Marc Bloch devient historien à une époque où les sciences sociales se constituent. Lecteur assidu de l’œuvre d’Émile Durkheim, dont il suit l’enseignement à l’École normale supérieure en 1904-1905, proche de certains de ses disciples, il s’intéresse aux « manières d’agir, de penser et de sentir qui présentent cette remarquable propriété qu’elles existent en dehors des consciences individuellesFootnote 1 ». L’étude des « faits sociaux » s’invitait alors au programme de l’histoire, réclamant « des historiens qui sachent voir les faits historiques en sociologues, ou, ce qui revient au même, des sociologues qui possèdent toute la technique de l’histoire », comme Durkheim l’écrivit ailleursFootnote 2.
En 1927, au terme de trois décennies de débats qui contribuèrent de façon décisive à la découverte du « social », le médiéviste en vient à ne plus distinguer les études « historiques » des études « sociologiques »Footnote 3. L’année suivante, il présente au Comité international des sciences historiques d’Oslo un texte programmatique sur l’histoire comparéeFootnote 4, en écho au comparatisme sociologique : tel que l’expose Durkheim, « l’histoire ne peut être une science que dans la mesure où elle explique, et l’on ne peut expliquer qu’en comparantFootnote 5 ». Bloch entend de fait réformer la conception de l’histoire « inconsistante » et « périmée » « que se […] font beaucoup d’historiens – et d’ailleurs également les sociologues, dont la grande erreur, à mon sens, a été de vouloir constituer leur ‘science’ à côté et au-dessus de l’histoire, au lieu de réformer celle-ci par le dedans »Footnote 6. Un an plus tard paraît le premier volume des Annales d’histoire économique et sociale. Et Bloch d’affirmer, dans un article consacré aux travaux de François Simiand : « Le sociologue, l’historien – je suis de ceux qui, entre ces deux noms, ne voient nul abîme […]Footnote 7. »
Au-delà du comparatisme, qu’il a contribué à définir et constamment pratiqué, en quoi Bloch est-il sociologue ? Je tenterai de répondre à cette question en partant de ses années de formation et des sources d’inspiration qui ont façonné ce que l’on pourrait appeler son « imaginaire sociologique ». J’apprécierai ensuite la façon dont il a entrepris d’en nourrir sa propre recherche de médiéviste. Celle-ci paraît caractérisée, au premier abord, par la diversité des objets. Au début des années 1920, parallèlement à sa thèse sur le servage et l’affranchissement dans la France capétienne, l’historien entreprend une enquête originale sur le pouvoir thaumaturgique des rois de France et d’Angleterre, qui relève de l’histoire des croyances et des rites. Quelques années plus tard, il s’intéresse à l’étude des paysages et des pratiques agraires, avant de s’attacher à l’histoire des techniques et, de manière générale, à des questions d’histoire sociale et économique (la monnaie, le rapport seigneurial et la servitude, etc.). À partir du milieu des années 1930, il se lance enfin dans une synthèse sur les liens de dépendance constitutifs de la « société féodale », sans néanmoins perdre de vue l’« atmosphère mentale » qui a façonné cette société. Or, c’est la tradition sociologique qui lui offre l’occasion d’intégrer en un « système », comme l’aurait dit Durkheim, ces thématiques variées relevant de spécialités académiques différentes, envisagées par Bloch comme autant de dimensions de la vie sociale.
Dans cette perspective, la démarche de l’historien devait se faire « totale », « intégrale », « structurelle » ou « structurale ». Je m’attacherai, dans les pages qui suivent, à ce vocabulaire, en interrogeant la notion de « structure sociale », un syntagme qui n’a peut-être pas assez retenu l’attention qu’il mérite, dont on peut suivre la progression dans les écrits de Bloch et qui me paraît être une clef pour apprécier l’originalité de son analyse de l’Europe du Moyen Âge, en même temps que sa volonté d’articuler l’histoire aux sciences du socialFootnote 8. Il s’agira moins ici de décrire la sociologie de Marc Bloch, ou d’apprécier la conformité de ses travaux au cadre offert par la sociologie durkheimienne, ce qu’a fort bien analysé Florence HulakFootnote 9. L’objectif de cet article est plutôt de suivre pas à pas une trajectoire conceptuelle, qui permet de mettre en valeur la réflexion du médiéviste sur les processus de structuration de la « société féodale ». Enfin, l’examen de la place accordée par Bloch à la « psychologie », discipline dont la nature est, dans ses travaux, plus difficile à saisir que celle de la « sociologie » – me conduira à apprécier ce qui sépare le médiéviste tant des idées de Durkheim – qui donnait parfois l’impression de vouloir « reléguer [l’histoire] dans un pauvre petit coin des sciences de l’homme »Footnote 10 – que de celles de Lucien Febvre – qui jugeait la sociologie trop « abstraite »Footnote 11.
L’imaginaire sociologique d’un médiéviste
Marc Bloch est un historien qui expérimente l’analyse des faits sociaux en ajustant continûment ses outils d’interprétationFootnote 12. À la geste héroïque de l’invention d’une nouvelle histoire préfigurant tout à la fois l’étude des mentalités, l’anthropologie historique, voire l’histoire vue d’en bas – pour mentionner quelques-unes des approches récemment associées au nom du médiéviste –, il faut donc substituer l’itinéraire d’un historien formé au tout début du xx e siècle, qui fait certes preuve de créativité mais n’en demeure pas moins dépendant des grandes questions soulevées, au cours du siècle précédent, par les inventeurs du socialFootnote 13.
Marx comme « analyste social »
Le premier d’entre eux, reconnu par Bloch comme le grand « ancêtre » des historiens « adeptes d’une science renouvelée », n’est autre que Karl Marx (1818-1883), qu’il considère comme un « analyste social » d’une « puissance » inégalée :
J’ai, personnellement, pour l’œuvre de Karl Marx, l’admiration la plus vive. L’homme était, je le crains, insupportable ; le philosophe, moins original, sans doute, que certains n’ont prétendu le dépeindre. Comme analyste social, nul n’eut plus de puissance. Si jamais les historiens, adeptes d’une science renouvelée, décident de se donner une galerie d’ancêtres, le buste barbu du vieux prophète rhénan prendra place, au premier rang, dans la chapelle de la corporationFootnote 14.
Dès son entrée à l’École normale supérieure en 1904, Bloch découvre Le Capital dans l’adaptation française de Gabriel Deville (1883), mais il s’en procure bientôt le texte allemand dans une édition publiée à Hambourg entre 1883 et 1885, dont François-Olivier Touati pense qu’elle a pu lui être prêtée par le normalien germaniste Charles Andler (1866-1933), proche de Gustave et de Marc BlochFootnote 15. Le jeune Bloch recopie alors consciencieusement, d’une écriture posée, des passages entiers du Capital, en langue allemande, sur près d’une centaine de feuillets qu’il organise de façon thématique, donnant à chacun d’eux un titre, ajoutant parfois résumés et commentaires en français. Il se dit frappé par l’abondance des lectures préparatoires qui ont permis à Marx de bâtir son système : « Il lisait énormément (auteurs du xviii e et du xix e siècle) ; il semble bien, d’après les notes très développées, qu’il devait prendre de longs extraits des ouvrages lusFootnote 16 » – ce que faisait précisément Bloch. Un tel intérêt pour Le Capital tranche avec la connaissance superficielle de l’œuvre de Marx de la plupart des historiens français de cette époqueFootnote 17.
Bloch décompose les développements de la théorie de Marx, qu’il envisage, si l’on en juge par les titres de ses feuillets, comme les éléments d’une analyse sociologique : il relève ainsi les passages relatifs à la « conception sociologique » de Marx, à la « conception sociale de la valeur », au travestissement des « rapports sociaux » en « rapports entre les choses », à l’« inconscient social » (c’est moi qui souligne), etc. Dans la sélection des textes qu’il recopie, on voit poindre aussi les intérêts – et certains travaux futurs – du médiéviste, comme en témoignent les intitulés de ses notes : « Conditions historiques de la théorie de la valeur-travail », « Théorie de corvée », « Lutte des classes », « Rôle historique de la petite propriété paysanne et du métier », « Moulins et machines », etc. Les interrogations sur l’esclavage et le servage, et de manière plus générale sur les « classes sociales », qui parcourent toute l’œuvre de Bloch, ne sont pas sans rapport avec l’œuvre de Marx, même si elles s’en distinguentFootnote 18.
Comme l’auteur du Capital, Bloch pense en tout cas qu’« aux hommes mêmes du temps, la structure de la société où ils vivaient n’apparaissait pas avec des lignes bien clairesFootnote 19 ». Aussi, les relations sociales, « assez nettement ressenties par les contemporains – encore que de façon très différente selon les milieux », n’étaient pas perçues justement dans les consciences et, en outre, « presque toujours », les contemporains « les ont fort mal exprimées, à l’aide d’un vocabulaire très pauvre, souvent équivoque et dont les éléments changeaient aisément de signification, au cours du temps, sans que les sujets parlant s’en aperçussent eux-mêmes »Footnote 20. Dans un chapitre de sa Société féodale qui concerne le passage de l’esclavage au servage, le médiéviste note que les « grand[s] bouleversement[s] de la table des valeurs sociales » sont généralement « imperceptible[s] aux contemporains », de même que « toutes les mutations sémantiques »Footnote 21. Les discours produits au sein d’une société sont certes liés aux rapports sociaux qui la constituent, mais ils en donnent une image déformée ou trouble. Ce constat essentiel conduit très tôt Bloch à mettre en cause les « prétendues vérités d’évidence […] sur lesquelles prennent appui, dans tant d’ouvrages historiques, les tentatives d’explication causale », qui « ne sont, trop souvent, que de pures illusions, ou, au mieux, de grossières approximations, nécessaires peut-être à l’empirisme hâtif de la pratique, mais dont aucune science, digne de ce nom, ne saurait se contenter »Footnote 22.
La « sociologie » de Fustel de Coulanges
La conception de l’histoire de Marc Bloch a été fortement marquée par un autre savant du xix e siècle, Numa Denis Fustel de Coulanges (1830-1889), dont l’intérêt pour la structure de la société était manifeste. Il explique même avoir, « par [son] père », l’historien antiquisant Gustave Bloch, « subi un bain de fustélianisme »Footnote 23. Nombreux sont les historiens formés dans les dernières décennies du xix e siècle à avoir vu en Fustel un maître – nommé en 1870 professeur à l’École normale supérieure, il en était devenu directeur dix ans plus tardFootnote 24.
Une génération après les grands débats entre historiens et sociologues, Marc Bloch rend hommage à Fustel à l’occasion du centenaire de sa naissance, célébré à Strasbourg, où celui-ci avait d’abord enseigné, de 1860 à 1870Footnote 25. Le grand historien avait envisagé sa discipline comme une « science des faits sociaux », une « sociologie », avait-il écrit en 1889, quelques mois avant de mourir, dans l’introduction du quatrième volume de son Histoire des institutions politiques de l’ancienne France :
L’histoire n’est pas l’accumulation des événements de toute nature qui se sont produits dans le passé. Elle est la science des sociétés humaines. Son objet est de savoir comment ces sociétés ont été constituées. Elle cherche par quelles forces elles ont été gouvernées, c’est-à-dire quelles forces ont maintenu la cohésion et l’unité de chacune d’elles. Elle étudie les organes dont elles ont vécu, c’est-à-dire leur droit, leur économie publique, leurs habitudes d’esprit, leurs habitudes matérielles, toute leur conception de l’existence. Chacune de ces sociétés fut un être vivant ; l’historien doit en décrire la vie. On a inventé depuis quelques années le mot « sociologie ». Le mot « histoire » avait le même sens et disait la même chose, du moins pour ceux qui l’entendaient bien. L’histoire est la science des faits sociaux, c’est-à-dire la sociologie mêmeFootnote 26.
En parlant de « sociologie », Fustel reprenait un mot inventé par Auguste Comte une cinquantaine d’années plus tôt et que Durkheim était, en 1889, en train de redéfinir, comme le montre la leçon d’ouverture de son premier cours de « science sociale » à l’université de Bordeaux quelques mois auparavantFootnote 27. L’introduction quasiment testamentaire du quatrième volume de l’Histoire des institutions est mentionnée et commentée par Bloch en 1930 :
Cette conception surtout sociale de l’histoire, qui aujourd’hui dirige les études de beaucoup d’entre nous, et, à condition de n’être point exclusive, se révèle si féconde, cette sociologie même, dont Fustel n’aimait pas le nom tout simplement parce que pour lui, la sociologie et l’histoire c’était tout un, doivent reconnaître en lui un de leurs grands initiateursFootnote 28.
Si Marx en avait été l’« ancêtre », Fustel de Coulanges fut donc l’« initiateur » de l’analyse sociale, soucieux de saisir la « cohésion » des sociétés, c’est-à-dire le « lien » entre les « forces » qui les constituent, ainsi qu’il l’avait expliqué en 1880 dans un cours à la Sorbonne, cité également par Bloch dans l’Apologie pour l’histoire : « Supposez cent spécialistes se partageant, par lots, le passé de la France : croyez-vous qu’à la fin ils aient fait l’histoire de la France ? J’en doute beaucoup ; il leur manquera au moins le lien des faits ; or ce lien aussi est une vérité historique »Footnote 29.
Au-delà de divergences d’ordre politique, Marx et Fustel partageaient une même vision de « l’importance des facteurs matériels » :
Fustel connaissait-il le nom de Karl Marx ? Peut-être, mais, je le crains bien, seulement comme celui d’un dangereux agitateur ou d’un fallacieux utopiste. De même que le père du matérialisme historique cependant, il appartenait à cette génération qui, devant le spectacle ou clairement perçu ou obscurément ressenti des grandes transformations économiques du xix e siècle, prit conscience de l’importance des facteurs matériels […]Footnote 30.
De fait, dans son Histoire des institutions, Fustel avait évoqué ces facteurs, qui prennent, dans les sociétés rurales du haut Moyen Âge et dans le monde industriel moderne, des formes différentes :
En tout temps et en tout pays, la manière dont le sol était possédé a été l’un des principaux éléments de l’organisme social et politique. Cette vérité frappe moins les esprits d’aujourd’hui, parce que depuis quatre siècles nos sociétés sont devenues plus complexes. L’historien à venir qui, dans quelques siècles d’ici, voudra connaître nos institutions actuelles, devra étudier beaucoup d’autres choses que notre propriété rurale. Il devra se rendre compte de ce qu’était chez nous une usine, et de la population qui y travaillait. Il s’efforcera de comprendre notre Bourse, nos compagnies financières […]Footnote 31.
Bloch reproche néanmoins à Marx ou plutôt à certains de ses disciples un esprit de système qui donne à penser que « des théories nées de l’observation des sociétés européennes, telles qu’elles se présentaient vers les années 1860, et nourries des connaissances sociologiques d’un savant de ce temps » les prédisposent à servir « éternellement de gabarit »Footnote 32. Or, l’exploration des ressorts matériels du capitalisme ne fournit pas une clef de lecture valable pour toute société, et c’est probablement pour cette raison que l’auteur de L’étrange défaite préfère relever, chez Marx, le souci de l’analyse sociale plutôt que le « matérialisme historique ».
Tout en reconnaissant l’importance des faits matériels, Fustel s’était, quant à lui, intéressé aussi à ce qui, dans les mondes anciens, instituait le social, entre religion, règles de parenté et droit. La Cité antique (1864), première grande œuvre de Fustel, s’ouvrait ainsi sur un exposé relatif aux « croyances » et aux « rites » qui non seulement ont « gouverné les âmes », mais ont aussi « régi les sociétés » :
La comparaison des croyances et des lois montre qu’une religion primitive a constitué la famille grecque et romaine […]. Cette même religion, après avoir élargi et étendu la famille, a formé une association plus grande, la cité, et a régné en elle comme dans la famille. D’elle sont venues toutes les institutions comme tout le droit privé des anciensFootnote 33.
Durkheim, l’« ossature » des sociétés et les « phénomènes religieux »
Émile Durkheim a été formé à l’École normale supérieure au début des années 1880, alors que Fustel de Coulanges en était le directeur. Il lui dédie sa thèse sur Montesquieu et l’origine de la science sociale, et il exploite son œuvre dans De la division du travail social (1893). La préface au premier numéro de L’Année sociologique, publié en 1898, presque entièrement consacrée à la relation entre sociologie et histoire, mentionne Fustel – seul auteur nommément cité – à deux reprisesFootnote 34. S’il lui arrive de le critiquer, Durkheim recourt volontiers à son exemple lorsqu’il se trouve confronté à des historiens réticents à la sociologie. Ainsi, lors d’un débat organisé par la Société française de philosophie, le 28 mai 1908, le sociologue réagit aux propos de Charles Seignobos, représentant de l’école positiviste ou méthodique, à qui il reproche de vouloir « opposer l’histoire et la sociologie », en invoquant encore le nom de Fustel de CoulangesFootnote 35. Repérées par Bloch, ces références à Fustel ont peut-être conduit le médiéviste à surestimer la proximité entre les deux savantsFootnote 36.
Gustave Bloch, alors Professeur d’histoire romaine à la Sorbonne, avait du reste participé à la discussion assez houleuse de 1908, en se rangeant du côté du sociologue soucieux de reconnaître l’« ossature » des sociétés et les « lois », souvent « inconscientes », qui les régissent, plutôt que de celui de Seignobos pour qui les historiens ne peuvent guère atteindre que les « événements » et les expressions « conscientes » des individus. L’antiquisant s’était dit « vraiment effrayé » par le « scepticisme » de Seignobos et il avait rallié Durkheim à certaines de ses propositions destinées à concilier le travail critique des historiens et les attendus de l’analyse sociologiqueFootnote 37. Dans ces années déjà, Marc Bloch confiait à son carnet de notes sa volonté d’étudier les « phénomènes » plutôt que les « événements »Footnote 38.
Durkheim allait par la suite recenser une étude de Gustave Bloch, « discussion fine et solide des principales théories sur les origines de la plèbe romaine », qui lui parut cependant « exposée à cette objection, qu’elle tend à faire du patriciat et de la plèbe un fait spécifique romain » : il manquait à l’enquête une perspective comparatiste, d’autant qu’« on retrouve à Athènes une organisation, non pas identique sans doute, mais comparable »Footnote 39. Trois ans plus tôt, le sociologue avait consacré un long compte rendu à la thèse d’un autre antiquisant, Gustave Glotz, La solidarité de la famille dans le droit criminel en Grèce (1904), intitulé qui n’est pas sans évoquer des questions examinées dans De la division du travail social : Durkheim y louait « une contribution de grande importance, non seulement à l’histoire du droit grec, mais à la science comparée du droitFootnote 40 ». Il ne fait guère de doute que l’histoire comparée de Marc Bloch est, au moins pour partie, une réponse à ces appels insistants à la comparaison.
Ce n’est pas la seule marque de la sociologie sur la conception blochienne de l’histoire. Les recherches de Durkheim sur l’« ossature » des sociétés montraient un intérêt pour les « phénomènes religieux » qui semblait prolonger celui de La Cité antique Footnote 41. En réalité, Durkheim regrettait que Fustel eût « posé l’idée religieuse, sans la faire dériver de rien ». Et de poursuivre : « il en a déduit les arrangements sociaux qu’il observait, alors qu’au contraire ce sont ces derniers qui expliquent la puissance et la nature de l’idée religieuse […] ». En somme, Durkheim « a pris la cause pour l’effet »Footnote 42. Les historiens n’ont peut-être pas pénétré toutes les dimensions de cette discussion, mais ils pouvaient constater l’intérêt de Fustel, puis des sociologues, pour les croyances et les rites. Dès 1897, Durkheim avait d’ailleurs expliqué à son neveu et disciple Marcel Mauss vouloir élaborer « une théorie qui, exactement opposée au matérialisme historique si grossier et si simpliste malgré sa tendance objectiviste, fera de la religion, et non plus de l’économie, la matrice des faits sociauxFootnote 43 ».
La même année, le fondateur de la sociologie française publiait un bref article sur « la conception matérialiste de l’histoire », critique d’un ouvrage d’Antonio Labriola qui venait de paraître en français. Durkheim y dit d’abord son accord avec Marx sur un point essentiel, auquel Bloch allait être sensible :
Nous croyons féconde cette idée que la vie sociale doit s’expliquer, non par la conception que s’en font ceux qui y participent, mais par des causes profondes qui échappent à la conscience ; et nous pensons aussi que ces causes doivent être recherchées principalement dans la manière dont sont groupés les individus associés. C’est même, nous semble-t-il, à cette condition, et à cette condition seulement, que l’histoire peut devenir une science et que la sociologie, par conséquent, peut existerFootnote 44.
Toutefois, au principe selon lequel « le devenir historique dépend, en dernière analyse, de causes économiques », qu’il appelle « le dogme du matérialisme économique »Footnote 45, Durkheim oppose une autre théorie : « Sociologues et historiens tendent de plus en plus à se rencontrer dans cette affirmation commune que la religion est le plus primitif de tous les phénomènes sociaux. C’est d’elle que sont sorties, par transformations successives, toutes les autres manifestations de l’activité collective […]Footnote 46. »
Une quinzaine d’années plus tard, dans la conclusion des Formes élémentaires de la vie religieuse, il propose de « rattacher à la religion » l’activité économique : « […] presque toutes les grandes institutions sociales sont nées de la religion ». Et d’ajouter en note :
Une seule forme de l’activité sociale n’a pas encore été expressément rattachée à la religion : c’est l’activité économique […]. Par là, on entrevoit que l’idée de valeur économique et celle de valeur religieuse ne doivent pas être sans rapports. Mais la question de savoir quelle est la nature de ces rapports n’a pas encore été étudiéeFootnote 47.
Bloch et les « résultats économiques des phénomènes religieux »
La fréquentation des textes de Marx et de Fustel de Coulanges remonte aux années de formation de Bloch. Il en est de même pour l’œuvre de Durkheim et pour la revue que celui-ci animait depuis 1898Footnote 48. Comme il le déclare dans les années 1920, le médiéviste se compte au nombre de « tous ceux qui, dans l’Année Sociologique d’antan, ont trouvé un des meilleurs éléments intellectuels de leurs années d’apprentissageFootnote 49 ». « À la vieille Année les historiens de ma génération ont dû plus qu’ils ne sauraient dire », reconnaît-ilFootnote 50. Bloch est en outre l’un des rares historiens à avoir été membre de l’Institut français de sociologieFootnote 51.
Comme Durkheim, il rejette le « dogme » du matérialisme historique, mais de la même façon toutes les approches économicistes considérant un homo œconomicus « exclusivement occupé de ses intérêts »Footnote 52. Il semble néanmoins juger l’œuvre de Marx moins dogmatique que celle de ses disciples. Dans les notes prises sur Le Capital, que j’ai déjà mentionnées, il relève ainsi que Marx avait bien perçu la dimension religieuse de beaucoup de pratiques sociales et économiques : l’auteur du Capital cite, en effet, un « opuscule de Luther » exposant la théorie canonique du juste prix, il s’attache au « rôle économique du protestantisme par suppression des jours chômés », il s’intéresse à l’« influence du développement technologique sur les représentations religieuses »Footnote 53. Le même type de remarques sur les liens entre économie et religion se retrouve dans les annotations du jeune Bloch sur un livre de Karl Bücher (1847-1930), l’un des principaux animateurs de l’école historique d’économie politique allemande, Die Entstehung der Volkswirtschaft (1893), consacré aux origines de l’économie : dans les marges de l’édition de 1908 de cet ouvrage, que Bloch avait probablement acquis lors de son séjour en Allemagne (en 1908, il avait suivi les cours de Bücher) et qu’il conservait dans sa bibliothèque, quelques gloses manuscrites regrettent « dans tout le travail l’ignorance complète du facteur religieux », le fait que le « côté rituel » a été « laissé de côté par B[ücher] ». Bloch pense que les « phénomènes religieux » doivent être intégrés dans l’analyse ; il les juge « très importants pour les origines de la monnaie », par exempleFootnote 54.
En 1929, dans une note critique publiée dans le deuxième numéro des Annales d’histoire sociale et économique intitulée « Classification et choix des faits en histoire économique », le médiéviste s’en prend à l’auteur d’une histoire économique et sociale du Moyen Âge, « dont le matérialisme historique n’est pas toujours sans intempérance » : alors que cet historien « s’efforce […] de découvrir aux mouvements religieux du Moyen Âge des motifs de nature économique », Bloch se dit, « personnellement, beaucoup plus frappé par les résultats économiques des phénomènes religieux »Footnote 55. Et lorsqu’un peu plus tard, il discute les travaux de Simiand sur le salaire et les fluctuations économiques, il recommande de ne pas négliger, y compris dans l’analyse des faits matériels, les enseignements de la « sociologie religieuse » :
En vérité, ne tenir pour « objectif » que le numérique [Bloch se réfère aux statistiques économiques] ne contraindrait pas seulement à excommunier, d’un bloc, bien des aspects de la sociologie, ou de l’histoire : la sociologie religieuse notamment. Ce serait, tout autant, vouer à un arrêt fatal la sociologie économique elle-mêmeFootnote 56.
Les disciples de Marx comme ceux de Durkheim pouvaient gauchir l’approche des fondateurs. Pour Bloch, en tout cas, le « problème économique » se réduit bien souvent à un « problème psychologique »Footnote 57. Aussi, au sociologue et économiste André Siegfried (1875-1959), Bloch peut dire son admiration pour avoir su « associer la description des faits matériels – purement économiques, si vous voulez – et celle des mouvements psychologiques ». « Plus je vais et plus je suis persuadé que c’est à cela que l’on reconnaît le véritable historien », conclut-ilFootnote 58. Une telle volonté d’associer les « faits matériels » et les « mouvements psychologiques » conduit Bloch à envisager ses propres objets d’enquête sous l’angle de la « structure sociale », une notion susceptible d’intégrer toutes ces dimensions en les articulant.
« Structure sociale » et « histoire totale » : un nouvel horizon pour les études historiques
Bloch s’est toujours intéressé aux mots. Ses analyses font souvent appel à la « sémantique historique » – qu’il appréciait dans les recherches de Fustel de Coulanges – et il discute aussi des concepts de l’historienFootnote 59. Il vaut dès lors la peine de prendre au sérieux le vocabulaire qu’il choisit lorsqu’il s’efforce de rendre compte de l’objet de ses recherches, en particulier lorsque son lexique scientifique marque un écart par rapport aux traditions intellectuelles, évoquées dans les pages précédentes, dans lesquelles il s’inscrit. C’est le cas pour la notion de « structure sociale », peu fréquente dans les textes de Durkheim et de son école qui parlaient plutôt de « morphologie » ou de « système social ». Marc Bloch utilise cette dernière notion, mais celle de « structure sociale » mérite d’autant plus de retenir l’attention qu’elle s’impose progressivement, de manière prudente et justifiée, sous la plume du médiéviste.
Elle est absente des Rois thaumaturges (1924) comme du texte « Pour une histoire comparée des sociétés européennes » (1928). C’est à la toute fin des années 1920 que le médiéviste se met à évoquer la « structure sociale »Footnote 60. Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) prétendent, en effet, rapporter les « structures agraires » aux « structures sociales ». L’un des objectifs importants de cet ouvrage consiste à articuler l’occupation du sol, l’histoire des techniques et les rapports sociaux, en mettant en évidence la complexité des relations causales entre ces différentes réalités qui structurent une société :
[Les] considérations matérielles suffisent-elles à tout expliquer ? Certes la tentation est grande de dérouler, à partir d’une invention technique, la chaîne des causes. La charrue commande les champs allongés ; ceux-ci à leur tour maintiennent fortement l’emprise collective ; d’un avant-train ajouté à un soc découle toute une structure sociale. Prenons-y garde : à raisonner ainsi, nous oublierions les mille ressources de l’ingéniosité humaineFootnote 61.
Et Bloch de conclure un peu plus loin « qu’on aurait presque le droit, retournant, ou à peu près, les déductions de tout à l’heure, de dire que, sans les habitudes communautaires, l’adoption de la charrue eût été impossibleFootnote 62 ». Ce sont donc l’organisation sociale, les coutumes et les règles régissant la vie des communautés qui conditionnent l’usage des techniques, en bloquant ou en favorisant, par exemple, certaines inventions, comme l’explique un peu plus tard le médiéviste : « […] une invention ne se répand guère que si la nécessité sociale en est largement ressentie […] ». C’est ainsi que le moulin à eau, mis au point dans l’Antiquité, ne connut une véritable expansion qu’au Moyen Âge, au sein d’une structure sociale caractérisée par la diminution de la main-d’œuvre servile et une déconcentration de la productionFootnote 63.
Dans le projet de recherche et d’enseignement qu’il avait soumis l’année précédente pour l’une de ses candidatures au Collège de France, Bloch se présente de fait comme un « historien de la structure sociale »Footnote 64. Les réflexions qu’il y développe allaient aboutir, en 1939-1940, à sa Société féodale, un livre où le mot « structure » – le plus souvent « structure sociale » – est utilisé 54 fois, en quelque sorte mis en scène et destiné à s’exporter dans différents domaines de la recherche :
[C]’est l’analyse et l’explication d’une structure sociale, avec ses liaisons, qu’on se propose de tenter ici. Une pareille méthode, si elle s’avère, à l’expérience, féconde, pourra trouver son emploi dans d’autres champs d’études, bornés par des frontières différentes, et ce que l’entreprise a sans doute de neuf fera, je l’espère, pardonner les erreurs de l’exécutionFootnote 65.
Une « structure » et ses « liaisons »
Pour Marc Bloch, une structure ne se définit pas par des fonctions, mais par les « liaisons » qui la constituent. La mise en évidence de ces « liaisons » pouvait s’appuyer sur Marx, Fustel ou Durkheim, mais c’est dans l’œuvre d’Henri Pirenne (1862-1935), l’un de ses maîtres, qui l’avait précédé dans la voie du comparatisme, que Bloch dit la reconnaîtreFootnote 66. Sa monumentale Histoire de Belgique, « première lecture, à faire d’un bout à l’autre, que doive entreprendre un apprenti historien », écrit-il dès 1932, entend saisir les « liaisons entre les divers ordres de phénomènes » : plutôt qu’« une histoire économique, ou politique, ou religieuse », Pirenne fait tout cela à la fois, c’est-à-dire une « histoire totale »Footnote 67. Marc Bloch n’utilise plus ensuite cette expression dont on connaît la fortuneFootnote 68, mais, pour rendre compte de la diversité des domaines explorés par Pirenne – « histoire économique », « faits proprement politiques », « faits de culture », « mouvements de la sentimentalité religieuse » –, il présente celui-ci comme un « historien intégral », capable de « déceler les liens profonds qui, unissant entre elles les diverses manifestations humaines, créent […] cet assemblage sans brisures qu’on nomme une société ou une civilisation »Footnote 69.
La récurrence de la notion de « structure sociale » dans les textes de Bloch indique une volonté de placer au cœur de la recherche historique une préoccupation que Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos avaient pourtant jugé vaine, dédaignant le mot même de « structure », perçu comme une métaphore :
Par analogie avec le corps d’un animal, on arrive à décrire la « structure » et le « fonctionnement » d’une société – ou même son « anatomie » et sa « physiologie ». Il n’y a là que des métaphores. La structure, ce sont les coutumes et les règles qui répartissent les occupations, les jouissances et les fonctions entre les hommes ; le fonctionnement, ce sont les actes habituels par lesquels chaque homme entre en rapport avec les autresFootnote 70.
L’analyse des « rapports » ou des « liens » organisant les actes des hommes en société apparaissait hors de portée aux deux auteurs de l’Introduction aux études historiques, publiée l’année même où sortait de presse le premier numéro de L’Année sociologique :
L’étude des rapports entre les faits simultanés consiste à chercher les liens entre tous les faits d’espèces différentes qui se produisent dans une même société. On sent confusément que les différentes habitudes séparées par abstraction et classées en catégories distinctes (art, religion, institutions politiques) ne sont pas isolées dans la réalité, qu’elles ont des caractères communs et qu’elles sont liées assez pour qu’un changement dans l’une amène un changement dans l’autre […]. Ce lien, appelé parfois consensus, l’école allemande (Savigny, Niebuhr) l’a appelé Zusammenhang. De cette conception est née la théorie du Volksgeist (esprit du peuple), dont une contrefaçon a pénétré depuis quelques années en France sous le nom d’« âme nationale ». Elle est aussi au fond de la théorie de l’âme sociale exposée par Lamprecht. En écartant ces conceptions mystiques il reste un fait très confus, mais incontestable, c’est la « solidarité » entre les différentes attitudes d’un même peuple. Pour l’étudier avec précision, il faudrait l’analyser, et un lien ne s’analyse pas. Il est donc naturel que cette partie des sciences sociales soit restée le refuge du mystère et de l’obscuritéFootnote 71.
Les déclarations et les travaux de Bloch manifestent au contraire la volonté de sortir de cette « obscurité » et des « conceptions mystiques » afin de procéder de manière rationnelle à l’analyse des « liens » entre les « faits d’espèces différentes » qui intéressent les historiensFootnote 72. Le médiéviste ne donne toutefois pas immédiatement à la notion de « structure sociale » le sens totalisant qu’il tend ensuite à lui conférer.
En 1929, en rendant compte d’un ouvrage sur la seigneurie, il avait dit espérer d’une « histoire régionale » fondée sur « une description approfondie des relations économiques et des faits de structure sociale, sa vraie base »Footnote 73. La « structure sociale », qui est ici envisagée comme une « base », semble néanmoins avoir déjà une assez large portée. Deux ans plus tard, dans une lettre à Henri Berr, Bloch évoque à nouveau la « structure sociale » pour situer les deux ouvrages sur l’économie médiévale qu’il a promis d’écrire pour la collection « L’évolution de l’humanité »Footnote 74 par rapport à une commande qui venait de lui être faite dans le cadre d’une Introduction à l’histoire générale :
Le volume d’Introduction à l’Histoire Générale a un champ beaucoup plus vaste que [les] deux volumes d’histoire économique : l’histoire religieuse, l’histoire des idées, l’histoire dite « politique », qui n’ont pas à paraître dans ma contribution à l’Évolution de l’humanité y tiendront une grande place ; et l’histoire même de la structure sociale – qui y occupera, je pense, la part la plus large – n’apparaîtra dans les ouvrages que je vous dois qu’accessoirement, en tant qu’elle intéresse les faits proprement économiquesFootnote 75.
La distribution éditoriale de ses projets incite le médiéviste à réfléchir à l’organisation de la matière en différents domaines qu’il envisage encore de façon distincte : la « structure sociale » et les « faits économiques », par ailleurs distingués du « politique », du « religieux » et des « idées ». Néanmoins, on voit que la « structure sociale » est le domaine le plus vaste, qu’il déborde sur les autres – elle « intéresse », par exemple, « les faits proprement économiques ». C’est l’année suivante que Bloch loue l’« histoire totale » entreprise par Pirenne, avant de revenir, dans une lettre à Febvre, sur le découpage initialement prévu pour les ouvrages de « L’évolution de l’humanité » :
En établissant le plan des deux volumes [« économiques »], et au cours de leur rédaction, je me suis senti perpétuellement gêné par la nécessité de ne pas verser à chaque pas de l’étude proprement économique à celle de la structure sociale. […] J’avais dû prévoir, vaille que vaille, des chapitres de structure sociale, qui, forcément trop brefs, ne me satisfaisaient guère et pourtant me semblaient indispensables (rôle de la coutume, classe, etc.). En un certain sens, il me serait plus aisé de traiter d’ensemble la société médiévale, sous ses deux aspects : économique et… comment faut-il dire ? allons-y pour « structural »Footnote 76.
L’adjectif « structural », le sens qu’il lui prête (à savoir qu’il faut « traiter d’ensemble la société médiévale ») et l’hésitation ou l’embarras qu’il montre en l’introduisant indiquent que l’historien cherche, avec difficulté, à articuler « ensemble » les différents objets sur lesquels il travaille, en s’attachant aux « liaisons ».
Comme c’est le cas pour l’« histoire totale », Bloch n’utilise plus ensuite « structural », également destiné à un bel avenir. Toutefois, dans le projet déjà cité qu’il soumet en 1934 pour sa candidature au Collège de France, la perspective ouverte par ce mot est affirmée. Le médiéviste veut non seulement « lier étroitement la structure sociale à l’économie », mais aussi les articuler aux « faits religieux » ou à la « mentalité ». Toute « institution » doit être, en effet, « reliée aux grands courants intellectuels, sentimentaux, mystiques, à la mentalité, en un mot, de l’époque qui en vit la naissance ou l’épanouissement ». Tous les phénomènes humains participent à la « contexture d’une société », laquelle est toujours conditionnée par des « besoins » et par « des idées et des sentiments ». C’est l’articulation entre ces deux ordres de réalité que résume le médiéviste en concluant que c’est « comme historien de la structure sociale (qu’il se) présente devant le Collège de France »Footnote 77.
Une semblable articulation entre ce que l’on appellerait aujourd’hui le matériel et l’idéel se retrouve dans le texte déjà mentionné que Bloch publie l’année suivante sur la diffusion des moulins à eau. Après avoir remarqué que beaucoup de ces moulins « dépendaient de monastères », il donne l’exemple de ce « sage abbé de Loches [qui] préférait qu’un moulin à eau, permettant ‘à un seul frère d’accomplir la tâche de plusieurs’, libérât toute une pieuse cohorte, vraisemblablement pour la prière ». La technique du moulin aurait ainsi été adoptée dans les seigneuries monastiques pour des raisons « religieuses » (favoriser l’activité de prière par un allègement du labeur manuel des moines), avant de contribuer à un essor généralisé de la production agricole : « Nul doute que ces constructions monacales […] n’aient [ensuite] fréquemment servi d’exemples aux seigneurs laïques »Footnote 78.
Dans l’Apologie pour l’histoire, c’est à propos de la naissance et du développement du christianisme que l’historien revient sur ces aspects idéels de la société qui l’intéressaient depuis l’époque des Rois thaumaturges, mais il le fait désormais en recourant à la notion de « structure sociale ». Pour lui, la question n’est « plus de savoir si Jésus fut crucifié, puis ressuscité ». Il poursuit :
Ce qu’il s’agit désormais de comprendre, c’est comment tant d’hommes autour de nous croient à la Crucifixion et à la Résurrection. Or la fidélité à une croyance n’est, de toute évidence, qu’un des aspects de la vie générale du groupe où ce caractère se manifeste. Elle se place au nœud où s’emmêlent une foule de traits convergents, soit de structure sociale, soit de mentalitéFootnote 79.
« Réalité toute de mouvement, en perpétuelle transformation », un « système social » agit : « Est-il sûr qu’il puisse être défini autrement que par ses tendances mêmes à une incessante métamorphose, selon des directions de développement qui en sont peut-être les signes les plus nettement distinctifs ? »Footnote 80 Marc Bloch a souvent affirmé que l’histoire est non pas la « science du passé », mais la « science du changement »Footnote 81. La reconnaissance de la dynamique sociale des phénomènes qu’il étudie conduit l’historien à abandonner les découpages temporels canoniques et à envisager, au sein du continuum historique, des formes de périodisation susceptibles de rendre compte de la cohérence de ces phénomènes. Le Moyen Âge, au sens classique du terme, s’avère souvent inadéquat pour caractériser l’« évolution sociale » des objets d’enquête de Bloch, ainsi qu’il l’explique dans son projet pour le Collège de France :
[…] je n’ai pas cru pouvoir, loyalement, inscrire dans le titre que je propose le mot même de Moyen Âge.
C’est que là aussi il y a, semble-t-il, en matière d’évolution sociale, une limite dont le caractère traditionnel dissimule mal l’artifice […]. [L]e Moyen Âge a eu ses prolongements. Disons mieux : ce qui le rend vivant, c’est qu’il s’est prolongé. De la royauté thaumaturgique des xi e et xii e siècles – je crois l’avoir prouvé – les monarchies absolues reçurent le legs de mysticisme qui fut un des premiers éléments de leur force : en sorte que seul un médiéviste paraît en mesure d’expliquer cet aspect de l’institution monarchique, mais qu’aussi, inversement, à s’arrêter à Louis XI, il manquerait à saisir et à faire saisir l’intérêt de ses propres travaux. L’histoire agraire, à laquelle j’ai donné beaucoup de mon temps, m’a rendu particulièrement sensible cette continuitéFootnote 82.
Les « prolongements » du Moyen Âge – qui anticipent le « long Moyen Âge » de Jacques Le Goff – concernent aussi bien le « mysticisme » que les pratiques agraires, allusion aux deux grands ouvrages alors écrits par Bloch, Les rois thaumaturges et Les caractères originaux de l’histoire rurale française. Il ne va certes pas jusqu’à dire que la royauté thaumaturgique et les activités de production participent d’une même structure, mais il fournit tous les éléments nécessaires pour permettre d’aller au-delà d’une simple juxtaposition de ces deux réalités. Le fractionnement de la recherche entre spécialistes de différentes périodes, entendues au sens classique, ne constitue en tout cas pas un cadre adéquat pour penser les phénomènes sociauxFootnote 83.
La « structure féodale » comme « structure sociale fondée sur le service »
La société féodale représente le produit le plus accompli répondant à la volonté de Bloch de comprendre les « perpétuelles interactions » dont est « tissue » une sociétéFootnote 84. Il y critique la « fiction de travail » qui consiste à « découper ces fantômes : homo œconomicus, philosophicus, juridicus »Footnote 85. Et comme il l’avait fait dans sa correspondance quelques années plus tôt, il explique aborder dans son livre différentes réalités que le lecteur n’aurait peut-être pas attendues d’un ouvrage portant sur la « société féodale » :
[…] malgré la présence, dans la même collection, d’autres volumes consacrés aux divers aspects de la civilisation médiévale, il n’a pas semblé que les descriptions, ainsi entreprises sous des angles différents du nôtre, pussent dispenser de rappeler ici les caractères fondamentaux du climat historique qui fut celui de la féodalité européenneFootnote 86.
L’« armature d’institutions qui régit une société » ne pouvant « s’expliquer que par la connaissance du milieu tout entier », Bloch ne postule aucune « primauté » entre les différents phénomènes, facteurs ou champs qu’il étudie. Il se borne à « confronter » des « phénomènes particuliers, appartenant à des séries distinctes », à « mettre face à face » des « chaînes de phénomènes, par nature dissemblables », afin de saisir ce qu’il appelle la « couleur » (3 occurrences de ce mot dans La société féodale) ou la « tonalité » (9 occurrences) de l’organisation socialeFootnote 87. La « couleur », ou la « tonalité », est précisément ce qui qualifie la « liaison » entre les phénomènes. En effet, « dans une société, quelle qu’elle soit, tout se lie et se commande mutuellement : la structure politique et sociale, l’économie, les croyances, les formes les plus élémentaires comme les plus subtiles de la mentalité ». « Ce complexe a chaque fois sa tonalité propre », conclut-ilFootnote 88.
Quelle serait alors la couleur ou la tonalité propre de la structure féodaleFootnote 89 ? Bloch en relève, me semble-t-il, trois aspects principaux, « bien caractéristiques des sociétés de ce milieu et de ce temps »Footnote 90. En premier lieu, il repère dans les formes de domination féodales – très éloignées du système du salariat et de tout « mode de rémunération […] fondé sur le versement périodique d’une somme d’argent », au profit de « redevances prélevées sur les cultivateurs du sol » – un « prodigieux enchevêtrement des droits, qu’ils pesassent sur la terre, ou sur les personnes »Footnote 91, enchevêtrement tel que l’on ne peut qualifier ce « type d’organisation sociale très complexe » ni « par son aspect exclusivement politique » (droit sur les personnes), ni « par une forme de droit réel » (sur la terre), mais par la combinaison des deux chosesFootnote 92. De fait, « les seigneurs cherchaient à retenir leurs paysans ». « Sans l’homme, que valait la terre ? », interroge BlochFootnote 93. Dans une conférence sur la société féodale, tenue à Cambridge en mai 1938, il dit que cette société doit être vue, « presque dès le début, non seulement comme un système de sujétion des hommes, mais aussi comme un système de sujétion des terres ». « Cela ne pouvait fonctionner que lorsqu’une sorte de coïncidence (qui n’était jamais absolument parfaite) s’établissait entre ces deux types de dépendance : je veux dire lorsque, dans la plupart des cas du moins, le maître de l’homme était aussi le seigneur à qui la terre de cet homme devait certains devoirs ou certains services », commente-t-ilFootnote 94.
Un deuxième aspect de la structure féodale, corollaire, tient au principe de « subordination d’individu à individu » qui la fonde, à « l’importance des liens d’homme à homme, – échange, en principe, de protection et d’obéissance, – qui, loin d’être particuliers à la classe militaire, nouaient leurs fils entremêlés à travers tout le monde ‘féodal’, du haut en bas de l’échelle sociale »Footnote 95. Ces liens de dépendance, qui s’étaient substitués aux « liens du sang », sont au cœur de La société féodale :
Être « l’homme » d’un autre homme : dans le vocabulaire féodal, il n’était point d’alliance de mots plus répandue que celle-là, ni d’un sens plus plein. Commune aux parlers romans et germaniques, elle servait à y exprimer la dépendance personnelle, en soi. Cela, quelle que fût, par ailleurs, la nature juridique précise du lien et sans que l’on s’embarrassât d’aucune distinction de classe. Le comte était « l’homme » du roi, comme le serf celui de son seigneur villageois. […] L’équivoque ne choquait point, parce qu’en dépit de l’abîme entre les rangs, l’accent portait sur l’élément fondamental commun : la subordination d’individu à individuFootnote 96.
Ainsi, « [d]ans un régime féodal parfait, de même que toute terre eût été fief ou tenure en vilainage, tout homme se fût fait vassal ou serfFootnote 97 ». La « structure féodale », qui organisait ce jeu de dépendances multiples couvrant l’ensemble du spectre social, apparaît alors comme « une structure sociale fondée sur le service », selon la formule très efficace de Bloch, une structure dynamique dont il explique qu’elle se transforme progressivement en « un système de rentes foncières »Footnote 98.
Il n’est pas sûr que Bloch aurait donné à la notion de « service » le sens extensif que l’on serait aujourd’hui tenté de lui reconnaître pour rendre compte du fonctionnement de la société qu’il étudiait. Il n’en reste pas moins que cette notion ouvre à un troisième aspect de la « structure féodale » : sa dimension idéelle. Dans cette perspective, le médiéviste invoque la « conscience collective » ou les « représentations collectives » des rapports entre liberté et servitude, sans lesquelles il n’est pas possible de comprendre la nature du servage ou du servitium – et la façon dont se structurait la dominationFootnote 99. Il explique aussi que la « mentalité religieuse elle-même » se « color[ai]t » des « teintes » de la « structure féodale » : le rapport de subordination et de service à Dieu prenait la forme de la « structure sociale » en même temps qu’il la fondaitFootnote 100 :
La Cité de Dieu prenait ses couleurs de la Cité féodale de cette Terre. Selon l’anglo-saxon Cynewulf, les anges n’étaient-ils pas les thanes du Tout-Puissant ? Et selon l’évêque Eberhard de Bamberg, le Christ n’était-il pas le vassal du Père ? Mais de ce caractère véritablement dominant de la relation vassalique, il n’y a sans doute pas de meilleure preuve que l’histoire des gestes de la prière elle-même. Les chrétiens ont longtemps prié – comme on les voit sur les fresques des catacombes – les bras étendus et les mains ouvertes. La jonction des mains, qui nous est aujourd’hui si familière, ne s’est introduite […] que vers le xi e siècle ; et il ne fait pas de doute que cela a été, au départ, une imitation du rite de l’hommage. Devant son Dieu, dans le secret de son cœur, le fidèle se sentait comme un bon vassal se pliant à la volonté de son seigneurFootnote 101.
Ainsi, l’« attitude du vassal médiéval envers son seigneur », qui était celle de tout dépendant par rapport à tout seigneur, « il faudra pour la comprendre vous informer aussi quelle était son attitude envers son Dieu »Footnote 102.
Alors que La société féodale était sous presse, en septembre 1938, le médiéviste, qui médite sur le « dessein exact » et l’originalité de son livre, l’identifie à un projet de « démontage d’une structure sociale » ainsi qu’à l’« analyse structurelle » qu’il a mise en œuvre :
Sous l’ombre de la grande angoisse qui pèse sur nous, il paraîtra peut-être assez vain d’accorder quelque pensée à l’avenir d’une œuvre, infiniment modeste à côté des valeurs que nous sentons menacées, d’une œuvre, par surcroît, éminemment étrangère, du moins en apparence, à l’inoubliable présent. […] Je voudrais […] préciser en deux mots, qui pourraient être rajoutés à l’Introduction, le dessein exact du livre. Ce que je me suis efforcé de faire dépassait en portée, dans ma pensée, une étude technique de médiéviste. J’ai ou j’aurais voulu donner un exemple de ce que j’appellerais volontiers le démontage d’une structure sociale. Dans l’évolution de nos sociétés occidentales, une phase, que nous nommons féodalité, a possédé une tonalité sociale particulière. C’est de cette tonalité que j’ai cherché à rendre compte. Sans oublier le legs du passé. Sans oublier les contradictions – car un type de cette sorte, je l’ai dit quelque part, n’a rien d’une figure de géométrie. En outre, j’ai, dans le cadre européen, tâché de faire jouer les expériences multiples que la méthode comparative nous permet de saisir. Si mon travail possède quelque originalité véritable, c’est dans ces deux préoccupations – analyse structurelle, usage des expériences comparées – que je crois elle résideFootnote 103.
L’exercice de « démontage d’une structure sociale » avait, pour Bloch, une portée générale. Sa Société féodale n’est qu’« un exemple » d’une démarche qui ne concerne pas seulement l’histoire médiévale.
La « structure sociale » comme « fait social total » ?
Bloch est le premier historien à indiquer les potentialités d’une analyse de la « structure sociale ». La signification de cette notion dans les écrits du médiéviste n’en est pas moins variable, désignant tantôt des institutions ou des formes d’organisation stables au sein d’une société qui se transforme (comme c’est le cas pour la « structure féodale », qu’il assimile aussi à un « type social », en reprenant une notion durkheimienneFootnote 104), tantôt l’organisation sociale dans sa totalité (il parle alors aussi de « système » ou de « complexe »), voire, au sein de cette dernière, l’articulation entre le matériel et l’idéel. À quelque niveau que l’on se situe – celui d’une structure particulière ou celui de la structure générale –, c’est néanmoins la démarche visant à repérer et à qualifier des « liaisons » que porte cette notion.
Il en va de la « structure sociale » comme du « fait social total », expression proposée par Marcel Mauss en 1925 – qui inspira peut-être l’« histoire totale » que Bloch évoque en 1932Footnote 105. L’expression développée par Mauss dans son essai sur l’échange de dons obligatoires dans le monde polynésien, que le médiéviste avait lu dès sa parution, permet de reconnaître les différentes dimensions – tout à la fois religieuses, juridiques, économiques, etc. – de phénomènes que l’analyse sociologique avait plutôt tendance à décomposerFootnote 106. Au-delà de cette première signification, les « faits sociaux totaux », qui désignent « plus que des thèmes, plus que des éléments d’institutions, plus que des institutions complexes, plus même que des systèmes d’institutions divisés par exemple en religion, droit, économie », en sont venus, chez Mauss, à coïncider avec l’idée même de « société » : « Ce sont des ‘touts’, des systèmes sociaux entiers […] »Footnote 107. Phénomène particulier dont les différents aspects sont reliés les uns aux autres ou système social considéré dans son ensemble : le « fait social total » de Mauss présentait en somme la même valeur heuristique et la même ambivalence que la « structure sociale » de Bloch. Ces deux notions, dont le sens et les usages ont évolué au fil du temps, étaient, pour les deux savants, des outils de travail.
En février 1939, dans une lettre adressée à Henri Berr, Bloch s’inquiète cependant de la pertinence de sa quête de la « structure sociale » telle qu’il l’a mise en œuvre dans La société féodale :
Les difficultés viennent de l’ampleur peut-être excessive que j’ai donnée à l’exposé : mea culpa ! Mais elles viennent aussi du caractère même d’un ouvrage conçu sous forme d’un essai de réponse à un problème unique, posé dès l’introduction. Et là-dessus, je me sens, peut-être, moins coupable. J’ai essayé, pour la première fois sans doute, d’analyser un type de structure sociale, avec toutes ses liaisons. Je n’ai probablement pas réussi. Mais l’effort valait, je crois, la peine d’être tenté ; et il fait l’intérêt du livreFootnote 108.
L’inquiétude mêlée de l’historien – qui affirme l’intérêt de l’expérience tout en craignant son échec – concerne le projet même « d’analyser un type de structure sociale, avec toutes ses liaisons ». Il avait appris des fondateurs de la sociologie que la structure de la société n’apparaît jamais clairement aux acteurs historiques et qu’il ne faut dès lors pas demander à leurs discours de la dévoiler. En le libérant de la question de l’intentionnalité et de la psychologie (individuelle), cette prise de conscience l’a orienté vers la sociologie – l’exploration des faits sociaux et le comparatisme. De fait, La société féodale entend étudier, « à travers l’histoire comparée », un type social à l’échelle européenne, en faisant ressortir structure, variantes et décalages, puis évaluer son extension au-delà de l’Europe médiévaleFootnote 109.
Rompant avec la psyché individuelle, les pères de la sociologie n’en avaient pas moins formulé d’importantes suggestions concernant le rôle des représentations et des phénomènes religieux dans les dynamiques sociales, ouvrant des perspectives qui relevaient de la psychologie collective. C’est de ce dernier point de vue que Bloch se voit comme « un historien qui, placé devant des faits humains et reconnaissant en eux, par nature, des faits psychologiques, s’efforce de plus en plus, dans ses travaux, et s’efforcerait, dans son enseignement, de les expliquer par le dedansFootnote 110 ». La série de conférences qu’il donne à l’université de Cambridge en mai 1938 est intitulée : « Some Economic and Psychological Aspects of Feudalism »Footnote 111. « Les faits historiques », écrit-il encore dans l’Apologie pour l’histoire, « sont, par essence, des faits psychologiques »Footnote 112.
Histoire, sociologie et psychologie au temps du second durkheimisme
Dans un texte destiné à présenter sa Société féodale, Bloch se dit « historien », « sociologue » et, ajoute-t-il alors, « psychologue »Footnote 113. La sociologie s’était en grande partie construite contre la psychologie. Si Durkheim avait martelé que le sociologue devait aborder son objet « du dehors », au sens où « la plupart de nos idées et de nos tendances ne sont pas élaborées par nous, mais nous viennent du dehors », les « faits sociaux » exerçant « sur l’individu une contrainte extérieure »Footnote 114, Bloch évoque à plusieurs reprises la nécessité de procéder à l’analyse d’une société « par le dedans »Footnote 115. Durkheim ne niait certes pas qu’à l’inverse des « forces physiques », qui « restent en-dehors de moi », qui « ne me pénètrent pas », ni ne viennent « se mêler à ma vie intérieure », les « forces morales », que je peux « sentir en moi », ont vocation à « me commander et me réconforter »Footnote 116. Toutefois, à partir des années 1920, le problème de l’extension du social au psychisme fait l’objet de débats, notamment parmi les psychologues qui se sont ouverts au durkheimisme, comme Charles Blondel, ainsi que chez les sociologues intéressés par la psychologie, comme Maurice Halbwachs, deux collègues que Bloch et Febvre avaient beaucoup fréquentés à Strasbourg et dont le médiéviste suit et commente les recherchesFootnote 117.
Febvre vs Bloch
Blondel distinguait nettement les deux plans de la psychologie individuelle et de la psychologie collective. C’est à ses travaux que Febvre emprunte la notion de « mentalité », système de représentation d’une époque donnée auquel l’historien ne peut guère avoir accès, selon Febvre, qu’à partir de réalités et de personnalités individuellesFootnote 118. F. Hulak et, tout récemment, Christophe Pébarthe ont souligné avec raison que Bloch envisage différemment les « faits psychologiques », expression qu’il utilise pour évoquer l’« atmosphère mentale », les « représentations collectives », les « sentiments religieux », voire les pratiques symboliques et les rites, qu’il arrime plus fortement que son collègue moderniste à l’organisation socialeFootnote 119. Bloch paraît proche de la position de Halbwachs : « il faut chercher dans la société et ses transformations la cause déterminante des fonctions proprement intellectuelles de l’hommeFootnote 120 ». La « mentalité » renvoie alors aux « logiques non conscientes de la vie matérielle et des représentations collectives, dont on doit rendre raison de façon essentiellement sociologique »Footnote 121, en s’inspirant de Marx, de Fustel de Coulanges et de Durkheim.
Cette approche marquée par la sociologie ne fut pas toujours bien reçue, comme en témoigne le compte rendu que Febvre lui-même consacre en 1941 à La société féodale, jugée trop « schématique » et trop « sociologique »Footnote 122. Il est possible que les hésitations du médiéviste entre la féodalité comme « type social » abstrait ou comme « structure sociale » englobante aient favorisé l’incompréhension. Il est cependant clair que Bloch et Febvre n’envisagent pas de la même façon la sociologie durkheimienne. Dès les années 1920, le premier dit ne pas comprendre certaines des réticences du second à l’égard de cette discipline : « Après tout, le procédé analytique [mis en œuvre par la sociologie], malgré ses dangers, est celui de la plupart des sciences. Du reste ces dangers, qui sont évidemment l’abstraction et le schématisme, sont-ils tellement grandsFootnote 123 ? » Plus tard, dans l’Apologie pour l’histoire, Bloch réhabilite même l’abstraction : « Pourquoi avoir peur des mots ? Aucune science ne saurait se dispenser d’abstractionFootnote 124. » En 1941, Febvre répète pourtant : « Gardons-nous d’apporter trop d’eau au vieux moulin, au redoutable moulin de l’abstractionFootnote 125 ».
Bien qu’inspirée par l’enseignement de Durkheim, l’approche de Bloch ne s’identifie pas purement et simplement à la méthode sociologique. Dans l’Apologie pour l’histoire, après avoir rendu un nouvel hommage à celui qui avait appris à toute une génération « à analyser plus en profondeur, à serrer de plus près les problèmes », Bloch regrette néanmoins son désintérêt pour « la vie la plus intimement individuelle »Footnote 126. Il dit d’ailleurs la même chose de Fustel de Coulanges qui, en faisant de l’histoire « la science des sociétés humaines », en était venu à « réduire à l’excès, dans l’histoire, la part de l’individu »Footnote 127. Ce n’est pas de Febvre que le médiéviste se rapproche ici : il relève plutôt les « assouplissements qu’à la première raideur des principes [il a vu] peu à peu apportés par des hommes trop intelligents pour ne pas subir, fût-ce malgré eux, la pression des chosesFootnote 128 ». Dans ces « assouplissements », il faut reconnaître l’apport de la seconde génération des durkheimiens, Marcel Mauss (1872-1950) et Maurice Halbwachs (1877-1945) en têteFootnote 129.
Mauss et Bloch
Les Règles de la méthode sociologique avaient prescrit de décomposer les phénomènes humains en « types sociaux » ou « espèces sociales ». Dans son Apologie pour l’histoire, Bloch ne récuse pas cette manière de faire : « […] les phénomènes humains se commandent, avant tout, par chaînes de phénomènes semblables. Les classer par genres, c’est donc mettre à nu des lignes de force d’une efficacité capitaleFootnote 130 ». Mais ce classement « par genres » n’est que la première étape d’un travail scientifique qui doit permettre une comparaison entre phénomènes semblables. Bien qu’utile, ce découpage de la réalité est impropre à rendre compte de la cohérence des sociétés, qu’il importe d’explorer dans un second temps. De ce point de vue, la reconnaissance de « faits sociaux totaux », selon la formule de Mauss dont j’ai suggéré l’analogie avec la « structure sociale » de Bloch, peut être considérée comme une parade au risque de la fragmentation et du schématisme. Mauss avait du reste parfaitement conscience de la sensibilité des historiens à l’égard d’un tel risque :
Les historiens sentent et objectent à juste titre que les sociologues font trop d’abstractions et séparent trop les divers éléments des sociétés les uns des autres. Il faut faire comme eux : observer ce qui est donné. Or, le donné, c’est Rome, c’est Athènes, c’est le Français moyen, c’est le Mélanésien de telle ou telle île, et non pas la prière ou le droit en soi. Après avoir forcément un peu trop divisé et abstrait, il faut que les sociologues s’efforcent de recomposer le tout. Ils trouveront ainsi de fécondes données. Ils trouveront aussi le moyen de satisfaire les psychologuesFootnote 131.
Vu sous cet angle, le « fait social total » de Mauss manifeste l’ambition de « recomposer le tout », de restituer dans son intégralité une vie sociale, et ainsi de « satisfaire les psychologues », ce qui pouvait curieusement apparenter la démarche de Mauss à ce « sens de la vie » que le médiéviste repérait dans l’œuvre de Jules Michelet et qu’il appréciait surtout dans le travail d’Henri Pirenne – chez ce dernier, nous l’avons vu, l’« élan vital » se combinait à cette recherche des « liaisons » qui paraît indispensable à Bloch pour reconstituer une « structure sociale »Footnote 132.
En 1931, Pirenne transmet à Bloch un texte qu’il a publié dans un volume consacré aux méthodes des sciences sociales. L’historien belge y explique que les actions humaines n’appartiennent au domaine de l’histoire « que dans la mesure où elles se relient à des mouvements collectifs ou dans la mesure où elles ont influencé la collectivité », ce qui assimile l’histoire à la sociologie, mais aussi à la psychologie, écrivait Pirenne, car la tâche de ces disciplines consiste, en dernière instance, à « réunir les faits et les rattacher les uns aux autres »Footnote 133. Bloch lui dit son plein accord ainsi que l’importance d’articuler le « général » et le « particulier », puis ajoute :
C’est pourquoi je serais peut-être moins indulgent que vous pour la sociologie. Nous devons beaucoup – et j’ai moi-même largement conscience de ma dette – aux efforts des sociologues, de l’école de Durkheim particulièrement. Mais je crois que sur un point ils ont faux. L’existence, côte à côte, d’une histoire et d’une sociologie me paraît la plus artificielle des constructions. C’est un reste de l’« état » métaphysiqueFootnote 134…
Les travaux de Mauss échappaient d’autant plus à cette critique que celui-ci avait voulu restituer le « tout social » en expliquant, dans son Essai sur le don, que les sociétés échangent bien plus que des biens économiques : « des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes », etc. Comme le remarque Serge Tcherkézoff, « aux biens économiques », Mauss voulait ainsi articuler « tout le reste : rites, idées-valeurs, personnes physiques ». « Il a donc en vue un autre niveau de réalité sociale », non matériel, « celui où se tiennent les ‘qualifications’ qui confèrent à un fait la qualité de fait social »Footnote 135. Sans s’attacher à qualifier conceptuellement la société (comme Mauss le tentait en faisant coïncider le social avec le « sacré »), Bloch partage cette vision des rapports entre les données matérielles, « économiques », et les données idéelles, « religieuses » ou « mentales ». Dans ces dernières, il voit des « faits psychologiques » qui conditionnent le développement des sociétés, pourvu que l’on admette qu’« il n’est pas de psychologie que de la conscience claire »Footnote 136. Ce sont ainsi la psychologie collective et les ressorts inconscients qui intéressent l’historien – c’est déjà le cas à l’époque des Rois thaumaturges, lorsque Bloch assimile les « croyances » à des « erreurs collectives », certes, mais socialement efficacesFootnote 137. Le médiéviste, qui refuse de reconnaître la « primauté » de quelque facteur que ce soit, n’en pense pas moins que « les conditions sociales » sont, « dans leur nature profonde, mentales »Footnote 138. Il convient dès lors de se demander comment il appréhende le rôle des individus qu’il reproche à Durkheim de négliger.
Halbwachs et Bloch
Une société est d’autant plus délicate à étudier qu’elle est complexe, divisée en groupes ou classes, organisée selon « des systèmes de classification très différents [qui] s’entrecrois[ent] », ainsi que le remarque Bloch dans La société féodale Footnote 139. En reconnaissant, d’une part, la multiplicité des classes sociales et, d’autre part, le fait qu’« une classe n’existe jamais que par l’idée qu’on s’en fait »Footnote 140, le médiéviste paraît proche des travaux de Halbwachs sur la « psychologie des classes sociales » – en 1938, tous les deux fondent l’Institut d’histoire économique et sociale de la SorbonneFootnote 141.
Bloch envisage, en effet, les classes sociales comme l’idée changeante que s’en font les acteurs sociaux :
[…] il n’y a rien, au fond, de plus mouvant qu’une classe, fût-elle, en principe, juridiquement déterminée, – et cela surtout à une époque qui ne connaissait point de code écrit. […] L’erreur de beaucoup d’historiens a, semble-t-il, consisté à attribuer aux classes une sorte d’existence en soi. Qu’est-ce cependant qu’une classification sociale sinon l’idée – à la fois changeante et terriblement difficile à traduire dans le langage – que les hommes en société se font de leur propre hiérarchieFootnote 142 ?
La question des rapports entre liberté et servitude, sur laquelle l’historien est revenu tant de fois, est un bon exemple de ce processus de structuration sociale : ainsi le servage est-il, avant d’être un fait juridique ou un phénomène économique, une forme de représentation de la dépendanceFootnote 143. L’existence de classes sociales renvoie par conséquent à des idées ou à des représentations qui ne sont souvent pas homogènes au sein d’une société et qui évoluent au fil du temps. De telles idées ou représentations ne rendent pas compte du fonctionnement réel de la société, mais les interactions entre les groupes qui les portent favorisent un jeu social qui n’est pas exactement celui que décrivait DurkheimFootnote 144. Or, dans un long compte rendu de l’ouvrage de Halbwachs sur Les cadres sociaux de la mémoire (1925), le médiéviste propose d’introduire dans ce jeu l’action des individus, en mentionnant, en particulier, leur rôle dans la transmission, un point qu’avait négligé Halbwachs :
Pour qu’un groupe social […] se « souvienne », il ne suffit pas que les divers membres qui le composent à un moment donné conservent dans leurs esprits les représentations qui concernent le passé du groupe ; il faut aussi que les membres les plus âgés ne négligent pas de transmettre ces représentations aux plus jeunes. Libre à nous de prononcer le mot de « mémoire collective », mais il convient de ne pas oublier qu’une partie au moins des phénomènes que nous désignons ainsi sont tout simplement des faits de communication entre individus Footnote 145.
Au début des années 1940, la critique du désintérêt des sociologues pour les individus participe, chez Bloch, d’un reproche général, circonstanciel, adressé aux « adeptes des sciences de l’homme » pour avoir accordé trop d’importance au « jeu des forces massives » – pourtant bien mises en évidence dans l’œuvre du médiévisteFootnote 146. Une telle approche risque, en effet, d’occulter les consciences individuelles, comme Bloch le justifie alors, cette fois de façon fort peu durkheimienne : « […] de quoi est faite cette conscience collective, sinon d’une multitude de consciences individuelles, qui, incessamment, influent les unes sur les autresFootnote 147 ? » Ces mots sont, il est vrai, ceux de l’« Examen de conscience d’un Français » constituant la troisième partie de L’étrange défaite où Bloch cherche à comprendre pourquoi les savants de sa génération n’ont pu infléchir « le cours des événements », alors que ceux-ci « sont réglés, en dernière analyse, par la psychologie des hommes »Footnote 148. L’historien s’interroge sur les rapports entre masses et individus. Dans un grave moment de crise, il s’inquiète de l’autonomie et de la marge de manœuvre des citoyens.
Un moment structural méconnu de l’historiographie française ?
Nombre de propositions de Bloch, perpétuellement engagé dans des projets divers, dans la conception de publications à venir, sont exprimées, autant que dans des livres et des articles scientifiques, dans des recensions et des textes programmatiques, ainsi que dans une abondante correspondance. Elles l’ont parfois été dans des situations dramatiques. Comme l’on sait, l’œuvre du médiéviste fut précocement et brutalement interrompue. C’est ainsi que le texte rédigé entre 1941 et 1943, publié de manière posthume sous le titre d’Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, est privé de l’essentiel du chapitre qui devait être consacré à l’analyse historique – et donc sociologique – que Bloch n’a eu le temps d’écrire qu’en partie, alors qu’il aurait été précieux pour éclairer sa conception de la structure socialeFootnote 149. L’ouvrage La société féodale publié en 1939-1940 avait été conçu, pour sa part, comme une sorte de soubassement aux deux livres sur les questions économiques qui devaient suivre dans la même collection, dont quelques parties étaient d’ailleurs rédigées, que Bloch entendait articuler à la « structure sociale fondée sur le service » mise en évidence dans le volume paru. Quant à la dimension religieuse ou idéelle de l’organisation sociale, elle est certes présente dans les chapitres de La société féodale portant sur « Les conditions de vie et l’atmosphère mentale »Footnote 150, ainsi que, tout au long du livre, lorsque l’historien mentionne la participation des clercs et des établissements ecclésiastiques à l’organisation de la société, mais un certain nombre de dossiers préparatoires indiquent que l’Église aurait également eu une grande place dans les développements des volumes « économiques » prévus pour la collection de Berr (en particulier à propos de la seigneurie ecclésiastique et du prélèvement des dîmes). Bloch, qui appelait de ses vœux l’élaboration d’une sociologie religieuse de l’Europe, avait en outre confié à Gabriel Le Bras le soin d’enquêter sur les formes de socialisation villageoise, contemporaines de la mise en place des « liens d’homme à homme », que favorisait la paroisseFootnote 151. De fait, au moment où le médiéviste boucle sa Société féodale, Le Bras entreprend d’explorer le « lien paroissial »Footnote 152. Et c’est sur « la structure sociale du village français » qu’en mars 1939 le médiéviste donne une conférence à Cambridge, dont le texte, qui devait évoquer la paroisse, n’a hélas pas été conservé, contrairement à celui des conférences faites dans la même université l’année précédenteFootnote 153. Il est en tout cas probable que les aspects économiques, mentaux ou religieux du monde médiéval auraient été plus visibles et mieux intégrés à la « structure sociale » si Bloch avait eu le temps de réaliser l’ensemble des programmes et de publier tous les ouvrages qu’il avait conçus.
L’œuvre demeure inachevée et la notion de « structure sociale » qui la traverse n’est pas devenue un réel concept, pas plus qu’elle n’a permis de définir une méthode rigoureuse : plutôt un horizon, une visée dont on pressent qu’elle a occupé le médiéviste dans la plupart de ses travaux et qu’elle lui a permis d’ouvrir des fronts pionniers, sur la base d’un héritage qui est celui de la tradition sociologique, à laquelle il avait été initié dans sa jeunesse et qu’il redécouvre au milieu des années 1920, à l’époque de la relance de L’Année sociologique Footnote 154. Il s’interroge alors sur les ressorts du social, reconnaissant l’importance des « facteurs matériels » avant de relever celle des « phénomènes religieux », puis de refuser toute « primauté » aux uns ou aux autres. Il entend plutôt lier l’économique et le psychologique, les « besoins » et la « mentalité ».
Appliqué à la société, le terme même de « structure » permettait de rompre avec les métaphores spirituelles de l’historiographie allemande, comme le Volksgeist ou la Sozialpsychologie de Karl Lamprecht, qui avaient portant retenu toute l’attention de Pirenne et que Bloch avait dû observer lors de son séjour à Leipzig et Berlin en 1908-1909Footnote 155. Ce terme se distinguait également des métaphores corporelles de la « sociologie » inventée par Auguste Comte, cultivées aussi par Michelet – qui parle des « organes solidaires » qui « n’agissent que d’ensemble » : « nos fonctions se lient, se supposent l’une l’autre ; qu’une seule manque, et rien ne vit plus »Footnote 156 –, métaphores dont ne s’étaient dégagés ni Fustel de Coulanges – qui évoque à son tour les « organes » de la société, un « organisme social » où « tout se tient »Footnote 157 – ni même Durkheim – qui mentionne les « fonctions vitales » et les « organes essentiels de la société »Footnote 158. De cette dernière tradition, Bloch avait néanmoins appris à « travailler méthodiquement » pour « comprendre scientifiquement » le social et lui reconnaître une certaine prééminence, en rejetant, comme le disait Durkheim, « l’attitude voltairienne qui se borne à déclarer qu’il y a des choses encore inconnues », ce qui serait l’attitude de l’école méthodique, et « l’attitude mystique qui hypostasie le mystère du passé »Footnote 159. Tout en permettant de mettre de l’ordre et de la hiérarchie dans les objets explorés par les historiens, la « structure sociale » paraît avoir été un antidote tant à l’âme des peuples qu’à la conception d’une société identifiée à des fonctions vitales.
Quelques années après la mort du médiéviste, Claude Lévi-Strauss, auteur des Structures élémentaires de la parenté (1949), met au point une définition rigoureuse de la « structure sociale » ainsi qu’une méthode d’analyse structurale. À partir de l’observation des rapports sociaux au sein de populations du Mato Grosso, au Brésil, entre 1935 et 1939, dans les années où Bloch achevait la rédaction de la Société féodale, et plus tard à partir de l’analyse des mythes, Lévi-Strauss construit des modèles structuraux, envisagés comme des systèmes relationnels, susceptibles à la fois de rendre intelligibles les faits caractérisant une société et de permettre de comparer les sociétésFootnote 160. Dans sa Société féodale, Bloch avait expliqué qu’« une société n’est pas une figure de géométrie »Footnote 161 et, dans le texte rédigé en 1938 pour expliciter le projet au fondement de cet ouvrage, il se défendait d’avoir fait de la « structure sociale » une « figure de géométrie » – comme s’il anticipait le reproche d’« abstraction » de FebvreFootnote 162. La méthode structurale de Lévi-Strauss assume en revanche cette dimension géométriqueFootnote 163. Il n’existe certes pas de lien avéré entre l’œuvre de Bloch et Lévi-Strauss, entre la « structure sociale » du premier et celle du second, dont le vocabulaire s’inspire plutôt de l’anthropologie anglo-américaine, mais il y a des similitudes entre certaines de leurs interrogations et de leurs approches, relevées encore récemment par F. HulakFootnote 164. Si l’on voulait poursuivre l’enquête sur les généalogies intellectuelles, on pourrait ajouter que l’anthropologue a beaucoup emprunté aux travaux de Marcel Granet (1884-1940), sociologue spécialiste de la Chine ancienne, disciple de Durkheim, dont Le Goff a souligné à quel point il fut, dans les années 1920, proche de Bloch (qui le fréquenta à l’École normale supérieure, puis à la fondation Thiers) en même temps que le principal inspirateur des Structures élémentaires de la parenté Footnote 165.
Dans la France de l’après-guerre, les historiens délaissent cependant les analyses et les intuitions de BlochFootnote 166, en leur préférant celles de Febvre, puis de Fernand Braudel. En 1943, ce n’est pas à Bloch que se réfère ce dernier en évoquant « l’évolution lente des structures selon le mot à la mode aujourd’hui : structures des États, des économies, des sociétés et des civilisationsFootnote 167… » L’« histoire structurale » qu’il envisage alors est celle d’un Gaston Roupnel, l’auteur de l’Histoire de la campagne française (1932), vantant une histoire « au ras du sol, dans la vie terre-à-terre », très éloignée de celle écrite par BlochFootnote 168. La « structure » de Braudel devait du reste être moins définie par ses « liaisons » que par sa « durée »Footnote 169, « immobile », à l’inverse des dynamiques structurelles explorées par le médiéviste – que ce dernier qualifie de « métamorphoses » dans La société féodale. En somme, le singulier moment « structural » qu’avait représenté l’œuvre de Bloch fut oublié.
Lorsqu’au milieu des années 1970, Jacques Le Goff et Pierre Toubert avancent que, « dans la mesure où elle aspire à être totale, l’Histoire ne peut se donner pour objet que de reconstruire des structures », ce n’est pas à Bloch qu’ils pensentFootnote 170. Il faut attendre le début de la décennie suivante pour voir (re)découvertes l’originalité et la valeur heuristique des travaux de Bloch, en France et ailleurs : dans la Préface à la réédition des Rois thaumaturges, Le Goff en fait alors un pionnier de « l’explication totale » en même temps que le fondateur de l’anthropologie historique, tandis que l’historien tchèque František Graus, rompant avec les réserves de l’historiographie constitutionnelle germanophone, relève tout l’intérêt de l’« analyse socio-structurelle » mise en œuvre dans La société féodale Footnote 171, ouvrage dans lequel le médiéviste polonais Bronislaw Geremek repère également une « structure totale »Footnote 172.