Qui est l’abstinent ? Depuis sa création, l’être humain n’a cessé de s’interroger sur l’abstinence. Quelle que soit la nouveauté de la pratique actuelle, le principe, lui, n’a jamais quitté l’être humain, et ce dernier a en lui les clefs de sa résolution et de sa mise en oeuvre Footnote 1.
Le présent article s’intéresse à une question fondamentale quoique presque banale de l’historiographie : comment rendre compte de la continuité d’un concept malgré les changements terminologiques ? La création d’un terme est souvent considérée comme un moment décisif dans la trajectoire d’un concept particulier. Pourtant, comme Marc Bloch l’a clairement exprimé, « au grand désespoir des historiens, les hommes n’ont pas coutume, chaque fois qu’ils changent de moeurs, de changer de vocabulaireFootnote 2 ». Les pages qui suivent proposent d’étudier le cas spécifique du végétarisme en tant que mot et en tant qu’idée. L’objectif est à la fois d’identifier en quoi il est dangereux d’associer la naissance du terme à celle de l’idée et de proposer une solution analytique fondée sur la méthodologie de l’anachronisme contrôlé.
La naissance d’un mot
Lorsque le mot « végétarien» apparaît pour la première fois dans un texte publié, il n’est guère pensé comme un néologisme audacieux, destiné à définir une nouvelle approche de l’alimentation humaine. Ainsi, dans le premier numéro de The Healthian: A Journal of Human Physiology, Diet, and Regimen (1842) – revue britannique éditée par la communauté spirituelle de Alcott House, notamment par Charles Lane et Henry Gardiner Wright, et publiée environ une fois par mois entre 1842 et 1843 –,« végétarien » (vegetarian) est employé comme synonyme de « frugivore » (frugivorous), littéralement « qui se nourrit de fruits » (au sens large de « produits végétaux ») Footnote 3. L’éditorial intitulé « Le régime carné [Réponse de l’éditeur à la lettre de Barbara, p. 31 et 32] » – prénom d’une soi-disant lectrice qui posait la question: « La nourriture animale est-elle bonne ou mauvaise pour l’homme ? » – affirme que « les faits de santé [sont décidément] du côté de la partie frugivore de la population dans ce pays et sous ce climat » Footnote 4. Selon ce même texte, le « régime végétal» serait « plus nutritif » qu’un régime incluant de la viande, au point qu’il serait « irrationnel » « de dire à un végétarien en bonne santé que son régime est incompatible avec les besoins de la nature humaine » Footnote 5.
Au-delà de « frugivore », le terme « végétarien » est ici fortement associé à un autre mot, l’adjectif « sain » (healthy). Le végétarien adopte une alimentation fondée sur les fruits de la terre au sens le plus large et, ce faisant, cultive sa propre santé. L’allusion spécifique au climat suggère que le végétarisme n’est peut-être pas un régime approprié à toutes les latitudes. Pourtant, de façon générale, le terme « végétarien » est considéré comme dérivant du latin vegetus, signifiant « vif » ou « vigoureux ». Le titre de la revue, The Healthian (un néologisme que l’on pourrait traduire littéralement par « Le Santéen »), référence directe à la notion de santé (health), pourrait même être compris comme un synonyme du « Végétarien », puisque l’affirmation clef de ses rédacteurs est que les personnes végétariennes sont en bonne santé et que, pour être en bonne santé, un régime végétarien est recommandé. De son côté, le « régime carné » est considéré comme « un vestige d’âges barbares et une pratique barbare » Footnote 6. La répétition du terme « barbare » (barbarous) suggère que la lettre signée « Barbara » ne représente probablement pas le point de vue d’un véritable individu portant ce prénom, mais plutôt le catalogue des arguments traditionnels en faveur de la consommation d’animaux. L’éditorial laisse entendre que de tels arguments sont barbares, voués à être dépassés par d’autres, en faveur d’un régime « sain », c’est-à-dire « végétarien ».
Le régime recommandé dans The Healthian serait aujourd’hui appelé végane (vegan), et non végétarien. Le fondateur de la communauté de Alcott House, James Pierrepont Greaves (1777-1842), avait en effet choisi de suivre un « régime végétal », avec une préférence pour les aliments crus : dans sa nécrologie publiée dans The Healthian, il est qualifié de « pythagoricien », autre terme traditionnellement utilisé pour définir une personne qui s’abstient de consommer des produits d’origine animale Footnote 7. La frontière entre végétalien et végétarien est restée en grande partie floue jusqu’à ce que le terme « vegan » soit inventé. Celui-ci apparaît en 1944 comme une simple suggestion dans le premier numéro de « The Vegan News » (Quaterly Magazine of the Non-Dairy Vegetarians) dans lequel le rédacteur en chef, Donald Watson, déclare, au paragraphe intitulé « À la recherche d’un nom » : « Nous devrions tous réfléchir attentivement à la manière dont il faudrait appeler notre communauté, notre magazine et nous-mêmes Footnote 8. » D. Watson déplore l’absence de terme dans la langue anglaise pour définir le régime en question de manière positive, sans attirer l’attention sur les aliments qu’il exclut, comme dans l’expression « végétariens sans produits laitiers » (non-dairy vegetarians) : « Il nous faut un nom qui désigne ce que, de fait, nous mangeons.» D. Watson souligne, en outre, le manque de clarté conceptuelle du terme « vegetarian », calqué sur une modernisation du terme « frugivorous » du xix e siècle, soit « fruitarian » : en effet, « fruit » peut être utilisé métaphoriquement pour désigner tout produit non carné, y compris le lait et les oeufs Footnote 9.
La force de la métaphore du fruit réside également dans ses connotations bibliques. En effet, dans un autre éditorial de The Healthian, on peut lire que « chaque homme est toujours un Adam, et chaque femme une Ève se tenant dans le jardin d’Éden », ce qui laisse penser que les humains devraient revenir au régime végétarien – ou plutôt « frugivore » – de leurs origines Footnote 10. Il n’est guère étonnant que l’ami et inspirateur de Charles Lane, l’États-Unien Amos Bronson Alcott, ait baptisé « Fruitlands » (soit le pays des fruits) la communauté utopique qu’il fonda en 1843 près de Harvard, dans le Massachusetts Footnote 11. Fruitlands fut « loué en tant que Nouvel Éden Footnote 12 », même si la fille de A. B. Alcott, Louisa May, remarqua plus tard avec ironie que « cet Éden à venir […] consistait en une vieille ferme rouge, une grange délabrée, plusieurs hectares de prairies et un bosquetFootnote 13 ». Le régime alimentaire à Fruitlands correspondait à ce que l’on appellerait aujourd’hui un régime végane Footnote 14. Quelques années avant la fondation de la communauté, on aurait parlé de régime « frugivore » (frugivorous) ou « fruitarien » (fruitarian) pour indiquer qu’il reposait essentiellement sur les fruits de la terre. Louisa May Alcott le nomme encore régime « végétarien » vers la fin du xix e siècle, à un moment où « végétarien » et « frugivore » ont cessé d’être traités comme des synonymes Footnote 15.
Dans les années 1940, la recherche d’un nouveau terme par D. Watson exprime sa frustration devant l’absence d’une terminologie claire pour définir des régimes qui n’ont que récemment commencé à être perçus comme considérablement différents. L’invention du terme « vegan » est bénéfique, même si elle ne satisfait pas pleinement l’espoir de D. Watson d’indiquer de façon évidente les aliments que ce régime inclut, et non ceux qu’il exclut : « vegan » n’est qu’une contraction de « vegetarian » Footnote 16. Après sa création en 1944, le terme « vegan » passe de l’anglais à d’autres langues, comme cela s’était produit avec « vegetarian » un siècle plus tôt.
Ces néologismes, et particulièrement « végétarien », n’ont pas brusquement éclipsé tous les autres termes utilisés jusqu’alors, mais ils ont marqué le début d’une nouvelle tendance consistant à définir positivement les aliments inclus dans ces régimes. En 1842, les rédacteurs de The Healthian définissent encore de façon négative le régime qu’ils préconisent, en éliminant toute une série d’aliments. Dans un dialogue publié dans le premier numéro de la revue, deux étrangers débattent de ce qu’il faut manger au petit-déjeuner : G. est omnivore, tandis que A. suit les recommandations de The Healthian. Le régime de A. est défini progressivement, à mesure que les aliments dérivés d’animaux sont exclus un par un :
G. - Puis-je vous servir un morceau de steak, Monsieur ?
A. - Non, je vous remercie, Monsieur? [sic]
G. - Voulez-vous prendre un morceau de poisson séché, alors, Monsieur ?
A. - Non, Monsieur, je vous remercie.
G. - (Plutôt surpris) Vous ne prendrez ni l’un ni l’autre ?
A. - Je ne mange jamais de nourriture animale, Monsieur.
G. - Voulez-vous prendre du beurre, alors ?
A. - Non, Monsieur.
G. - Du fromage ?
A. - Non, Monsieur; je ne mange ni beurre ni fromage Footnote 17.
Il est significatif que le régime qui, quelques mois plus tard, dans les pages de la même revue, sera étiqueté « végétarien » (un adjectif aujourd’hui célèbre) soit ici défini par une énumération de ce qu’il exclut.
Dans un autre dialogue fictif entre G. et A. figurant dans le numéro suivant de la revue, A. recommande « l’abstinence de nourriture d’origine animale Footnote 18 ». Cette expression rappelle le titre choisi par Thomas Taylor pour sa traduction du Peri apochés empsýchōn (περὶ ἀποχῆς ἐμψύχων) de Porphyre : On Abstinence from Animal Food (1823) Footnote 19. L’oeuvre de Porphyre est depuis longtemps une source classique d’arguments en faveur d’un régime excluant les produits animaux, au point que le terme « abstinence », traditionnellement utilisé pour traduire l’ἀποχή de Porphyre, est devenu la pierre angulaire des discussions philosophiques concernant le choix de ne pas manger la chair des animaux. Dans ce traité, le disciple de Plotin cherche à convaincre son ami Firmus Castricius de s’abstenir de manger de la viande, aliment qu’il avait recommencé à consommer après l’avoir écarté. Le plaidoyer de Porphyre est habituellement considéré comme l’une des défenses anciennes les plus développées du « végétarisme », un terme évidemment anachronique lorsqu’on parle du iii e siècle de n. è.Footnote 20. Dans l’introduction à sa traduction, T. Taylor oppose les expressions « régime carné » (fleshy diet) ou « régime animal » (animal diet) à « nourriture végétale» (vegetable nutriment) ou « régime végétal » (vegetable diet) Footnote 21. Il se sert de ces expressions, vraisemblablement sans ironie, pour expliquer qu’un traducteur de Porphyre a besoin d’un régime compatible avec une vie active et pas seulement contemplative, et qu’il est donc obligé de manger de la viande pour accomplir la lourde tâche de diffuser en anglais un texte fondamental sur l’abstinence de nourriture carnée – de façon paradoxale, pour transmettre le message du « végétarisme », l’intermédiaire qu’il est doit manger de la viande Footnote 22.
Malgré son caractère incongru, le commentaire de T. Taylor sur son besoin de manger la nourriture déconseillée par Porphyre met l’accent sur le terme traditionnellement utilisé pour désigner le choix d’éviter la viande. L’abstinence, ou abstinentia dans l’Occident latin, est le réceptacle de points de vue divers, incluant sans s’y limiter l’élimination des produits animaux d’un régime alimentaire. Elle peut être considérée comme une simple question de choix diététique, comme dans l’affirmation de T. Taylor sur ses besoins nutritionnels, ou comprise plus largement comme l’expression d’une approche globale de la vie (philosophique). C’est dans ce dernier sens que Porphyre utilise le concept d’abstinence. Il souligne la sacralité de la philosophie lorsqu’il déclare que « le philosophe, prêtre du dieu suprême, s’abstient de toute pâture animée, car il s’efforce de parvenir seul à seul et de son propre fait auprès de Dieu Footnote 23 ». L’adjectif « animé » est ici utilisé au sens littéral de « posséder une âme » (ἔμψυχος), ce qui implique que les plantes ne sont pas vivantes de la même manière que les animaux : le philosophe s’abstenant de nourriture « animée » écarte la viande et a donc besoin de consommer des végétaux Footnote 24. Le concept d’âme est ainsi la clef du régime que Porphyre recommande pour le philosophe : il oppose le fait d’« engraisser sa chair de viandes » à celui d’alimenter l’âme rationnelle avec une nourriture intellectuelle Footnote 25. Afin d’atteindre l’équilibre de l’âme et du corps, les philosophes ne doivent donc pas consommer d’aliments « animés ». Plutôt que d’identifier les aliments appropriés par exclusion progressive, comme dans le dialogue de The Healthian, Porphyre utilise un seul concept, l’âme, pour indiquer l’accord entre la nourriture et celui qui la mange. La nutrition du corps physique est ainsi décrite comme une simple facette d’une question plus complexe. En regard de la densité philosophique et de l’élasticité des interprétations du terme « abstinence », l’introduction de mots comme « végétarisme » au xix e siècle, puis « végétalisme » au xx e siècle semble accompagner une clarification progressive des concepts. Sans réduire le végétarisme et le végétalisme à de simples menus, une cartographie de choix diététiques précis, portant chacun un nom spécifique, se dessine Footnote 26.
Le développement d’une idée
L’abstinence reste le mot-clef de la réception du texte de Porphyre jusqu’au xix e siècle et la traduction de T. Taylor Footnote 27. Les éditeurs de The Healthian savent que ce qu’ils appellent le « régime végétarien » est lié à ce concept ancien. Un éditorial de 1842 de la revue, intitulé « Abstinence », affirme que pour apprécier la riche signification de ce terme, il est nécessaire d’aller au-delà de « l’énoncé familier du mot ». Ce pas de côté permet de découvrir une polysémie que les auteurs prétendent mettre au jour à travers un exercice de philologie spéculative Footnote 28. Selon eux, « to abstain » ne signifie pas simplement s’abstenir, dans la mesure où le mot contient « stain », qui veut dire « tache » : s’abstenir (« to abstain »), c’est donc s’éloigner de la « tache », aux sens biblique et plus généralement spirituel du terme. Par conséquent, l’abstinence concerne à la fois la santé du corps et celle de l’âme. Comme s’il s’agissait d’une réponse à T. Taylor, les auteurs de cet éditorial affirment :
Dire que le corps nécessite cela même dont le principe d’abstinence exige que l’on se détache est le simple plaidoyer sensualiste qu’un homme spirituel, dans son cheminement vers la liberté spirituelle, ne s’autorise pas. Mais l’abstinence n’est pas grand-chose tant qu’elle n’atteint pas une sphère plus élevée Footnote 29.
Prétendre que le corps ne peut s’abstenir de viande n’est donc pas un argument valable dans une conception de l’abstinence appliquée à un être humain composite et qui doit donc répondre aux besoins de l’esprit comme à ceux du corps. Aussi le végétarisme du xix e siècle a-t-il navigué parmi les trajectoires enchevêtrées du concept d’abstinence au cours des siècles précédant la création d’un nouveau terme à succès : « végétarisme ». Les contours du concept d’abstinence sont par nature perméables, car inextricablement et simultanément liés à des notions concernant à la fois l’« âme » et diverses applications pratiques de la modération (il est possible de s’abstenir de certains aliments et boissons, mais aussi de certaines actions).
Dans mon ouvrage Renaissance Vegetarianism (2020), j’examine cette question en utilisant la réception du traité De l’abstinence de Porphyre pour démêler un ensemble de discours connexes relatifs à la théologie et à la magie, à la physiologie et à la médecine, ainsi qu’à l’exploration géographique et anthropologiqueFootnote 30. Comme je le montre, « la trajectoire philosophique de ce qui a été plus tard appelé végétarisme est profondément entrelacée avec la fortune du livre de Porphyre Footnote 31 ». Cela commence par la circulation matérielle du texte : j’étudie, dans cet ouvrage, les premières traductions et adaptations du traité De l’abstinence (notamment celle de Marsile Ficin), afin d’enquêter sur les types de débats que le rapport direct avec Porphyre a suscités. Ce faisant, je ne cherche pas à remplacer une approche systématique par une histoire de la réception. Il ne s’agit pas de dire qu’en l’absence de liens conceptuels et terminologiques directs entre les débats contemporains et ceux du début de la période moderne sur la consommation d’animaux il ne reste qu’à reconstruire la vie posthume matérielle d’une oeuvre en particulier Footnote 32. Au contraire, mon livre retrace les débats déclenchés par la réception du texte de Porphyre afin de répondre au défi de tracer les contours conceptuels de l’abstinence alimentaire à l’égard des animaux, quel que soit le nom que l’on donne à cette pratique à tel ou tel moment de l’histoire. Le plan de l’ouvrage est organisé en quatre thèmes principaux, chacun signalant les aspects clefs de l’attrait de Porphyre pour les penseurs du début de l’époque moderne : premièrement, qu’un philosophe abstinent n’a pas à renoncer au sacrifice ; deuxièmement, que s’abstenir de viande ne compromet pas la santé ; troisièmement, que la comparaison avec l’altérité alimentaire renforce les arguments en faveur de l’abstinence ; quatrièmement, que renoncer à manger de la viande pourrait renvoyer à des revendications concernant la rationalité des animaux.
Ma recherche montre que si ces arguments circulaient, bien sûr, dans un même cadre global, l’effet de chacun d’eux dépendait de circonstances culturelles et historiques spécifiques. Par exemple, la question du sacrifice est particulièrement pressante pour les philosophes se confrontant au texte de Porphyre dans les premières phases de sa réception à la Renaissance. Cela peut sembler surprenant dans la mesure où les penseurs de la Renaissance n’étaient pas exclus du rituel religieux tel que les philosophes de l’Antiquité pouvaient l’être en refusant de manger des animaux ou de les sacrifier sur les autels des dieux. Pourtant, l’argument de Porphyre sur le sacrifice montre un potentiel inattendu pour les lecteurs de la Renaissance : il leur permet d’envisager la combinaison du christianisme avec une version acceptable du platonisme, peu encline à l’effusion de sang et disposée, en revanche, à reconnaître la valeur des offrandes inaniméesFootnote 33. Un autre exemple est l’application des catégories de Porphyre aux régimes alimentaires des populations rencontrées pour la première fois à la suite des explorations géographiques du début de l’époque moderne. Pour Porphyre, les brahmanes de l’Inde étaient le prototype des sages abstinents, par opposition aux Scythes, traditionnellement considérés comme brutaux en raison des grandes quantités de viande qu’ils consommaient. Cependant, pour les penseurs de la Renaissance, le régime des « cannibales » du Nouveau Monde semble être une exception à la règle selon laquelle consommer la chair des animaux conduit au plus haut niveau de brutalité, pouvant aller jusqu’à l’anthropophagie. En effet, les « cannibales » étaient réputés suivre un régime principalement végétalien, avec l’ajout occasionnel de chair humaine. Dans ce cas, le schéma conceptuel de Porphyre a dû être adapté pour prendre en compte les répercussions théoriques de l’expansion géographique Footnote 34.
Ces exemples montrent que la réception du plaidoyer de Porphyre en faveur d’un régime alimentaire spécifique a souvent eu lieu dans des contextes très différents de celui de sa conception. Ils mettent également en évidence le risque inhérent à l’utilisation d’« abstinence » comme mot-clef heuristique, en raison de la grande quantité de publications et de discours variés dans lesquels ce terme apparaît. Cependant, tout chercheur ou chercheuse s’intéressant à l’histoire des débats sur la consommation d’animaux avant la naissance de la nomenclature moderne se trouve face à ce problème : bien que largement diffusé, ce sujet est difficile à identifier sur le plan terminologique. Au début de la période moderne, il n’existe en effet aucun ouvrage dont le titre annonce explicitement une discussion sur ce que nous appelons désormais le végétarisme.
Les spécialistes ont en général évité d’appliquer le vocabulaire contemporain à l’histoire du végétarisme avant la naissance de ce terme. En 1935, Johannes Haußleiter publie ce qui reste aujourd’hui l’étude la plus détaillée des arguments philosophiques de l’Antiquité en faveur du refus de la consommation de viande. Sentant le besoin d’expliquer pourquoi il choisit le terme « Vegetarismus » pour définir une série d’approches relativement diverses qui convergent vers le rejet de la viande – tels l’orphisme, le pythagorisme et les philosophies de Porphyre et de Plutarque –, J. Haußleiter intitule la très courte préface de son ouvrage « Moderner Vegetarismus und antike Fleischenthaltung » (Végétarisme moderne et refus de consommer de la viande à l’Antiquité). Il y explique que le terme « végétarisme » dérive effectivement du latin vegetus, parce que son objet principal est la santé du corps et de l’âme – une approche globale de la vie, dont la restriction alimentaire touchant la viande est le pilier central Footnote 35. J. Haußleiter affirme que son utilisation de « végétarisme » comme terme générique pour désigner à la fois les approches contemporaines et anciennes est possible, parce qu’il le définit dans un sens étroit. D’une façon générale, les contextes politiques, économiques et même esthétiques de l’alimentation au sein de la société diffèrent nettement entre l’Antiquité et le monde moderne. Mais, dans la définition plus restrictive de J. Haußleiter, le « végétarisme » désigne un ensemble d’arguments physiologiques et éthiques en faveur de l’abstention de viande. Selon J. Haußleiter, il est justifié, du point de vue de la méthode, d’utiliser le terme « végétarisme » dans ce sens étroit pour évoquer l’Antiquité et les débats du début du xx e siècle, car il existe un consensus sur cette définition à travers le temps et les lieux.
Dans l’historiographie, l’apparition, au milieu du xix e siècle, du terme « végétarien » est habituellement considérée comme un moment décisif distinguant le végétarisme moderne d’une multitude de tendances et de pratiques antérieures qui, tel que le suggère J. Haußleiter, ne peuvent être étudiées ensemble que lorsqu’elles sont réduites à un facteur commun minimum. Celles-ci sont considérées comme seulement partiellement en accord avec la conception moderne tardive, qui a donné lieu à la création d’un nouveau mot. Ce récit a produit une littérature fortement polarisée, concentrée soit sur la période qui succède à l’apparition du terme « végétarien » Footnote 36, soit sur des reconstructions historiques générales reposant sur une définition floue du terme, avec souvent un fort accent placé sur l’AntiquitéFootnote 37. Daniel Dombrowski a même théorisé que certaines idées – le végétarisme en est un parfait exemple – connaissent une « histoire intermittente » au cours de laquelle elles apparaissent et disparaissent. Dans la lignée de J. Haußleiter, son étude de la philosophie du végétarisme passe de l’Antiquité au xix e siècle directement. L’absence de développement sur ce qui a pu se passer entre les deux périodes est particulièrement frappante : D. Dombrowski n’explique pas cette ellipse comme un choix nécessaire pour son étude, mais affirme que « la croyance selon laquelle il est mal de manger des animaux a été soutenue par certains des philosophes les plus éminents de l’Antiquité », puis « s’est curieusement tue pendant presque 1 700 ans ». «Après un si long sommeil, il ne restait de l’idée que des cendres, d’où fleurit le phénix du végétarisme philosophique contemporain », conclut-il Footnote 38. Ce qui est curieux dans la déclaration de D. Dombrowski, c’est la certitude historiographique qu’une idée puisse mourir et ressusciter de cette manière. Qu’est-ce qui a bien pu l’anéantir ? et quand ? et qu’est-ce qui l’a fait ressurgir ? Pourquoi était-il impossible à cette idée de trouver un terrain fertile pour revenir avant la modernité tardive ?
D. Dombrowski n’aborde pas ces questions. L’historiographie récente s’est sans aucun doute davantage attachée à atténuer l’idée de ruptures intellectuelles qu’à identifier des changements de décor. La notion de « longue durée» en est devenue le manifeste. Ce qui ne signifie pas pour autant que l’histoire intellectuelle favorise les continuités au détriment de la contextualisation microhistorique Footnote 39. En effet, la méthode microhistorique peut souvent révéler un substrat de détails qui compliquent les trajectoires linéaires, conduisant à l’identification d’une « combinaison de continuités et de discontinuités » Footnote 40. Néanmoins, la position de D. Dombrowski est symptomatique d’un problème plus profond et non résolu affectant l’histoire de la philosophie en particulier, et qui est au coeur du présent article : l’absence d’une méthode reconnue pour identifier et analyser la fortune des concepts malgré les changements terminologiques et les créations linguistiques. D’un point de vue historiographique, la thèse surprenante de D. Dombrowski est la dernière étape d’une certaine tradition critique qui a établi une relation entre les conceptions de l’abstinence dans l’Antiquité (tardive) et les débats contemporains sur le végétarisme – suivant l’exemple de J. Haußleiter –, mais n’a mené aucune enquête similaire pour d’autres périodes. Cela a créé l’illusion d’un vide conceptuel, que D. Dombrowski a pris pour la mort réelle d’une idée.
La réticence à retracer l’idée de végétarisme sur la longue durée, et de la rapporter à toute autre période qu’à l’Antiquité, tient probablement au fait que la naissance du terme « végétarisme » est relativement récente. Cela a favorisé l’idée que le mot est intrinsèquement lié à une définition spécifiquement moderne du concept, qui ne ressemble qu’en partie aux formations conceptuelles antérieures. Il existe cependant quelques épisodes ou récits traditionnellement acceptés pour expliquer le développement intellectuel de l’idée, malgré la tentative de J. Haußleiter de la définir dans un sens très restreint. Comme je le soutiendrai dans ce qui suit, la méthode de l’anachronisme contrôlé permet aux historiens et historiennes de la philosophie d’évaluer plus précisément si l’idée de végétarisme est vraiment restée morte, ou du moins dormante, entre l’Antiquité et le xix e siècle, ou si elle était vivante et florissante, tout en demeurant sous le radar des méthodes historiques jusqu’ici dominantes.
Mots anachroniques versus sentiments anachroniques
L’aperçu donné ci-dessus des premières utilisations du terme « végétarien » met en évidence deux aspects principaux. Premièrement, au moment de son invention, ce terme coexiste pendant un certain temps avec d’autres, employés pour définir un régime renonçant à la consommation de produits animaux. Il n’est ainsi qu’un élément de plus dans un réseau terminologique complexe, avant de devenir le principal point de référence de ce dernier. Deuxièmement, à cette époque, « végétarien » n’a pas exactement le même sens qu’aujourd’hui : il signifiait l’élimination de tous les aliments dérivés des animaux, y compris les oeufs et les produits laitiers, avec un accent porté sur les bénéfices attendus pour la santé, comme le suggère la racine latine vegetus. Pris ensemble, ces deux aspects appellent à la prudence dans la compréhension de l’apparition du terme comme un tournant majeur dans l’histoire des mentalités. Or, les enquêtes historiques ont précisément eu tendance à considérer que la simple présence du mot justifiait l’établissement d’un lien direct entre le milieu du xix e siècle et le présent. En outre, le manque d’études sur la période précédente, à savoir l’époque moderne, révèle un malaise académique quant à l’utilisation du terme « végétarisme » pour décrire des approches diététiques antérieures, quand le mot lui-même était absent. Son application à l’Antiquité est souvent précédée d’une série d’avertissements, comme nous l’avons vu dans le cas de J. Haußleiter. Dans Renaissance Vegetarianism, j’ai cherché à aborder la question sous un angle différent: j’ai reconstruit l’histoire de la réception de l’ouvrage de Porphyre afin de sélectionner des facettes conceptuelles de l’abstinence qui pourraient être liées au développement de l’idée de végétarisme.
Une même approche du lien entre végétarisme et abstinence figure, pour le xviii e siècle, dans l’ouvrage de Renan Larue intitulé Le végétarisme des Lumières (2019) Footnote 41. L’auteur admet dès l’introduction qu’il commet un anachronisme, car, en parlant de débats sur le végétarisme pendant les Lumières, il attribue aux philosophes du xviii e siècle une sensibilité généralement interprétée comme clairement contemporaine. R. Larue se montre conscient, à raison, de la résistance qui existe devant l’utilisation anachronique de termes devenus partie intégrante du discours éthique contemporain. Il rappelle à cet égard le jugement de Lucien Febvre selon lequel l’anachronisme est le péché irrémissible de l’historienFootnote 42. Pourtant, il semble interpréter l’accusation d’anachronisme comme un avertissement plutôt que comme une interdiction. Nous devons, bien sûr, rester vigilants lorsque nous interprétons un texte en utilisant une terminologie qui n’existait pas à l’époque d’écriture du texte, mais pas, d’après R. Larue, pour une raison d’ordre philologique : quand nous disons qu’il y avait des végétariens avant le xix e siècle, nous supposons que leur angoisse face à la mort des animaux était comparable à la nôtre Footnote 43. Le problème est donc conceptuel et concerne la légitimité de créer un lien entre les visions du monde actuelles et passées. Pour R. Larue, cela est inévitable dans le cas des « idées morales », qui lui apparaissent comme le résultat d’une longue gestation. Dans la sphère morale, « la plupart des choses sont simplement dites différemment» à travers le temps, ce qui implique que la moralité est intrinsèquement liée à une perspective de longue durée Footnote 44. En d’autres termes, bien que l’angoisse des « végétariens » s’exprime différemment au cours de l’histoire, il demeure en son coeur une même boussole morale qui pousse les humains à s’abstenir de manger de la viande Footnote 45.
Dans le sillage de L. Febvre, l’accusation d’anachronisme implique l’idée que certains mots nous introduisent clandestinement dans des visions du monde entières qui sont ensuite projetées sur des périodes auxquelles elles pourraient ne jamais avoir appartenu. Plus précisément, lorsque nous parlons de « végétarisme » avant le xix e siècle, nous ne nous approprions pas simplement un terme récent et utile pour mettre au jour des connexions, mais nous insérons un ensemble de présupposés et de positions éthiques dans une histoire où ils n’ont pas leur place. Il existe cependant des cas où des néologismes sont largement acceptés comme utiles du point de vue analytique et effectivement neutres. Il en va ainsi dans les travaux sur la « cosmologie » de Platon Footnote 46. Si « cosmologie » est un terme de la période moderne, personne ne s’offusque de le voir appliqué de façon anachronique au Timée de Platon Footnote 47. Ce terme fait désormais partie intégrante du vocabulaire philosophique, ce qui octroie une sorte de laissez-passer aux historiens et historiennes de la discipline, qui se sentent libres d’utiliser un mot qui, de fait, connut un emploi fréquent à partir du milieu du xvii e siècle. Dans ce cas, le raisonnement implicite est que si le mot n’existait pas, le concept, lui, existait, de sorte que parler de la cosmologie de Platon ne relève pas d’une méthodologie historiquement douteuse, mais simplement d’un désir de clarté conceptuelle. Même pour un terme aussi influent (quoique controversé) que « panthéisme », qui date du tournant du xviii e siècle, l’utilisation pour des périodes antérieures est maintenant largement acceptée, malgré le fait que peu de mots sont aussi symptomatiques d’un moment historique spécifique Footnote 48. Pourquoi, alors, le même principe ne s’applique-t-il pas au terme « végétarisme » ?
Le danger de l’anachronisme est manifestement ressenti plus fortement pour certains mots que pour d’autres. R. Larue en identifie indirectement l’élément clef lorsqu’il demande si nous pouvons comparer la morale et les sentiments contemporains avec ceux du passé. Par exemple, est-il légitime de mettre en corrélation l’attachement de Montaigne pour son chat avec notre propre affection pour nos animaux de compagnie aujourd’hui Footnote 49 ? Dans ce cas, ce n’est pas un terme anachronique que R. Larue identifie, mais un sentiment potentiellement anachronique. Si nous supposons que ce qui nous sépare du xvi e siècle est une anthropologie complètement différente, alors la vision du monde de Montaigne pourrait être totalement perdue pour les historiennes et historiens contemporains, qui ne seraient capables que de donner un point de vue à distance, sans établir de liens avec les expériences actuelles. L’acceptation des anachronismes en historiographie est donc liée à la conviction que le passé nous reste accessible et qu’une méthodologie peut être conçue pour relier les visions du monde passées et présentes.
Dans un article fondateur de 1993, Nicole Loraux affirme que la peur de l’anachronisme est en effet émotionnelle, et pas simplement linguistique. Tous les historiens et historiennes (de la philosophie) ressentent un blocage émotionnel en traitant leurs objets d’étude, du moins depuis l’avertissement intimidant de L. Febvre. Cela implique que les sentiments participent pleinement de la frontière qui sépare le monde contemporain du passé. N. Loraux admet avoir ressenti de la joie en découvrant qu’apparemment l’amour ou la rage éprouvés et nommés par les Grecs n’avaient rien à voir avec ces passions telles que nous les connaissons et les appelons aujourd’hui Footnote 50. Pourtant, elle explique qu’elle a rapidement fait une autre découverte : qu’il est impossible pour les historiens et historiennes de considérer leur objet d’étude de manière neutre. La question des pensées et des sentiments historiquement contingents des personnes éloignées dans le temps dont ils et elles examinent la vie était à prendre au sérieux Footnote 51. Appliquée au cas de la consommation d’animaux, l’accusation d’anachronisme peut être reformulée comme suit : nous ne pouvons pas savoir ce que c’était que d’avoir de l’attachement pour un animal au début de la période moderne et, inversement, nous ne pouvons pas interpréter le refus exprimé par les philosophes de cette période de manger des animaux comme une adhésion au végétarisme. L’allégation est ici que ni le mot ni, plus important encore, la sensibilité particulière qu’il exprime n’existaient. Par ailleurs, utiliser l’anachronisme « végétarisme » revient à supposer qu’un penseur du début de l’époque moderne discutant de l’abstinence de viande ressentait et signifiait une répulsion similaire à celle décrite par les habitants de Fruitlands, qui fait suite à l’apparition du fameux néologisme dans les pages de The Healthian.
Ces interprétations opposées de l’anachronisme sont fondées sur différentes compréhensions du lien entre termes et concepts. Même si les détracteurs de l’anachronisme n’estiment pas que l’histoire des mots équivaut à celle des concepts, ils considèrent l’ajout d’un néologisme au vocabulaire comme symptomatique d’une vision du monde spécifique, qui n’appartient qu’à un moment historique donné. En général, on entend par anachronisme l’« action de placer un fait, un usage, un personnage, etc., dans une époque autre que l’époque à laquelle ils appartiennent ou conviennent réellement Footnote 52 ». Pourtant, comme l’observe Jacques Rancière, il ne s’agit pas d’« un problème horizontal d’ordre du temps», mais d’une question de verticalité, qui permet aux anachronismes d’échapper à la chronologie et d’accéder à un niveau ontologique différent Footnote 53. Pour le dire autrement, appliqué à l’histoire de la philosophie, un anachronisme – par exemple qualifier Porphyre de végétarien plutôt que de le définir comme un homme qui s’abstient de manger de la viande – n’est pas une simple erreur chronologique concernant la terminologie. Il s’agit plutôt d’une approche qui dissocie le concept d’une succession horizontale et chronologique de termes, et qui implique donc un élément vertical permettant aux concepts de se situer au-dessus de la succession chronologique. En ce sens, il est évident que l’utilisation des anachronismes ou leur évitement entretiennent des conceptions de l’histoire totalement différentes.
Pour N. Loraux, c’est précisément en embrassant les anachronismes que le travail de l’historien peut véritablement commencer Footnote 54. Dans cette perspective, les anachronismes sont un outil pour approcher le passé, pour prendre le risque de poser des questions qui relient le passé au présent. Libéré de la recherche anxieuse de la neutralité, ce travail consiste à contrôler les anachronismes – c’est-à-dire à équilibrer l’attention portée au contexte historique (et à sa terminologie spécifique) avec la tentative de dégager une trajectoire qui permette à un sujet historique particulier de dialoguer avec le présent.
Présentisme et anachronisme
Si R. Larue a raison de dire que la crainte de l’anachronisme ne s’applique pas de la même manière à tous les domaines de recherche, mais affecte plus singulièrement la sphère morale, il semble que les historiennes et les historiens suivent N. Loraux pour surmonter cette crainte. Par exemple, la crise climatique a incité les spécialistes à avoir recours à la terminologie contemporaine. Ainsi, le terme « durabilité », créé au xx e siècle, fut projeté en arrière pour étudier le monde agraire de la période moderne Footnote 55. En présentant les résultats de cette recherche, l’historien Paul Warde avertit qu’il est « un peu particulier » d’étudier « la genèse d’un concept à travers des discours qui, en réalité, n’utilisaient pas le mot » Footnote 56. Cette « particularité » est néanmoins devenue de plus en plus admise et les historiennes et historiens, notamment ceux des idées, ont été à l’avant-garde de la redécouverte du potentiel heuristique des anachronismes.
Récemment, le débat sur l’anachronisme a été reconsidéré sous l’étiquette du « présentisme » Footnote 57. Le présentisme peut prendre deux formes principales : il peut impliquer soit la généalogie d’une préoccupation actuelle, soit une décontextualisation, par laquelle le passé est réduit à des schémas interprétatifs au service du présent Footnote 58. La dimension éthique établie par R. Larue reste essentielle dans ces débats, bien que de manière modifiée : un historien présentiste peut avoir pour armature méthodologique un programme éthique, comme dans le cas des historiens et historiennes marxistes ou féministes Footnote 59. Le recours à l’anachronisme est donc une caractéristique du présentisme, aussi bien que le choix d’un cadre embrassant la longue durée au lieu de tracer des lignes de séparation strictes entre le passé et le présent Footnote 60.
Les historiens et historiennes de la philosophie restent quant à eux réticents à adopter l’utilisation systématique d’anachronismes Footnote 61. Le rapport anonyme sur mon propre manuscrit de livre en est une indication intéressante. L’évaluateur m’a « implorée » de retirer le terme « végétarisme » du titre Footnote 62. Son argument est une accusation classique d’anachronisme comme mauvaise pratique :
Ce [livre] concerne les idées de la Renaissance sur la consommation de viande suscitées par la publication de Porphyre, liées à d’autres arguments sur la nature du sacrifice, les règles du jeûne (qui bien sûr n’a rien à voir avec le végétarisme), les recommandations de santé (qui indiquent clairement [que] la viande est plus nourrissante et que seules les personnes ayant certaines habitudes physiques et constitutions peuvent la tolérer) et le sujet de la rationalité animale. Je ne vois vraiment pas comment ce dernier se rapporte directement au sujet puisque personne ne semble avoir recommandé de ne pas manger de viande au motif que les animaux pouvaient raisonner ou souffrir ou quoi que ce soit d’autre. Ça, c’est le végétarisme, et cela se produit au XIX e siècle Footnote 63.
Cette critique de l’utilisation anachronique du terme « végétarisme » présuppose que se priver de viande n’est pas la même chose que le végétarisme parce que les arguments utilisés avant et après le milieu du xix e siècle seraient différents. Cela signifie que la naissance du mot est inextricablement liée à la cristallisation de la conception précise selon laquelle le végétarisme implique non seulement de s’abstenir de manger des animaux, mais aussi d’adhérer à une vision du monde spécifique au xix e siècle. Une autre suggestion apparaît ici : alors qu’il n’est pas acceptable de parler de végétarisme avant la création du terme, ce dernier peut être légitimement appliqué pour le xix e siècle et au-delà, jusqu’à nos jours. Cela semble signifier soit que la stabilité relative du terme éclipse les glissements conceptuels ultérieurs, soit qu’il y a une continuité conceptuelle depuis l’époque de The Healthian jusqu’aux débats actuels.
La perspective selon laquelle la création du mot « végétarisme » correspond à l’émergence d’une nouvelle idée ne résiste cependant pas à un examen plus approfondi. Tout d’abord, les penseurs du xix e siècle qui ont introduit le mot ne considèrent pas le végétarisme comme une nouveauté. Au contraire, ils se voient comme poursuivant l’un des plus anciens débats philosophiques de l’histoire. Les premiers numéros de The Healthian sont particulièrement significatifs à cet égard, car le néologisme « végétarien » reste moins fréquent dans les pages de la revue que le terme classique « abstinent » pour désigner une personne qui ne mange pas de viande. L’éditorial « Qui est l’abstinent ? », publié dans le numéro de novembre 1842 et cité en exergue de cet article, souligne clairement cette continuité conceptuelle: « Depuis sa création, l’être humain n’a cessé de s’interroger sur l’abstinence. Quelle que soit la nouveauté de la pratique actuelle, le principe, lui, n’a jamais quitté l’être humain, et ce dernier a en lui les clefs de sa résolution et de sa mise en oeuvreFootnote 64. »
Chaque numéro de The Healthian s’ouvre par une devise ou une citation. Ensemble, elles forment une anthologie de textes que les rédacteurs de la revue considéraient comme des sources de référence pour comprendre le végétarisme. Le numéro déjà cité de novembre 1842, qui définit le profil culturel, philosophique et physiologique de l’abstinent, s’ouvre sur une citation de Porphyre: « Celui qui s’abstient de la nourriture qui excite la colère et se nourrit uniquement de sagesse divine, s’assimile à la Divinité Footnote 65. » L’idée d’abstinence que The Healthian cherchait à soutenir repose sur une approche globale de la vie, qui considère la santé comme le soin à la fois du corps et de l’âme, et, à cet égard, la référence à Porphyre est essentielle Footnote 66. En effet, dans un article complémentaire intitulé « Qu’est-ce que l’abstinence ? », « renoncer à toute nourriture animale » est considéré comme un simple aspect d’un programme plus large, qui implique d’autres restrictions alimentaires comme « s’abstenir de dîners chauds, de thé, de café, d’épices et de tout condiment excitant et inflammatoire». Tous ces éléments ne sont que les « signes extérieurs d’une abstinence intérieure réelle» et sont destinés à aider l’abstinent à y parvenir Footnote 67. Le concept prétendument nouveau de « végétarisme » est clairement présenté comme une reformulation de l’appel de Porphyre à s’abstenir de produits animaux afin d’harmoniser le soin du corps avec une vision philosophique du mondeFootnote 68. La conception de l’abstinence de Porphyre est également mentionnée dans une contribution qui exprime son soutien au rédacteur qui échange avec la lectrice « Barbara », dont la lettre avait permis de qualifier de « végétarisme » le contraire de « manger de la viande » :
Quant à Barbara elle-même, je ne peux me persuader, voyant qu’elle écrit si intelligemment, que son scepticisme soit d’un autre caractère que celui dans lequel Porphyre exprime ses doutes sur la théologie égyptienne, dans le but d’inciter Jamblique, son disciple, à répondre aux habituelles idées reçues à ce sujet Footnote 69.
L’échange entre Barbara et les rédacteurs de The Healthian est ici interprété comme une référence à la controverse entre Porphyre et Jamblique, qui avait effectivement joué un rôle cardinal dans les définitions de l’abstinence, au moins depuis que Ficin avait inclus une traduction paraphrasée du traité De l’abstinence dans sa célèbre anthologie néoplatonicienne, qui contenait également le De Mysteriis de Jamblique Footnote 70. Ces « végétariens » du xix e siècle se considéraient comme les continuateurs de la trajectoire que je fais remonter au début de la période moderne dans Renaissance Vegetarianism et qui s’est développée sous l’intitulé conceptuel d’abstinentia.
Contredisant la tendance historiographique à construire le végétarisme comme un mouvement strictement moderne, les contributions de The Healthian font un geste vers la tradition, comme pour dire que le temps est venu d’exprimer une idée qui n’est absolument pas nouvelle. L’une des principales sources citées dans la revue est la Bible, et les rédacteurs s’appuient fréquemment sur l’imagerie de l’Éden. Ainsi, le numéro de juin 1842 s’ouvre sur une citation de la Genèse : « Élohim dit : ‘Voici que je vous ai donné toute herbe émettant semence, qui se trouve sur la surface de toute la terre, et tout arbre qui a en lui fruit d’arbre, qui émet semence : ce sera pour votre nourriture [meat] […]’Footnote 71. » Le numéro suivant s’ouvre sur une citation de A. B. Alcott, à la tonalité biblique: « Imaginez l’abattage d’animaux et la consommation de viande dans l’Éden Footnote 72. » Cet accent mis sur la tradition, plutôt que sur la nouveauté, est une caractéristique que The Healthian partage avec d’autres oeuvres de la littérature du tournant du xix e siècle portant sur le même sujet. Le livre de Joseph Ritson intitulé An Essay on Abstinence from Animal Food as a Moral Duty (Un essai sur l’abstinence de nourriture animale comme devoir moral, 1802) s’ouvre sur des citations d’Hésiode, de Pythagore et d’Hérodote, puis cite l’affirmation de James Burnett, Lord Monboddo, dans Of the Origin and Progress of Language (De l’origine et des progrès du langage, 1774-1792), selon laquelle un humain « était à son origine […] un animal frugivore», et « n’était devenu un animal de proie que par habitude acquise » Footnote 73. De même, William A. Alcott, un cousin d’Amos Bronson Alcott, dans son essai Vegetable Diet: As Sanctioned by Medical Men, and by Experience in All Ages (Régime végétal, tel que sanctionné par les médecins et par l’expérience à toutes les époques, 1838) inclut un chapitre présentant le « témoignage de philosophes et d’autres hommes éminents ». Il y fait référence au De l’abstinence de Porphyre, une oeuvre « adressée à un individu qui avait autrefois suivi le système végétal, mais l’avait ensuite abandonné » Footnote 74.
Le « système végétal » proposé par W. A. Alcott correspond tout à fait à ce qui commence à être étiqueté comme « végétarisme » quelques années plus tard. Au xix e siècle, les défenseurs du végétarisme assument volontiers un certain « anachronisme », remontant le temps afin d’établir une connexion entre leur sensibilité morale et les opinions classiques (qu’elles soient bibliques ou philosophiques). Ils mettent l’accent sur des trajectoires intellectuelles et utilisent un vocabulaire varié pour décrire ce qu’ils considèrent comme l’approche alimentaire la plus traditionnelle. Les rédacteurs de The Healthian n’auraient pas hésité à appeler Adam et Ève des « végétariens ». Un article consacré à la question: « Mangez-vous de la viande ? » dans le numéro de 1854 de The Vegetarian Messenger qualifie Plutarque de « végétarien de l’Antiquité », sans ressentir le besoin d’expliquer davantage son utilisation du terme Footnote 75. Un autre article dans le même numéro s’intitule « Le retour des vieilles batailles ». Cela laisse penser que l’objectif de ces revues était aussi de raviver des arguments bien connus Footnote 76. Dans ce contexte, la création d’un nouveau mot n’indique pas la volonté de définir une nouvelle tradition conceptuelle.
Constellations anachroniques et rationalité
Même si les penseurs du xix e siècle ne se considéraient pas comme des innovateurs, on pourrait affirmer qu’ils ont introduit de nouveaux arguments en faveur du régime végétal qui n’auraient pas pu être formulés avant l’introduction du terme « végétarien » Footnote 77. Au premier plan des débats actuels sur le végétarisme et les droits des animaux, la rationalité animale offre un exemple significatif, déjà mentionné plus haut Footnote 78. Pourtant, l’argument n’est pas une nouveauté propre aux débats du xix e siècle. La raison pour laquelle cette position, comme d’autres arguments associés au végétarisme contemporain, sont régulièrement attachés au xix e siècle est liée à une tendance à confondre le terme et le concept, qui découle de la crainte de l’anachronisme. Au contraire, comme Frank Rexroth l’a soutenu dans le champ de l’histoire médiévale, l’anachronisme offre une méthode pour acquérir des connaissances en évitant à la fois d’affirmer l’existence d’une continuité directe entre passé et présent, et de supposer leur complète altérité. Cet usage de l’anachronisme peut rendre visible un passé qui est plausible même s’il n’a pas été perçu exactement de cette façon par les acteurs historiques. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une utilisation arbitraire, mais du résultat d’une opération contrôlée de transfert de connaissances rendue possible par l’application de concepts et de questionnements contemporains Footnote 79. En histoire de la philosophie, cela consiste à développer une stratégie pour articuler les termes et les concepts de manière à pouvoir retracer les développements conceptuels malgré les changements terminologiques Footnote 80. L’expression « anachronisme contrôlé », que j’emprunte à N. Loraux pour décrire ce processus, souligne que les efforts des historiennes et historiens (de la philosophie) visent à réguler cette démarche audacieuse consistant à s’affranchir de la chronologie. L’ancrage au présent est implicite dans ces efforts, mais la méthode de l’anachronisme contrôlé évite d’insinuer que le présent est le point de départ et d’arrivée de la recherche, comme pourrait le suggérer le terme plus controversé de « présentisme ».
Appliqué à notre étude de cas sur le végétarisme, l’anachronisme contrôlé peut fonctionner comme le point de convergence d’une trajectoire intellectuelle. Ce processus permet d’éviter le dogmatique présentisme, dans lequel le contexte historique perd toute pertinence pour l’argumentation Footnote 81. La question clef de cette méthodologie est : en l’absence de la terminologie actuelle, quels mots auraient été utilisés pour parler de ce que nous appelons aujourd’hui végétarisme ? La tâche de l’historien et de l’historienne de la philosophie travaillant avec l’anachronisme est donc de relier le terme contemporain à une pluralité d’expressions et de termes utilisés dans le passé pour exprimer des idées autour de ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de végétarisme. On peut visualiser ces termes comme reliés entre eux sur une vaste carte ou comme formant une constellation. Nous en avons déjà mis en évidence certains dans cet article : « régime végétal », « système végétal », « abstinence », et les adjectifs « abstinent » et « frugivore » Footnote 82. L’ἀποχή de Porphyre fait également partie de cette constellation, tout comme le terme latin couramment utilisé dans sa réception, abstinentia, et l’expression de esu carnium (« sur la consommation de chair ») Footnote 83. Des références à Pythagore, au régime pythagoricien ainsi qu’à d’autres sources antiques comme Plutarque peuvent également contenir des idées liées sur le plan conceptuel au végétarisme. C’est en étudiant la fortune du traité De l’abstinence de Porphyre de cette manière que Renaissance Vegetarianism a pu entreprendre une reconstruction anachronique des débats du début de la période moderne sur la consommation de viande Footnote 84.
Un autre terme est important pour répondre à l’argument selon lequel la question de la rationalité animale n’a pas joué de rôle significatif dans la définition de l’abstinence de manger des animaux avant le prétendu tournant contemporain : il s’agit de « brahmane ». Dans l’utopie de Tommaso Campanella, La Cité du Soleil (publiée en 1623), les Solariens sont décrits comme les descendants d’une secte de brahmanes pythagoriciens, d’après la légende rapportée par Eusèbe selon laquelle Pythagore avait étudié en Inde Footnote 85. Conformément à la compréhension traditionnelle du régime alimentaire pythagoricien, les Solariens évitent d’abord tous les produits d’origine animale. La Cité du Soleil, cependant, montre une évolution philosophique, les Brahmanes élargissant leur régime à base de plantes pour devenir omnivores. La raison de ce changement alimentaire est une réorientation philosophique : ils ont en effet compris que même les plantes sont douées de sensibilité et que les manger implique donc de les tuer, comme c’est le cas avec les animaux. Renonçant à leur approche pythagoricienne, les Solariens se tournent vers le « pansensisme », une position philosophique à laquelle T. Campanella lui-même souscrit. L’idée que le cosmos entier est doué de sensibilité à des degrés divers est incompatible avec la conception du végétarisme en tant que régime qui interdit de tuer des êtres vivants sensibles. Ce raisonnement mène à la conclusion qu’un régime omnivore, qui inclut toutes sortes d’aliments, est philosophiquement plus convenable. Les Solariens mangent donc per circolo, c’est-à-dire par rotation, variant leur menu dans la tentative de ne pas causer un préjudice disproportionné à un groupe d’êtres particulier Footnote 86.
Le cadre fictif de La Cité du Soleil permet à T. Campanella de mettre en scène des idées philosophiques et leurs développements, montrant dans ce cas comment le fait de prendre au sérieux la pertinence éthique de la sensation rend impossible d’épargner les animaux plutôt que les plantes. De même, dans sa Théologie (1613-v. 1624) Footnote 87, T. Campanella raisonne contre la position des brahmanes, considérés comme les héritiers des anciens pythagoriciens, et présente trois arguments en faveur de l’abattage des animaux. Premièrement, il affirme que s’il est acceptable de tuer les animaux nuisibles aux humains, alors il est légitime de tuer les animaux en général : cet argument des cas marginaux est utilisé pour contrer l’idée que tuer des animaux est toujours un crime. Deuxièmement, la viande des animaux est présentée comme la nourriture la plus bénéfique pour les humains, car ce qui est le plus proche dans la chaîne des êtres (scala naturae) nourrit le mieux. Il s’agit clairement d’une réinterprétation d’une théorie ayant une longue tradition, selon laquelle le semblable nourrit le semblable Footnote 88. Le troisième point est en fait le coeur de l’argumentation de T. Campanella: l’interdiction de tuer des animaux est philosophiquement incompatible avec une vision du monde comme vivant et sensible, à des degrés divers, dans toutes ses parties. Si tout est sensible, il ne peut pas être particulièrement cruel de tuer des animaux, et inversement, tuer des plantes est effectivement un acte d’abattage Footnote 89.
On observe un glissement de l’abstinence vers la modération, présentée comme la meilleure approche pour préserver l’équilibre de la nature. Au coeur de ce raisonnement se trouve l’idée que la sensation est partout dans la nature. Par « sensation », T. Campanella entend toutes les capacités qui contribuent à l’effort d’une créature pour prospérer dans la vie, y compris la protection de sa progéniture, la résistance aux menaces extérieures et, au moins dans une certaine mesure, des formes de rationalité Footnote 90. Il soutient ainsi que la rationalité est également présente chez tous les êtres vivants à un certain degré, effaçant de cette façon la frontière aristotélicienne entre sentir et penser Footnote 91. Cela ne signifie pas que T. Campanella évite de tracer une démarcation entre les humains et les animaux, puisqu’il considère que les premiers sont capables de produire un raisonnement plus élaboré que les seconds. Mais le type de pensée lié à la rationalité qu’il appelle « rationalité sensitive » ne constitue pas pour lui une frontière nette entre les animaux et les humains Footnote 92.
Les arguments contemporains favorables ou non au végétarisme se concentrent sur la capacité de différents êtres à ressentir la douleur comme un événement mental Footnote 93. Non seulement la position de T. Campanella sur le sujet peut être comparée à de tels débats, mais ses réflexions sur les plantes semblent préfigurer des développements récents dans le domaine de la biologieFootnote 94. S’il ne parle pas strictement d’un régime végétarien, il utilise la figure récurrente du brahmane comme point focal d’une tradition philosophique qui rejette la consommation d’animaux. Même si T. Campanella est à l’époque un critique plutôt qu’un partisan du « végétarisme », l’historien ou l’historienne de la philosophie peut en déduire que l’accent mis sur la rationalité animale n’appartient pas uniquement à la définition contemporaine du végétarisme Footnote 95.
On peut arriver à la même conclusion en lisant A Vindication of the Rights of Brutes (Défense des droits des bêtes, 1792) de T. Taylor, une oeuvre complexe, en partie satirique, publiée bien avant que son auteur ne traduise l’intégralité du traité De l’abstinence de Porphyre. Dans A Vindication, T. Taylor fait référence à T. Campanella pour soutenir l’idée hyperbolique que « les Bêtes ont la Raison en commun avec les Hommes Footnote 96 ». Il invite le lecteur à « remarquer que tout ce qui est ici affirmé des bêtes est non moins applicable aux végétaux, et même aux minéraux eux-mêmes ; car c’est une opinion ancienne que toutes choses sont douées de sens ; et cette doctrine est très astucieusement défendue par Campanella, dans son traité De Sensu Rerum, et Magia, et elle est en effet le résultat naturel de cette théorie la plus sublime et la plus complète qui est au fondement du présent ouvrageFootnote 97 ». L’idée d’utiliser la rationalité animale comme argument contre la consommation d’animaux – qui est soi-disant au coeur du concept contemporain de végétarisme – est ironiquement subvertie par T. Taylor lorsqu’il invoque un philosophe de la première modernité utilisant exactement le même raisonnement Footnote 98.
T. Taylor cite par ailleurs abondamment Porphyre dans ce texte, affirmant que l’idée d’« abstinence de nourriture animale» n’est « en aucun cas une nouveauté, mais peut être justifiée par la pratique des hommes les plus sages et les meilleurs dans les périodes les plus reculées » Footnote 99. Évoquant une nourriture à base de plantes, T. Taylor semble finalement rejeter la théorie de T. Campanella, affirmant que « la vie d’une plante est en soi si peu considérable […] qu’on ne peut supposer que celle-ci souffre une quelconque douleur lors de sa récolte ; par conséquent, elle n’est pas réellement blessée en étant asservie à la nourriture de l’homme et des bêtes ». Comme T. Campanella, T. Taylor souligne que manger est une nécessité, mais il en tire une conclusion différente: le rejet de toute nourriture étant impossible, il est également impossible pour ceux qui ont déjà décidé de s’abstenir des aliments d’origine animale de « s’abstenir d’un aliment végétal » Footnote 100. Manger des légumes est alors essentiel pour les végétariens et la différence ontologique, et donc éthique, entre les animaux et les plantes doit être maintenue.
La discussion de T. Taylor sur Porphyre via T. Campanella montre une fois de plus que le végétarisme n’était pas mort au début de l’époque moderne, ni qu’il attendait une (re)naissance en tant que concept: pendant ces 1700 ans durant lesquels, selon D. Dombrowski, l’idée aurait été abandonnée, elle était simplement débattue avec une terminologie propre à une époque spécifique. Une fois la terminologie appropriée mise au jour, le concept émerge sous la forme d’une constellation anachronique.
Dans les textes de la première modernité, il est donc possible de discerner les contours d’une position aujourd’hui appelée « végétarisme », mais située dans un contexte particulier, induisant des différences conceptuelles significatives. En ce sens, l’utilisation du terme « végétarisme » pour parler de la posture de T. Campanella est un anachronisme contrôlé qui devient un anachronisme productif : il nous permet de saisir ce dont nous parlons, non pas comme s’il s’agissait d’une chose complètement impensable de nos jours, mais bien d’une position liée à un choix diététique et éthique, qui porte aujourd’hui un nom spécifique. Pour définir ce régime, les philosophes de l’époque moderne utilisaient un vaste éventail de termes et de locutions, y compris la référence au régime des brahmanes, les sages de l’Inde qui, selon les commentateurs européens, suivaient un régime végétal. Le terme anachronique « végétarisme » est une sorte de télescope qui nous permet d’observer le changement historique et ainsi de définir les concepts de manière diachronique. Il est évidemment nécessaire de toujours réfléchir à la relation entre chacun des termes d’une telle constellation et l’anachronisme en question, et d’éviter les identifications directes, une à une, avec la terminologie actuelle. C’est finalement ce que signifie « contrôler » un anachronisme.
C’est à ce point de convergence, là où les termes et questionnements contemporains rencontrent le vocabulaire varié des sources historiques, qu’émergent les récits historico-philosophiques. On peut comparer ce procédé à celui de la photographie composite de Francis Galton, qui consistait à exposer une même plaque photographique à de multiples reprises pour créer une représentation idéale des personnes affectées par une maladie particulière ou appartenant à la même zone géographique. Ce procédé photographique inspira Ludwig Wittgenstein, qui l’utilisa pour expliquer comment nous pourrions aborder la définition d’un concept à travers des descriptions multiples et partielles :
Je vais mettre devant vous un certain nombre d’expressions plus ou moins synonymes, dont chacune pourrait se substituer à la définition ci-dessus ; en les énumérant ainsi je voudrais produire chez vous l’effet que Galton a produit quand il a pris un certain nombre de photographies de visages différents sur la même plaque photographique afin d’obtenir une idée des caractéristiques typiques que ces visages avaient en commun Footnote 101.
Si les termes formant une constellation anachronique peuvent être superposés comme les « expressions synonymes » de L. Wittgenstein, alors les anachronismes eux-mêmes en sont le point de convergence, à l’instar des plaques de F. Galton. Ces anachronismes conservent même l’apparence floue des images idéales de F. Galton : les historiens et historiennes de la philosophie ne trouveront pas de « végétarisme » au début de l’époque moderne, mais, en superposant une variété de termes et d’expressions, ils et elles peuvent commencer à dégager les contours des questions philosophiques en jeu. L’anachronisme devient ainsi un instrument qui permet de repérer un élément à la fois présent et absent : il met artificiellement en évidence un récit qui est toujours infléchi par l’observateur contemporain, comme la plaque pour une photographie composite. Et pourtant, tout comme l’image finale, composite, est fondée sur une série de photographies réelles, l’anachronisme contrôlé n’est pas une fiction arbitraire mais une tentative de reconstruire avec précision un concept dans sa trajectoire historique. De cette façon, il permet de mettre en avant les sensibilités contemporaines sans perdre de vue les contextes historiques. Dans le présent article, le « végétarisme » ressemble à une photographie composite, reliant Porphyre aux auteurs de l’époque moderne, aux végétariens du xix e siècle et, finalement, aux positions contemporaines. En tant qu’anachronisme productif, il doit être contrôlé afin de devenir un outil permettant d’évaluer les continuités et les glissements conceptuels – et donc un moyen d’acquérir des connaissances historiques et philosophiques Footnote 102.