Dirigé par Frédérick-Guillaume Dufour et Efe Peker, Populisme et sciences sociales comble un manque important en sciences sociales francophones en rassemblant des spécialistes issus de diverses traditions disciplinaires et méthodologiques autour du sujet du populisme. Loin de produire une œuvre de vulgarisation, les auteurs s’adressent à un lectorat disposant déjà de bases solides sur les débats entourant la définition, la typologie et les usages du concept de populisme. Dans un ouvrage structuré en trois parties, ils explorent les fondements théoriques du concept, puis ses expressions au Québec et en France, avant de s’ouvrir à d’autres contextes, notamment le reste du Canada et l’Amérique latine.
Le livre remet en cause la thèse tenace de l’exceptionnalisme canadien qui voudrait que le pays soit immunisé contre les dérives populistes, en particulier à l’extrême droite. Cela est fait notamment à travers l’analyse du « Convoi de la liberté » et des effets polarisants de la pandémie de Covid-19, révélant des dynamiques populistes, nativistes et ethnocentristes, ainsi qu’une méfiance croissante envers les institutions démocratiques.
L’analyse menée par Elke Winter et Derek Robey au chapitre 1 se penche sur l’importante sensation mobilisée par des populistes de droite ou de gauche, celle des « laissés pour compte ». Un dialogue explicite avec les travaux sur l’intersectionnalité ou la stratification ethnoraciale aurait pu améliorer l’argument. En outre, la typologie des populismes selon leurs positionnements idéologiques (extrême gauche, gauche, centre, droite, extrême droite) aurait mérité une clarification plus systématique dans plusieurs contributions du livre. Cette absence limite la portée de l’analyse des anxiétés sociales mobilisées par les mouvements étudiés.
Dans le deuxième chapitre, Guillaume Dufour met en garde contre l’écueil d’une approche comparatiste ignorante des variations sémantiques et historiques du vocabulaire politique. Il rappelle que des concepts comme ceux de « peuple » ou de « nous » doivent être étudiés dans leur historicité, ce qui rend la sociologie historique comparative plus féconde que des approches normatives. Dans le chapitre 3, Djamila Mones propose de son côté une lecture du populisme comme stratégie de refondation des pratiques politiques. Bien que stimulantes, les réflexions proposées restent en tension : si elles critiquent à juste titre les définitions minimalistes du populisme, elles ne débouchent pas pour autant sur une conceptualisation plus robuste. Les distinctions entre portabilité conceptuelle et généralisation hâtive restent floues, et les comparaisons proposées gagneraient à être mieux balisées.
Au chapitre 4, Olivier Bélanger-Duchesneau articule pensée théorique et ancrage empirique, en construisant deux idéaux-types du populisme de gauche – le souverainisme de gauche (ex. : Syriza, Podemos) et le populisme plébéien (ex. : La France insoumise). Son dialogue avec Ernesto Laclau et Chantal Mouffe sur la construction du « peuple de gauche » face à l’oligarchie néolibérale enrichit la réflexion sur les potentialités émancipatrices du populisme.
Le chapitre 5 rédigé par Mathieu Lizotte propose une approche qui articule les affects, la rationalité cognitive (inspirée de Raymond Boudon) et les structures sociales. Il met en lumière comment le ressentiment et la frustration peuvent être mobilisés politiquement afin de produire un sentiment de cohésion sociale, donnant un éclairage utile aux mécanismes psychopolitiques à l’œuvre dans les mobilisations populistes. Son modèle intègre différentes variables de la psychologie sociale en sociologie.
Les études comparées de la France et du Québec constituent un autre volet fort de l’ouvrage. Au chapitre 8 par exemple, Emily Laxer et Isabel Krakoff analysent comment des mesures restreignant les signes religieux sont justifiées au nom d’un libéralisme paradoxal, dans un cadre majoritariste et de ressentiment légal. Toutefois, il convient de souligner un écueil : en comparant un parti populiste de droite comme la Coalition avenir Québec (CAQ) à un parti d’extrême droite tel que le Rassemblement national (RN) en France, les auteures risquent d’occulter une variable déterminante – le degré de remise en cause des institutions démocratiques et le niveau d’explicitation d’un programme politique xénophobe. La manifestation plus « discrète et épisodique » (178) de ces éléments dans le cas québécois semble ainsi découler davantage du choix d’un référent d’extrême droite que de dynamiques propres au Québec.
La richesse de l’ouvrage se manifeste aussi dans la diversité des objets étudiés : de l’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne à la Coalition avenir Québec (CAQ) au Québec, en passant par l’analyse des médias régionaux face à la crise syrienne ou les votes genrés au Parti populaire du Canada (PPC). L’intégration des rapports sociaux de genre, notamment dans les contributions de Joanie Bouchard et Allison Harell (chapitre 12) ainsi que d’Annie Verrault (chapitre 13), offre des explications complexes sur l’articulation entre le populisme, le choix du vote, le patriarcat et l’islamophobie. Victor Armony vient éclairer la place du populisme latino-américain au chapitre 14 en critiquant les biais occidentalocentristes et en soulignant ses dimensions historiques et sociales. La conclusion de Sylvain Crépon et Sébastien Mosbah-Natanson appelle enfin à une réflexivité disciplinaire en proposant une sociologie des usages académiques du populisme à partir d’une cartographie élargie de sa production, afin de distinguer les effets de mode de véritables analyses.
Populisme et sciences sociales se révèle ainsi une œuvre dense, rigoureuse et pluraliste, qui apporte une contribution essentielle à la compréhension des populismes contemporains dans les contextes québécois, canadien et transatlantique. Ce livre comble un vide notable dans la production francophone et s’impose comme une ressource-clé sur le sujet. Une prochaine édition pourrait utilement inclure des chapitres consacrés aux relations entre populisme, race et ethnicité.