1. Généralités
Dans cette première partie seront présentés les principaux éléments formels concernant les divers prédicats modaux en russe, afin de permettre de situer la position du modal nado au sein de la langue russe.Footnote 1 Ensuite seront abordés les éléments sémantiques et discursifs spécifiques à nado ainsi qu’à un second prédicat modal nužno (pouvant se traduire également « il faut » en français), souvent présenté comme synonyme du premier et pouvant se trouver également employé avec la particule énonciative že.
1.1 Critères formels
Le russe possède de nombreux prédicats modaux de natures très diverses (sur le plan tant morphosyntaxique que sémantique). Sur le plan morphosyntaxique, on peut séparer les différents modaux du russe en deux classes distinctes : les modaux personnels et impersonnels.
Les prédicats modaux sont dits personnels lorsqu’ils s’accordent en genre/personne et nombre avec le sujet syntaxique, qui est au nominatif. Les exemples construits fournis en (1) et (2) présentent respectivement un emploi de dolžen (forme adjectivale, ‘devoir’) et de objazan (forme participiale du verbe objazat’ ‘contraindre’).

Pour les prédicats modaux impersonnels, le prédicat est non accordé et régit un datif (pouvant, ou non, être explicitement exprimé dans la phrase):
• nado: prédicatif, ‘il faut’.Footnote 2

• nužno: prédicatif (dérivé de l’adjectif nužnyj ‘nécessaire’) ‘il est nécessaire’.

Dans ce type de structure, l’infinitif désigne un procès validable p.Footnote 3 Le référent du datif/nominatif représente alors le valideur potentiel de ce procès p.
Dans une relation prédicative avec sujet au nominatif, c’est le valideur, ou la représentation que l’on en a, qui est le repère de l’opération de prédication ; dans la structure impersonnelle, c’est la situation contextuelle, extérieure, qui s’impose au référent du datif.Footnote 4
Une des raisons pour étudier ces deux prédicats ensemble tient au fait que, de manière générale, ils sont perçus comme synonymes, aussi bien par les locuteurs natifs interrogés lors de recherches à travers des entretiens avec eux que par les dictionnaires. Hors contexte, les deux sont utilisables pour évoquer une même nécessité:

Dans le dictionnaire Bol’šoj akademičeskij slovar’ russkogo jazyka (« Grand dictionnaire académique de la langue russe »), l’entrée nado donne comme équivalent nužno, et inversement. Il en va de même dans le dictionnaire russe-français (Ŝerba et al. Reference Ŝerba, Matusevič and Nikitina2006), où l’entrée nado (p. 236) renvoie à nužno, dont les deux acceptions données en français sont « il faut, il est nécessaire de » et « avoir besoin de quelque chose » (p. 271).
Les premières et seules différences qui apparaissent au niveau des dictionnaires sont les expressions dites figées citées à la suite des définitions : pour le modal nado on trouve des expressions spécifiques telles que Nado že.part ! ‘Incroyable !’ ‘Ça, alors !’.
Že est en russe une particule discursive qui, lorsqu’elle est présente, modifie le but de l’énoncé. Celui-ci n’a plus pour simple fonction d’asserter, mais d’interpeller. Nous allons voir que Nado že! exprime une forme d’étonnement (‘Incroyable !’) pour laquelle il n’existe pas d’équivalent avec nužno.
C’est dans ce cadre que vont être analysées plus en détail les valeurs des emplois de nado že. Il s’avère que nado že peut aussi bien servir d’expression figée exprimant une forme d’incrédulité que de prédicat modal qui exprime alors une forme de nécessité renforcée (alors équivalent aux tournures « il est vraiment nécessaire/il faut vraiment… »).
1.2 Sémantique
Le prédicat modal nado que connaît le russe contemporain n’existait pas sous cette forme en vieux russe ; il a connu diverses transformations au cours du temps. Il est mentionné dans divers dictionnaires étymologiques que la forme nado est issue du mot nadobě (Vasmer Reference Vasmer (Fasmer)1987, Šanskij et Bobrova Reference Šanskij and Bobrova2004). Ce terme signifiait alors ‘être nécessaire, devoir’.
Nadobě était une forme construite que l’on peut décomposer en préposition + substantif régi : na + době. La forme době s’analyse comme la forme fléchie au locatif du substantif doba, disparue du russe contemporain, qui signifiait, Selon Sreznevskij (Reference Sreznevskij1893, cité par Černyh Reference Černyh1994 : 557), ‘utilité, profit, intérêt’ (pol’za, vygoda, blago). On suppose que la forme construite nadobě voulait dire à l’origine ‘au bon moment’, ‘en temps voulu’ (ibid.).
Bien que le substantif doba n’existe plus en russe contemporain, on y trouve encore de nombreux mots formés à partir de la racine <DOB>, ce qui permet de cerner la sémantique de celle-ci. Citons notamment dobryj ‘bon’, doblest’ ‘vaillance’, odobrit’ ‘approuver’, udobrit’ ‘amender, fertiliser’, snadob’e ‘remède’, etc. La logique qui semble sous-tendre ces formations paraît être celle de la convenance et de l’adéquation, ce qui est particulièrement visible dans les adjectifs udobnyj ‘commode’ (c.-à-d. convenable pour un usage donné), podobnyj ‘semblable’ (c.-à-d. convenable pour une comparaison avec une entité donnée), nadobnyj ‘nécessaire’ (c.-à-d. convenant à une situation donnée), ou le verbe impersonnel aujourd’hui vieilli podobaet ‘il convient’. Sakhno (Reference Sakhno2005 : 84) propose pour cette racine la paraphrase « bon, approprié ».
La forme nužno est la forme courte prédicative déclinée au neutre de l’adjectif nužnyj. Le sens actuel de ce dernier, ‘nécessaire’, n’est que l’une des acceptions qu’il avait en vieux russe, telles qu’elles sont énumérées par le dictionnaire du russe des 11e–17e siècles (Slovar’ russkogo jazyka XI-XVII vv. 1986): « fort, tempétueux » (ot větrъ nužnyx ‘sous l’effet de vents violents’), « relatif à une contrainte » (nužnym obrazom ‘de manière forcée’), « difficile, pénible » (nužnaja smertь ‘une mort cruelle’), « soumis aux privations, manquant du nécessaire » (nužnyj rabъ ‘un esclave misérable’), etc. (tome 11 : 446–448). Le point commun entre ces valeurs semblent être la notion de contrainte et son effet sur un sujet.
Cet adjectif est construit à partir de la racine <NUD>, d’origine indo-européenne, hypothétiquement apparentée à l’anglais need ‘besoin’ (< i-eu. *neu-d- « contrainte, besoin ; pousser », cf. Sakhno Reference Sakhno2005 : 155), et à l’allemand Not ‘misère, besoin, nécessité’ (Černyx Reference Černyh1994 : 580). Cette racine se retrouve dans plusieurs autres mots relevant de la même sémantique de contrainte subie : nužda ‘besoin, nécessité’, mais aussi en vieux russe ‘contrainte’, ‘violence’ et, sous la variante nuža, ‘détresse’ (Černyx Reference Černyh1994 : 580), vynudit’ ‘obliger (à faire)’, prinudit’ ‘contraindre’, prinuditel’nyj ‘coercitif’ (prinuditel’nyj trud ‘travail forcé’, nudnyj ‘ennuyeux, fastidieux’, zanuda ‘enquiquineur’.
1.3 Usage en contexte des modaux nado et nužno
Afin de présenter les principales caractéristiques qui permettent de distinguer les valeurs d’emplois des deux modaux nado et nužno, je me base sur l’analyse d’énoncés en contexte en russe contemporain.Footnote 5 Cela est rendu possible notamment par l’utilisation du corpus national russe en ligne (ruscorpora), qui permet d’élargir les contextes des exemples et d’en retrouver les sources.Footnote 6
Pour présenter brièvement les caractéristiques globales des deux prédicats, j’ai choisi deux exemples de dialogues impliquant un même agent (deuxième personne) et un même procès (« se reposer ») afin de mettre en avant les différences contextuelles que l’on retrouve entre les deux.

La construction du procès se fait après que la locutrice, Klara, a constaté l’état de fatigue de l’interlocuteur. C’est cet état de fait qui l’amène à construire le procès : il s’agit d’un repère factuel et la nécessité est construite en toute logique en rapport avec l’état de fatigue indéniable de l’interlocuteur. Le constat s’impose de lui-même.
Dans l’exemple suivant, l’emploi de nužno est lié à la prise en compte d’une situation complexe pouvant inciter l’interlocuteur à choisir une autre valeur que p :

Cet échange intervient dans une situation où l’interlocuteur était réticent à l’idée de partir en vacances tant que les problèmes auxquels il fait allusion n’étaient pas réglés, d’autant que des négociations peut-être déterminantes pour lui étaient en cours. C’est parce qu’il comprend ces hésitations que le locuteur argumente la nécessité pour lui de se reposer et invoque les efforts fournis pendant la saison passée. Il propose sa propre évaluation de ce qui est le mieux pour l’interlocuteur dans une situation qui n’est pas univoque.
Pour résumer, nous retiendrons que la nécessité exprimée par nado va de soi, qu’elle tient d’une évidence basée sur un état de fait, alors que celle exprimée par nužno tient d’une évaluation subjective de la situation de la part de l’énonciateur à un instant t et admet de fait, plusieurs points de vue potentiels ou réels.
1.4 Fonctionnement de la particule že
Paillard décrit l’invariant sémantique de že comme une « sortie impossible » : « Že associé à un terme x signifie que l’on ne sort pas du domaine de référence que ce terme permet de poser » (Reference Paillard1987 : 173). Les différentes valeurs sémantiques que peut exprimer že découlent d’une opération double (d’un « double mouvement », p. 204) mettant en relation deux termes x et y. D’une part, l’énonciateur construit x en altérité avec un terme y. Et, dans un deuxième temps, il indique que y ne peut être différent de x, le ramenant de fait au domaine qualitatif défini par celui-ci. Selon la nature des termes mis en relation, et le type de repère (situationnel ou subjectif) impliqué dans ces opérations, la valeur sémantique de že va varier.
Parmi les valeurs produites lorsque x est un énoncé (l’enclitique že apparaît alors en position de Wackernagel, c.-à-d. après le premier mot accentogène), nous en retiendrons deux qui sont pertinentes pour notre analyse: la valeur argumentative et la valeur d’« exclamation appréciative », qui renvoient l’une et l’autre à une forme d’« évidence » :
- Valeur argumentative : le repère de l’énoncé est dans ce cas subjectif et repose sur une divergence de points de vue effective ou potentielle entre l’énonciateur et le co-énonciateur. L’énonciateur signifie à ce dernier qu’il ne doit pas s’écarter du domaine de référence que constitue l’état de choses dénoté dans l’énoncé avec že :
▪ Opposition effective :
(Vasilyeva Reference Vasilyeva1972: 55)
▪ Opposition potentielle:
(Padučeva Reference Padučeva1987, repris dans Bonnot et Kodzasov Reference Bonnot, Kodzasov, Kiseleva and Paillard1998: 412)
Dans cette configuration, le locuteur se positionne par rapport à un repère subjectif. En (8), il s’oppose effectivement à une volonté concrète de son interlocuteur, qui s’apprête à sortir, en lui rappelant qu’il a de la fièvre et doit de ce fait rester à la maison. Že présente l’argument appuyant le refus du locuteur comme relevant d’une évidence à laquelle l’interlocuteur n’aurait pas dû déroger, rendu en français par la tournure « je te rappelle que », laquelle souligne que le locuteur n’est pas en train d’énoncer un fait nouveau, mais bien d’argumenter. En (9), c’est le locuteur qui construit une position virtuelle antagoniste : personne ne dit que le sujet il n’est pas à la chasse, mais le locuteur prévient par avance toute mise en doute éventuelle de la certitude exprimée en utilisant le marqueur discursif verno ‘c’est sûr’, en expliquant qu’il ne peut en être autrement, étant donné les habitudes du sujet.
- Valeur d’« exclamation appréciative » : l’énoncé a ici pour repère un état de choses perçu comme sortant de l’ordinaire et auquel le locuteur réagit dans un énoncé exclamatif qui, même au sein d’un dialogue, semble adressé autant à lui-même qu’à autrui.


Dans ce cas, le repère de la relation est un état de choses que le locuteur découvre (10) ou se remémore (11), et dont les caractéristiques provoquent chez lui une émotion dont il ne peut se détacher. La particule že souligne l’impossibilité, pour lui, de sortir de l’état dans lequel le plonge la contemplation ou le souvenir de l’état de choses considéré.
Nous retrouverons ces deux cas lorsque že se combine avec nado :
- soit il est impossible pour l’énonciateur de sortir d’une émotion ressentie à un instant précis. C’est la situation qui le contraint, et il ne peut faire autrement que d’être sous le coup de l’émotion ;
- soit il est impossible de ne pas prendre en compte une réalité imposant la nécessité de valider un procès.
2. Variations sémantiques de la locution nado že en contexte
2.1 L’incrédulité
Nous considérerons dans cette sous-section l’emploi de la combinaison nado že, soit employée comme locution interjective éventuellement élargie par d’autres particules, telles que la particule réactive nu ‘Eh bien !’ ou la particule d’origine démonstrative èto ‘Ça !’, soit régissant un infinitif, mais avec la même valeur sémantique de surprise et d’incrédulité : le locuteur reste sous le coup de ce qu’il constate, ne peut s’en détacher, doit « se rendre à l’évidence » et l’énoncé est perçu comme exclamatif. Ajoutons que, comme le remarque Padučeva (Reference Padučeva2016), cette valeur d’étonnement du syntagme nado že ne se retrouve que lorsqu’il est employé dans une proposition principale. Elle précise qu’utilisé dans une complétive, le sens de nado že est alors celui d’une nécessité renforcée :

(Barabtarlo, Razrešennyj dissonans [Dissonance autorisée], cité par Padučeva Reference Padučeva2016)
2.1.1 Locution interjective
Cette première série d'exemples consacrés à l'expression de l'incrédulité montre des emplois de la locution nado že sans introduire d'infinitif.




En regardant ces quatre exemples, on peut se demander pourquoi le fait de juxtaposer nado et že permet de donner cette valeur si particulière, qui semble bien éloignée de la valeur de nécessité exprimée par nado seul.Footnote 7 Nous avons vu que nado présente la nécessité comme imposée par une situation objective, tandis que že indique qu’il est impossible de s’y soustraire. En l’absence d’infinitif désignant un procès à valider, on comprend, grâce au double mouvement induit par že, que cette nécessité concerne l’existence même dans la situation considérée d’un état de choses que le locuteur est contraint d’admettre tout en le jugeant improbable : le constat de cet état n’est pas immédiatement intégré, mais suscite chez le locuteur un mouvement rétrospectif d’incrédulité (« Est-ce possible ? », remise en cause), suivi d’un nécessaire retour imposé par l’expérience (« cela existe nécessairement, puisque je le constate »).
Un tel fonctionnement est impossible avec nužno, qui présente la nécessité comme fondée non sur des faits objectifs, mais sur une évaluation subjective.
2.1.2 Nado že + infinitif
Le même fonctionnement s’observe lorsque nado že régit un infinitif qui ne désigne pas un procès à valider, mais un procès déjà validé, dont les effets sont objectivement observables dans la situation considérée, ce qui permet la même interprétation rétrospective du double mouvement marqué par že.


En (17) la locutrice fait son autocritique et dit que seule une idiote est capable de se comporter comme elle l’a fait, elle le voit, mais n’en revient pas.
En (18), le locuteur, handicapé ne pouvant plus s’exprimer que par un jeu de regards, tente de se rappeler le nom d’un des fils, ce qu’il ne parvient pas à faire. La proposition contenant nado že, relevant du discours intérieur, insiste sur le fait que la situation lui paraît surréaliste: comment se fait-il que je ne me rappelle pas le nom d’un de mes fils, c’est impensable !

Dans cet énoncé, l’auteur dresse une liste d’erreurs de frappe ou de fautes d’orthographe menant à des résultats comiques. Sur le premier exemple qu’il donne, il insiste sur le fait que, parmi toutes les lettres du mot très long glavnokomandujuŝego ‘commandant en chef’, c’est le l qui a été omis, et non d’autres qui auraient donné des résultats moins désastreux. La nécessité apparaît ici comme une forme de fatalité.
Nous venons de voir quelques occurrences de nado že et nous allons maintenant regarder un exemple avec nužno že qui, à première vue, semblerait avoir la même valeur d’emploi (expression de l’incrédulité) que ceux que nous venons de voir avec nado že:

Dans cet exemple (20), il n’est en fait pas question pour le locuteur d’exprimer sa surprise devant le niveau de bêtise révélé par un comportement (comme cela était le cas en (17)), mais de prendre l’interlocuteur à témoin du bien-fondé de l’action, qui vient d’être évoquée, par laquelle il a sanctionné ce comportement (passer un savon). Cet exemple illustre donc la valeur argumentative de že : l’erreur commise a achevé de convaincre le locuteur qu’ils sont bien des idiots, et qu’ils méritaient bien cette sanction de sa part. Se pose alors une deuxième question : pourquoi nužno že ne peut-il exprimer la valeur d’incrédulité ?
Cette impossibilité tient au fonctionnement même de nužno, qui, comme nous l’avons démontré, prend en compte les positions subjectives. Or, la valeur d’exclamation appréciative exprimée par že repose sur la mise en relation de l’énoncé avec un élément strictement situationnel, sans quoi il prend une valeur argumentative.
Nous allons maintenant analyser des exemples de ce type en mettant en parallèle des emplois de nado že et de nužno že.
2.2 Valeur argumentative : la nécessité renforcée
Dans les exemples ci-dessous, nous retrouvons l'expression d'une nécessité renforcée, où l'infinitif représente alors un procès dont la validation est réellement envisagée et discutée, contrairement aux exemples précédemment présentés.

En (21), l’énoncé introduit par nado že présente sous une forme polémique l’argument que le pouvoir oppose aux communistes qui voudraient plus de justice sociale. Le choix de nado indique que la nécessité de vivre selon ses moyens repose sur des faits établis, qui tiennent de l’évidence, tandis que la présence de že prend le destinataire à témoin de l’impossibilité de se soustraire à cette règle reconnue de tous. En français, cela est explicité par l’emploi de quand même, qui intervient comme un rappel des faits à l’intention de l’interlocuteur, et oppose le discours idéaliste des communistes à la réalité matérielle (à savoir, l’absence d’argent nécessaire) de la Russie actuelle.

En (22), le locuteur, un dialectologue, présente devant des étudiants la réalité du travail de terrain. L’énoncé ne présente pas seulement une nécessité de se limiter dans ses travaux, mais sert à appuyer la complexité que peut revêtir le fait de mener de telles recherches. Cela est corroboré par la présence d’une proposition causale introduite par « parce que » (potomu čto) dans le contexte droit, où il insiste sur le fait que cela a pris 50 ans pour parvenir aux résultats dont il parle. Il est donc absolument nécessaire, pour les futurs chercheurs, de savoir se limiter s’ils veulent voir aboutir leur projet.

Cet exemple (23) présente un extrait d’un billet issu d’un journal. Le ton y est polémique, et l’auteur donne à voir sa propre vision des normes linguistiques. L’emploi de nužno že, traduite ici par « il faut quand même », rend compte de cet aspect subjectif : c’est pour lui que les choses ne peuvent pas rester telles qu’elles sont et qu’il faudrait les modifier. Cela est également renforcé par la question rhétorique qui suit, « Ou ai-je eu tort de venir à Moscou ? ».
Le remplacement de nužno par nado est possible, mais cela modifierait la manière dont le procès est construit. Alors que, dans le contexte initial, c’est l’énonciateur qui estime qu’il faudrait bien évidemment valider p, avec nado, il s’agirait d’un élément contextuel extérieur indépendant de sa volonté. L’énonciateur mettrait alors seulement l’accent sur ces éléments extérieurs (comme le rappel d’une évidence).

Dans l’exemple (24), že confère à l’énoncé une dimension dialogique en présentant l’énoncé comme une réponse à ceux qui pourraient s’étonner du refus de la mère de lire des contes de fées à son fils ou même de parler avec lui d’animaux qu’il n’aurait pas déjà vus : elle ne peut agir autrement si elle veut faire de lui un réaliste. La phrase exclamative employant nužno že traduit une prise de distance ironique de l’auteur par rapport à une telle justification en présentant le but que s’est fixé la mère comme fondé sur une appréciation subjective de la réalité, que lui-même ne reprend pas à son compte. Cela est également marqué par l’emploi de la tournure causale « c’est que » en français, élément qui donne à voir le raisonnement porté par la mère et qui justifie sa décision de priver son fils de contes. L’emploi de nado že est également envisageable dans ce contexte et garderait la même valeur. Avec nado, l’énoncé ne renverrait plus à une nécessité présentée comme une évaluation faite par la mère, mais à une obligation d’élever ses enfants prise comme étant de règle dans la société (cf. (21), où c’est nado že qui est employé).
3. Conclusion
Cette analyse d’emplois aussi bien modaux que discursifs du syntagme nado že montre qu’il était nécessaire, afin de comprendre cette valeur d’emploi intersubjective, de ne pas la prendre à part comme une simple locution figée de la langue russe, mais bien comme une valeur qui émerge de la mise en relation du modal nado et de la particule že, le tout employé dans des contextes bien marqués (discours oral spontané ou interne, ou écrit imitant ce type de production). Cela met en lumière les éléments entrant en jeu dans le « glissement » qui s’opère entre expression modale directe impliquant une réelle attente de voir un procès s’accomplir et l’expression de la surprise. Cette distinction repose sur la présence ou l’absence d’un infinitif introduit par le syntagme nado že, et sur la nature de la situation à laquelle réagit le locuteur : s’agit-il d’un procès venant d’être réalisé – cela exprimera alors la surprise – ou bien d’un procès potentiellement validable – qui exprime alors une volonté renforcée de voir le procès se réaliser.





