Introduction
Comment une politique présentée comme « progressiste » et « transformatrice » peut-elle s’adapter lorsqu’elle est déployée dans un contexte où ses priorités peuvent être perçues comme étrangères, voire inadéquates? Depuis 2017, le Canada s’affiche comme champion de l’égalité des genres avec sa Politique d’aide internationale féministe (PAIF) (Toupin-Khellef, Reference Toupin-Khellef2023). Or, au Mali, où les rapports de genre sont façonnés par des logiques religieuses et coutumières, la mise en œuvre de cette politique ne se joue pas seulement sur le terrain : elle se négocie dans les récits.
La PAIF repose sur l’idée que « promouvoir l’égalité des genres et renforcer le pouvoir des femmes et des filles est le moyen le plus efficace » pour « éliminer la pauvreté et [pour] bâtir un monde plus pacifique, plus inclusif et plus prospère » (AMC, 2017a). Conséquemment, le Canada s’est engagé à ce qu’au moins 80 % des dépenses liées à des projets de développement tiennent compte de l’égalité entre les genres (BVG, 2023). Toutefois, au-delà de ses ambitions déclarées, cette politique se déploie dans des contextes hétérogènes, traversés par des logiques sociales, culturelles et politiques souvent en tension avec les référents féministes qu’elle mobilise.
Cet article propose une étude de cas centrée sur la mise en œuvre de la PAIF au Mali, un pays prioritaire de l’aide canadienne et terrain emblématique des tensions entre ambitions féministes globales et dynamiques locales. Loin d’être une application « mécanique » d’un cadre normatif défini à Ottawa, cette mise en œuvre donne lieu à des opérations discursives, à des médiations institutionnelles et à des traductions situées. Il est soutenu que le « contrôle du narratif » constitue une dimension essentielle de cette dynamique : il s’agit d’énoncer stratégiquement l’action afin de préserver la cohérence politique, d’assurer la lisibilité et de maintenir la légitimité dans des arènes politiques potentiellement hostiles.
S’appuyant sur une approche qualitative interprétative fondée sur huit entrevues semi-dirigées, l’analyse interroge les stratégies discursives entourant la mise en œuvre de la PAIF, à partir des récits de personnes praticiennes impliquées dans des projets financés par Affaires mondiales Canada au Mali. Cette contribution vise à combler un angle mort dans les études sur la PAIF en portant une attention particulière aux mécanismes de mise en récit et au rôle des intermédiaires locaux dans la fabrication d’une légitimité narrative transnationale. Elle s’inscrit plus largement dans les débats sur la performativité des politiques étrangères féministes, les logiques de légitimation en contexte postcolonial et les tensions inhérentes à la mise en œuvre déléguée d’une telle politique.
L’article propose la notion de « résonance locale » pour penser les modalités par lesquelles un narratif politique féministe circule, se transforme et devient recevable dans un contexte marqué par des référents normatifs distincts. Plutôt qu’une simple adaptation mécanique, la résonance locale renvoie à un processus actif de localisation discursive, fait de traductions, de filtrages et de reformulations, opéré par des acteurs intermédiaires. L’analyse met ainsi en lumière le Projet de services d’appui sur le terrain (PSAT) comme un mécanisme central – mais largement absent de la littérature – de médiation narrative et de légitimation, au sein duquel des courtiers en développement jouent un rôle clé dans l’atténuation des frictions entre ambitions féministes canadiennes et contraintes locales (Bierschenk, Chauveau et Olivier de Sardan Reference Bierschenk, Chauveau and Olivier de Sardan2000; Lewis et Mosse, Reference Lewis and Mosse2006).
D’abord, l’article revient sur les principaux apports de la littérature relative aux politiques étrangères féministes et à la PAIF du Canada. Il présente ensuite le cadre théorique mobilisé, articulant les notions de narratif, de courtiers en développement et de résonance locale. La section suivante expose le choix du cas malien et la méthodologie retenue. Les sections analytiques qui suivent examinent, d’une part, les stratégies discursives déployées pour favoriser la résonance locale de la PAIF et, d’autre part, le rôle du PSAT comme dispositif central de filtrage narratif et de légitimation. L’article se conclut par une discussion des effets ambivalents de ces mécanismes sur la portée transformatrice de la PAIF et par l’ouverture de pistes de réflexion pour l’étude des politiques d’aide internationale dites féministes.
La Politique d’aide internationale féministe (PAIF) canadienne
L’analyse féministe de la politique étrangère constitue désormais un sous-champ établi des Relations internationales, à l’intersection des théories féministes et de l’étude des politiques étrangères (Aggestam et True, Reference Aggestam and True2024). S’appuyant sur des approches interdisciplinaires et multiniveaux, cette littérature examine de manière critique les dimensions genrées des actions extérieures des États, ainsi que la manière dont les normes liées à l’égalité entre les genres sont formulées, débattues et opérationnalisées à l’international (Thomson, Reference Thomson, True and Aggestam2024). En s’inscrivant dans ce cadre, cet article vise à contribuer à l’avancement des travaux théoriques et empiriques sur la mise en œuvre des politiques étrangères féministes, en particulier en ce qui concerne leurs pratiques de terrain, leurs effets et leurs limites (Zhukova, Reference Zhukova, True and Aggestam2024).
Au sein de ce sous-champ, les travaux portant spécifiquement sur l’approche féministe du Canada se sont multipliés. Ils couvrent notamment l’évolution historique de l’intégration du genre (Tiessen et Smith, Reference Tiessen, Smith, Murray and Gecelovsky2021; Laird, Reference Laird2018) et les fondements idéologiques de la PAIF (Chapnick, Reference Chapnick2019; Thomson, Reference Thomson2020; Cadesky, Reference Cadesky2020). Ces recherches mettent en évidence la continuité du positionnement canadien sur la scène internationale en faveur de la considération des enjeux genrés, tout en soulignant la prégnance d’une conception occidentale, libérale et universaliste de l’égalité entre les genres (Savard, Reference Savard, Aumais and Dorion2024; Parisi, Reference Parisi2020; Morton, Muchiri et Swiss, Reference Morton, Muchiri and Swiss2020). Un autre pan de la littérature s’attarde aux ambitions, aux résultats et aux limites de la politique étrangère féministe canadienne, notamment en pointant les écarts entre les objectifs transformationnels affichés et les contraintes institutionnelles, les logiques de mesure et les incohérences entre l’action nationale et internationale (Bouka et al., Reference Bouka, von Hlatky, Martel, Martin-Brulé, de Almagro and Zahar2021; Deschamps-Laporte, Reference Deschamps-Laporte2021).
Malgré la richesse de ces débats, la grande majorité de ces études demeure centrée sur les niveaux idéationnels, discursifs et institutionnels, laissant de côté en grande partie l’analyse des pratiques concrètes de mise en œuvre dans les pays partenaires. Seules quelques contributions isolées se penchent sur des études de cas africains – continent qui reçoit pourtant la majorité des fonds associés à la PAIF (AMC, 2025) – et ce principalement à travers le prisme de l’évaluation ou de la transversalisation du genre. Les travaux de Starr et Mitchell en Éthiopie (Reference Starr and Mitchell2018) et de Fall et Koziej Lévesque au Sénégal (Reference Fall and Koziej Lévesque2022) fournissent des aperçus intéressants, mais n’explorent qu’indirectement les dynamiques quotidiennes, les médiations et les arbitrages qui structurent l’action canadienne sur le terrain.
L’état de la littérature révèle ainsi une lacune importante : si l’on connait bien l’historique, les fondements et les ambitions de la PAIF, on sait très peu de choses sur la manière dont cette politique est traduite, négociée et adaptée dans les contextes locaux. Les études empiriques sur sa mise en œuvre demeurent rares et fragmentaires. Cette absence relative ouvre un espace analytique essentiel pour mettre en lumière le rôle des narratifs et des processus de légitimation qui accompagnent la mise en œuvre de la PAIF dans les contextes locaux.
Narratifs et légitimation
Les narratifs jouent un rôle déterminant dans la manière dont les acteurs perçoivent, interprètent et ordonnent le monde. Plus qu’un simple récit, le narratif renvoie à une logique qui agence idées, événements et expériences autour d’un fil directeur, produisant ainsi une configuration intelligible du réel (Ricoeur, Reference Ricoeur1983; White, Reference White1984). En ce sens, les narratifs ne décrivent pas seulement la réalité : ils la façonnent, en sélectionnant ce qui est rendu visible, en établissant des relations de causalité et en distribuant les rôles attribués aux différents acteurs (Diguer, Reference Diguer1993; Grard, Reference Grard2017). Dans le contexte de l’aide internationale, ces narratifs fonctionnent comme des instruments stratégiques qui stabilisent certaines représentations tout en demeurant exposés à la contestation, au déplacement ou au détournement par d’autres acteurs (Czarniawska, Reference Czarniawska2004; Crabtree-Condor, Reference Crabtree-Condor2020). Les récits sont également incontournables, puisqu’ils constituent des incarnations situées d’un narratif : ils en reprennent la logique centrale, tout en la déclinant dans une histoire précise, portée par un acteur dans un contexte donné (Ricoeur, Reference Ricoeur1983). Leur analyse permet ainsi de dévoiler les luttes symboliques qui traversent la mise en œuvre des politiques, notamment lorsque plusieurs récits concurrents cherchent à imposer leur propre manière de définir la situation et d’en interpréter les enjeux (Giroux et Marroquin, Reference Giroux and Marroquin2005).
La circulation des narratifs ne suit que rarement une trajectoire linéaire. Elle repose sur un ensemble de stratégies discursives visant à en faciliter la recevabilité, telles que l’usage de symboles, la simplification du langage ou l’anticipation des points de friction (Libaert, Reference Libaert1998). D’autres procédés identifiés en analyse de discours incluent l’euphémisation, la moralisation ou encore l’appel à l’affectif pour maintenir ou renforcer une image positive (Isani, Reference Isani2007). À ces ajustements s’ajoutent des processus de traduction (Callon, Reference Callon1986; Lascoumes, Reference Lascoumes2019), par lesquels les idées et dispositifs normatifs sont reformulés afin de s’adapter à des contextes hétérogènes. Un aspect tout aussi central tient aux silences discursifs, c’est-à-dire aux éléments volontairement atténués, passés sous silence ou rendus indicibles pour éviter de fragiliser la cohérence du narratif ou d’exposer des tensions politiques sous-jacentes (Murray et Durrheim, Reference Murray and Durrheim2019; Slemon, Reference Slemon2025). Ces silences constituent une modalité de médiation en eux-mêmes : ils contribuent à faire circuler des narratifs qui pourraient autrement être contestés. Ainsi, les narratifs ne se déplacent pas passivement d’un espace à un autre : ils sont activement reconfigurés par des acteurs qui assurent la médiation entre univers normatifs distincts, en modulant non seulement ce qui est dit, mais aussi ce qui ne l’est pas.
Ces reconfigurations peuvent notamment s’appuyer sur des figures intermédiaires, telles que les courtiers en développement (development broker). Ces agents sont situés à l’intersection entre les bailleurs de fonds en aide internationale et les bénéficiaires, jouant un rôle d’intermédiation entre les logiques externes de l’intervention et les dynamiques locales (Bierschenk, Chauveau et Olivier de Sardan, Reference Bierschenk, Chauveau and Olivier de Sardan2000; Lewis et Mosse, Reference Lewis and Mosse2006). L’influence de ces acteurs localement enracinés repose souvent sur des stratégies d’extraversion (Bayart, Reference Bayart1999), visant à se rendre incontournables aux yeux des bailleurs, et sur leur capacité à occuper des positions clés dans les chaines de légitimation. Ils façonnent ainsi non seulement les pratiques d’aide, mais aussi les cadres cognitifs et les normes qui les accompagnent. Ces acteurs, qu’il s’agisse d’individus, d’institutions ou d’ONG, sont souvent dotés d’un capital social élevé, fondé sur leur réputation, sur leurs réseaux ou sur leur légitimité locale.
Les courtiers en développement naviguent entre des univers normatifs, linguistiques et culturels distincts, facilitant la circulation des ressources, des récits et des normes, tout en exerçant un pouvoir d’interprétation et de reformulation (Bencherif et Ricard, Reference Bencherif and Ricard2022). Leur influence est bidirectionnelle : ils socialisent les acteurs internationaux aux réalités locales et encadrent l’appropriation des injonctions externes au sein de leur société. Inscrite dans une historicité longue dans plusieurs contextes africains, cette intermédiation est cruciale pour comprendre comment la PAIF est rendue intelligible et légitime dans des configurations marquées par des frictions normatives (Olivier de Sardan et Bierschenk, Reference Olivier de Sardan and Bierschenk1993).
C’est dans cette optique que l’article propose la notion de « résonance locale ». Inspirée de la localisation normative (Acharya, Reference Acharya2004), mais appliquée à une perspective discursive, la résonance locale désigne le degré et le processus par lesquels un narratif importé (portant une norme ou une politique) entre en adéquation avec les répertoires sémantiques, symboliques, institutionnels et affectifs d’un contexte donné, à la suite d’opérations de traduction ou d’intermédiation. Elle se manifeste par une intelligibilité accrue, une acceptabilité sociale et une légitimité pragmatique du narratif, sans qu’il soit nécessairement identique à sa formulation d’origine. Ce déplacement discursif rejoint l’idée selon laquelle la légitimité d’un récit est positionnée, contextuelle et réversible.
Le cas de la mise en œuvre de la PAIF au Mali
Cet article repose sur une étude de cas consacrée à la mise en œuvre de la Politique d’aide internationale féministe (PAIF) du Canada au Mali, un contexte particulièrement pertinent pour analyser les stratégies de circulation, de traduction et de légitimation des narratifs féministes canadiens. Le choix du Mali comme pays bénéficiaire s’explique par des considérations à la fois pragmatiques et analytiques. Partenaire historique du Canada depuis 1969, le Mali a bénéficié d’une coopération bilatérale continue, malgré des crises politiques récurrentes. Cette continuité confère au Canada une position singulière dans l’écosystème de l’aide au développement malien. Entre 2017 et 2024, le Mali a reçu 698,4 millions de dollars en aide bilatérale, ce qui en fait le sixième bénéficiaire mondial de l’aide canadienne (AMC, 2025). Cette présence durable fait du Mali un terrain privilégié pour observer les reconfigurations d’une coopération ancienne à l’aune d’une politique explicitement féministe.
Depuis l’adoption de la PAIF en 2017, le Mali connait toutefois une instabilité politique majeure, marquée par deux coups d’État (2020 et 2021) et une dégradation sécuritaire liée à l’expansion des groupes armés. En réponse, le Canada a suspendu son appui budgétaire direct au gouvernement malien en 2020, tout en maintenant une aide humanitaire et bilatérale axée sur la protection des droits des femmes et leur participation aux processus de paix (AMC, 2025). Les femmes et les filles subissent de manière disproportionnée les effets de cette crise : violences basées sur le genre, mariages forcés, déplacements massifs et accès restreint à la santé reproductive (Goyet, Reference Goyet2025). La montée en influence des leaders religieux et le renforcement des normes patriarcales ont par ailleurs freiné les avancées en matière de droits, d’éducation et de participation politique des femmes. Le Mali se classe ainsi au 141e rang sur 146 à l’indice mondial de l’écart entre les genres (WEF, 2024), illustrant l’ampleur des inégalités structurelles qui façonnent ce contexte.
Le cas malien met également en lumière les rapports de pouvoir asymétriques propres à l’aide internationale (Bergamaschi, Reference Bergamaschi and Villalón2021; Brown, Reference Brown2017). Fortement dépendant de l’aide extérieure, le pays s’inscrit dans une logique de dépendance structurelle et d’influence postcoloniale (Marcelin et al., Reference Marcelin, Montier, Stefan and Krätke2024). Cette configuration soulève des interrogations centrales sur la portée du féminisme d’État canadien : dans quelle mesure ses principes peuvent-ils être déployés sans reconduire des asymétries historiques entre Nord et Sud? L’analyse de la PAIF au Mali permet ainsi de saisir les tensions entre universalisation des normes féministes et contextualisation locale, ainsi que les stratégies discursives et pratiques mobilisées pour légitimer l’action canadienne dans un environnement marqué par des résistances culturelles et une fragilité institutionnelle.
Enfin, cette étude s’inscrit dans la continuité des travaux de Lorentzen (Reference Lorentzen2021) sur la mise en œuvre de l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité » au Mali, qui montrent que ces processus sont traversés par des dynamiques de traduction, d’adaptation et parfois de contestation des normes internationales. Le rôle des acteurs locaux, notamment des organisations de femmes, apparait central dans la contextualisation et la réception de ces normes. Cette double dynamique – adaptation des discours pour éviter l’imposition perçue d’une « vision occidentale » et recours à des intermédiaires locaux comme courtiers normatifs – constitue également un point d’entrée clé pour analyser la légitimité et l’appropriation des principes féministes dans le cadre de la PAIF.
Méthodologie
Cette recherche s’inscrit dans une posture « insider–outsider » (Yip, Reference Yip2024; Merton, Reference Merton1972), l’autrice ayant précédemment travaillé pour Affaires mondiales Canada (AMC) sans y être employée au moment de la collecte des données. Cette trajectoire a facilité l’accès à un milieu institutionnel et à des personnes interlocutrices qui auraient été autrement difficilement accessibles, tout en exigeant un effort réflexif accru pour se distancier des logiques organisationnelles et maximiser l’objectivité analytique (England, Reference England1994; Haraway, Reference Haraway1988). Consciente des risques d’adhésion implicite ou de biais, la démarche a été ancrée dans une réflexivité continue, visant à expliciter les effets de la position sociale et professionnelle sur la production des données et leur interprétation (Hellawell, Reference Hellawell2006; Finlay, Reference Finlay2002). Cette posture hybride constitue une ressource méthodologique autant qu’un défi épistémologique, puisqu’elle engage la chercheure dans un travail constant de décentrement et de transparence.
L’article adopte une approche qualitative interprétative, centrée sur l’analyse des récits d’acteurs impliqués dans la mise en œuvre de la PAIF (Czarniawska, Reference Czarniawska2004). Plutôt que d’évaluer la politique dans son ensemble, elle vise à analyser de manière située les modalités concrètes par lesquelles ses principes se diffusent, s’ajustent ou se reconfigurent dans un contexte spécifique. À cette fin, huit entrevues ont été menées entre septembre et décembre 2023 auprès de personnes occupant divers rôles dans l’écosystème de l’aide au développement canadienne au Mali. La collecte des données s’est déroulée dans un contexte de durcissement du régime militaire malien, de dégradation des relations entre les États sahéliens et les bailleurs occidentaux, et de reconfiguration des espaces de coopération. Pendant cette période, le Canada maintenait une présence active, mais relativement discrète.
Parmi les personnes rencontrées, cinq travaillaient pour AMC – une Canadienne basée à Ottawa, deux Canadiennes en poste à Bamako et deux personnes maliennes recrutées localement – et trois provenaient d’organisations non gouvernementales canadiennes financées par AMC, dont deux personnes canadiennes et une personne malienne. Les personnes participantes ont été approchées directement par la chercheure ou par l’entremise de références professionnelles.
Les entretiens, menés virtuellement, avaient une durée moyenne de 56 minutes. Ils ont été enregistrés, transcrits intégralement et analysés selon une approche thématique (Paillé et Mucchielli, Reference Paillé, Mucchielli, Paillé and Mucchielli2016). Dans une logique inductive, le cadre d’analyse a été ajusté au fil du travail afin de mieux dialoguer avec les matériaux empiriques (Riessman, Reference Riessman2008). L’analyse ne s’est toutefois pas limitée aux régularités discursives : une attention particulière a été portée aux silences, aux contradictions et aux sous-entendus, ainsi qu’à la positionnalité des personnes interviewées et au contexte politique de production des discours.
Compte tenu de la taille de l’échantillon et des profils rencontrés, certaines limites doivent être précisées. Les personnes interrogées évoluent principalement au sein d’AMC ou d’organisations qui en dépendent financièrement, ce qui inscrit leurs propos dans des cadres institutionnels façonnés par des contraintes professionnelles et des rapports de pouvoir. Par ailleurs, le contexte politique malien en durcissement a pu influencer la formulation des expériences et des perceptions. Reconnaitre ces conditions ne vise pas à disqualifier les matériaux, mais à en situer la portée : les résultats relèvent d’une analyse contextuelle et circonscrite, offrant un éclairage partiel mais analytique sur les dynamiques discursives observées.
Enfin, la démarche s’inscrit dans une posture réflexive attentive aux effets de positionnalité. En raison de son expérience professionnelle antérieure et ultérieure au sein d’AMC, mais non concomitante à la collecte des données, la chercheure occupe une position « à la frontière » entre l’intérieur et l’extérieur du dispositif étudié (Merton, Reference Merton1972; Yip, Reference Yip2024). Cette trajectoire a facilité l’accès à un milieu institutionnel relativement fermé et permis une lecture plus fine de certaines dynamiques organisationnelles, tout en appelant un travail constant de distanciation et de vigilance (England, Reference England1994; Bourke, 2014). L’analyse repose ainsi sur une réflexivité continue visant à expliciter les effets possibles de cette proximité, qu’il s’agisse de la relation d’enquête, du cadrage analytique ou du risque d’adhésion implicite aux normes de la PAIF (Finlay, Reference Finlay2002; Haraway, Reference Haraway1988; Hellawell, Reference Hellawell2006). Reconnaitre cette position hybride revient à en assumer à la fois les apports et les tensions dans la production et l’interprétation des données.
Composer avec les résistances : naviguer narrativement dans un contexte restreint
Dans un contexte marqué par des écarts importants entre le discours féministe canadien et les cadres culturels maliens, les acteurs impliqués dans la mise en œuvre de la PAIF développent des stratégies discursives pour faciliter la recevabilité de leur plaidoyer. Ces stratégies témoignent d’un souci de résonance locale, sous-entendant un arbitrage constant entre efficacité contextuelle et impératifs politiques (Lorentzen, Reference Lorentzen2021). La reformulation du vocabulaire, l’usage de référents culturels et le contournement des sujets sensibles apparaissent comme stratégies discursives (Bardou-Bourgeois, Reference Bardou-Bourgeois2020; Libaert, Reference Libaert1998; Isani, Reference Isani2007), révélatrices des tensions qui traversent la mise en œuvre d’une politique étrangère féministe. Elles reflètent également les logiques de traduction stratégique (Callon, Reference Callon1986; Lascoumes, Reference Lascoumes2019), qui ajustent les récits en fonction de leur recevabilité dans un espace donné.
A. Une gestion prudente du langage
Le choix des mots constitue un enjeu central dans la mise en œuvre de la PAIF au Mali. Une des stratégies employées pour faciliter la réceptivité du discours canadien est l’adaptation du vocabulaire utilisé, sans changer le fond du message. Ce travail porte sur la charge symbolique des termes et sur leur réception politique, dans l’objectif de désamorcer en amont les tensions associées à certains concepts perçus comme menaçants (Libaert, Reference Libaert1998). En reconfigurant le lexique, les acteurs cherchent ainsi à maintenir l’énoncabilité de la PAIF dans un espace discursif potentiellement hostile.
Les récits des personnes interrogées font apparaitre un consensus stratégique autour de l’évitement du terme « genre » dans le contexte malien. Sur le terrain, l’expression « égalité entre les femmes et les hommes » est privilégiée (entretiens 1, 6, 7, 8), tandis que certaines personnes maliennes optent pour « égalité des sexes », renvoyant davantage à une distinction biologique qu’à la construction sociale du genre. Cette prudence est également relevée par deux personnes canadiennes en poste à l’ambassade de Bamako, pour qui le terme « genre », bien que central dans le vocabulaire officiel de la PAIF, doit être manié avec précaution (entretiens 1, 6). L’une d’elles souligne que le mot peut « insinuer, ces derniers temps en tout cas, un peu plus » (entretien 6), renvoyant à son association croissante dans l’imaginaire social malien aux enjeux LGBTQ+, particulièrement sensibles dans un contexte marqué par la montée de courants religieux et des tensions autour des questions de sexualité (Amselle, Reference Amselle2018).
Cette dynamique s’est renforcée avec l’adoption, en octobre 2024, d’une loi criminalisant l’homosexualité et interdisant toute forme de « promotion » ou d’« apologie » de cette « pratique » (RFI, 2024). Présentée comme une protection des « valeurs traditionnelles et morales du Mali », cette loi a contribué à durcir l’environnement normatif entourant les questions de diversité sexuelle. Anticipant cette évolution, certains acteurs canadiens privilégiaient dès 2023 des formulations jugées plus acceptables (entretien 6). Ce glissement lexical illustre des mécanismes de neutralisation de l’ingérence perçue, par lesquels les acteurs ajustent leur discours afin de limiter les risques de disqualification de leur plaidoyer.
Une exception notable a toutefois été rapportée concernant l’usage du terme « genre ». Une personne canadienne a souligné que ce mot restait admis lorsqu’il s’agissait de désigner la Politique d’aide internationale féministe (PAIF) elle-même (entretien 1). L’expression « politique genre » du Canada apparaissait ainsi plus recevable que « politique féministe », le premier étant perçu comme plus neutre, voire positif, en raison de son alignement avec la Politique nationale genre (PNG) du Mali, libellé qui découle de plusieurs engagements internationaux (République du Mali, 2011). Cette exception souligne le caractère contextuel et relationnel des significations attribuées aux concepts : un même terme peut être rejeté dans certains usages, et légitimé dans d’autres lorsqu’il s’inscrit dans un cadre institutionnel localement reconnu.
Il importe toutefois de noter que l’ensemble des personnes rencontrées, canadiennes comme maliennes, ont employé l’expression « Politique d’aide internationale féministe » durant les entretiens. Ce recours peut s’expliquer par le cadrage de la recherche elle-même, la désignation utilisée par la chercheure ayant vraisemblablement orienté les formulations reprises au cours des échanges. Cette observation souligne les effets performatifs du dispositif d’enquête, qui contribue à stabiliser temporairement certaines catégories discursives.
Les entretiens révèlent par ailleurs une forte sensibilité entourant l’usage du terme « sexe », cantonné à un registre strictement biologique. Dans les projets liés à la santé et aux droits sexuels et reproductifs (SDSR), des formulations alternatives telles que « santé de la reproduction », « santé maternelle » ou « santé des mères et des filles » sont privilégiées (entretiens 1, 3). Pour plusieurs personnes intervenantes, l’enjeu ne relève pas seulement du choix lexical, mais de la cohérence globale du message : il s’agit d’éviter que des termes divergents circulent entre différents espaces d’intervention, au risque de susciter incompréhensions ou résistances (entretien 1). Une personne canadienne rapporte ainsi avoir été « outrée » par l’intitulé envisagé d’un projet d’AMC évoquant la « jouissance des droits sexuels des femmes », jugé en complet décalage avec les sensibilités locales.
Cette vigilance lexicale s’étend aux organisations partenaires. Une personne travaillant dans une ONG souligne que les centres de santé constituent des espaces particulièrement sensibles, notamment lorsque les activités touchent à l’autonomisation des femmes ou à la planification familiale, dans un contexte où l’accès à la contraception demeure souvent soumis à l’autorisation du conjoint (entretien 3). Plusieurs personnes relèvent l’influence croissante de leaders religieux intégristes dans les débats relatifs à la sexualité, rendant certains termes immédiatement disqualifiants : « on n’utilise pas le terme “sexuelle” au Mali, parce que […] ça va tout bloquer » (entretien 1).
Si aucun lien causal direct ne peut être établi entre intégrisme religieux et tabous sexuels, plusieurs épisodes récents en illustrent néanmoins l’influence sur les débats publics. L’exemple le plus fréquemment cité demeure la suspension, en 2018, du projet gouvernemental visant à introduire l’éducation sexuelle dans les écoles, à la suite de l’opposition de leaders religieux (RFI, 2018). Des situations analogues ont été observées dans des projets relevant de la PAIF, où des refus locaux ont conduit à une révision des messages et des composantes programmatiques (entretien 6).
Cette dynamique est également soulignée par des personnes maliennes interviewées, qui insistent sur le fait que les résistances observées ne visent pas un bailleur en particulier, mais s’inscrivent dans un contexte sociopolitique plus large marqué par l’action de courants religieux extrémistes (entretien 5). La reconnaissance de ces « mots sensibles » constitue dès lors un élément central des stratégies d’atténuation discursive déployées par les acteurs impliqués. En ajustant leur vocabulaire, ceux-ci cherchent à réduire les risques de rejet tout en maintenant la possibilité d’avancer certains objectifs de la PAIF. L’écart entre ces pratiques langagières et le cadrage officiel de la politique – qui recourt abondamment aux termes « sexe/sexuelle » et « genre » (AMC, 2017a) – illustre pleinement le travail de traduction, de filtrage et de légitimation à l’œuvre dans la mise en œuvre de la PAIF dans un contexte de fortes tensions normatives.
B. Oralité et référents symboliques
Les stratégies de traduction de la PAIF observées ne se limitent pas à l’ajustement lexical. Plusieurs personnes intervenantes soulignent également l’importance d’ancrer certains messages dans des référents culturels locaux, notamment par le recours à des proverbes. Cette pratique s’inscrit dans une logique de communication symbolique (Libaert, Reference Libaert1998) et rejoint les observations de Lorentzen (Reference Lorentzen2021) sur l’implémentation de l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité » au Mali, où l’usage de symboles culturellement partagés constitue un levier central d’acceptabilité sociale. Dans un contexte marqué par la prééminence de la tradition orale, le proverbe occupe un statut axiologique fort : il participe à la transmission des normes sociales tout en contribuant à naturaliser certaines hiérarchies (Canut, Reference Canut2006; Diaby, Reference Diaby2021; Keita et Traoré, Reference Keita and Traoré2022).
Une personne malienne travaillant pour AMC souligne toutefois l’ambivalence de ces référents, capables à la fois de perpétuer des représentations discriminatoires et d’ouvrir des espaces de réinterprétation : « notre société éduque de façon orale […] il faut faire attention au contenu des messages qui peuvent souvent porter atteinte à l’image des femmes et des filles » (entretien 7). Cette ambivalence constitue précisément le point d’appui stratégique de la traduction, en permettant l’inscription d’un discours féministe canadien dans un langage culturellement familier. Une autre personne intervenante, issue d’une ONG partenaire d’AMC, illustre bien ce mécanisme en montrant que des sujets sensibles, tels que l’égalité entre les femmes et les hommes, gagnent en recevabilité lorsqu’ils sont rattachés à des métaphores locales. Elle rappelle ainsi que la Politique nationale genre du Mali, qui a été élaborée avec l’aide du Canada, est résumée par un proverbe bambara : « l’homme et la femme sont les ailes d’un même oiseau ». Cette formule permet au public malien d’en comprendre la logique sans la percevoir comme exogène, facilitant ainsi sa résonance locale (entretien 8).
L’usage stratégique de ces référents dépasse la pédagogie discursive et influence directement l’implémentation des projets. Plusieurs personnes évoquent des initiatives telles que « Dou Touloma » (« la femme est le pilier de la famille ») ou « Djonkoli Kènè » (« l’espace dédié aux activités personnelles »), dont les intitulés mobilisent des proverbes bambaras afin de renforcer la légitimité locale des programmes (entretiens 7, 8). Le recours à ces symboles fonctionne ainsi comme une stratégie de médiation lexicale et narrative, permettant d’articuler les objectifs de la PAIF à des catégories préexistantes et socialement reconnues, tout en atténuant la perception d’ingérence étrangère, une dynamique également relevée par Lorentzen (Reference Lorentzen2021).
Ces récits convergent vers une même conclusion : la compréhension fine du terrain constitue une condition centrale de la mise en œuvre de la PAIF. Elle oriente non seulement le choix des mots, mais aussi l’inscription des messages dans des univers symboliques susceptibles d’en favoriser l’appropriation. Ces stratégies d’adaptation, souvent informelles, visent à maintenir un équilibre entre l’ambition transformatrice de la politique et les normes sociales locales. Elles traduisent une tension structurelle propre aux politiques de développement féministes : une approche trop frontale risque de susciter des résistances, tandis qu’une stratégie de médiation favorise une intégration progressive, mais plus prudente des objectifs d’égalité.
C. Mise en récit des priorités thématiques
Au-delà du lexique et des symboles, les récits recueillis mettent en évidence une modulation réfléchie des thématiques associées à la PAIF, relevant d’une autre stratégie pour maximiser la résonance locale. Il ne s’agit plus seulement d’éviter des termes sensibles, mais de sélectionner les enjeux les plus susceptibles d’entrer en résonance avec les registres sémantiques et moraux dominants au Mali. Cette sélection, et les silences qu’elle implique, contribuent à la structuration d’un narratif féministe reformulé, ancré dans des points d’appui déjà légitimés localement. Ce faisant, le plaidoyer canadien tend à se reconfigurer en un narratif pragmatique, compatible avec l’ordre social existant.
Le secteur agricole constitue un exemple emblématique de cette dynamique. Il offre un espace d’intervention où les principes d’égalité peuvent être mobilisés sans rupture frontale, en s’appuyant sur des représentations déjà stabilisées associant les femmes à la production alimentaire – un rôle socialement reconnu, mais traversé par des inégalités persistantes, notamment en matière d’accès foncier (Rubin et Sutz, Reference Rubin and Sutz2021). Cette configuration permet aux acteurs d’inscrire un argumentaire féministe dans un cadre déjà intelligible. Comme le souligne une personne malienne, l’enjeu de « l’accès des femmes à la terre » est largement reconnu comme légitime (entretien 8), tandis qu’une intervenante canadienne insiste sur le fait que ce secteur permet d’obtenir des résultats visibles avec moins de résistance (entretien 2).
Le recours à l’agriculture, secteur prioritaire au Mali (Nkuingoua et Pernechele, Reference Nkuingoua and Pernechele2022), illustre une convergence produite par ces opérations de traduction, où les objectifs féministes sont progressivement insérés dans les cadres nationaux de sécurité alimentaire et de développement rural. Cette modulation thématique agit ainsi comme une stratégie de légitimation douce, par laquelle les objectifs féministes canadiens circulent moins comme un impératif transformationnel que comme un levier d’optimisation d’un domaine déjà valorisé (Acharya, Reference Acharya2004).
Cette stratégie n’est toutefois pas exempte de tensions. Plus le narratif est reformulé pour s’aligner sur les attentes locales, plus il tend à perdre de sa charge transformatrice. En privilégiant des secteurs où l’égalité de genre est déjà partiellement légitimée, les acteurs réduisent les frictions, mais contribuent simultanément à consolider une autonomisation fonctionnelle, ancrée dans des rôles productifs existants. Les silences discursifs deviennent alors une modalité implicite de la traduction normative. L’ensemble des stratégies observées (ajustements lexicaux, ancrages symboliques, modulation thématique) participe ainsi d’un processus de filtration narrative, au terme duquel la PAIF circule sous une forme adaptée et recevable, mais partiellement neutralisée dans son potentiel critique et transformateur.
Le PSAT comme filtre narratif : intermédiation, légitimation, désamorçage
Si les stratégies discursives évoquées précédemment peuvent paraitre ponctuelles, leur cohérence et leur opérationnalisation reposent sur une infrastructure centrale à la régulation narrative : le Projet de services d’appui sur le terrain (PSAT). Fréquemment mentionné par les personnes fonctionnaires canadiennes interrogées, le PSAT apparait comme un dispositif structurant de la mise en œuvre de la PAIF au Mali. Bien qu’il joue un rôle central dans les pratiques de terrain canadiennes, ce mécanisme n’a toutefois fait l’objet que de très peu d’analyses dans la littérature portant sur l’aide internationale canadienne, demeurant largement absent des travaux académiques existants. Il ne constitue pas seulement un instrument d’ancrage opérationnel, mais surtout un mécanisme stratégique d’intermédiation, de reformulation et de légitimation du narratif féministe canadien dans un contexte marqué par de fortes frictions normatives (Lorentzen, Reference Lorentzen2021).
Mis en place au Mali à partir de 2016–2017, parallèlement à l’adoption de la PAIF, le PSAT se distingue des projets bilatéraux classiques par sa souplesse opérationnelle, sa relative discrétion et son ancrage étroit dans les dynamiques du terrain. Géré localement par l’ambassade du Canada en partenariat avec une ONG canadienne, il a pour objectif officiel de fournir un appui technique aux acteurs de l’aide internationale canadienne sur le terrain (AMC, 2017b). Ce soutien s’incarne dans la mobilisation de personnes expertes maliennes, recrutées comme consultantes à travers ce projet. Ces personnes, généralement hautement qualifiées, sont chargées d’appuyer à la fois l’équipe canadienne, les partenaires de mise en œuvre et les institutions publiques du pays, dans des domaines variés tels que la santé, l’éducation, la gouvernance ou l’environnement.
Au-delà de cette fonction déclarée, le PSAT agit comme un rouage central de la mise en récit de l’aide féministe canadienne. Les personnes qui y sont associées incarnent la figure du courtier en développement (Bierschenk et al., Reference Bierschenk, Chauveau and Olivier de Sardan2000; Bencherif et Ricard, Reference Bencherif and Ricard2022) : des personnes expertes localement enracinées, souvent issues de la haute fonction publique ou d’organisations nationales, disposant d’un capital relationnel élevé et d’une connaissance fine des dynamiques sociopolitiques maliennes. Leur capacité à naviguer entre les cadres institutionnels canadiens et les référents locaux leur confère un rôle de médiateurs stratégiques, capables de traduire, d’ajuster et de reformuler les orientations canadiennes afin d’en accroitre la recevabilité.
Situé à l’intersection des champs diplomatique, administratif et politique, le PSAT remplit ainsi une fonction intermédiaire clé. Il assure une double circulation : ascendante, en transmettant à l’ambassade les contraintes, perceptions et opportunités émanant du terrain; descendante, en rendant intelligibles et acceptables les priorités canadiennes dans l’espace institutionnel et social malien. C’est dans cette position ambivalente – à la fois vecteur d’appropriation locale et promoteur du féminisme d’État canadien – que s’affirme le rôle du PSAT comme filtre narratif, contribuant à désamorcer les frictions, à stabiliser le discours et à légitimer l’action canadienne.
A. Un levier d’ancrage contextuel
Dans les récits des personnes rencontrées, le PSAT est décrit comme un instrument central d’ancrage contextuel, permettant de traduire et d’ajuster les narratifs associés à la PAIF aux dynamiques sociopolitiques et culturelles maliennes. Comme le souligne une personne fonctionnaire canadienne basée à Ottawa : « Les experts du PSAT connaissent les secteurs dans lesquels ils travaillent, ils connaissent le pays, et ils connaissent les régions » (entretien 2). Souvent issus de la haute fonction publique ou de grandes ONG nationales ou internationales, ces individus occupent une posture d’intermédiation stratégique : ils identifient les interlocuteurs clés, ajustent les registres discursifs et proposent des entrées politiques compatibles avec le contexte local.
Cette capacité repose non seulement sur une connaissance fine du terrain, mais aussi sur une familiarité approfondie avec les rouages de l’administration malienne, acquise au fil de trajectoires professionnelles antérieures. Plusieurs experts du PSAT sont ainsi redéployés auprès de leurs anciens ministères, cette fois en tant que représentants techniques de la coopération canadienne. Comme le souligne l’un d’eux : « Je suis une ressource pour l’ambassade du Canada. Ils pourraient amener un Canadien ou quelqu’un d’autre pour faire le boulot que je fais, mais je pense que l’ambassade a compris que le rôle des locaux est très avantageux pour faire avancer les dossiers, notamment l’agenda des femmes » (entretien 5). Cette double inscription dans l’appareil étatique local et dans l’architecture de l’aide confère aux experts une position stratégique qui leur permet de faciliter la circulation et la médiation des narratifs canadiennes sur le terrain. Par ailleurs, le caractère multisectoriel du PSAT (santé, nutrition, agriculture, éducation) élargit la capacité de projection et d’adaptation de l’action canadienne.
Dans un contexte de retrait partiel du personnel canadien du Mali en 2020–2021 en raison de la pandémie et de l’instabilité politique, le PSAT a permis de maintenir une présence opérationnelle continue, ancrée localement (entretiens 1, 5). En période régulière, cette proximité se traduit par des mécanismes de rétroaction formalisés entre les experts locaux et l’ambassade, notamment à travers des réunions régulières consacrées aux défis, aux avancées et aux observations de terrain (entretiens 1, 5, 7). Cette circulation bidirectionnelle de l’information permet d’ajuster les stratégies en continu et de renforcer l’inscription locale de l’action canadienne. Comme le résume une personne fonctionnaire basée à Bamako : « Il faut que ce soit pour les Maliens par les Maliens » (entretien 1).
En ce sens, le PSAT fonctionne comme un levier de traduction et de médiation normative, enracinant le narratif canadien au Mali non pas par une simple duplication, mais par sa reformulation adaptée aux codes locaux. Cette approche illustre comment les narratifs féministes circulent via des acteurs intermédiaires, bénéficiant d’une résonance locale accrue, condition nécessaire à leur efficacité politique et à leur acceptabilité institutionnelle.
B. Intermédiation stratégique et effacement calculé
Au-delà de sa fonction d’ancrage contextuel, le PSAT agit comme un dispositif de neutralisation symbolique. En déléguant la médiation discursive à des personnes expertes maliennes, le Canada confie l’énonciation de ses priorités à des acteurs perçus comme légitimes, se tenant ainsi à distance, du moins en apparence, des accusations d’ingérence étrangère. Cette mise à distance narrative permet au bailleur canadien de projeter son influence sans s’exposer directement, notamment dans des secteurs sensibles tels que la santé et les droits sexuels et reproductifs. Comme le formule un expert du PSAT, « il n’y a pas de bruits de bottes autour du Canada » (entretien 7). Un fonctionnaire canadien basé à Bamako confirme ce mode opératoire : « On n’était jamais là dans les réunions sensibles […] On n’a pas engagé un Canadien pour venir dire aux Maliens comment faire leurs affaires » (entretien 1).
Les membres du PSAT se positionnent ici comme de véritables courtiers en développement (Bierschenk et al., Reference Bierschenk, Chauveau and Olivier de Sardan2000; Lewis et Mosse, Reference Lewis and Mosse2006), naviguant entre les impératifs politiques canadiens et les dynamiques locales. Ils traduisent les priorités canadiennes dans un langage socialement recevable, tout en devenant eux-mêmes porteurs du narratif féministe de la PAIF. Leur proximité avec les institutions locales, leur capital symbolique et leur trajectoire professionnelle leur confèrent une crédibilité qui facilite la diffusion et la légitimation des messages canadiens. Comme le souligne un fonctionnaire canadien : « Une des spécialistes du PSAT […] participait dans des discussions et elle soulevait toujours le genre. Elle soulevait toujours les différents liens qu’on peut créer » (entretien 1). Ces experts deviennent ainsi des relais stratégiques, contribuant à la circulation, à l’appropriation et à l’ancrage des narratifs féministes au sein des institutions et des réseaux maliens.
Cette médiation favorise la résonance locale du narratif canadien en désamorçant les résistances associées aux injonctions perçues comme exogènes. Le recours à des relais maliens permet d’atténuer les risques de rejet, de moralisation ou de paternalisme, fréquemment associés aux politiques féministes portées par des bailleurs occidentaux. En ce sens, le discours féministe canadien devient énonçable, intelligible et légitime précisément parce qu’il circule indirectement. Toutefois, cet effacement demeure partiel et performatif. Un fonctionnaire canadien relate ainsi : « Je ne suis pas l’homme blanc qui va vous dire quoi faire […]. Moi, je fais juste répéter ce que mon équipe me dit », avant de reconnaitre que « ce n’était pas tout à fait le cas » (entretien 1). Cette anecdote illustre le caractère mis en scène de la mise à distance, qui coexiste avec un contrôle substantiel de l’orientation stratégique par le Canada.
Or, le narratif de l’appui à des personnes expertes maliennes ne sert pas uniquement la légitimation locale des messages canadiens ; il constitue aussi un levier relationnel pour les interlocuteurs canadiens eux-mêmes, qui peuvent s’y appuyer pour désamorcer les tensions, ajuster leur posture et renforcer leur crédibilité dans leurs interactions quotidiennes. Cette tension entre délégation et contrôle révèle les logiques de traduction stratégique à l’œuvre, où la légitimation du discours canadien repose moins sur un abandon du pouvoir d’énonciation que sur sa reformulation par des voix perçues comme culturellement et politiquement audibles.
Plusieurs témoignages illustrent cette légitimation active du discours canadien par les membres du PSAT. L’une des expertes affirme : « La politique du Canada, c’est quoi? Quand on met les femmes et les filles au coeur, quand on les valorise, quand on leur donne plus de place, ça contribue au développement. […] Quel pays ne va pas apprécier ça? » (entretien 7). Un autre déclare que « le Canada intervient pour aider à faire en sorte que l’autonomisation économique de la femme soit une réalité » (entretien 5). Ces énoncés, largement alignés avec les messages d’Affaires mondiales Canada, montrent que la circulation du narratif féministe ne se limite pas à une transmission technique : elle s’appuie sur des acteurs investis dans sa légitimation, qui deviennent à la fois traducteurs et ambassadeurs du narratif féministe canadien.
Ce rôle de transmission et de reformulation fait des membres du PSAT des acteurs-clés de la diffusion et de la normalisation du narratif mis de l’avant par la PAIF. Disposant d’un accès privilégié aux sphères décisionnelles, ils assurent un plaidoyer en faveur des priorités canadiennes sans activer les réflexes de rejet associés à une ingérence exogène. Comme le résume un expert : « Où il y a le plus d’ouverture, ce sont les débats où le Canada n’est pas là, c’est entre Maliens que ça se discute » (entretien 5).
Cependant, cette intermédiation soulève des enjeux de positionnalité. Les membres du PSAT opèrent dans un espace intermédiaire entre loyauté institutionnelle et ancrage local. Leur proximité avec le bailleur de fonds canadien, leur rôle de relais et leur trajectoire élitiste peuvent les inciter à reproduire un discours institutionnel attendu, au détriment parfois d’une lecture plus critique de la réalité. De surcroit, lors des entretiens, il est probable que les personnes expertes du PSAT rencontrées aient volontairement mis de l’avant un récit conforme aux attentes de la chercheure, alors que la réalité quotidienne pourrait potentiellement être plus nuancée.
Cela dit, il serait réducteur d’en déduire une instrumentalisation unilatérale. Ces courtiers en développement disposent d’un pouvoir d’action important ; si les données recueillies ne permettent pas de documenter clairement des logiques d’extraversion (Bayart, Reference Bayart1999), leur position intermédiaire peut constituer une ressource politique ou professionnelle. En relayant le narratif canadien, ils renforcent leur légitimité, consolident leur réseau et se positionnent dans l’arène du développement. La circulation du discours féministe ne relève donc pas seulement d’un transfert vertical : elle s’inscrit dans un jeu d’acteurs complexe, traversé par des ajustements, des calculs et des formes d’agentivité située.
En définitive, la légitimité narrative de la PAIF repose autant sur l’effacement stratégique du Canada derrière des relais locaux que sur l’usage réfléchi de ces courtiers. Par leur position hybride, ils assurent la résonance, la diffusion et la normalisation du discours canadien dans un contexte de frictions normatives potentielles. Si cette configuration maximise la recevabilité de l’aide, elle mérite une lecture réflexive sur les rapports de pouvoir qu’elle reconduit : les récits relayés sont situés, stratégiques, et porteurs d’une vision spécifique de l’égalité entre les genres. En ce sens, le PSAT ne se contente pas de traduire une politique : il participe activement à la configuration discursive de l’aide internationale féministe canadienne.
Ce que les récits révèlent… et ce qu’ils taisent
Cet article démontre que la mise en œuvre de la Politique d’aide internationale féministe du Canada au Mali repose sur un contrôle narratif stratégique, où les acteurs locaux et canadiens co-produisent des récits adaptés pour assurer la légitimité et la résonance locale. Loin de se réduire à la mise en œuvre technique d’un cadre normatif défini à Ottawa, la PAIF se déploie à travers une pluralité de stratégies discursives, de processus de traduction et de dispositifs d’intermédiation. L’analyse présentée dans cet article montre que la PAIF ne fonctionne pas comme un instrument univoque, mais comme un narratif assemblé, façonné par des ajustements lexicaux, des contournements thématiques, des ancrages symboliques et des mécanismes de légitimation incarnés, notamment à travers le PSAT. Les récits qui circulent ne sont pas spontanés : ils sont produits, filtrés et performés par des acteurs canadiens et maliens, dont les experts du PSAT qui agissent à titre de courtiers en développement au sein d’un écosystème marqué par de fortes frictions normatives.
À travers l’analyse des entretiens, il apparait que ces acteurs mobilisent un répertoire discursif pragmatique, visant à renforcer la résonance locale des principes féministes canadiens. Les ajustements stratégiques – choix de vocabulaire, ancrages culturels, sélection des thématiques – permettent d’augmenter la recevabilité de la PAIF, tout en minimisant les risques de rejet ou de suspicion d’ingérence. Cependant, cette stratégie comporte un effet ambivalent : si elle facilite l’adoption du discours, elle en atténue la portée transformatrice de cette politique. Le narratif de la PAIF tend à stabiliser certaines représentations du genre, souvent hétéronormatives et instrumentalisées économiquement, tout en marginalisant d’autres voix, luttes ou subjectivités (Morton, Muchiri et Swiss, Reference Morton, Muchiri and Swiss2020).
Les silences discursifs apparaissent ici comme un mécanisme analytique clé. Certaines dimensions de l’égalité entre les genres, comme les luttes LGBTQ+, les oppressions intersectionnelles, ou encore les tensions internes aux organisations mises en œuvre, restent largement absentes (Morton, Muchiri et Swiss, Reference Morton, Muchiri and Swiss2020). Ces omissions ne sont pas neutres : elles traduisent des arbitrages politiques et culturels, révélant les limites des stratégies d’adaptation et les contraintes imposées par la position intermédiaire des acteurs locaux et canadiens. Loin d’être un simple effet secondaire, ces silences participent à la configuration narrative de la PAIF, en modulant ce qui est rendu visible et ce qui reste invisibilisé pour préserver la cohérence du narratif et la légitimité des interventions.
En articulant ces résultats avec le cadre théorique, plusieurs contributions émergent : d’une part, l’étude confirme que les narratifs ne circulent pas passivement, mais sont actifs, situés et médiés (Ricoeur, Reference Ricoeur1983; White, Reference White1984; Czarniawska, Reference Czarniawska2004). Les courtiers et experts locaux, tels que les membres du PSAT, jouent un rôle central dans cette circulation, en agissant comme des intermédiaires entre narratifs importés et répertoires locaux, facilitant la réception et l’adaptation de la PAIF dans un contexte caractérisé par des frictions normatives (Lorentzen, Reference Lorentzen2021). D’autre part, la notion de résonance locale émerge comme un outil théorique pertinent pour comprendre comment une politique étrangère féministe peut être traduite et configurée pour maximiser son intelligibilité, son acceptabilité et sa légitimité sans reproduire mécaniquement les standards d’origine.
Cette lecture permet également d’interroger les limites de la portée transformative de la PAIF. L’ajustement des narratifs, la délégation de l’énonciation aux experts locaux et la mise en scène de l’effacement du bailleur de fonds révèlent que la politique féministe canadienne opère selon une logique pragmatique : elle vise à maximiser la recevabilité et la coopération tout en minimisant les risques de conflit, mais elle peut en même temps stabiliser des rapports de pouvoir existants et restreindre la pluralité des revendications féministes.
Ces observations ouvrent plusieurs pistes de réflexion et de recherche future. Il serait pertinent de documenter comment les récits de la PAIF circulent au-delà des experts et des institutions partenaires, en intégrant les perspectives de communautés locales, de groupes marginalisés ou d’acteurs critiques, afin de mieux comprendre les écarts entre intentions normatives et effets réels sur le terrain. Par ailleurs, l’étude comparative de dispositifs analogues dans d’autres contextes africains ou dans la mise en œuvre de politiques de développement international féministes d’autres États pourrait permettre de nuancer la notion de résonance locale et d’évaluer la transférabilité des stratégies d’intermédiation. Enfin, ces résultats invitent à penser les politiques féministes non pas uniquement comme des instruments techniques, mais comme des régimes discursifs dynamiques, dont l’efficacité dépend autant des ajustements stratégiques que de la capacité à articuler des narratifs situés et légitimes.
En somme, cette recherche montre que la PAIF ne se limite pas à la diffusion de narratifs universels pensés depuis Ottawa : elle est co-produite, filtrée et traduite par un ensemble d’acteurs situés, qui modulent le narratif pour le rendre intelligible, acceptable et légitime dans un contexte marqué par l’instabilité politique et les frictions normatives. L’analyse met ainsi en évidence le rôle central de l’agentivité située, des courtiers en développement et de la médiation discursive dans la construction et la circulation des politiques étrangères féministes, ouvrant la voie à une théorisation plus fine des mécanismes de résonance locale et de traduction dans l’aide internationale.
Déclaration de conflits d’intérêts
L’autrice a été à l’emploi d’Affaires mondiales Canada entre janvier 2023 et mai 2023, puis entre avril 2024 et septembre 2025. L’autrice n’était pas à l’emploi d’Affaires mondiales Canada au moment de la collecte des données, laquelle a été réalisée dans le cadre d’un projet de recherche de maitrise, avec l’approbation du comité d’éthique de son établissement universitaire. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’autrice et ne reflètent pas celles d’Affaires mondiales Canada.
Financement
Cet article a été soutenu par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada dans le cadre du Programme de bourses d’études supérieures du Canada au niveau de la maitrise (BESC M), par le Fonds de recherche du Québec (FRQ) dans le cadre de la bourse de maîtrise en recherche [330354], et par l’Université de Sherbrooke dans le cadre de la bourse d’excellence en recherche de la Faculté des lettres et sciences humaines.