Directeur de l’École normale supérieure, recteur de l’académie de Paris (à titre temporaire) et secrétaire d’État à l’Éducation nationale et à la Jeunesse sous Vichy, Jérôme Carcopino (1881-1970) fut déféré à la Libération devant la Haute Cour de justice de la République. Accusé d’atteinte à la sécurité intérieure et extérieure de l’État, condamné, il n’aurait pu échapper à l’indignité nationale, à la perte de ses droits civiques, à une interdiction d’exercer une fonction publique, voire à une interdiction de résidence à Paris et à la confiscation générale de ses biens présents et à venir. Le grand romaniste qu’il était ne pouvait l’ignorer : dans le meilleur des cas, il devenait mort civil. Le 11 juillet 1947, il obtenait finalement un non-lieu et bénéficiait du « relèvement » de l’indignité nationale. Le réquisitoire du procureur général, qui le réhabilitait pour son action en faveur de la Résistance, retenait en particulier ses affirmations selon lesquelles il avait fait tout son possible pour atténuer les lois antijuives 1 . À l’appui de son mémoire justificatifFootnote 2 , Carcopino avait joint divers témoignages d’amitié et de remerciements émanant d’enseignants du secondaire et de l’Université, tous limités à une unique lettre à l’exception d’un seul collègue, Marc Bloch (1886-1944), dont l’échange épistolaire se déployait dans neuf missivesFootnote 3 .
Ce court dossier, connu des historiennes et historiens, n’est pas, à proprement parler, inédit : Carcopino avait lui-même jugé utile de reproduire en fac-similé dans ses Souvenirs de sept ans – texte autobiographique publié en 1953 pour justifier son action passée – la lettre de Bloch datée du 18 juin 1941Footnote 4 . Le plaidoyer pro domo de Carcopino s’appuyait en effet, en bonne part, sur le mémoire et sur les documents fournis à la Haute Cour de justice, même si l’ouvrage excédait la seule période 1940-1944, à la différence de bien des publications du même type d’autres anciens responsables militaires et ministériels du régime de Vichy à partir de 1946. C’est que Carcopino entendait lier sa collaboration à l’État français avec l’immédiat avant-guerre, où sa position de directeur de l’École française de Rome – il avait été nommé par Jean Zay au temps du Front populaire le 1er juillet 1937 – l’avait placé au contact du fascisme mussolinien. Il commença l’écriture de ce long tableau en août 1948, inscrivant son récit dans la thèse pro-vichyste du « bouclier et de l’épée » dont les chercheurs et chercheuses en histoire ont depuis lors démontré l’inanité en démontant, pièces à l’appui, les mensonges. En avril 1951, au moment même où un arrêté ministériel le réintégrait officiellement dans sa chaire de professeur d’histoire romaine (28 avril 1951) à compter du 17 octobre 1944, date à laquelle un arrêté du ministre de l’Éducation nationale René Capitant l’avait suspendu de ses fonctions, il achevait l’écriture de son manuscritFootnote 5 , qu’il tint malgré tout à publier deux ans plus tard. C’est que l’essentiel, pour lui, était probablement moins de sauver la réputation de Pétain, mort à l’été 1951 à l’Île d’Yeu, que de justifier sa propre conduite auprès de ses pairs avec un livre qui se donnait les apparences d’une œuvre historienne et dont la matrice était un mémoire produit en défense devant une juridiction d’exception.
La place que tiennent la figure et la correspondance de Marc Bloch dans le mémoire justificatif remis par Carcopino à ses juges ainsi que dans les 702 pages denses des Souvenirs était quantitativement réduite. Elle pesa toutefois probablement d’un poids non négligeable, d’autant que la totalité de l’échange proposé court du 12 mai 1941 au 1er avril 1942, recoupant donc presque exactement la chronologie du mandat ministériel de Carcopino à l’Éducation nationale et à la Jeunesse (25 février 1941-18 avril 1942). Les 9 lettres de cet échange, publiées ici intégralement pour la première fois, nous sont parvenues sous des formes diverses : des 7 lettres de Bloch, 5 sont des originaux autographes et 2 sont des copies dactylographiées certifiées conformes par le greffier de la Haute Cour de justice, tandis que Carcopino a fourni pour ses propres missives une minute autographe et une copie dactylographiée certifiée conforme par la même autorité. Avec ce qui est peut-être une sélectionFootnote 6 et en offrant ainsi aux juges cette collection (au sens littéral) de lettres, la démarche de Carcopino semble davantage procéder à la présentation répétée d’une signature figurée au bas de missives qui n’ont pas été explicitées en détail à l’attention des magistrats de la Haute Cour de justice qu’à la production de preuves argumentées. Procurer aujourd’hui une édition critique de ces lettres répond à un double objectif : contextualiser l’histoire de leur écriture, à une époque où correspondre avec une autorité ministérielle n’a rien d’anodin, et comprendre le ressort de leur exposition dans un cadre judiciaire pour soutenir la cause d’un accusé.
Elles reflètent à la fois le passé et le présent de deux figures de l’Université de la Troisième République, aux relations courtoises en dépit de leurs situations dramatiquement asymétriques sous Vichy. Elles ne constituent pas un échange à bâtons rompus sur la politique et les événements de cette époque, encore moins un lieu de discussion historiographique, mais, dans leur concision et leurs allusions, viennent documenter une « exception Bloch » à laquelle Carcopino a doublement participé. Comme il a voulu en convaincre ses juges d’abord, son lectorat ensuite, tout en appliquant avec rigueur les lois d’exception de Vichy, il a utilisé en faveur de Bloch le principe de dérogations que l’État français admettait dans sa propre législation de proscription antisémite. Dans un second temps, dans le contexte de l’après-guerre et après l’assassinat de l’historien (16 juin 1944), le ministre déchu a instrumentalisé les lettres de Bloch, les transformant en reliques épistolaires d’un martyr en vue de sa propre réhabilitation certes judiciaire, mais tout aussi morale.
Deux figures de l’Université
L’intérêt de cette correspondance réside d’abord dans le statut de ses protagonistes. Ces deux historiens avaient suivi un parcours professionnel assez similaire et en partie lié. Presque du même âge – Bloch était plus jeune de cinq ans –, ils étaient tous deux passés par l’École normale supérieure et avaient obtenu l’agrégation d’histoire. Ils étaient collègues à la Faculté des lettres de Paris où Carcopino avait été élu maître de conférences d’histoire romaine dès 1920, puis professeur sans chaire en 1925 et enfin professeur titulaire en 1930, tandis que Bloch y avait été élu maître de conférences d’histoire économique en 1936, puis professeur titulaire l’année suivante. Surtout, Carcopino était le disciple (et le successeur en Sorbonne) de Gustave Bloch (1848-1923), le père de Marc. On a pu écrire de Jérôme Carcopino et de Marc Bloch qu’ils étaient des « quasi-frères »Footnote 7 . Véritable père spirituel de Carcopino, Gustave avait été le caïman (maître de conférences) en histoire romaine à l’École normale supérieure et il fut un directeur de thèse attentif et protecteur, lui faisant obtenir une maîtrise de conférences en Sorbonne au sortir de la Première Guerre mondiale alors que les postes universitaires n’étaient guère nombreuxFootnote 8 . Carcopino y conquit rapidement une grande autorité. Aux dires d’un collègue de Marc Bloch, Carcopino pensait même pouvoir faciliter l’arrivée de ce dernier au Collège de France en 1935Footnote 9 , ce qui, on le sait, ne se fit pas. En revanche, chez lui, en Sorbonne, il était bien l’un des faiseurs d’élection universitaire, dont celle de Bloch en 1936, comme ce dernier s’en souvenait encore alors que leurs chemins avaient pris des voies fort différentes et qu’il ne pouvait plus regagner Paris – « Puisque je suis malheureusement éloigné pour un temps indéterminé du poste [en Sorbonne] auquel vous-même, avec nos collègues historiens, m’aviez appelé » (lettre no 1, 12 mai 1941).
Une autre expérience réunissait les deux hommes, avec des millions de leurs compatriotes : l’engagement militaire lors de la Grande Guerre, avec des conséquences diamétralement opposées – impulsion guerrière chez Bloch, pacifisme avéré chez Carcopino. S’ils combattirent sur des champs de bataille différents – Marne, Argonne, Somme et Villers-Cotterêts pour Bloch, Dardanelles et armée d’Orient pour Carcopino –, ils finirent tous deux avec le grade de capitaine et la Légion d’honneur à titre militaire, Bloch recevant en sus la croix de guerre. Si Bloch refusait de céder à l’esprit « ancien combattant » – « [j]e l’ai même, proprement, en horreur », confiait-il à FebvreFootnote 10 –, c’était pour l’absence de cette expérience guerrière qu’il déniait par avance à Maurice Halbwachs, affecté durant la guerre au ministère de l’Armement, la possibilité d’être un bon directeur de l’École normale supérieure en 1938, à une date où « on peut être amené à prendre parti, pratiquement, contre un certain pacifisme » :
La position d’Halbwachs sera saine ; j’en suis sûr. Auprès des jeunes, il lui manquera toujours quelque chose pour avoir, à cet égard, l’autorité nécessaire ; il lui manquera, non pas de dire (car il ne faut pas le dire), mais de faire sentir que, demandant aux autres d’assumer un risque, il l’a tout d’abord, ce risque, lui-même naguère accepté : comme vous et comme moiFootnote 11 .
À l’inverse de cette conception de citadelle entretenant la mémoire vive de ses combats que Bloch imaginait pour l’École normale supérieure, Carcopino affirma avoir accepté ces fonctions directoriales afin d’en faire une « zone protégée »Footnote 12 d’où il se serait efforcé de chasser toute expression politique, une apparente neutralité dont il fit sa ligne de conduite dans ses responsabilités ministérielles : elle lui valut les foudres des ultras de la CollaborationFootnote 13 et des ruptures avec des collègues hostiles à Vichy difficilement surmontables après-guerreFootnote 14 .
Les options historiographiques de Bloch et Carcopino différaient également beaucoup. Même s’il n’était pas insensible à l’histoire économique et des mentalités, Carcopino privilégia toujours davantage une histoire politique événementielle et son intérêt pour les grandes figures de l’histoire romaine (Sylla, César) s’accentua au fil du temps. Febvre rechercha pourtant sa collaboration au lancement des Annales en 1929, entre autres pour se défaire de la pesante présence d’André Piganiol, « bête noire » du Franc-ComtoisFootnote 15 : pour ce faire, il laissait agir Bloch dont il pensait qu’il le connaissait mieux, sans doute en raison des liens de l’intéressé avec son père. Surtout, les nouveaux directeurs s’efforçaient, à travers lui, de gagner la légitimité académique qui entourait le professeur d’histoire romaine de la Sorbonne. Certes, en 1929, Carcopino n’était encore que professeur sans chaire (depuis 1925), mais chacun comprenait qu’il était le coadjuteur désigné à la succession de Gustave Bloch dont le fils, Marc, s’était réjoui qu’il pût reprendre la rédaction de son volume sur la République romaine dans l’Histoire romaine publiée aux Presses universitaires de France précisément en 1929Footnote 16 . Du reste, c’était la poursuite de cette tâche impossible mais incontournable qui l’empêchait, écrivait-il à Marc Bloch, de donner immédiatement un article aux Annales Footnote 17 ; il accompagnait sa promesse d’une contribution future – jamais advenue – de mentions de ses élèves, Jean Gagé et William Seston, sans oublier les jeunes normaliens sur lesquels il veillait avec un soin jaloux : « Parmi les sortants de cette année, deux sont remarquables : Marrou et DuprontFootnote 18 . » Les recommandations de Carcopino firent long feu : avant la Seconde Guerre mondiale, seul Gagé y publia deux notes de lectureFootnote 19 .
En revanche, Carcopino et Bloch avaient une ambition commune. Partageant « un même espace politique peu lisible aujourd’hui »Footnote 20 et mus par une volonté de peser sur les destinées institutionnelles de l’enseignement supérieur en France, ils ont chacun aspiré à diriger l’École normale supérieure, en particulier à la fin des années 1930, lorsque la santé du directeur Célestin Bouglé (1870-1940) laissait entrevoir une succession rapide avant le terme de son mandat. Bloch, effrayé d’une perspective où le physicien Georges Bruhat accéderait à ces fonctions – « Ce sera une petite catastrophe » –, estimait venu le moment de sauter le pas :
Je sais qu’administrer m’embête mais je sais aussi – par expérience – que je ne suis pas incapable d’administrer. Je suis moins certain de mes capacités d’action humaine. On se connaît là-dessus, ou du moins je me connais assez mal. Mais je me suis dit ce que j’indiquais plus haut : c’est à l’heure actuelle quand on ne s’estime ni intellectuellement ni moralement inapte à remplir une charge, que cette charge est lourde et qu’il y a (soyons francs !) peu d’homme[s] qu’on souhaiterait la voir remplir, on n’a pas le droit de se déroberFootnote 21 .
Febvre déconseilla à Bloch de persister dans son projet, avançant plusieurs raisons (raideur de caractère, fin du travail personnel), mais surtout ce qu’il nommait, à propos de Bloch, « le problème onomastique », désignant par-là l’antisémitisme dans les milieux universitaires, de plus en plus manifeste depuis l’arrivée au pouvoir du Front populaireFootnote 22 . Carcopino, en revanche, avait été pressenti dès 1927, et des collègues le pressèrent de porter sa candidature au printemps 1939. Après une vacance de plusieurs mois ouverte par le décès de Bouglé en janvier 1940, Carcopino fut nommé directeur à partir du 1er octobre 1940 par un arrêté du 9 septembre 1940, premier acte officiel de son ralliement au nouveau régime de Vichy qu’il avait accepté dès le mois de juillet précédent lorsqu’il avait félicité le tout nouveau ministre de l’Éducation nationale de Vichy Émile MireauxFootnote 23 ; il le redevint après son départ du secrétariat d’État au printemps 1942 et conserva sa fonction jusqu’à sa suspension par un arrêté du secrétaire général provisoire de l’Éducation nationale, Henri Wallon, le 20 août 1944.
L’intérêt de l’un et de l’autre pour une profonde réforme de l’enseignement en France, de l’école primaire jusqu’à l’Université, était patent, et peu d’historiens de leur génération ont autant pensé la refondation de l’éducation en France à cette époque-là, un demi-siècle après les débuts de la Troisième République marqués par les lois Ferry et les innombrables créations de lycées et de chaires universitaires. Après la défaite de 1940, l’un comme l’autre partageaient le sentiment aigu qu’une « révolution » s’avérait nécessaire dans ce domaine, sans pour autant en avoir la même acception. Carcopino, qui avait commencé de tracer son programme en Italie au temps de ses rapports sur l’activité de l’École française de Rome et qui privilégiait une approche élitiste, l’inscrivait dans celle, « nationale », que promouvait Pétain à Vichy, tandis que Bloch refusait d’abandonner le mot à ses ennemis :
Pour redresser ces vices, une réforme timide serait vaine. On ne refait pas à un pays son éducation en rapetassant de vieilles routines. C’est une révolution qui s’impose. Ne nous laissons pas troubler par le discrédit qu’un régime odieux réussirait, si l’on n’y prenait garde, à jeter sur ce mot, qu’il a choisi pour camouflage. En matière d’enseignement, comme partout, la prétendue révolution nationale a perpétuellement oscillé entre le retour aux routines les plus désuètes et l’imitation servile de systèmes étrangers au génie de notre peuple. La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution, parce qu’elle fera du neufFootnote 24 .
Pour le dire autrement, Carcopino entendait revenir à un « idéal ferryste »Footnote 25 , en renonçant à la démocratisation complète de l’enseignement secondaire, alors que Bloch souhaitait au contraire aller plus loin sur la voie ouverte par Jean Zay et, pour l’enseignement supérieur, plaidait pour des « condamnations à mort »Footnote 26 (baccalauréat, écoles spéciales, agrégation) à l’opposé des positions foncièrement conservatrices de Carcopino.
De ces projets de réforme de l’enseignement, la correspondance entre les deux hommes ne souffle mot. Pourtant, les objectifs affichés par Carcopino et la manière dont il mena sa refondation éducative sous l’Occupation et dans le cadre de l’État françaisFootnote 27 faisaient du cas de Marc Bloch une figure emblématique de ce que l’on a pu appeler la « mentalité institutionnelle » de CarcopinoFootnote 28 , sacrifiant les hommes au nom de l’institution universitaire, sauf quand ceux-ci pouvaient la servir avec éclat. La relation entre Carcopino et Bloch durant les années 1941-1942 est hautement révélatrice de la capacité dérogatoire, strictement limitée, que s’accordait la législation de Vichy, spécialement dans le monde de l’enseignement. Leur correspondance doit se lire et s’analyser à l’aune de cette situation spéciale où Marc Bloch était alors de facto et de jure un personnel entièrement soumis à la tutelle ministérielle de Carcopino sans cesser pour autant d’être tout à la fois son ancien camarade normalien et un collègue de Sorbonne auquel l’attachait de surcroît le souvenir de son maître Gustave Bloch.
La construction d’une exception remarquable
Au printemps et à l’été 1940, d’évidence, les deux historiens avaient divergé sur ce que Marc Bloch, après Henri Pirenne, appelait en ouverture de L’étrange défaite « s’intéresser à la vie »Footnote 29 . Tandis que Carcopino prenait des responsabilités au service du maréchal Pétain dont il recherchait par ailleurs le contact directFootnote 30 , Bloch, plongé dans une réflexion sur les raisons de la défaite subie, entamait une descente aux enfers professionnelle et personnelle consécutive aux lois anti-juives mises en place par le régime de Vichy, dont Carcopino était par ailleurs un serviteur sans états d’âme, voire zéléFootnote 31 , comme le soulignait le vieil inspecteur Jules Isaac dans une note de 1945 : « Incontestablement J. Carcopino est la plus forte personnalité de la série des six [ministres de l’Éducation], celui également qui a mis, au service de la Révolution nationale, le tempérament le plus autoritaire et la poigne la plus rudeFootnote 32 . »
Les deux hommes n’avaient jamais partagé de grande intimité, et leur correspondance s’en ressent. Les parents Bloch assuraient une forme de lien entre eux, lien qu’ils auraient peut-être désiré plus étroit. Gustave Bloch entretenait ainsi volontiers Carcopino du destin de « Marc » sur le front occidental durant la Grande GuerreFootnote 33 . Quant à sa veuve, Sara Ebstein (1858-1941), elle se faisait la messagère des naissances de ses petits-enfants auprès de l’élève de son défunt mariFootnote 34 . Marc Bloch n’eut jamais, semble-t-il, que des relations avant tout professionnelles avec Carcopino, auquel il donnait du « Cher Ami » comme il était de bon ton entre collègues que rapprochaient l’âge et des circonstances spéciales, au nombre desquelles comptait le fait que le destinataire était connu et apprécié de ses parents. Cette cordialité particulière empreint toute la correspondance de la période 1941-1942. De manière générale, le ton des lettres adressées à Carcopino par Bloch est mesuré. On sait par celles qu’il écrivait à Febvre combien le médiéviste pouvait se montrer rude et piquant. La retenue dont il faisait preuve dans cette correspondance tient naturellement à l’inégalité statutaire des deux épistoliers qui faisait de Bloch l’obligé suppliant de son ministre, dont il pouvait penser au reste qu’il traiterait ses affaires en concertation avec tel ou tel membre de son cabinet. Par ailleurs, il n’ignorait pas que le secret postal était alors régulièrement violé, aussi bien par les Allemands que par le Service de contrôle technique créé en 1939, maintenu et amplifié par Vichy et ses centaines d’employés zélésFootnote 35 .
À une seule reprise Bloch se laissa aller aux jeux de mots parfois caustiques dont il était friand et généralement réservés à ses intimes, surtout quand il s’agissait d’introduire une distance entre le comique lexical et la situation la plus sérieuse, voire dramatique. Lorsque ses fils furent menacés par l’application du numerus clausus (limité à 3 %) de l’inscription des étudiants juifs à l’Université à la rentrée de l’automne 1941, une mesure à laquelle Carcopino contribua de manière décisive tout en multipliant les exceptionsFootnote 36 , il associa la requête en leur faveur avec l’évocation déguisée de Claude Carcopino, qui avait accompagné son père à son cabinet : « J’ai envie d’écrire, par une faute volontaire, claudus. » Cette double allusion à leurs progénitures respectives et à leur sort si différent, sur le ton de l’apparente proximité, n’avait évidemment d’autre but que d’émouvoir le ministre pour l’appeler à une intervention favorable, laquelle eut effectivement lieu puisqu’Étienne Bloch put s’inscrire en dehors du numerus à Clermont-FerrandFootnote 37 . Cette exceptionnelle marque de proximité dans leur correspondance n’échappa pas, après-guerre, à Carcopino, qui s’en saisit dans son livre-défense pour en tirer la marque publique d’une amitié qui, en tant que telle, n’avait jamais vraiment existé.
Après l’armistice du 17 juin 1940 et un périple qui l’avait mené de la poche de Dunkerque à la Creuse en passant par l’Angleterre puis Cherbourg, Marc Bloch avait rejoint la zone libre. Le 23 octobre, il obtenait d’être temporairement mis à la disposition de l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, ce qui lui permettait de continuer d’enseigner et d’être régulièrement payé. La promulgation du premier statut des Juifs le 3 octobre 1940 et son article 8 qui prévoyait un relèvement pour « services exceptionnels [rendus] à l’État français » amenèrent la première intervention en sa faveur de Carcopino, chargé à titre temporaire des fonctions de recteur de Paris après le 11 novembre 1940Footnote 38 . Sur 4 000 enseignants juifs, 125 firent une demande de dérogation. Seuls 11 en bénéficièrent, dont Marc Bloch et Louis Halphen, chartiste et condisciple de Carcopino au palais FarnèseFootnote 39 . Nous ignorons si Bloch vit Carcopino à l’occasion de ses séjours parisiens clandestins de la fin de l’année 1940Footnote 40 . Toujours est-il que, dans un avis motivé du 2 décembre 1940, Jérôme Carcopino pesait de tout son poids en faveur de son camarade et collègue qu’il enrôlait pour l’occasion au service de la propagande maréchaliste :
Je m’approprie sans réserve la proposition de relèvement formulée en faveur de M. Marc Bloch. Abstraction faite des liens de gratitude qui me lient à son père, feu Gustave Bloch, le meilleur élève, avec Guiraud, de Fustel et mon maître, je considère que la vie de Marc Bloch s’est constamment inspirée de l devise que le maréchal Pétain a mise à l’honneur : travail, famille, patrie. Ce vaillant officier de la Grande Guerre qui reprit du service en 1939, ce père de six enfants, nous a donné un bel exemple d’activité scientifique, opiniâtre, neuve et féconde ; et j’estime, qu’en dehors de tout autre mérite, ses livres et ses travaux, toujours personnels et vigoureux, suffisent à lui conférer ces titres exceptionnels d’après lesquels le Conseil d’État devra lui appliquer l’article VIII de la loiFootnote 41 .
Ce plaidoyer aux accents personnels et scientifiques, dans lequel Carcopino revendiquait hautement une filiation intellectuelle avec un professeur d’origine juive dont le fils était la cible des interdictions édictées par le statut des Juifs, était destiné au secrétariat d’État de l’Éducation nationale et de la Jeunesse dont le secrétaire général était alors Jacques Chevalier (1882-1962). Ce normalien de la promotion précédant celle de Carcopino et professeur de philosophie à Grenoble était aussi le père de François Chevalier, archiviste paléographe qui avait suivi avant-guerre le séminaire de Marc Bloch ; ce dernier l’engagea, après l’armistice, alors qu’il était à Madrid à l’École des hautes études hispaniques, à se tourner vers l’histoire agraire mexicaine, féconde intuition qui fit de lui un américaniste renomméFootnote 42 . Le décret dérogatoire fut octroyé par Pétain le 5 janvier 1941Footnote 43 .
Conscient d’être un des « rares rescapés d’une grande injustice »Footnote 44 , Bloch n’en avait pas encore terminé : la publication du décret et de ses motifs au Journal officiel que prévoyait l’article 8 du Statut d’octobre 1940 était freinée et tardait à venir. Entre-temps, on le sait, il était parvenu à s’assurer de gagner les États-Unis grâce à une invitation de la New School for Social Research financée par la Fondation RockefellerFootnote 45 . Toutefois, il ne pouvait obtenir de visa pour sa mère et ses deux aînés, majeurs, à moins de vaincre de lourdes oppositions administrativesFootnote 46 . Cette situation déchirante – Bloch ne se résolvait pas à laisser une partie des siens en France – fut sans doute à l’origine de la première demande de « service » qu’il formula auprès de Carcopino devenu ministre (lettre no 1, 12 mai 1941). L’impuissance de Carcopino en l’espèce, dont Bloch affectait de ne pas lui tenir rigueur (« Je sais que vous avez fait tout ce qu’il vous était loisible de faire »), l’amena à s’ouvrir à lui d’un nouveau projet. Pour préserver la santé fragile de sa femme, il serait peut-être amené à demander sa mutation à l’université de Montpellier, au climat plus clément. La demande n’était pas formelle (« Je ne voudrais pas me faire mal comprendre. Je ne vous demande rien pour l’instant. Je n’ai encore parlé de ce projet à personne »), Bloch semblant davantage tester la disponibilité de Carcopino (« Si, d’ici peu de temps, je viens solliciter de vous cette mesure, vous serez prévenu, vous saurez mes raisons et la décision vous sera peut-être aussi plus aisée »). Dans l’intervalle, la promulgation du second statut des Juifs, le 2 juin 1941, accentua la pression sur Bloch : élargissement de la définition de « Juif », extension des interdictions professionnelles, autorisation de l’internement des Juifs français et, on l’a vu, instauration du numerus clausus. Ce nouveau texte, a priori encore plus sévère, offrit paradoxalement la possibilité à Carcopino d’intervenir car son article 8 n’exigeait plus une publication des décrets dérogatoires et de leurs motifs au Journal officiel. Carcopino, qui pouvait agir avec plus de latitude en zone libre, confirma rapidement à Bloch le 11 juin qu’il allait pouvoir donner suite à sa demande de réaffectation (« Vous n’avez rien à craindre ») et encore le 18 juin (« Votre arrêté est signé ») qu’il enseignerait à Montpellier à la rentrée suivante (lettre no 3, 21 août 1941). Le 28 juin 1941, Carcopino avertissait le recteur de l’académie de Paris que rien ne s’opposait à ce que le décret dérogatoire du 5 janvier 1941 « ait un caractère définitif », et en conséquence lui faisait part de son intention « d’affecter, à titre provisoire », Bloch « à une Faculté d’une université sise dans la zone libre »Footnote 47 . L’arrêté d’affectation pour l’année 1941-1942 fut enfin signé le 15 juillet 1941Footnote 48 .
L’été 1941 vit encore Carcopino interposer, avec succès, son autorité en faveur de Marc Bloch. Cette fois, la menace ne provenait pas des Allemands ou de l’administration vichyste, mais de l’intérieur même du monde académique. Augustin Fliche (1884-1951), professeur d’histoire médiévale à Montpellier, voyait d’un mauvais œil l’arrivée de Bloch dans la Faculté dont il était le doyen : « Il m’a fait clairement entendre que ma présence, à Montpellier, à côté de la sienne lui serait éminemment désagréable » (lettre no 3, 21 août 1941.) Que ce médiéviste ait gardé rancune d’une notation bibliographique négative de Bloch, comme ce dernier affectait de le croire, ou que ce maréchaliste convaincu fût animé d’un profond antisémitisme, toujours est-il qu’il fit dans un premier temps reculer le cabinet de Carcopino au nom des menaces sur l’ordre public qu’aurait fait peser la présence d’une telle figure. Bloch s’abstint de couvrir Fliche des qualificatifs qu’il réservait à sa correspondance avec Febvre (« Cet être est une infecte limace ; qui vraiment déshonore le sanctuaire »Footnote 49 ), mais il le mit clairement en cause auprès du ministre.
Pour la deuxième fois, Carcopino couvrit Bloch et lui confirma sa nomination à l’université de Montpellier. Toutefois, signe soit de l’effritement de son autorité, soit de son approbation de la législation antisémite en vigueur, il l’assortit de la condition expresse que Bloch se retînt de donner des cours publics, ce que Carcopino affectait de considérer comme une façon d’octroyer à son camarade du temps pour la recherche et l’écriture (lettre no 4, 22 au 27 août 1941). Bloch évoquait en ces termes l’intervention de Carcopino auprès de Febvre :
Rendons hommage à Sylla [sobriquet inventé par Bloch pour désigner Carcopino, auteur d’un ouvrage sur le personnage]. Il a compris. Et pardonnez-moi de vous raconter cette histoire en termes passablement sibyllins. Le récit complet sera pour une autre occasion. C’est au fond une satisfaction assez médiocre d’avoir gagné une manche sur le pied-plat [= Augustin Fliche] dont je vous parlais dans mon post-scriptum. Reconnaissons-le : c’est tout de même une satisfaction. Il faut bien en ce moment de restrictions savoir se contenter de peuFootnote 50 .
Sauver une bibliothèque
Ayant préservé sa place universitaire, Marc Bloch s’attela bientôt, avec obstination et obsession, au sauvetage de son outil de travail, sa bibliothèque. Les effets du manque de livres disponibles sur l’écriture des dernières œuvres de Marc Bloch ont déjà été soulignés, à commencer par Bloch lui-même dans la note qui clôt l’introduction de l’Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, écrite en 1942Footnote 51 . Si les universitaires parlent volontiers de leurs livres et de leur accumulation, les circonstances tragiques qui les en privent ou les en éloignent les amènent à exprimer le lien émotionnel qui les unit à eux. Comme l’a justement écrit Françoise Waquet, « dans le malheur, transparaît un attachement qui jusqu’alors allait sans direFootnote 52 ». Ainsi, à l’été 1940, Carcopino lui-même refusa de reprendre sa chaire en Sorbonne en invoquant le manque de place pour loger à Paris sa bibliothèque qu’il préférait laisser dans sa vaste maison de Laferté-sur-AubeFootnote 53 . Quant à Bloch, sitôt assuré de pouvoir enseigner à Clermont-Ferrand, il songeait immédiatement à ses livres demeurés sans lui à Paris dans son appartement « exposé » du 17 de la rue de Sèvres, même si sa plus grande inquiétude se portait sur les siensFootnote 54 .
Le printemps 1941 marqua le début de cette longue (re)quête de ses livres, à laquelle il associa rapidement Carcopino. Au second semestre 1941, Bloch semblait assez confiant dans l’issue de ces négociations, Carcopino s’étant notamment impliqué dans la recherche d’un moyen d’envoi des livres à leur propriétaire (lettre no 5, 28 août 1841). Mais les choses traînaient en longueur et Bloch en accusait les collaborateurs du ministre, auxquels il reprochait de n’avoir pas été vigilants avec les règles administratives en vigueur, qui auraient pourtant dû lui être favorables, comme à d’autres fonctionnaires. À l’automne, il commença de perdre espoir et y voyait des manœuvres possiblement malveillantes : « Je n’ai plus guère d’espoir pour les livres. Tout a été retardé par les sottises de sous-ordres de Jérôme [Carcopino]. Involontaires ? Je ne saisFootnote 55 . »
Au début de 1942, Bloch plaçait le salut de ses livres dans l’intervention directe de Carcopino auprès de la Délégation générale du gouvernement français en zone occupée à Paris. Le 5 janvier 1942, il reprenait la plume dans une longue lettre (lettre no 6) où il exprimait ses sentiments à l’égard d’une bibliothèque qui était comme un prolongement de soi-même. La réponse de Carcopino (lettre no 7, 13 janvier 1942) fut très décevante. Le ministre y arguait d’une impuissance qu’il mesurait du reste de plus en plus dans d’autres secteurs de son département face à l’administration d’occupation et même de la Délégation. Il proposait toutefois à Bloch une solution qu’il avait expérimentée avec l’historien Louis Halphen et qu’il qualifia plus tard dans ses Souvenirs de « subterfuge aléatoire »Footnote 56 . Au nom de l’intérêt public, qu’il pensait plus aisé à plaider auprès des Allemands, il suggérait à Bloch de faire par avance don de ses livres à la bibliothèque de l’université de Montpellier, moyennant une clause d’usufruit à son profit. Marc Bloch admettait volontiers, auprès de Febvre, que la solution proposée par Carcopino n’avait « rien que d’honorable »Footnote 57 , mais il n’avait probablement aucune envie de faire bénéficier de sa bibliothèque des collègues montpelliérains dont il venait d’éprouver les mauvaises manières et l’hostilité. Aussi, remerciant Carcopino pour ses bons offices (lettre no 8, 23 janvier 1942), il préféra mettre fin à la discussion avec lui. Pour ce faire, il invoqua l’intérêt supérieur de ses enfants à qui il destinait ses livres, fruits d’un héritage familial et d’un patient travail de recenseur à nul autre pareil en France. Bloch était parfaitement conscient de ce que son refus de la solution de Carcopino mettait gravement en danger ses livres. Il préférait néanmoins une attitude stoïque : « Cela handicapera mon travail futur, voilà tout. Le sort de l’humanité n’y est pas attachéFootnote 58 . » Le 17 juillet 1942, il écrivait à Lucien Febvre qu’une de ses « anciennes élèves de Sorbonne » à qui il avait demandé de s’enquérir du sort de ses livres, lui avait annoncé la nouvelle : « Ma bibliothèque a été mise en caisse, il y a environ deux mois et expédiée vers une destination inconnue »Footnote 59 .
Dans une ultime protestation, témoignage pour l’histoire plutôt que tentative raisonnée et raisonnable d’obtenir justice, Marc Bloch rédigea au même moment une lettre à l’attention d’Abel Bonnard, le successeur de Carcopino au secrétariat d’État à l’Éducation nationale et à la Jeunesse depuis le 18 avril 1942Footnote 60 . Souscrite avec une signature travailléeFootnote 61 , elle dénonçait une rapine qui atteignait non seulement l’homme mais aussi l’Université française :
Ma bibliothèque personnelle était restée dans mon appartement de Paris, au [17] rue de Sèvres. Malgré l’appui de votre prédécesseur et celui de vos services, il m’a été impossible l’année dernière, d’obtenir de l’autorité occupante l’autorisation de faire venir mes livres au lieu de mon enseignement.
Or je viens d’apprendre qu’il y a environ deux mois, mes livres ont été saisis par l’autorité occupante, enlevés de mon appartement et emportés vers une destination inconnue.
Il ne vous échappera point, Monsieur le Ministre, que de ce fait un professeur d’université en activité de service, se trouve privé de l’instrument de travail le plus nécessaire à l’accomplissement de sa double tâche et de son double devoir : d’enseignement d’une part, de recherches scientifiques de l’autre. Cela alors que, absent de Paris par l’ordre même de mes chefs, je suis placé dans une situation absolument régulière et qu’aucun délit, de quelque nature que ce soit, n’a pu m’être reproché.
Cette spoliation, évidemment contraire au droit des gens, se trouve donc en même temps porter un grave préjudice au bien du service auquel vous présidez. C’est pourquoi, j’ai cru devoir, à toutes fins utiles, vous adresser le présent compte rendu.
Cette lettre, conservée à l’état de copie dactylographiée non signée et non datée, fut-elle réellement envoyée ? Bloch se retint-il au dernier moment d’écrire à un personnage connu pour ses outrances et son antisémitisme forcenéFootnote 62 ? Ou bien écrivit-il cette missive pour lui-même, dans un geste performatif sans suite véritable ? Elle révèle en tout cas que Marc Bloch n’hésitait pas à faire de sa bibliothèque un prolongement professionnel de son statut d’universitaire.
En outre, à plusieurs reprises, y compris dans sa correspondance avec Carcopino (lettre no 6, 5 janvier 1942), Bloch insistait sur le fait qu’il s’agissait d’une bibliothèque de travail et non de « bibliophile ». Le qualificatif n’était pas destiné qu’à un ministre auprès de qui il était sans doute bon de vanter le caractère peu vénal de l’ensemble, mais également à son ami FebvreFootnote 63 . Bloch manifestait pourtant, par certaines pratiques ou signes (ex-libris), un souci de collectionneur destiné à faire de ses livres un ensemble cohérent uni autour de sa personnalité, ensemble estimé, d’après une déclaration de sa fille Alice après la guerre, à « plusieurs milliers de volumes » et que Marc Bloch valorisait lui-même en 1941 à « 7 millions de francs »Footnote 64 . À l’automne 1941, il s’efforçait d’obtenir qu’on lui fît le service de la Revue historique, dont il possédait sans doute une collection complète depuis ses origines (1876) par son père : à cette occasion, pour justifier ce désir de n’avoir pas de lacunes dans cette livraison, il invoquait précisément sa « manie de bibliophile »Footnote 65 .
Des centaines de livres furent restitués à la famille Bloch via le service dédié de la Commission de récupération artistique (sous-commission des livres)Footnote 66 . Les listes, établies entre le 17 février 1948 et le 3 mars 1950Footnote 67 , ne permettent pas d’apprécier la composition de la bibliothèque de Marc Bloch dans sa totalité, aucune liste antérieure au conflit n’ayant été retrouvéeFootnote 68 . La lecture des auteurs et autrices, ainsi que des sous-titres, consciencieusement mais sommairement notés par l’administration responsable, apporte certains éclairages sur les livres de la famille Bloch avant-guerre et en particulier sur les goûts de leur principal propriétaireFootnote 69 . L’une des difficultés réside naturellement dans l’attribution de tel ou tel livre publié avant 1923 à Gustave ou à Marc Bloch. La partition serait aisée pour les ouvrages d’ordre scientifique : mais les listes ne laissent apparaître que bien peu de titres d’histoire antique, spécialité du père de Bloch ; aucun ouvrage de Carcopino n’y figure, du reste. Sans surprise, en revanche, on y trouve de nombreux ouvrages d’histoire médiévale et quelques-uns d’histoire moderne ou contemporaine.
Quant aux titres non strictement historiques ou historiographiques, ils disent probablement le mieux les curiosités littéraires et philosophiques de leur possesseur historien pour qui, comme Gustave Bloch malade le déclarait en 1922 à Carcopino à propos de ses lectures d’auteurs du xviii e siècle français, « la lecture est [s]on opium »Footnote 70 . Certains ouvrages sont à la croisée des chemins pour le ruraliste Bloch, comme la Vie d’un simple d’Émile Guillaumin. La présence d’auteurs isolés, le plus souvent réduits à un titre, est malaisée à interpréter, mais, quand il s’agit de livres parus à l’âge adulte pour Marc Bloch, on y lit les grands succès de son temps comme Du côté de chez Swann et Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust (1913 et 1921), L’annonce faite à Marie de Paul Claudel (1912), Les cloches de Bâle de Louis Aragon (1934), Le Journal d’un curé de campagne de Georges Bernanos (1936) aussi bien que des essais ethnographiques fondateurs comme Les flambeurs d’hommes de Marcel Griaule (1934) ou Mexique terre indienne de Jacques Soustelle (1936). Plus révélateurs, peut-être, sont les ensembles de livres appartenant à un même auteur comme Anatole France, Romain Rolland, André Gide ou un grand nombre de livres de Rudyard Kipling (en anglais comme en français) qu’il avait commencé de lire dès sa scolarité à l’École normale supérieureFootnote 71 .
Bloch, Carcopino et la judéité
La dernière missive de Bloch à Carcopino qui nous a été conservée (lettre no 9, 1er avril 1942), billet plutôt que lettre, ouvre sur un objet historiographique à l’importance inversement proportionnelle au faible nombre de mots et à la sobriété presque clinique de l’expression choisie par Bloch :
Mon Cher Ami,
Il est bon, je crois, que vous connaissiez le texte de la notice ci-jointe, qui a été adressée à tous les membres du Conseil de l’Union des Israélites de France.
Veuillez, Mon Cher Ami, me croire bien fidèlement vôtre.
Marc Bloch.
Le document auquel Marc Bloch faisait allusion n’est autre que la lettre collective qu’il avait mise en forme à partir d’un brouillon de Georges Friedman et soussignée de 29 grands noms de l’intelligentsia française (Émile Benveniste, Henri Lévy-Bruhl, etc.)Footnote 72 adressée la veille (le 31 mars 1942) à l’Union générale des Israélites de France (UGIF). Cette instance, créée sur injonction des Allemands par une loi de l’État français du 29 novembre 1941, visait à assurer une représentation des Juifs de France, qui étaient tenus d’y adhérerFootnote 73 . Son domaine d’action devait se limiter à l’assistance dans le cadre d’une législation anti-raciale et antisémite de plus en plus étouffante et délétère pour la communauté juive. Pareille organisation ne pouvait que heurter Marc Bloch qui protestait avec ses cosignataires contre l’expression d’« Israélites de France » pour lui préférer celle de « Français israélites ». S’il avait ressenti tôt les morsures de l’antisémitisme dans la société française, y compris et peut-être surtout dans son propre milieu académique, il recevait plutôt qu’il ne revendiquait une quelconque judéité. Sans renier ses origines il entendait les confondre, avec d’autres traits de sa personnalité sociale et culturelle, dans le corps français en général. Tout ce qui tendait à en extraire un élément au nom d’une identification raciale lui apparaissait comme une absurdité et une faute fondamentale, quelles qu’en fussent les références, intellectuelles ou juridiques, et les raisons.
Comme il le déclarait à Febvre, il n’était « pas hanté, sur toutes choses, par le ‘statut’ [des Juifs] », ajoutant : « Je connais des Israélites qu’il hypnotise, qui, dans les malheurs de la France, ne savent voir que lui »Footnote 74 . La correspondance avec Carcopino est ainsi exempte de toute allusion directe à sa judéité pour défendre sa position. Ce qui ne l’empêchait pas de prendre à l’occasion la plume pour plaider la cause d’un collègue réduit à la misère par les lois antijuives. Par sa défense de l’historien Robert Schnerb (1900-1962)Footnote 75 , objet d’une lettre spéciale (lettre no 5, 28 août 1941), Marc Bloch se montrait solidaire d’un individu connu de près qui ne bénéficiait pas comme lui d’un régime de protection spécial ménagé par un ministre intervenant en sa faveur.
La lettre en faveur de Schnerb constitue un cas unique dans la correspondance conservée de Bloch à Carcopino. Promesse tenue sans illusion à une famille en détresse ou réelle volonté de profiter d’un lien privilégié ? Bloch, rassuré à l’été 1941 sur l’autorité de Carcopino ministre (confirmation de sa nomination à Montpellier), pouvait espérer qu’il privilégierait la solidarité universitaire sur la politique antisémite du gouvernement de Vichy. En réalité, Carcopino ne fit rien pour changer quoi que ce fût à la situation de la famille Schnerb, et la réponse de son administration fut des plus froidement juridiqueFootnote 76 . En l’espèce, comme en de multiples autres occasions, la rigidité légaliste et autoritaire fut la boussole d’un Carcopino qui avalisait ainsi l’antisémitisme d’État.
Outre sa fidélité presque filiale à l’égard de Gustave Bloch, il s’était efforcé, lors de son passage à la direction de l’École française de Rome et dans le contexte des nouvelles lois raciales du régime fasciste promulguées à partir de septembre 1938, d’opposer son autorité directoriale et académique pour protéger soit ses membres français, comme le jeune Raymond BlochFootnote 77 , soit des collègues italiens directement visés par les mesures d’exception mussoliniennesFootnote 78 . En réalité, Carcopino, comme d’autres responsables administratifs de cette périodeFootnote 79 , n’allait pas jusqu’à mettre en jeu sa situation et l’institution qu’il servait en rompant avec ses supérieurs hiérarchiques, compromission qui l’entraîna sur la voie du pire avec son accession aux responsabilités. Ce que Bloch ne comprenait sans doute pas, ou plutôt ce qu’il ignorait en lui envoyant l’adresse du 31 mars 1942, c’est que Carcopino ne faisait nullement de la défense des Juifs une priorité. Toute son action était subordonnée à la défense de l’institution universitaire et éducative qu’il pensait être en mesure de réformer, dût-il seconder et appuyer par ses décisions et ses non-décisions la politique antisémite du régime qu’il servait au plus haut niveau. Ses rares interventions en faveur de collègues juifs menacés par les rigueurs des lois raciales s’appuyaient avant tout sur le service que ceux-ci avaient rendu à l’Université française. Cette « mentalité institutionnelle » accompagnait sa volonté d’imposer une « révolution nationale » qui impliquait l’exclusion des juifs du corps social et se traduisait par des décisions implacables pour les individus concernés. Le régime de Vichy avait accentué les positions : l’habileté accommodante de Carcopino l’avait progressivement amené à une complicité active tandis que la tendance foncière à l’intégrité intransigeante de Bloch et son assignation à la position de juif, donc de paria, s’étaient muées en résistance. Sommé de se défendre à l’automne 1944, Carcopino tenta d’accréditer le contraire.
Des reliques pour preuves ?
Arrêté le 22 août 1944, Carcopino fut mis en liberté provisoire quelques jours plus tard. Malgré une opération chirurgicale, il fut écroué à Fresnes le 6 novembre suivant en attente de son procès devant la Haute Cour de justice instituée par ordonnance du 18 novembre 1944. Libéré provisoirement sur avis médical le 14 février 1945, ce fut donc de son domicile qu’il prépara avec son avocat Maurice Garçon son dossier de défense, composé d’un mémoire et de documents en copie ou en original à l’appui. Le 23 janvier 1945 il adressa à la cour une première note de 12 pages ronéotypées sur son activité durant la guerre dont le style indique clairement qu’il en était l’auteur principal voire unique, sans le secours de son avocatFootnote 80 . Ce texte est en effet moins la défense d’un ministre que d’un historien qui retrace ses origines familiales, rappelle qu’il est un universitaire auteur de 7 000 pages de livres et d’articles, couronné d’honneurs académiques nationaux et internationaux et qui a su résister au fascisme à Rome. L’essentiel est ensuite consacré à sa période rectorale (octobre 1940-février 1941) et son temps ministériel y est réduit à la portion congrue. Carcopino le résumait d’une phrase lapidaire stupéfiante qui semble montrer qu’il n’avait aucune conscience des enjeux judiciaires et de la manière de les résoudre : « Je pense que jusqu’à mon départ, le 17 avril 1942, l’Université de France, à tous ses degrés d’enseignement, a vécu une vie normale pour le plus grand bien de la Nation. » Aucune allusion personnelle ni à Bloch ni à d’autres collègues de l’Université française n’était faite.
Tout changea peu après, probablement sur les conseils du ténor du barreau qu’était Maurice Garçon, qui avait défendu vingt ans plus tôt Francis Carco, le cousin de Carcopino, dans une affaire de droit d’auteur. La stratégie du mémoire de défense, long de 195 pages ronéotypées, est essentiellement articulée autour des « activités de résistance » de Carcopino (pages 14 à 195). Tout, dans ce dossier, comme dans beaucoup d’autres soumis à la Haute Cour de justice, était conduit à décharge, l’instruction n’ayant guère avancé que trois pièces contra que le mémoire s’efforça de réduire à néant (« Première partie : inanité des charges », p. 2-14) et de rares autres pièces qui arguaient de la profondeur de la répression conduite durant son ministériatFootnote 81 . À l’évidence, il s’agissait d’une prise en compte stratégique des condamnations qui avaient frappé, essentiellement au nom de leur lutte contre la RésistanceFootnote 82 , Abel Bonnard et Jacques Chevalier, ce dernier à vingt ans de travaux forcés, à la dégradation nationale et à la confiscation de ses biens, une décision qui avait surpris et choqué Maître GarçonFootnote 83 . L’avocat, comme d’autres, joua la carte du « double jeu », qui « constituait parmi les fonctionnaires la défense la plus populaire »Footnote 84 . C’est dans les pages dédiées à « [S]a résistance aux lois d’exception » que Carcopino évoqua ses différentes interventions en faveur de quelques professeurs d’origine juive dont il joignait des lettres de remerciements datant soit de la période de son ministériat (Robert Debré, Évariste Lévi-Provençal, Michel Lévy), soit de l’immédiat après-guerre (Louis Halphen, René Lisbonne, René Waltz). Tranchant sur tous ses autres récits personnels, le commentaire de Carcopino sur l’échange épistolaire qu’il avait eu avec Marc Bloch, signalé par un renvoi numéroté aux documents porté au crayon sans doute par le greffe du tribunal, tenait en un paragraphe habilement tourné. Il sollicitait essentiellement le registre affectif :
Quand je pense à l’affreuse persécution qui s’abattit sur les Juifs après le 11 novembre 42, je ne puis pas relire sans émotion les lettres que j’ai reçues de la plus illustre et de la plus noble de leurs victimes : Marc Bloch. Il devait périr, torturé par la Gestapo, en 44. Du moins puis-je tempérer ma peine de la perte que nous avons faite en lui par la conscience que j’ai de lui avoir, à Montpellier, et en triomphant de quelques susceptibilités locales, assuré le poste qu’il avait souhaité et où il aura goûté les dernières joies de sa vie de grand professeur et c’est ma fierté, ministre de Vichy, d’avoir conservé jusqu’au bout son amitié.
La lecture des événements par Carcopino est éloquente. Il ouvrait son évocation à partir de la période d’occupation de la zone sud, à une époque où il n’avait plus de responsabilités ministérielles. Il mentionnait ensuite la mort de Bloch en 1944 sous les balles de la Gestapo, fait connu de tous à la date de la constitution du dossier de défense, en particulier grâce aux deux articles de Lucien Febvre parus dans les Annales Footnote 85 . Si Carcopino, significativement, n’employait pas le mot « martyr » choisi par Febvre, mais seulement celui d’apparence plus neutre de « victime », il mentionnait la torture dont Bloch fut l’objet. Enfin, il concluait sur sa propre action, qui aurait atténué les privations de droits des derniers temps de vie universitaire d’un collègue dont il s’était efforcé d’accéder à toutes les demandes, ayant su faire taire les susceptibilités locales (Fliche). Sans vergogne, il insistait sur les termes d’une amitié que n’aurait, selon lui, pas entamée sa qualité de « ministre de Vichy », alors que la courtoisie universitaire, contrainte par la situation, dont Bloch faisait preuve à son égard n’était nullement amicale au sens premier du terme. Carcopino faisait parler les morts en sa faveur. Il s’appuyait d’abord en l’espèce sur l’effet de masse et de continuité de cette accumulation des « témoignages » de Bloch, sans se soucier que ces documents fussent tous clairement compris. Les juges de la Haute Cour étaient-ils, par exemple, capables d’interpréter, sans note explicite, l’allusion portée par le billet du 1er avril 1942 sur la circulaire contre l’UGIF ? Pour Carcopino, en définitive, seul comptait de donner à lire au bas de ce texte daté de la toute fin de son ministère (« jusqu’au bout ») la signature de Marc Bloch précédée d’un « Veuillez, Mon Cher Ami, me croire bien fidèlement vôtre ». Cette captation d’héritage universitaire, aidée par un changement d’atmosphère générale qu’on a pu qualifier de « désépuration »Footnote 86 , fonctionna.
Jugé seulement en 1947, Carcopino bénéficia à plein d’une inflexion importante intervenue entre-temps dans l’appréciation des dossiers par la Haute Cour : sur 35 décisions rendues au cours de l’année 1947, plus de la moitié (18) furent des non-lieuxFootnote 87 . Le 9 juillet 1947, veille du réquisitoire définitif sur le dossier Carcopino, son ancien chef de cabinet, Paul Ourliac, professeur d’histoire du droit à Toulouse et auteur d’un long compte rendu batailleur mais admiratif de la Société féodale paru en 1941Footnote 88 , apporta sa déposition sous forme d’un mémoire dactylographié, beaucoup plus court (9 pages), où la mention du sort de Marc Bloch était à nouveau mise en avant : « Des dérogations en faveur d’universitaires furent prononcées aussi nombreuses que possibles. En bénéficièrent par exemple M. Halphen et l’illustre Marc BlochFootnote 89 . » Après la prononciation de l’arrêt de non-lieu le 11 juillet 1947, qui intervenait un mois avant la première des lois d’amnistie datée du 16 août 1947, Carcopino franchit un degré supplémentaire dans l’instrumentalisation de la mémoire de « l’illustre » Bloch.
Plusieurs anciens responsables ministériels de Vichy publièrent leurs mémoires après la guerre, soit avant la fin de l’instruction de leur procès devant la Haute Cour (Pierre Cathala), soit plus volontiers après le jugement de cette dernière. Dans ce cas, les temporalités pouvaient aller de quelques mois (Jean Decoux) à une année (Pierre-Étienne Flandin, Gabriel Auphan, Paul Baudouin) ou deux (Marcel Peyrouton). Seul Jean Berthelot attendit plus de vingt ans (1968) pour donner son sentiment sur l’ensemble de sa carrière, dont le passage à Vichy lui avait valu une condamnation à deux ans de prison en 1946. Le délai de six ans qui s’écoula entre le jugement de la Haute Cour et la publication des Souvenirs de Carcopino est donc singulier. L’engagement dans l’écriture fut peut-être encouragé par l’invitation que lui avait lancée, en janvier 1948, le philosophe antigaulliste Louis Rougier de rejoindre une « société d’études historiques pour rétablir la vérité historique concernant les événements de 1939 à 1945 » qu’il venait de créer et dont il avait confié la rédaction des statuts à Pierre-Étienne Flandin et Jacques Isorni, l’avocat de la défense du maréchal PétainFootnote 90 .
Carcopino s’attela à la rédaction de ses Souvenirs à l’été 1948 et ne s’arrêta pas à la réhabilitation administrative finale qu’il attendait, à savoir sa réintégration à compter du 17 octobre 1944 par un arrêté du 28 avril 1951. C’est que l’enjeu devenait plus moral que judiciaire désormais. Carcopino avait échappé à la « loi d’honneur » qui frappait d’indignité nationale les collaborateurs de l’État françaisFootnote 91 ; il poursuivait le rétablissement de son propre honneur au-delà de l’enceinte des tribunaux. Au début du mois de mars 1953, l’éditeur Flammarion fit paraître ses Souvenirs de sept ans Footnote 92 . À l’instar d’autres mémoires d’anciens responsables de Vichy, il contenait en appendices quelques pièces justificatives, dont les réquisitions du procureur général de la Haute Cour de justice. Carcopino possédait peut-être une copie de son dossier, mais il avait surtout, semble-t-il, d’excellents rapports avec le juge Guy Raïssac (1912-1982), secrétaire général de la Haute Cour de justice à partir de janvier 1948Footnote 93 , et il connaissait son archiviste, Nicole Michel-Dansac, née Piedanna. Archiviste paléographe de la promotion 1939, celle-ci avait été nommée en mars 1945 archiviste de la Haute Cour dont elle demeura la dernière employée après la mise en sommeil de l’institution, en assurant le dépôt de ses archives aux Archives nationales en 1966. Elle avait épousé en 1939 René Michel-Dansac (1899-1972), que connaissaient aussi bien Paul Ourliac que Jérôme Carcopino qui avaient probablement œuvré pour lui assurer une position durant la guerreFootnote 94 . L ’épouse de l’archiviste de l’Académie des inscriptions et belles-lettres avait du reste souhaité, dès 1950, attirer l’attention sur les archives dont elle avait la gardeFootnote 95 .
Carcopino, par un retournement de situation probatoire, fit de son dossier de la Haute Cour de justice le fondement archivistique de sa démonstration à laquelle il conférait ainsi un tour d’argumentation historique classique, comme le firent, mais avec moins de métier, d’autres ministres ayant conservé avec eux une partie de leur documentationFootnote 96 . S’il lui arrivait rarement dans le texte même d’exciper de ces documents judiciaires (« De ce fait, je possède la preuve écrite dans mon propre dossierFootnote 97 »), nombreuses étaient les notes où il renvoyait aux « archives de la Haute Cour », parfois référencées (« L’original de ma lettre de démission, retrouvée dans les archives du Pavillon Sévigné à Vichy, figure à mon dossier de la Haute Cour sous la cote 14Footnote 98 »). Au-delà, il avançait d’autres sources collectées par la Haute Cour mais dont il conservait (par souci de vraisemblance ou par ignorance de leur nouvelle cotation ?) leur origine archivistique initiale (« Archives du Majestic, caisse 5, liasse 15, folio 25Footnote 99 »). Dans les appendices figurait aussi l’édition de pièces, dûment référencées, provenant des archives du Ministère des Affaires étrangères du Reich à Berlin que s’étaient fait envoyer les services de la Haute Cour par la Délégation française auprès du Comité quadripartite d’étude et de renseignementFootnote 100 . Carcopino avait, sur ce point, rejoint l’exemple du Drame de Vichy Footnote 101 publié en 1950 par Yves Bouthillier (1901-1977), ancien ministre des Finances du 16 juin 1940 au 18 avril 1942, avec qui il échangeait notes et documents pour nourrir réciproquement leurs mémoires dont ils se félicitaient l’un l’autreFootnote 102 .
Dans cet apparat documentaire, plusieurs pièces étaient des fac-similés de documents conservés dans le dossier de la Haute Cour qui revêtaient par leur forme même une autre dimension : une lettre dactylographiée de Pétain sur l’enseignement libre du 18 juillet 1941, une dédicace « à mon ami Jérôme Carcopino » du même Pétain du 28 juin 1942, une lettre autographe de François Darlan du 4 octobre 1941 et… la lettre de Marc Bloch en date du 18 juin 1941 où celui-ci s’inquiétait, avec un jeu de mots, de la question du numerus clausus. Toutes ces pièces constituaient des preuves d’essence judiciaire, bien éloignées d’une appréciation historique qui les considérerait comme des faits rapportés à d’autres, plus généraux et plus larges. Dans le cas de l’aide apportée à Bloch et niée à tant d’autres, le constat est d’évidence : testis unus testis nullus, comme le savait mieux que personne l’historien Carcopino. Peu importait alors. La mémoire de Marc Bloch, dont L’étrange défaite avait paru en 1946 et l’Apologie pour l’histoire en 1949, occupait déjà une place remarquable dans la communauté historienne. Carcopino, en choisissant cette lettre, la seule qui émanât d’une victime de la période de proscription, poursuivait un double but. D’abord il brandissait la lettre la plus caustique de son correspondant à propos d’une mesure d’exception dont il savait qu’elle était l’une des plus difficiles à défendre car il en était le principal responsable, donnant le sentiment d’une forme de légèreté à son endroit. Ensuite, et surtout, cette unique lettre retenue de Bloch se voyait ainsi offerte comme une relique à l’attention de son lecteur qui pouvait juger de visu de l’existence de ces relations apostrophées par un « Mon Cher Ami » répété dans la formule de politesse finale. Par ce talisman documentaire, placé en dernière page de son livre juste avant la table des matières et comme un envoi à son lecteur, Carcopino semblait vouloir s’absoudre par la seule signature d’un martyr de tout ce qui avait précédé.
L’histoire de la réception publique des mémoires des anciens responsables de la collaboration gouvernementale reste encore à écrire dans le détail. En ce qui concerne Carcopino, la première salve fut tirée par les époux Schnerb, victimes directes des mesures d’exception prises sous son ministériat, et ce, comme on l’a vu, malgré l’intervention de Marc Bloch. Robert Schnerb, en le remerciant de l’envoi d’un autre de ses livres, se contenta d’abord d’un sobre : « […] les Souvenirs dont la facture ne défait pas, si le contenu prête naturellement à discussionFootnote 103 ». Dans L’information historique de mai-juin 1953, son épouse Madeleine Schnerb, ancienne élève de Carcopino à l’École normale de Sèvres, laissa éclater son amertume devant la parade d’un maître qui ne cessa par la suite d’adresser ses nouveaux livres au couple Schnerb entre 1953 et 1960 : « M. Carcopino se félicite d’avoir obtenu des autorités occupantes la réouverture de l’université de Paris, le 20 décembre 1940. Or nous sommes quelques-uns à nous rappeler que ce même 20 décembre les professeurs juifs, à quelques exceptions près, faisaient leur dernière classe. Coïncidence ? En tout cas l’historien se doit de se le demanderFootnote 104 . » La gifle était éloquente. Dans un compte rendu plutôt dubitatif sur le plaidoyer pro domo de Carcopino dont il retenait surtout les éléments relatifs au prétendu accord de Pétain avec l’Angleterre négocié par RougierFootnote 105 , le spécialiste du Comité de salut public Henri Calvet releva la présence de fac-similés documentaires sans s’arrêter cependant sur la figure de Marc Bloch. En 1964 enfin, ce furent encore ses pages sur la fable de l’accord Rougier qui permirent à Henri Michel, secrétaire général du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, d’éreinter la méthode de Carcopino d’un cinglant : « C’est vous-même qui m’avez enseigné que l’historien avait le devoir de manifester la plus vigilante critique à l’égard du témoignage des acteurs, surtout lorsqu’il éprouvait à leur égard de la sympathie. […] Mais comment avez-vous pu invoquer Fustel de Coulanges alors que votre dossier d’historien était incomplet ?Footnote 106 »
On n’ose imaginer la lecture que Marc Bloch aurait faite des Souvenirs de sept ans sur la politique ministérielle de Carcopino à l’égard des Juifs durant la guerre. Carcopino aurait-il même entrepris d’écrire ses mémoires ? Aurait-il osé invoquer non les mânes sacrés de son camarade et « ami », mais le témoignage de celui qui aurait pu expliquer ce qu’avait été le contexte de ces demandes et de son action ? En l’occurrence, Jérôme Carcopino avait opposé à ses détracteurs la trace tangible, mais isolée de tout le reste de son action administrative, d’une relation épistolaire singulière à tous égards. Fût-elle d’un quelconque poids devant la Haute Cour en 1947 ? Permit-elle de convaincre ses lecteurs de 1953 ? Il reste que Carcopino a parié sur la dimension salvatrice et rédemptrice des écrits reçus d’un historien qui avait fait des choix diamétralement opposés aux siens sous l’Occupation et dont on venait de proclamer le martyre au moment où lui-même affrontait ses juges, magistrats comme historiens.
Édition des neuf lettres échangées entre Marc Bloch et Jérôme Carcopino
Lettre 1 – Bloch à Carcopino
1941, 12 mai – Clermont-Ferrand, « Gergovie ».
Paris, Archives nationales, 3 W 121, pièce no 78, copie dactylographiée certifiée conforme par le greffier de la Haute Cour de justice, 1 page.
Mon Cher Ami,
Je trouve votre lettre au retour de la Creuse. Comme je vous l’avais dit, je crois, j’avais bien compris par avance que vous pourriez être dans l’impossibilité de me rendre ce serviceFootnote 107 . Je vous ai montré ma confiance en vous le demandant en toute netteté et franchise. Je sais que vous avez fait tout ce qu’il vous était loisible de faire ; et je n’ai qu’à vous en remercier très vivement.
Sans doute, d’ailleurs, serai-je amené à vous demander un autre service, d’une nature peut-être moins délicate, mais àFootnote 108 sa façon, non moins importan[te]. Il me faut quelques jours pour fixer définitivement nos projets et prendre sur leur propre sort, hélas !, si préoccupant, l’avis de mes garçons. Si nous renonçons définitivement à partir, si j’y renonce, je devrai alors penser avant tout à la santé de ma femme. Elle relève, vous le savez, d’une pleurésie. Elle va aussi bien que possible. Mais en présence des difficultés de chauffage que vous connaissez, je redouterais beaucoup pour elle un second hiver à Clermont. Puisque je suis malheureusement éloigné pour un temps indéterminé du poste auquel vous-même, avec nos collègues historiens, m’aviez appelé, ne croiriez-vous pas possible de me détacher, l’an prochain, à Montpellier ? J’en aurai, personnellement, une vraie peine. Car j’ai beaucoup de tendresseFootnote 109 pour ma vieille université strasbourgeoise. La santé de ma femme, pourtant, doit, primer toute autre considération.
Je ne voudrais pas me faire mal comprendre. Je ne vous demande rien pour l’instant. Je n’ai encore parlé de ce projet à personne. Mais comme je tenais de toute façon à vous remercier, il m’a paru bon de vous entretenir dès maintenant de ce qui est pour moi un sérieux souci. Si, d’ici peu de temps, je viens solliciter de vous cette mesure, vous serez prévenu, vous saurez mes raisons et la décision vous sera peut-être aussi plus aisée.
Veuillez, Mon Cher Ami, croire à tout mon cordial dévouement.
Marc Bloch
Lettre 2 – Bloch à Carcopino
1941, 18 juin – Clermont-Ferrand.
Paris, Archives nationales, 3 W 122, pièce no 79, orig. autographe, 1 page.
Mon Cher Ami,
Merci d’avoir pris la peine de m’écrire. Je vais partir pour Montpellier, grâce à vous, pleinement assuré de mon sort et je pourrai demander à FlicheFootnote 110 communication de ses programmes pour y adapter mes projets d’enseignement. Je voudrais être aussi rassuré sur l’avenir de mes fils que menace – dès l’an prochain, à l’Université – le numerus clausus (j’ai envie d’écrire, par une faute volontaire, claudus !Footnote 111 ).
Merci encore et croyez, Mon Cher Ami, à mon tout cordial dévouement.
Marc Bloch
Lettre 3 – Bloch à Carcopino
1941, 21 août – Fougères.
Paris, Archives nationales, 3 W 122, pièce no 80, orig. autographe, 4 pages.
[En tête, autographe de Carcopino :] Téléphoné le 25 août à Mathias vice-recteur ; réglé.
Mon Cher Ami,
Un mot de LarnaudeFootnote 112 m’a averti que je devrai sans doute renoncer à être l’an prochain détaché à Montpellier. Vous ne trouverez pas mauvais, j’en suis sûr, que dans l’embarras où me met cette nouvelle, je m’adresse directement à vous, en toute confiance et franchise.
Vous avez été assez gentil pour m’écrire, le 11 juin, à propos de ma demande de détachement à Montpellier, « Vous n’avez rien à craindre » ; et le 18 juin : « Votre arrêté est signé ». J’ai donc dénoncé mon bail à Clermont. J’ai loué un autre logement à Montpellier. J’y ai fait transporter nos effets et mes notes. Il me déplairait d’insister sur ces détails pratiques. Vous devinerez cependant qu’ils ne sont pas pour moi, aujourd’hui moins que jamais, dénués d’importance.
Un fait nouveau, me dit Larnaude, est intervenu. Il y a eu à Montpellier des « incidents ». On craindrait d’autres manifestations. De la portée de ces faits, vous êtes seul juge. Pour moi, mon devoir est de vous dire ce qui suit.
D’accord avec GalletierFootnote 113 , j’avais jugé correct de mettre Fliche au courant de ma demande de détachement. Je le connais depuis plus de quarante ans. Pouvais-je supposer qu’il entretînt contre moi une longue rancune ? Sans doute nos idées, sur bien des points, diffèrent. Mais n’ai-je pas collaboré aux Analecta Bollandiana ? Et si je l’avais voulu, il y a quelques années, n’aurais-je pas, en posant aux Hautes Études ma candidature à un enseignement de christianisme médiéval, cédé à l’insistance d’un des plus profondément croyants parmi les historiens catholiques ? Sans doute aussi ai-je défavorablement apprécié, naguère, un de ses livres. Je me persuadais que les circonstances lui sembleraient commander d’imposer silence à tout ressentiment de cet ordre. Il n’en a, je regrette de le dire, rien été. Fliche ne m’a pas seulement rappelé avec beaucoup d’aigreur cet épisode. Il m’a fait clairement entendre que ma présence, à Montpellier, à côté de la sienne lui serait éminemment désagréable. Il ne m’a pas dissimulé qu’aussitôt averti de la décision du Ministère, il ne manquerait pas de dégager sa responsabilité au sujet de tous incidents possibles, en d’autres termes de les faire prévoir. Je vois qu’il a tenu sa promesse.
Personnellement – je tiens à vous en assurer –, je continue à être tout prêt, si vous le jugez bon, à me rendre à Montpellier. Ma présence ne saurait y être inutile, puisque l’enseignement de l’histoire économique, auquel je me consacrerais tout entier, n’y est pas représenté et que, pourtant, un certificat d’histoire économique figure sur les programmes de la Faculté. J’ai couru, dans deux guerres, d’autres périls que d’hypothétiques manifestations ou que la cauteleuse hostilité d’un collègue, trop disposé (car c’est là le fond de l’affaire et il me l’a à peine caché) à confondre travail en commun avec concurrence. Je ne me crois pas incapable de m’imposer, par mon enseignement et ce qu’ils peuvent connaître de mes travaux, à des étudiants dont je sais de source sûre qu’ils sont très loin, dans leur grande majorité, de partager les bas préjugés que, pour les besoins de sa propre cause, leur doyen veut bien leur prêter. Enfin et pour tout dire, j’ai assez le respect de l’ordre et de la vraie autorité pour aller, sans arrière-pensée, au poste où mes chefs, seuls juges en la matière, ont résolu de m’envoyer.
Si cependant, pour des raisons qu’il ne m’appartient naturellement point de peser, vous estimez mon détachement là-bas désormais inopportun, je n’ai, sur mon sort l’an prochain, qu’à m’en remettre à votre décision. Simplement, je vous demanderai la permission, avant que la décision ne soit définitivement prise, de venir vous en entretenir, si vous pouvez me recevoir, et entretenir Galletier, à qui j’ai écrit personnellement. Je pense me rendre à Vichy vers le début de la semaine prochaine.
De toutes façons [sic], je serai sans doute amené à laisser à Montpellier, ma femme et mes plus jeunes enfants. Vous le savez, la santé de ma femme ne supporterait pas un climat trop rude ; et, vous le savez aussi, l’installation d’une famille nombreuse pose de cruels problèmes. Il me faudrait donc probablement envisager pour moi-même beaucoup de va-et-vients [sic], peu profitables pour le travail.
Je vous remercie d’avance de ce que vous pourrez faire pour moi et vous prie, Mon Cher Ami, d’accepter l’expression de mon fidèle souvenir.
Marc Bloch
[Apostille autographe de Carcopino :] Téléphoner recteur et décider. JC.
Lettre 4 – Carcopino à Bloch
1941, [22 août-27 août] – Paris.
Paris, Archives nationale, 3 W 122, pièce no 81, minute autographe sur papier à en-tête « Ministère de l’Éducation nationale, Cabinet du ministre », 2 pages.
Mon Cher Ami,
Comme suite à votre lettre du 21 août et à l’amitié que vous m’avez portée, j’ai plaisir à vous informer que votre affaire est maintenant réglée. Vous pourrez rejoindre MontpellierFootnote 114 sans que ni le recteur ni le doyenFootnote 115 ne soulèvent d’objection. Je vous demande seulement d’en user comme l’a fait l’an passé notre collègue de Toulouse M. VermeilFootnote 116 qui s’est abstenu deFootnote 117 faire des cours publicsFootnote 118 .
J’espère que cette seule réserve à laquelle je vous demande de consentirFootnote 119 suffira à calmer toutes les inquiétudes : vous avez d’ailleurs mieux à faire que des cours publics et je souhaite que votre séjour à Montpellier nous vailleFootnote 120 de solides travaux surFootnote 121 l’histoire économique, quelque histoire encore de la guerre et de la Provence.
Je vous prie de croire, Mon Cher Ami, à mes sentiments tout dévoués.
Lettre 5 – Bloch à Carcopino
1941, 28 août – FougèresFootnote 122 .
Paris, Archives nationales, 3 W 122, pièce no 82, orig. autographe, 2 pages.
Mon Cher Ami,
Excusez-moi, je vous prie, de vous ennuyer d’une nouvelle lettre. Grâce à vous, il ne s’agit, du moins, plus de moi. Mais vous avez bien voulu me dire, l’autre jour, que je n’étais pas de ces Juifs « qui se cachent ». Permettez-moi de vous en apporter une nouvelle preuve.
R. Schnerb, docteur ès lettres, ancien professeur d’histoire à Lakanal, a été révoqué comme israëliteFootnote 123 . De même, sa femme, également professeur du lycée. Il m’écrit ce qui suit :
« Nous avons, ma femme et moi, reçu trois mensualités d’à-compte à valoir sur notre pension de retraité, versées par les économes de nos lycées. Mais, depuis avril, ces versements ont cessé. Il nous a été dit qu’ils seraient repris par les soins de la préfecture de notre département. Mais, depuis, le 2e statutFootnote 124 est intervenu, qui modifie le calcul de la retraite. Nous ne touchons plus rien. Cette situation, à la longue, risque de devenir critique. »
Je crois savoir que Schnerb est sans aucune fortune personnelle. Je sais qu’il a plusieurs enfants, encore jeunes. D’ailleurs, comme il l’ajoute justement, son cas est loin d’être isolé. Le mot « critique », qu’il emploie discrètement, est faible. Je connais de ces situations – et c’est peut-être vrai de la sienne aussi – qui sont proprement tragiques. Il est des enfants qui risquent, à la lettre, d’avoir faim.
Vous voilà en mains les faits. Du moins, tels que je les connais. Car – ai-je besoin de vous le dire ? – je suis très ignorant des règlements et ne puis que deviner les difficultés, administratives ou financières, auxquelles je ne doute pas que vous ne vous heurtiez. Je n’ai qu’à remettre la cause à votre jugement. Ce dont je suis sûr, c’est que vous comprendrez le sentiment auquel, épargné moi-même, j’ai obéi en vous écrivant, en toute simplicité et confiance.
Veuillez, Mon Cher Ami, croire à mon entier dévouement.
Marc Bloch
Je rouvre cette lettre pour vous remercier de la vôtre et de ce que vous avez fait pour nous. Inutile de vous dire que je m’abstiendrai très volontiers de tout cours public.
Je vous suis infiniment reconnaissant d’avoir téléphoné pour ma bibliothèque. Il faudra certainement une intervention de la rue de Grenelle, mon propriétaire (M. VerrierFootnote 125 l’a oublié) ne peut rien laisser sortir de chez moi sans autorisation, mais je sais, par plusieurs exemples, que celle-ci est toujours accordée pour les fonctionnaires.
Lettre 6 – Bloch à Carcopino
1942, 5 janvier – MontpellierFootnote 126 .
Paris, Archives nationales, 3 W 122, pièce no 83, orig. autographe, 4 pages.
Mon Cher Ami,
Je suis confus de venir vous déranger. Je ne m’y résigne qu’avec peine. Cependant, la question dont je voudrais vous entretenir est trop grave pour que je ne croie pas devoir faire appel, en même temps qu’à votre amitié, à votre souci des intérêts intellectuels. Il s’agit de ma bibliothèque. Je vous en avais déjà parlé. Vous avez été, dès lors, assez bon pour chercher à me faciliter les choses. Malgré toutes les démarches, elle est encore à Paris. Elle s’y trouve, depuis quelques jours, plus menacée que jamais. Car on me fait prévoir la prochaine occupation de mon appartement (17 rue de Sèvres) où tous les livres demeurent rassemblés.
Ce n’est pas une bibliothèque de bibliophile. Mais c’est un bel instrument de travail. Grâce à quelques achats, à une grosse besogne de comptes rendus, à des envois amicaux, qui ne me venaient pas seulement de France, j’avais pu me constituer quelques séries assez complètes et, par là même, assez exceptionnelles : sur les sources de l’histoire médiévale, par exemple, sur l’histoire d’Allemagne, sur l’histoire économique et, plus particulièrement, l’histoire rurale. Ajoutez une assez importante suite de brochures et, naturellement, le fonds de culture générale, que mes enfants regrettent chaque jour davantage. L’histoire économique, d’une part, l’histoire d’Allemagne, de l’autre, sont si mal représentées dans nos bibliothèques publiques que la perte de mes propres ressources condamnerait certainement à une définitive stérilité toute une part de mon ancienne activité scientifique. Mon idée avait toujours été de suivre l’exemple que m’a donné mon père : après ma mort et sauf au cas où mes enfants la réclameraient pour s’en servir personnellement, mettre la collection ainsi patiemment réunie à la disposition, soit d’un ou deux travailleurs plus jeunes que moi, soit d’un établissement d’enseignement. Ce que je redoute maintenant, c’est qu’elle n’aille enrichir quelque Dozent de l’autre côté de la frontière ou quelque séminaire sur les rayons duquel mes livres ne figureront pas sans un certain profit pour des étudiants qui ne seraient point nôtres… Le danger, vous le savez, n’a rien d’imaginaire. Si je ne me trompe, mon propre prédécesseur à la Sorbonne s’est vu ainsi dépouillerFootnote 127 . En m’évitant cette catastrophe, si vous le pouvez, vous me rendrez, en tout premier lieu, un très grand service. Mais vous ne rendrez pas service qu’à moi.
Est-il possible de l’éviter ? Je vous le rappelais à l’instant : vous avez bien voulu, déjà, alerter votre représentant à Paris. M. Verrier a alors fourni à un de mes amis une pièce qui était simplement destinée à certifier que j’enseignais en zone libre et aussi (précision omise dans la première rédaction et, pourtant, essentielle) que j’y ai, depuis ma démobilisation, toujoursFootnote 128 enseigné. Le papier n’a pas suffi. Je ne chercherai pas à vous décrire, par le menu, toutes les démarches qui ont été tentées pour moi à Paris, à travers un labyrinthe de services, tantôt français, tantôt allemands. Je ne les connais pas moi-même, dans leur totalité. Elles n’ont peut-être pas été sans quelques erreurs d’aiguillage, à peu près inévitables. Seule importe, aujourd’hui, la conclusion qu’en ont tirée tous les amis qui, avec beaucoup de dévouement, se sont occupés, là-bas, de l’affaire, en première ligne Lucien Febvre.
Une seule chance de salut, me dit-on unanimement, subsiste. Rien qu’une. Que le secrétaire d’État à l’Éducation nationale accepte d’intervenir lui-même auprès de la Délégation du gouvernement français à ParisFootnote 129 . Non par l’intermédiaire de ses bureaux parisiens. Directement et par lettre personnelle. S’il affirme qu’un de ses professeurs, chargé, par lui-même, d’un enseignement en zone libre, a, pour satisfaire aux nécessités de cet enseignement, le plus urgent besoin de ses livres restés en zone occupée ; s’il prie, en conséquence, la Délégation de demander aux autorités occupantes l’autorisation de faire sortir ces livres d’un appartement bloquéFootnote 130 (17 rue de Sèvres) et de les transporter en zone libre ; s’il met dans la balance toute son autorité, non seulement de ministre, mais aussi de savant, alors ce sera sans doute partie gagnée : auprès de la Délégation, d’abord, des Allemands, ensuite. Hors de là, il n’y aurait que lentes et probablement vaines formalités administratives.
J’ajoute que l’autorisation, une fois obtenue, devant être remise à Me Savy, avoué auprès du tribunal de la Seine, 6 rue d’Alger, Paris Ier.
Je vous ai répété, Mon Cher Ami, exactement ce qui m’a été dit. Vous ferez, je le sais, ce que vous estimerez juste ou sage. Je remets entre vos mains le sort de mes livres qui est, à beaucoup d’égards, celui de ma vie scientifique.
N’était l’extrême difficulté où je suis, précisément faute de livres, de préparer ici mes cours comme je le voudrais, je ne serais pas mécontent de mon enseignement. Décidément, je ne crois pas qu’à l’expérience un professeur d’histoire économique soit, dans une Faculté des lettres, un personnage superfétatoire. Nous sommes sans doute le seul pays où cet enseignement ne figure point parmi les chaires ordinaires de toute université un peu vivante. Il y a là, me semble-t-il, une lacune à méditer ; c’est pourquoi j’ai cru devoir vous en toucher un mot, à vous tout particulièrement. D’autre part, la santé de ma femme se trouve incontestablement beaucoup mieux du climat de Montpellier que de celui de Clermont. Je vous suis bien reconnaissant de nous y avoir envoyés.
Veuillez, Mon Cher Ami, avec mes remerciements pour tout ce que vous croirez pouvoir tenter en faveur de mes pauvres livres, avec tous mes vœux aussi, accepter l’expression de mon entier dévouement.
Marc Bloch
Lettre 7 – Carcopino à Bloch
1942, 13 janvier – Vichy.
Paris, Archives nationale, 3 W 122, pièce no 84, copie dactylographiée certifiée conforme par le greffier de la Haute Cour de justice, 1 page.
Mon Cher Ami,
Vous savez trop le désir qu’au double titre de l’amitié et de la science j’ai de soustraire votre bibliothèque à toute convoitise et de la protéger contre toute atteinte, pour ne pas douter que j’aurais déjà tenté, auprès de la Délégation la démarche que vous me suggérez, si je l’avais crue de quelque utilité. Mais mon crédit est loin d’être, auprès des autorités d’occupation et même de la Délégation, celui que vous croyez, et je suis certain de ne pas aboutir de cette façon.
Un seul moyen, à mon sens, permettrait d’obtenir la levée des scellés et le déménagement de vos livres, c’est une donation de votre bibliothèque au profit de l’université de Montpellier, par exemple, donation comportant bien entendu une clause d’usufruit. Il me semble qu’alors le transfert en zone libre de votre bibliothèque ne devrait souffrir aucune difficulté, et je pourrais moi-même plus facilement, invoquant un intérêt public, l’obtenir des autorités allemandes.
J’aurais eu quelque scrupule, si les circonstances n’étaient pas aussi exceptionnelles, à vous suggérer cette solution, mais puisque vous me dites si franchement vos inquiétudes et votre angoisse que mieux que quiconque je suis à même de comprendre, je vous dis sans détour ma pensée.
Croyez-moi, Mon Cher Ami, votre bien fidèlement dévoué.
Lettre 8 – Bloch à Carcopino
1942, 22 janvier – MontpellierFootnote 131 .
Paris, Archives nationales, 3 W 122, pièce no 85, orig. autographe, 1 page.
Mon Cher Ami,
Je vous remercie de votre lettre. Je comprends fort bien que vous préfériez ne pas intervenir auprès de la Délégation. Faisant abstraction de toute pensée d’intérêt personnel, je ne puis regretter vos raisons, telles que vous me les laissez deviner.
Quant à la solution que vous me suggérez, j’apprécie pleinement, soyez-en persuadé, les motifs qui vous engagent à me l’offrir. Mais je ne crois pas pouvoir l’adopter. Outre que mes liens avec Montpellier, si agréables soient-ils, ont, je l’espère bien, un caractère tout temporaire, je ne me sens pas le droit d’imposer à mes enfants un sacrifice, peut-être inutile. Dans des circonstances normales, ils tendraient certainement à conserver de ma bibliothèque tout ce qui est instrument de culture générale ; et je ne puis même être sûr, d’avance, que tel ou tel d’entre eux ne trouverait point profit, plus tard, à disposer même de parties plus spécialisées. Or une chance demeure, malgré tout, de voir mes livres échapper au pillage. Elle est peut-être faible. Il suffit qu’elle existe pour que je doive, me semble-t-il, faire passer avant tout autre souci celui d’épargner à mes enfants, s’il se peut, une spoliation de plus.
Je ne vous dirai point que je n’éprouve pas un sentiment pénible à la pensée qu’un fonctionnaire français, qui ne croit point avoir démérité, risque de se trouver sans défense devant des actes auxquels il serait, j’en suis convaincu, impossible de découvrir, dans les conventions d’armistice, la moindre justification. Mais ce n’est certes pas auprès de vous que j’ai besoin d’insister là-dessus.
Tout bien pesé, je m’en remets donc au destin. J’ai traversé, sans dommage, plus d’un bombardement. Je ne désespère pas de sortir, une fois encore, indemne de cette autre menace. L’heure actuelle n’est-elle pas à l’espoir ?
Avec l’expression de ma reconnaissance pour votre amitié et votre franchise, je vous prie d’accepter, Mon Cher Ami, l’annonce de mon entier dévouement.
Marc Bloch
Lettre 9 – Bloch à Carcopino
1942, 1er avril – MontpellierFootnote 132 .
Paris, Archives nationales, 3 W 122, pièce no 86, copie dactylographiée certifiée conforme par le greffier de la Haute Cour de justice, 1 page.
Mon Cher Ami,
Il est bon, je crois, que vous connaissiez le texte de la notice ci-jointe, qui a été adressée à tous les membres du Conseil de l’Union des Israélites de FranceFootnote 133 .
Veuillez, Mon Cher Ami, me croire bien fidèlement vôtre.
Marc Bloch