La politique municipale est reconnue à plusieurs égards comme un «parent pauvre» de la science politique. De l’avis des professeures Sandra Breux et Anne Mévellec, cette réalité, encore méconnue au Québec, mérite pourtant d’être définie et expliquée. C’est pour cette raison qu’elles ont pris l’initiative de produire le premier Dictionnaire politique de la scène municipale québécoise, qui rassemble les contributions d’une soixantaine de chercheurs, afin de combler ce déficit de connaissance et de reconnaissance.
Dès les premières pages, une planche du bédéiste Saturnome donne le ton. «Il y a un nid de poule dans ma rue!», «Il faut réduire les taxes municipales!», «Luttons contre les changements climatiques», scandent des citoyens devant une mairesse dépassée par les événements (x). De quoi exprimer la complexité de la scène politique municipale québécoise, théâtre de préoccupations hétéroclites sans définition claire des missions qui incombent à ce palier de gouvernement. De plus, constatent les codirectrices, les municipalités sont confrontées à des enjeux nouveaux ou émergents, comme l’itinérance ou les changements climatiques, qui ont un impact important sur les citoyens (2).
Si les changements climatiques sont abondamment traités, notamment par Sophie L. Van Neste et Geneviève Cloutier (44), l’absence de certains thèmes au coeur des préoccupations et débats actuels se fait tout de même sentir. En plus de l’itinérance, qui est à peine effleurée, notons la question du harcèlement et de l’incivilité, un sujet récurrent dans l’espace public québécois au cours des dernières années. Nous pouvons espérer leur inclusion dans une future édition. Soulignant d’emblée que la première édition de cet ouvrage n’est pas exhaustive, les codirectrices précisent avoir été contraintes par «le délicat équilibre entre l’éventail des possibles et l’expertise disponible» (5).
Toujours en lien avec la suite de ce projet d’envergure, Breux et Mévellec démontrent un intérêt pour une traduction anglaise (6), répondant à l’importance qu’elles accordent à l’accessibilité des connaissances, à la recherche comparative et à la mise en lumière de l’unicité de la scène municipale au Québec.
La structure du dictionnaire est réfléchie au regard de son objectif de présenter un état des connaissances en politique municipale au-delà des spécialistes et du public universitaire. Organisées par ordre alphabétique, les notices présentent des institutions, des pans du processus électoral, des enjeux politiques et des politiques publiques en suivant toujours le même modèle. Ce choix facilite la compréhension et la recherche d’information. De longueur relativement homogène, chaque texte est constitué d’un résumé, d’une définition, d’un historique et des éléments d’intérêt principaux, le tout parfois rehaussé de tableaux. De plus, chaque entrée comporte des références permettant d’aller plus loin et redirige le lecteur vers d’autres notices, établissant ainsi des liens entre les sujets.
Par l’entremise de soixante-quatorze textes instructifs et critiques, le lecteur, qu’il soit étudiant, praticien ou chercheur, peut s’approprier rapidement les bases d’un sujet donné. Cela dit, les initiés possédant une grande expérience dans le domaine municipal sont assurés d’en apprendre davantage.
La force de ce dictionnaire réside dans une approche multidisciplinaire et une perspective politique qui laisse place aux débats. Comme le remarque dans sa préface Alain Faure, chercheur à l’université de Grenoble, cette décision a ultimement permis de faire ressortir «des conflits d’interprétation et des désaccords qui sont propres à certains champs disciplinaires et à certains domaines professionnels» (xix). Mévellec mentionne ainsi que la question de la professionnalisation fait débat au niveau municipal «où la variété des conditions d’exercice des mandats interroge sa pertinence, et où être qualifié de professionnel, professionnelle de la politique n’est pas toujours un compliment» (335). Autre exemple, dans la notice «Acclamation», Sandra Breux et Jérôme Couture offrent un aperçu du débat sur la définition du cynisme politique (13). Quant à Éric Champagne, il aborde le désaccord entre deux grandes visions, étatique et pluraliste, du concept de la gouvernance multiniveau (179). Rédigée par Salomé Vallette et Anne Mévellec, l’entrée «Conseiller municipal, conseillère municipale» fait état de différences entre les lois en vigueur et la pratique sur le terrain. Ainsi, «[l]es fonctions de conseillères et conseillers municipaux font […] l’objet d’interprétations» (85). Finalement, sur le sujet des femmes et de la politique municipale, Breux et Mévellec, déboulonnent le mythe selon lequel le municipal favoriserait davantage la présence des femmes que d’autres paliers (146).
Le Dictionnaire politique de la scène municipale québécoise porte une attention particulière à la diversité territoriale propre au Québec. Côtoyant les entrées sur la Communauté métropolitaine de Québec (CMQ) et sur celle de Montréal (CMM) ainsi que sur les Municipalités régionales de comté (MRC), cet ouvrage traite notamment des Conseils de bande des Premières Nations du Québec, du gouvernement régional de l’Eeyou-Istchee Baie-James et des villes de compagnie. Il propose également des entrées spécifiques aux contextes historique et législatif québécois, en l’occurrence la commission Charbonneau, les règles de financement, la fusion municipale et les fondements et pratiques de l’aménagement et l’urbanisme. Le tout permet une vue d’ensemble de la politique municipale québécoise, du plus général au plus spécifique. De plus, plusieurs entrées comme «Femmes et politique municipale», «LGBTQ+», «Âge et politique municipale», «Diversité et politique municipale», et «Genre et politique municipale» contribuent à élargir la définition purement institutionnelle de la politique municipale pour inclure la question des rapports de pouvoir. Si plusieurs de ces notices sont centrées sur les caractéristiques des élus locaux, d’autres portent plutôt sur les caractéristiques du milieu en tant que tel. «Le municipal est un objet profondément genré, qui tantôt réserve aux femmes des expériences d’oppression, tantôt leur offre de véritables possibilités de libération», écrit Manon Tremblay (175).
Concluons en précisant qu’en plus de valoriser et de rendre accessibles les connaissances actuelles, les notices ouvrent des pistes pour des recherches futures. Il sera intéressant de suivre l’évolution de ce projet advenant une deuxième édition. Le Dictionnaire politique de la scène municipale québécoise représente donc un outil de référence, essentiel pour quiconque s’intéresse à la scène municipale québécoise.