en facilite la saisie : D. Watson, Vegan News, op. cit., p. 2.

17. [Éditorial non signé], « Dialogue on Eating Flesh », The Healthian, 1-1, 1842, p. 5-7, ici p. 5.

18. [Éditorial non signé], « A Constitutional Conversation», The Healthian, 1-2, 1842, p. 11-13, ici p. 11.

19. Porphyre, Select Works of Porphyry, Containing His Four Books on Abstinence from Animal Food […], trad. par T. Taylor, Londres, Thomas Rodd, 1823. Pour une traduction en français plus récente, voir id., De l’abstinence, éd. et trad. par J. Bouffartigue et M. Patillon, Paris, Les Belles Lettres, 3 vol., 1977-1995.

20. Voir, par exemple, Pedro Ribeiro Martins, Der Vegetarismus in der Antike im Streitgespräch. Porphyryios’ Auseinandersetzung mit der Schrift « Gegen die Vegetarier », Berlin/ Boston, De Gruyter, 2018, p. 2. Ce livre est un exemple particulièrement significatif de la tendance à utiliser le terme « végétarisme » pour décrire l’idée de s’abstenir de manger de la viande dans les textes philosophiques anciens, puisque l’auteur lui-même traduit le titre du traité de Porphyre Πρὸς τοὺς ἀπεχομένους τῶν σαρκῶν par Gegen die Vegetarier, soit « Contre les végétariens ».

21. Thomas Taylor, préface à Porphyre, Select Works of Porphyry…, op. cit., p. xi. Parmi les précédents travaux de T. Taylor, on trouve, publié anonymement, A Vindication of the Rights of Brutes (Londres, Edward Jeffrey, 1792), qui est commenté dans Timothy Morton, Shelley and the Revolution in Taste: The Body and the Natural World, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 30-33. T. Morton utilise les termes anglais « vegetarian » et « vegetarianism » lorsqu’il évoque les débats du xviiie siècle.

22. T. Taylor, préface à Porphyre, Select Works of Porphyry…, op. cit., p. xi : « Le traducteur de cette oeuvre, ainsi que des autres traités contenus dans ce volume, s’est trouvé dans une situation telle qu’il a jugé nécessaire de concilier la vie active à la vie contemplative […] [E]n acquérant pour lui-même une compréhension de la philosophie de Platon et en diffusant cette philosophie pour le bien d’autrui, il a également jugé opportun d’adopter un régime carné.»

23. Id., De l’abstinence, op. cit., vol. 2, p. 114 (II.49.1).

24. Pour Porphyre, les plantes restent en dehors du territoire de la justice: voir De l’abstinence, I.6.3 et I.18.1.

25. Ibid., vol. 3, p. 36 (IV.20.11).

26. Voir les définitions de « végétarisme » et de « véganisme » proposées par Renan Larue dans l’introduction de son Anthologie végane. 100 textes essentiels, Paris, PUF, 2023, p. 9-15 et notamment p. 9, n. 1, ainsi que le glossaire particulièrement utile des approches nutritionnelles dans Simone Pollo, Considera gli animali, Bari/Rome, Laterza, 2025, p. 15.

27. La diffusion du De l’abstinence de Porphyre à la Renaissance fut rendue possible grâce à la publication d’une paraphrase latine de Marsile Ficin (1497), suivie de la première traduction intégrale en latin par Giovanni Bernardo Feliciano en 1547, puis de l’editio princeps du texte grec en 1548 réalisée par Piero Vettori. Au sujet de ces premières éditions, voir Jean Bouffartigue et Michel Patillon, « Introduction », in Porphyre, De l’abstinence, op. cit., vol. 1, p. xi-lxxxiv, ici p. lxxix-lxxxiii. Sur la première paraphrase latine de Ficin en particulier, voir Cecilia Muratori, Renaissance Vegetarianism: The Philosophical Afterlives of Porphyry’s On Abstinence, Cambridge, Legenda, 2020, p. 23-42.

28. [Éditorial non signé], « Abstinence », The Healthian, 1-18, 1842, p. 97-99, ici p. 97.

29. Ibid., p. 98.

30. C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit.

31. Ibid., p. 2.

32. En ce qui concerne la contextualisation, il est important de préciser que mon ouvrage ne porte pas sur des questions historiques relatives à la consommation de viande, ni qu’il consiste en une histoire culturelle de l’alimentation, domaine en pleine expansion structuré par différentes problématiques de recherche: voir Fabio Parasecoli et Peter Scholliers (dir.), A Cultural History of Food, Londres, Bloomsbury Academic, 6 vol., 2012-2016.

33. Voir C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., chap. 1 : « Sacrifice », en particulier l’étude de cas où Bessarion se réfère à Porphyre, p. 18-23.

34. Ibid., chap. 3 : « Otherness », en particulier l’étude de cas sur Giovanni Botero et les récits de voyage telles les lettres attribuées à Amerigo Vespucci, p. 126-133.

35. Johannes Haussleiter, Der Vegetarismus in der Antike, Berlin, Töpelmann, 1935, p. 1. J. Haußleiter prend manifestement pour point de départ l’article de Josiah Oldfield intitulé « Vegetarianism» dans l’Encyclopedia Britannica de 1911 (vol. 27, p. 967-968), lorsqu’il affirme qu’il est légitime de tracer une trajectoire chronologiquement large du « végétarisme » en dépit de la diversité des approches, des argumentaires et des régimes alimentaires qui ont en commun l’exclusion de la viande. J. Oldfield est également à l’origine de l’affirmation de J. Haußleiter selon laquelle le terme « vegetarianism » serait apparu vers 1847 (il le qualifie de « mot relativement moderne », ibid., p. 967). Sur J. Oldfield, voir A. W. H. Bates, « Josiah Oldfield (1863-1953): ‘You Can’t Trust a Fellow Who Lives on Nuts’; Vegetarianism and the Order of the Golden Age in Nineteenth-Century Britain», in A. Linzey et C. Linzey (dir.), Animal Theologians, Oxford, Oxford University Press, 2023, p. 257-272.

36. L’ouvrage de référence sur le sujet demeure J. Gregory, Of Victorians and Vegetarians, op. cit. Voir en particulier p. 189 : « Le végétarisme fut clairement une réponse à la ‘modernité’, telle qu’elle s’incarna dans l’industrialisation, l’urbanisation et dans la rupture avec le monde naturel.»

37. Un exemple en est fourni par Colin Spencer, Vegetarianism: A History, Londres, Grub Street, 2000, réédition, avec un titre historiographiquement plus stratégique de The Heretick’s Feast: A History of Vegetarianism, Londres, Fourth Estate, 1993.

38. Daniel A. Dombrowski, The Philosophy of Vegetarianism, Amherst, University of Massachusetts Press, 1984, p. 2.

39. Voir David Armitage, « What’s the Big Idea? Intellectual History and the Longue Durée », History of European Ideas, 38-4, 2012, p. 493-507. L’article fondateur demeure celui de Fernand Braudel, « Histoire et Sciences sociales. La longue durée», Annales ESC, 13-4, 1958, p. 725-753. Pour l’histoire de la philosophie en particulier, on consultera l’utile synthèse de Giulio Preti, publiée à peine deux ans avant l’article de F. Braudel: « Continuità ed ‘essenze’ nella storia della filosofia », Rivista critica di storia della filosofia, 11-3/4, 1956, p. 359-373. Darrin M. McMahon a plaidé en faveur de l’adoption d’une perspective de longue durée dans le champ de l’histoire des idées : Darin McMahon, « The Return of the History of Ideas?», in D. M. McMahon et S. Moyn (dir.), Rethinking Modern European Intellectual History, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 13-31.

40. Carlo Ginzburg, « Microhistory and World History », in J. H. Bentley, S. Subrahmanyam et M. E. Wiesner-Hanks (dir.), The Cambridge World History, vol. 6, The Construction of a Global World, 1400-1800 CE, part. 2, Patterns of Change, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, p. 446-473, ici p. 471. À l’inverse, la microhistoire a parfois été présentée comme offrant une image du passé en tant qu’« environnement étranger et méconnais-sable » par rapport au monde actuel : Evelyn Welch, « Presentism and the Renaissance and Early Modern Historian », Past & Present, 234-1, 2017, p. 245-253, ici p. 247.

41. Renan Larue, Le végétarisme des Lumières. L’abstinence de viande dans la France du XVIII e siècle, Paris, Classiques Garnier, 2019. L’ouvrage de Tristram Stuart, The Bloodless Revolution: Radical Vegetarians and the Discovery of India (Londres, HarperPress, 2006), remarquable par son érudition, adopte une perspective culturelle et non philosophique. Le terme anachronique de « végétarisme» y est largement employé, sans être véritablement problématisé (toutefois, voir p. 416 à propos de « l’écologie » et du « végétarisme » : « Si l’on choisit d’utiliser l’anachronisme que constitue le mot ‘écologie’, il est essentiel d’opérer une distinction entre les écologies ‘idéalistes’ des végétariens et les écologies ‘réalistes’ des contre-végétariens, ainsi qu’entre les implications politiques respectives des deux tendances »). De manière similaire, Erica Joy Mannucci, La cena di Pitagora. Storia del vegetarianesimo dall’antica Grecia a Internet, Rome, Carocci, 2008, retrace une vaste histoire de la réception en mobilisant l’anachronique « végétarisme », établissant un lien entre l’Antiquité et le monde contemporain à travers l’étude de figures clefs de la première modernité.

42. Lucien Febvre, Le problème de l’incroyance au XVI e siècle. La religion de Rabelais, Paris, Albin Michel, 1942, avant-propos.

43. Renan Larue, « Introduction », in R. Larue, Le végétarisme des Lumières, op. cit., p. 11 : « Leur angoisse, au xiiie siècle, devant la mort des bêtes est-elle comparable à la nôtre ? »

44. Id., « Introduction », in Anthologie végane, op. cit., p. 9 : « Dans le domaine des idées morales, rien ne se crée tout à fait ; la plupart des choses ne font que se dire autrement. »

45. Ce positionnement se manifeste clairement dans le choix de R. Larue de rassembler une anthologie de textes sous l’intitulé anachronique de « végane ». Anthologie végane (2023) couvre un large spectre d’auteurs et d’autrices allant de l’Antiquité (Diogène Laërce, Porphyre, Plutarque, etc.) à aujourd’hui (Tom Regan, Peter Singer ou Melanie Joy). Fait notable, l’anthologie n’est pas organisée de manière chronologique, mais thématique, entrelaçant le terme « véganisme » avec d’autres expressions telles que « régime végétal» ou « physiologie frugivore ».

46. Je dois cet exemple éclairant à Simon Gilson, que je tiens à remercier. Plusieurs ouvrages comportent l’expression « cosmologie de Platon » dans leur titre, à commencer par Francis Macdonald Cornford, Plato’s Cosmology: The Timaeus of Plato, Londres, Kegan Paul & Co., 1937, ainsi que Thomas Leinkauf et Carlos G. Steel (dir.), Plato’s Timaeus and the Foundations of Cosmology in Late Antiquity, the Middle Ages and Renaissance, Louvain, Leuven University Press, 2005. L’expression est également utilisée à de nombreuses reprises dans l’article Donald Zeyl et Barbara Sattler, entrée « Plato’s Timaeus », Stanford Encyclopedia of Philosophy, https://plato.stanford.edu/entries/plato-timaeus/.

47. Thomas Blount, entrée « Cosmology », in Glossographia: Or a Dictionary, Interpreting All Such Hard Words […], Londres, Newcomb, 8. vol., 1661 : « a speaking of the world » [un discours sur le monde].

48. Pour un exemple, voir William Mander, « Pantheism », Stanford Encyclopedia of Philosophy, https://plato.stanford.edu/entries/pantheism/: « Le terme ‘panthéisme’ est un terme moderne. […] Mais si le nom est récent, les idées, elles, sont très anciennes, et tout survol de l’histoire de la philosophie révélera de nombreux penseurs panthéistes ou ayant une inclination panthéiste.»

49. R. Larue, Le végétarisme des Lumières, op. cit., p. 11.

50. Nicole Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire», Le Genre humain, 27-1, 1993, p. 23-39, ici p. 26 : « Et j’ai alors éprouvé une authentique jubilation à découvrir que l’‘amour’ ou la ‘colère’, tels qu’un Grec les éprouvait et les nommait, n’avaient rien à voir – pensais-je dans une sorte d’étrange soulagement – avec ce que nous nommons ainsi et éprouvons sous ce nom.»

51. N. Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire », art. cit., p. 27 : « […] il fallait bien d’une façon ou d’une autre que nous partagions quelque chose de leurs sentiments et de leurs pensées». N. Loraux parle ici spécifiquement de la Grèce antique, mais ses arguments s’appliquent de toute évidence à tout objet historique, comme le suggère le titre général de son article.

52. Le dictionnaire Le Robert, cité par Jacques Rancière dans « Le concept d’anachronisme et la vérité de l’historien », L’Inactuel, 6, 1996, p. 53-68, ici p. 54.

53. Ibid.

54. N. Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire », art. cit., p. 27 : « Commençait, je crois, la réflexion proprement historienne.»

55. Un exemple significatif est fourni par Paul Warde, The Invention of Sustainability: Nature and Destiny, c. 1500-1870, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, chap. 1 : « Living from the Land, c. 1500-1620 ». De manière analogue, Matteo Di Tullio et Martino Lorenzo Fagnani emploient des termes tels qu’« écologie », « durabilité » et « changement climatique » pour aborder la période moderne : Matteo Di Tullio et Martino Lorenzo Fagnani, Una storia ambientale dell’età moderna. Società, saperi, economie, Rome, Carocci, 2024.

56. C’est ainsi que P. Warde présente cette recherche, issue d’un projet collectif plus vaste : Paul Warde, « The Invention of Sustainability», Modern Intellectual History, 8-1, 2011, p. 153-170, ici p. 153.

57. Voir Miri Rubin, « Presentism’s Useful Anachronisms», Past & Present, 234-1, 2017, p. 236-244, ici p. 237 : « Le ‘présentisme’ est accolé de façon polémique aux historiens qui reconnaissent l’influence de considérations éthiques sur leur travail. […] Le présentiste est ainsi accusé de brouiller les catégories, de commettre l’un des péchés capitaux de l’historien : l’anachronisme.»

58. E. Welch, « Presentism and the Renaissance and Early Modern Historian », art. cit., p. 247. Sur les dangers du présentisme, voir Carlos Spoerhase, « Presentism and Precursorship in Intellectual History », Culture, Theory and Critique, 49-1, 2008, p. 49-72.

59. Ces exemples sont tirés de M. Rubin, « Presentism’s Useful Anachronisms», art. cit., p. 237.

60. Comme l’a clairement souligné C. Spoerhase, « Presentism and Precursorship… », art. cit., p. 65.

61. Une explication possible de ce phénomène réside dans la tension existentielle qui caractérise les disciplines de l’histoire de la philosophie, structurée par la question de savoir laquelle des deux – l’histoire ou la philosophie – doit être considérée comme primordiale. Pour un aperçu récent sur cette question, voir Susan James, «The Relationship Between Philosophy and Its History», in R. Bourke et Q. Skinner (dir.), History in the Humanities and Social Sciences, Cambridge, Cambridge University Press, 2022, p. 211-228. Selon moi, la méthodologie de l’anachronisme contrôlé permet aux historiens et historiennes de la philosophie de concevoir leur discipline au-delà de la « thèse de la séparation », soit de « l’idée selon laquelle la philosophie et l’étude de l’histoire relèvent de formes d’enquête distinctes » (ibid., p. 211).

62. Je cite ici textuellement un rapport qui m’a été communiqué par le directeur de la collection dans laquelle mon ouvrage a été publié. Je tiens d’ailleurs à remercier l’évaluateur anonyme pour avoir exprimé son opinion avec sincérité; celle-ci demeure pour moi, plusieurs années après la publication du livre, une source de stimulation méthodologique. Cet avis m’a non seulement incitée à définir plus précisément pourquoi je suis convaincue que mon ouvrage porte bien sur le végétarisme, mais il m’a conduit, en dernière instance, à concevoir l’histoire de la philosophie comme une discipline fondée sur l’usage contrôlé de l’anachronisme, afin d’articuler reconstitution historique et filiations théoriques.

63. Selon l’évaluateur, l’usage abusif de l’anachronisme revient in fine à une forme de publicité mensongère : « Le végétarisme implique avant tout une pratique plutôt qu’une discussion théorique. Plus important encore, ses connotations sont si étroitement liées aux idées du xixe siècle sur l’attention éthique envers les animaux indépendamment de leur rationalité […] et il est si clairement défini par son héritage du xxe siècle que je pense que toute personne qui achètera ce livre dans l’idée d’y trouver une ‘Renaissance du végétarisme’ sera véritablement déçue. Il s’agit simplement d’une question d’honnêteté éditoriale. » Fait intéressant, l’évaluateur recommandait néanmoins la publication, sous réserve de quelques modifications mineures, « et notamment de ne pas utiliser le terme végétarisme». Je reste convaincue que la structure et la cohérence narrative de l’ouvrage se seraient effondrées sans l’usage de ce terme, qui constitue le fil rouge conceptuel liant entre eux des débats autrement disjoints.

64. [Éditorial non signé], « Who Is the Abstainer?», art. cit., p. 89.

65. The Healthian, 1-12, 1842, p. 89. La citation provient de De l’abstinence, II.45.

66. Voir également la citation de Porphyre placée en exergue de The Healthian, 1-9, 1842, p. 65 : « La pureté rituelle, intérieure et extérieure, est donc le fait de l’homme divin.»

67. [Éditorial non signé], «What Is Abstinence? », The Healthian, 1-8, 1842, p. 57-59, ici p. 59.

68. Il convient néanmoins de souligner une différence significative : Porphyre s’adresse expressément aux philosophes, et non au grand public.

69. L’auteur signe sous le pseudonyme de Bar-Abba, jeu de mots marquant son opposition à Barbara : « Animal Slaughter: To the Editor of the Healthian», The Healthian, 1-7, 1842, p. 50-52, ici p. 50-51.

70. Jamblique, De Mysteriis Aegyptiorum, Chaldaeorum, Assyriorum […], trad. par M. Ficin, Venise, Manuzio, 1497. Ce volume contient entre autres les traductions des textes suivants : De Sacrificio et Magia de Proclus, De Somniis de Synesius, De Daemonibus de Psellus, et bien sûr De Abstinentia de Porphyre. Je reconstruis cette lignée dans C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., chap. 1.5.

71. The Healthian, 1-7, 1842, p. 49 ; la traduction française est ici extraite de La Bible. Ancien Testament, éd. et dir. par É. Dhorme, Paris, Gallimard, 1956, Genèse, I,29, p. 6.

72. The Healthian, 1-8, 1842, p. 57.

73. Joseph Ritson, An Essay on Abstinence from Animal Food as a Moral Duty, Londres, R. Phillips, 1802, p. 43 ; James Burnett Monboddo, Of the Origin and Progress of Language, vol. 1, 2e éd., Édimbourg, Balfour, 1774, p. 224-225. Sur J. Ritson, voir Jane Spencer, Writing About Animals in the Age of Revolution, Oxford, Oxford University Press, 2020, chap. 6, en particulier p. 205-215. J. Spencer emploie le terme anachronique de « végétarisme » pour qualifier la position de J. Ritson, et souligne son lien avec « les doctrines végétariennes antiques de Pythagore et de Porphyre ainsi que les principes végétariens de l’Inde hindoue » (p. 206).

74. William A. Alcott, Vegetable Diet: As Sanctioned by Medical Men, and by Experience in All Ages, Boston, Marsh, Capen & Lion, 1838, p. 176. L’ouvrage est recensé dans The Healthian, 1-12, 1843, p. 103-104. Cette recension oppose les approches du régime végétal aux ÉtatsUnis et en Angleterre, en soulignant que la contribution de W. A. Alcott met l’accent sur la « discussion physiologique », tandis que The Healthian « a constamment défendu un régime végétal, et en particulier un régime frugivore, au nom de la beauté morale, du plaisir véritable et d’une plus grande élégance » (p. 103). Sur cette recension, voir J. Gregory, Of Victorians and Vegetarians, op. cit., p. 100.

75. William Metcalfe, « Do You Eat Meat?», The Vegetarian Messenger, Designed to Aid in the Extensive Diffusion of True Principles in Relation to the Food of Man; Advocating Total Abstinence from the Flesh of Animals, and the Adoption of Vegetarian Habits of Diet, 4, 1854, p. 11-12, ici p. 12.

76. « Old Battles Fought Over Again», The Vegetarian Messenger, 4, 1854, p. 15-20. Je parle de cet article dans C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 1-10.

77. Certains chercheurs et chercheuses ont soutenu, par exemple, que la spécificité du végétarisme au xixe siècle résidait dans ses aspects sociaux, liés à la fondation d’associations et de groupes voués à la diffusion de cette pratique : voir James Whorton, « Vegetarianism», in K. F. Kiple et K. Coneè Ornelas (dir.), The Cambridge World History of Food, vol. 2, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 1553-1564, ici p. 1553-1554 : « Le terme ‘vegetarianism’ a été forgé relativement récemment, au milieu du xixe siècle, au moment où la consommation d’un régime sans chair prenait la forme d’un mouvement organisé. En tant que pratique, cependant, il remonte à des temps bien plus anciens.» Mon propos, toutefois, ne porte pas sur le végétarisme simplement en tant que pratique, mais en tant qu’ensemble de principes théoriques.

78. Ce thème est récurrent dans Animal Liberation: A New Ethics for Our Treatment of Animals de Peter Singer (New York, Avon Books, 1975), qui propose notamment une critique de la conception cartésienne des animaux comme êtres dénués à la fois de sensibilité et de pensée (p. 10-11).

79. Frank Rexroth, Fröhliche Scholastik. Die Wissenschaftsrevolution des Mittelalters, Munich, Beck, 2018, p. 17-18 : « Ce livre ne repose ni sur une affirmation de continuité (‘celui qui veut comprendre les origines du présent doit s’intéresser au Moyen Âge’), ni sur l’hypothèse d’une altérité (‘cher lecteur, laisse-moi te parler d’un monde lointain et meilleur, et tire ensuite tes propres conclusions’), mais sur la confiance de l’historien dans le pouvoir heuristique de l’anachronisme : dans l’application contrôlée de concepts, de problématiques et de questionnements contemporains à des époques éloignées ainsi que dans le transfert expérimental de configurations passées vers la modernité. Le passé qui se révèle par cette méthode, je le crois, peut être plausible, même s’il n’a jamais été perçu comme tel par ses contemporains. Et le présent, dans lequel s’effectue cette démarche, s’éclaire non pas nécessairement sur son histoire, mais sur l’espace de possibilités dans lequel il se déploie.»

80. Ou, pour reprendre les termes de Catherine König-Pralong à propos de l’approche de F. Rexroth, « distinguer le mot de la chose » : Catherine König-Pralong, « Space, Scale, Anachronism, and the History of Medieval Philosophy Today », Giornale critico della filosofia italiana, 19-3, 2023, p. 461-478, ici p. 477. Elle fait référence à l’usage du terme « intellectuel » pour désigner certaines figures médiévales : Frank Rexroth, « Unerwünschte Experten. Die Intellektuellengestus in der gelehrten Praxis des 12. Jahrhunderts », in M. Kitzinger et W. E. Wagner (dir.), Intellektuelle. Karriere und Krise einer Figur vom Mittelalter bis zur Gegenwart, Bâle, Schwabe, 2023, p. 11-33.

81. Voir aussi Catherine König-Pralong, « Indiscipline in the Intellectual History: Immersing the History of Philosophy in the History of Knowledge», Intersezioni. Rivista di storia delle idee, 51-3, 2021, p. 295-309.

82. L’objet de cet article explique l’emploi prépondérant de termes anglais, en raison de l’émergence du terme « vegetarianism » dans un contexte anglophone. Une recherche complémentaire serait à mener dans d’autres contextes linguistiques, avant et au moment de la diffusion des traductions littérales de « vegetarianism ». Par exemple, en français, « végétarien » fut d’abord traduit par « légumiste » : voir la caricature de la Vegetarian Society en « Société des légumistes de Londres » dans « Les légumistes à Paris », Le Charivari, 18 août 1853, p. 1-2.

83. J’ai longuement abordé cette question dans Renaissance Vegetarianism, en particulier au chap. 2 : « Health », où je fais référence à des auteurs tels qu’Arnau de Vilanova et Érasme.

84. David Gentilcore souligne également ce point dans Food and Health in Early Modern Europe: Diet, Medicine and Society, 1450-1800, Londres/New York, Bloomsbury, 2016, p. 127 : « Lorsque les modernes de l’époque souhaitaient désigner un régime excluant la chair des animaux abattus, ils parlaient de ‘régime pythagoricien’.» L’approche historicoculturelle de D. Gentilcore emploie prudemment l’anachronisme « végétarisme » (voir le titre du chap. 7 : « Vegetable Food: The Vegetarian Option»), tout en notant que dans la première modernité, « au sein des théories que les médecins ont défendu et suivi, on trouve peu de formes de ce que nous appellerions aujourd’hui le végétarisme strict ; en effet, le terme même de vegetarian n’a été forgé qu’en 1847, lors de la fondation de la Vegetarian Society en Grande-Bretagne » (p. 128 ; voir aussi p. 129).

85. Voir également C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 147. La Cité du Soleil occupe une place stratégique, d’un point de vue historiographique, dans l’oeuvre de T. Campanella, comme l’a montré Luca Addante dans Tommaso Campanella. Filosofo immaginato, interpretato, falsato, Rome/Bari, Laterza, 2018, chap. 4.

86. Tommaso Campanella, La Cité du Soleil, trad. par A. Zévaès, Paris, Vrin, 1981, p. 87-88 : « [Désormais, i]ls se nourrissent de viande, de fromage, de beurre, de miel, de dattes et de différents légumes. À l’origine, ils répugnaient à la viande, car ils considéraient comme un acte de férocité de tuer les animaux. Mais plus tard ils réfléchirent qu’il n’était pas moins cruel de détruire les plantes qui sont, elles aussi, douées de vie et de sensibilité. Seulement, avec une pareille conception, l’homme en arriverait à manquer des subsistances nécessaires et à mourir de faim. Ils comprirent alors que les créatures inférieures sont destinées à assurer la subsistance des êtres supérieurs, et maintenant, dans leur alimentation, ils utilisent aussi bien la chair des animaux que les plantes et les produits de la terre […]. Voici, en matière d’alimentation, la règle suivie. Un jour, ils consomment de la viande ; le lendemain du poisson; le surlendemain, des légumes. Le quatrième jour, ils reviennent à la viande, afin que l’estomac ne se fatigue et que l’organisme ne se débilite point.»

87. Id., Teologia. Libro primo, éd. par R. Amerio, Milan, Vita e Pensiero, 1936.

88. Voir C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 76-79.

89. Tommaso Campanella, Delle virtù e dei vizi in particolare. Inediti. Theologicorum liber 10, vol. 3, éd. par R. Amerio, Rome, Centro internazionale di studi umanistici, 1988, p. 44 : « Les Pythagoriciens, jadis, et de nos jours les Brahmanes de l’Inde orientale, considéraient comme un crime le fait de tuer les animaux. Toutefois, certains d’entre eux nous étant nuisibles – tels les puces, les serpents, etc. –, il ne fait aucun doute qu’il estlégitime non seulement de s’en prémunir, mais aussi de les éliminer afin d’éviter qu’ils ne nous nuisent, ainsi que nous l’enseigne la nature. En ce qui concerne les animaux inoffensifs, les arguments avancés par Pythagore, Porphyre et Plutarque ne convainquent pas, puisqu’il est manifeste que les êtres bruts existent en fonction de l’homme, et que leur chair est plus bénéfique que d’autres aliments, du fait de sa plus grande affinité avec notre nature. Ce n’est donc pas là cruauté, mais usage du droit naturel: sans quoi il ne serait pas non plus légitime de consommer des végétaux, eux aussi sans aucun doute dotés de sensibilité.»

90. Voir Tommaso Campanella, Del senso delle cose e della magia, éd. par G. Ernst, Rome/ Bari, Laterza, 2007, p. 97-98 ; id., De sensu rerum et magia, Paris, Bechet, 1637, p. 94.

91. C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 183-187. J’ai analysé pour la première fois les conceptions de T. Campanella concernant le lien entre la rationalité animale et le pansensisme dans « Eating (Rational) Animals: Campanella on the Rationality of Animals and the Impossibility of Vegetarianism », in C. Muratori et B. Dohm (dir.), Ethical Perspectives on Animals in the Renaissance and Early Modern Period, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2013, p. 139-166.

92. Ead., Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 188 et 190, avec des références clefs à la Metaphysica de T. Campanella, dans laquelle il attribue aux animaux une « raison sensitive et un intellect » ainsi qu’à son De sensu rerum et magia où il évoque la notion de ratio sensitiva : Tommaso Campanella, Universalis philosophiae seu metaphysicarum rerum […]. Libri VIII, Paris, Langlois, 1638, première partie, p. 58b (livre 1.6, appendice) ; id., De sensu rerum et magia, op. cit., p. 85 (cette expression est omise dans la version italienne de l’ouvrage).

93. P. Singer, Animal Liberation, op. cit., p. 10. Il est significatif que Jeremy Bentham constitue une référence fondamentale pour Peter Singer à cet égard (ibid., p. 5-8).

94. Surlaprésence decetteproblématique dansle débat public contemporain,voir par exemple Zoë Schlanger, « Should Plants Be Given Rights? What New Botanical Breakthroughs Could Mean », The Guardian, 4 mai 2024, https://www.theguardian.com/books/article/2024/may/04/should-plants-be-given-rights-what-new-botanical-breakthroughs-could-mean.

95. Une référence au traitement du logos animal chez Porphyre aurait pu suffire, mais l’exemple de T. Campanella montre clairement que le « végétarisme » n’a pas disparu après l’Antiquité, contrairement à ce que l’on suppose souvent. Voir G. Fay Edwards, « Reincarnation, Rationality, and Temperance: Platonists on Not Eating Animals », in P. Adamson et G. F. Edwards (dir.), Animals: A History, New York, Oxford University Press, 2018, p. 27-55.

96. T. Taylor, A Vindication of the Rights of Brutes, op. cit., p. 18. Pour une analyse critique des intentions partiellement ironiques de T. Taylor dans ce texte, voir James Vigus, « Adapting Rights: Thomas Taylor’s A Vindication of the Rights of Brutes », in C. Duffy, P. Howell et C. Ruddell (dir.), Romantic Adaptations: Essays in Mediation and Remediation, Farnham, Ashgate, 2013, p. 41-55.

97. T. Taylor, A Vindication of the Rights of Brutes, op. cit., p. 18-19.

98. J. Vigus souligne le rôle déterminant joué par la référence à T. Campanella dans le texte de T. Taylor : J. Vigus, « Adapting Rights », art. cit., p. 52.

99. T. Taylor, A Vindication of the Rights of Brutes, op. cit., p. 72.

100. T. Taylor, A Vindication of the Rights of Brutes, op. cit., p. 73.

101. Ludwig Wittgenstein, «A Lecture on Ethics », The Philosophical Review, 74-1, 1965, p. 3-12, ici p. 4. Ce texte repose sur des notes rédigées entre 1920 et 1930 en vue d’une conférence prononcée à Cambridge.

102. Je suis consciente que les photographies de F. Galton sont des objets controversés, en raison des accusations de racisme qui leur sont légitimement adressées. Une métaphore alternative pourrait être celle du flipbook (ou folioscope), dans lequel une série de dessins s’anime par le simple fait de faire défiler rapidement les pages. Cette image permet de rendre compte de l’idée selon laquelle l’histoire de la philosophie, telle que je la conçois, consiste à « animer », c’est-à-dire à relier entre eux, de manière organique et diachronique, une série de concepts et de termes. Cependant, elle ne restitue pas aussi efficacement l’idée d’une sélection active des sujets ni celle de leur réalité historique– éléments pourtant essentiels dans l’exemple de la photographie composite.