1. Introduction
La langue française a été introduite dans les Plaines à l’ouest des Grands Lacs à partir des explorations de Pierre de La Vérendrye et ses fils, qui ont établi une série de postes de traite jusqu’aux confins des montagnes Rocheuses entre 1738 et 1751 (p. ex. le Fort de la Jonquière en 1751, devenu la ville de Calgary). Ces postes de traite étaient occupés par des centaines d’hommes de la Nouvelle-France. Rapidement, la traite des fourrures fut organisée par de petits marchands de Montréal qui embauchaient des équipes de jeunes hommes qui partaient en ‘dérouine’, c’est-à-dire qu’ils se rendaient dans les territoires des Autochtones pour y faire la traite directement.
Après la fin de leur contrat, certains décidèrent de rester sur place, devenant ce qu’on appelait des ‘hommes libres’, et prirent des épouses autochtones ‘à la façon du pays’ (Berthelette Reference Berthelette2023). Suite à la conquête de la Nouvelle-France par la Grande-Bretagne en 1763, ce sont les employés francophones des compagnies de traite des fourrures (les deux plus importantes étant la Compagnie du Nord-Ouest et la Compagnie de la Baie d’Hudson) qui prirent pour épouses de jeunes filles autochtones. La première langue des enfants issus de ces unions était la langue maternelle de la mère, par exemple le saulteaux (nahkaweewin), le cri des Plaines (neehiyaweewin), l’assiniboine (nakoda) ou le chipewyan (dénésuline). Certains ont également appris comme langue seconde celle du père, une variété vernaculaire du français de la Nouvelle-France, qui est restée la deuxième langue d’un bon nombre de Métis jusqu’au 20e siècle (St-Onge Reference St-Onge2004). Cette langue fait partie des plus anciens vestiges de la diaspora du français laurentien (ci-après FL).Footnote 1 On l’appelle aujourd’hui le français mitchif (ou métis) (ci-après FM). Le terme mitchif (également métchif/métchiss/mitchiss) est la prononciation locale du terme métif (ou mestif), du latin commun mixtīcius ‘d’origine mixte’ qui était couramment utilisé en France et en Nouvelle-France (et plus tard au Canada) jusqu’au XIXe siècle pour désigner les personnes de filiation mixte, en particulier celles qui étaient composées d’un Français et d’une femme autochtone. Son équivalent, le terme métis, est maintenant utilisé pour désigner l’un des trois peuples autochtones du Canada, les autres étant les Premières Nations et les Inuits.
Il faut souligner que les Métis ont tendance à utiliser le terme mitchif pour désigner les différentes langues qu’ils parlent ou ont parlées, à l’exception notable de l’anglais. Ainsi, pour de nombreux Métis, il y aurait au moins trois « variétés » de mitchif: 1) le français mitchif, dont il sera ici question ; 2) le mitchif dit ‘traditionnel’ (ou du Sud), une langue hybride franco-crie, dont les syntagmes nominaux sont issus du français et les verbes sont issus du cri, et 3) le mitchif dit ‘du Nord’, une variété de cri ayant historiquement emprunté quelque deux cent mots au français des missionnaires, mais dont la plupart sont maintenant remplacés par des termes anglais (Papen Reference Papen, Bouchard, Malette and Pulla2021).Footnote 2 Il va sans dire que l’ambiguïté du terme mitchif pose énormément de problèmes d’identification, d’autant plus que la composante française du mitchif ‘traditionnel’ correspond précisément au FM.Footnote 3
Le FM est encore parlé par un nombre diminuant de locuteurs dans les provinces à l’ouest de l’Ontario, et peut-être dans la région de Turtle Mountain dans le Dakota du Nord. Évidemment, vu l’immense territoire sur lequel se parle le FM, il existe un certain degré de variation dialectale selon le lieu d’origine des locuteurs (Papen Reference Papen and Mocquais2018), mais les recherches effectuées dans des lieux aussi différents que Lac La Biche, en Alberta (Douaud Reference Douaud1985), Duck Lake/Batoche, en Saskatchewan (Papen Reference Papen1984, Reference Papen2002) et Saint-Laurent, au Manitoba (Papen Reference Papen, Coveney, Marie-Anne and Sanders2004) révèlent l’unité structurale fondamentale du FM partout où il est parlé.
Ce français parlé par les Métis s’est développé de manière plus ou moins autonome, avec une influence grammaticale et phonétique continue du saulteaux et du cri. Après les années 1850, les enfants métis ont souvent été éduqués en français (brièvement, pour la plupart) et ce que l’on appelait le ‘français des missions’, c’est-à-dire le français normatif (ci-après FN) parlé par les missionnaires, les religieuses ou les enseignants venant du Québec ou d’Europe, a donc eu une certaine influence sur l’évolution de la langue.
En 1870, lorsque la province du Manitoba fut créée sous la direction du chef métis Louis Riel, une bonne partie de la population parlait principalement le français mitchif. Néanmoins, en raison de l’arrivée massive de milliers de colons de l’Ontario et d’ailleurs, de nombreux Métis ont quitté le Manitoba pour se déplacer vers les provinces actuelles de la Saskatchewan et de l’Alberta, ainsi que vers les Territoires du Nord-Ouest, et rejoindre leurs confrères métis qui s’y étaient déjà établis.
Il est très difficile de déterminer le nombre actuel de locuteurs du FM, puisque le questionnaire du Recensement du Canada portant sur la langue vise à déterminer si le répondant connaît ou parle français, et non quelle variété régionale. À notre connaissance, il existe une seule communauté au Canada où le FM est encore utilisé par une proportion importante, mais en déclin, de la population : Saint-Laurent (Manitoba). Ailleurs, quelques locuteurs âgés se trouvent encore dans des villages où les Métis se sont historiquement installés, mais aucune de ces localités n’en compte suffisamment pour être considérée comme une communauté de langue vivante viable (Dandeneau et al. Reference Stéphane, Turenne, Perreault, Penner and Kirmayer2012, Barkwell Reference Barkwell2016).
À ce jour, le FM a fait l’objet de plusieurs études, la plupart de nature descriptive, comparative ou ethnolinguistique (Papen Reference Papen1984 , Reference Papen and Brasseur1998, Reference Papen2002, Reference Papen, Coveney, Marie-Anne and Sanders2004, Reference Papen and Mocquais2018 ; Douaud Reference Douaud1985; Marchand et Papen Reference Marchand, Papen, Christian and Manzano2003 ; Rosen et Lacasse Reference Rosen, Lacasse, Papen and Hallion2014). Quatre études sociolinguistiques ont porté sur le FM (Mougeon et al. Reference Mougeon, Bres, Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010b, Reference Mougeon, Bres, Bigot and A. Papen2016 ; Papen et Bigot Reference Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010 ; Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2024). Par conséquent, cette variété de français demeure quelque peu méconnue des sociolinguistes et, bien sûr, du grand public. Pourtant, ses origines laurentiennes relativement lointaines en font une variété de choix pour les études sur la filiation des variétés de français parlées en Amérique du Nord. Toutefois, l’un des défis que représente cette variété de français est son déclin évident (voir tableau 1), ce qui rend les corpus pour l’analyse sociolinguistique rares et difficiles d’accès. Il est donc urgent d’exploiter et de publier les quelques données encore disponibles pour la communauté sociolinguistique.
Les langues à Saint-Laurent, Manitoba

Ventilation des locuteurs selon l’âge, le SES, le genre et l’origine

L’objectif de notre recherche est d’approfondir les connaissances sur la question de la filiation entre les variétés de français laurentien développée par Mougeon et al. (Reference Mougeon, Bres, Bigot and A. Papen2010b, Reference Martineau and Marie-Claude2016). À cette fin, nous examinons la variation dans l’emploi des marqueurs exprimant la notion de conséquence, à savoir (ça) fait (que), donc, alors et so, ces derniers ayant fait l’objet de nombreuses études sur d’autres variétés de français laurentien (voir section 4).
Tout d’abord, nous présenterons quelques caractéristiques typiques du FM. Dans la section suivante, nous nous concentrerons sur la communauté de Saint-Laurent (Manitoba), lieu de collecte du corpus examiné. Dans la section 4, nous ferons une revue de la littérature sur les recherches concernant l’alternance entre (ça) fait (que), donc, alors et so. Enfin, nous exposerons les résultats de nos analyses et conclurons par une discussion générale.
2. La divergence du français mitchif
Le terme mitchif fait référence à une identité ethnique spécifique, à savoir les Métis, l’un des trois peuples autochtones reconnus par la Constitution canadienne de 1982. Le FM, tout en étant une variété vernaculaire du FL, est dit « divergent » parce qu’il présente plusieurs caractéristiques que l’on ne retrouve pas dans la plupart des autres variétés : par exemple, la construction possessive possesseur + marqueur de possessivité + possédé, typique des langues algonquiennes (Wolfart Reference Wolfart1973), comme en (1) :

La structure équivalente en cri est (2) :

Le suffixe -a indique le cas obviatif (ou 4e personne), requis dans les possessifs de la 3e personne.
D’autres structures typiquement algonquiennes que l’on retrouve dans le français mitchif sont le détachement des adjectifs numéraux de leur emplacement d’origine, comme dans trois mes enfants et l’utilisation obligatoire de déterminants possessifs pour les possessions inaliénables, comme dans l’exemple précédent ou dans une autre ma nièce.
Ni le cri ni l’ojibwé n’ont de genre masculin/féminin et de nombreux Métis francophones ont donc tendance à ignorer les distinctions de genre des pronoms français de la 3e personne (il(s)/elle(s)) et à utiliser soit la forme masculine pour les deux genres, comme dans (3a), soit le pronom neutre ça, comme dans (3b) :

D’autres caractéristiques grammaticales propres au FM sont les pronoms possessifs c’la d’mouen, c’la d’toé, c’la d’nous-aut’ (lit. celui de moi, celui de toi, celui de nous) pour le mien, le tien, le nôtre, la présence obligatoire d’un déterminant défini dans des constructions de quantité, comme dans en masse les danses ‘plusieurs danses’, un ptchi brin les animoux ‘un peu d’animaux’, ou encore trois structures interrogatives, comme en (4) :

En FN, la préposition à n’est pas autorisée dans les constructions telles qu’en (4a) ; l’emploi de oubendon (= FN « ou bien donc »), utilisé seul en fin de question dans les interrogations exprimant un choix, ou de ehben comme marqueur interrogatif neutre, n’a été observé dans aucune autre variété de français.Footnote 6
Comme mentionné dans l’introduction, quatre études sociolinguistiques variationnistes ont porté sur le français mitchif. Toutes se sont basées sur le même corpus, celui de Guy Lavallée, que nous présenterons ultérieurement. Premièrement, Mougeon et al. (Reference Papen, Coveney, Marie-Anne and Sanders2010b) ont examiné l’alternance des formes semi-auxiliaires de la 1re personne du singulier exprimant le futur je vais/je vas/m’as/je m’en vais/je m’en vas + infinitif dans quatre corpus de FL. Les auteurs montrent que le FM diverge considérablement des variétés de français du Québec, de l’Ontario, du Manitoba et de l’Alberta, par une utilisation beaucoup plus importante de la forme vernaculaire m’as. Une autre divergence du FM réside dans l’absence d’influence du statut socio-économique et du genre des locuteurs sur la variation, un résultat qui contraste avec l’effet de ces deux facteurs sur je vais et/ou m’as dans les autres corpus. Mougeon et al. (Reference Papen, Coveney, Marie-Anne and Sanders2010b) suggèrent ainsi que ces divergences seraient symptomatiques d’un niveau élevé de cohésion socioculturelle au sein de la communauté métisse de Saint-Laurent.
Papen et Bigot (Reference Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010) ont analysé l’utilisation de formes irrégulières de la 3e personne du pluriel à l’imparfait des verbes être (sontaient au lieu d’étaient) et avoir (ontvaient au lieu d’avaient). Ces formes se retrouvent également dans d’autres variétés vernaculaires du français nord-américain (Golembeski et Rottet Reference Golembeski, Rottet, Coveney, Hintze and Sanders2004), mais sont relativement peu fréquentes. Les auteurs révèlent que le FM se distingue par la prédominance de ces formes. Néanmoins, tout comme au Québec et en Ontario, ces variantes seraient représentatives des classes populaires et des hommes.
La recherche de Mougeon et al. (Reference Mougeon, Bres, Bigot and A. Papen2016) porte sur les expressions de restriction rien que/juste/seulement/seulement que/ne… que dans les mêmes corpus que dans Mougeon et al. (Reference Papen, Coveney, Marie-Anne and Sanders2010b). Une fois de plus, les données du FM révèlent trois divergences majeures avec les autres variétés. La première est l’absence totale de ne… que, la variante la plus standard, et la forte prévalence de rien que, la forme la plus vernaculaire. La seconde est qu’il n’y a aucune influence des contraintes internes sur seulement (que), contrairement à toutes les autres variétés. Enfin, les auteurs ne constatent aucun effet de la classe sociale sur l’utilisation de juste, rien que et seulement (que), une différence notable qui pourrait être attribuée à la faible pression normative au sein de la communauté métisse de Saint-Laurent des années 80.
Enfin, la plus récente étude variationniste sur le FM est celle de Bigot et Papen (Reference Bigot and Papen2024), qui porte sur l’emploi de [tʊt] vs [tu]/[tus]. D’une part, leurs résultats attestent à nouveau de la prépondérance des formes vernaculaires en FM, la forme [tʊt] représentant plus de 75 % du total des occurrences. D’autre part, concernant la variation interne, les auteurs notent plusieurs éléments de convergence avec les études précédentes, ce qui tend à confirmer la filiation directe du FM avec les autres variétés de FL. De plus, ils notent l’absence de l’influence des classes sociales et du genre dans le conditionnement de l’usage de la variable, ce qui suggère une certaine cohésion sociale au sein de la communauté. Toutefois, ils soulignent une importante différence selon l’origine de la personne interviewée : les locuteurs métis favorisent davantage [tʊt] que les interviewés d’origine canadienne-française ou bretonne (voir section 3.1). Enfin, les locuteurs métis natifs du quartier défavorisé de Saint-Laurent, appelé Fort Rouge (voir la section 3.1), se distingueraient par un emploi accru de [tʊt] par rapport aux autres Métis du village.
3. La communauté métisse de Saint-Laurent
Dans cette section, nous décrivons la communauté de Saint-Laurent. Nous commençons par un bref portrait historique, suivi d’un aperçu démolinguistique contemporain.
3.1 Une brève histoire de Saint-Laurent
Le village de Saint-Laurent est situé à 90 km au nord-ouest de Winnipeg, sur la rive sud-est du lac Manitoba. Au début du XIXe siècle, les Métis de la communauté de Pembina, située dans l’actuel Dakota du Nord, à trois kilomètres au sud de la frontière canado-américaine, se sont retrouvés en territoire américain à la suite de la Convention de 1818, qui établit le 49e parallèle comme frontière entre les États-Unis et l’Amérique du Nord britannique. Le clergé catholique exhorta les Métis de Pembina à se réinstaller au nord de la frontière et un petit nombre d’entre eux décidèrent de s’installer sur les rives du lac Manitoba et au nord de la Colonie de la rivière Rouge (région de la ville de Winnipeg actuelle), appelée à l’époque Fond-du-Lac ou Aggaamaakwaa ‘à la grande ouverture’ par les Saulteaux, car l’endroit était dénudé d’arbres. En 1826, d’autres familles métisses, délogées par la crue de la rivière Rouge, se sont également établies à Fond-du-Lac, où la chasse, la pêche et le pâturage étaient excellents. En 1858, une mission catholique, nommée Saint-Laurent, fut établie pour servir la quarantaine de familles qui s’y étaient installées.
Très tôt, la communauté fut divisée sur les plans économique, social et linguistique. Selon l’historienne de la communauté, Nicole St-Onge (Reference St-Onge1984, Reference St-Onge1994, Reference St-Onge2004), dès les années 1850, quatre clans commerçants métis demeuraient à Saint-Laurent à longueur d’année. Ces familles parlaient saulteaux (et peut-être le mitchif ‘traditionel’, qu’ils appelaient plutôt encri), ainsi que le FM. Un second groupe était constitué de ‘gens libres’ de la baie des Canards, située sur la rive occidentale du lac Winnipegosis, au nord du lac Manitoba. Ces ‘hommes libres’ parlaient surtout saulteaux et/ou encri, mais il semblerait que leur français ait été assez pauvre (St-Onge Reference St-Onge2004).
De 1865 à 1875, un troisième groupe de Métis s’est établi à Saint-Laurent. Ces familles venaient de la Colonie de la rivière Rouge, fuyant une situation politique et socio-économique difficile due au fléchissement de la chasse aux bisons et à une crise agricole. Ces Métis, qui s’intéressaient surtout à l’horticulture, à la pêche commerciale ou à l’élevage laitier, parlaient surtout le FM. Entre 1881 et 1891, la communauté de Saint-Laurent attirait de nouveaux arrivants des paroisses métisses du Sud, mais de nombreux Métis de la région continuèrent leur vie de chasse, de cueillette et de pêche. Les anciennes familles de commerçants et de ‘gens libres’ ainsi que celles arrivées récemment ont dû faire face à l’arrivée de plusieurs colons canadiens-français catholiques du Québec et du Massachusetts, ainsi que de quelques familles nobles de France, fuyant la IIIe République et cherchant des occasions d’investissements lucratifs (St-Onge Reference St-Onge2004 : 56).
Au début des années 1900, un choc démographique important eut lieu avec l’arrivée de plus de 125 Bretons (hommes, femmes et enfants) venant du département du Finistère en Bretagne (Flatrès Reference Flatrès1959). Ces familles bretonnes étaient presque toutes bilingues, parlant breton et français.Footnote 7 Selon St-Onge (Reference St-Onge2004 : 81-82), ces nouveaux arrivants avaient été recrutés par le curé local (d’origine bretonne) pour ‘franciser’ et ‘blanchir’ la communauté métisse. En effet, le clergé considérait les ‘gens libres’ comme étant des ‘Indiens’. Selon Giraud (Reference Giraud1945 : 1271–1272), cité par St-Onge (Reference St-Onge2004 : 82–83) :
À Saint-Laurent, Français et Canadiens s’unissent dans un égal mépris du groupe de couleur. Leur hostilité s’y exprime en paroles malveillantes, presque haineuses, surtout de la part des familles françaises récemment introduites par les Pères Oblats…
Néanmoins, certaines des familles métisses s’étaient enrichies en devenant fermiers et le clergé les considérait comme étant des ‘Canadiens français’ plutôt que des ‘Métis’. Leurs enfants étaient même inscrits dans les registres paroissiaux comme étant de ‘race blanche’ (St-Onge Reference St-Onge1994 : 61).
St-Onge (Reference St-Onge2004 : 85) indique que les chasseurs et cueilleurs de la population avaient tendance à demeurer dans ce qui était appelé le ‘Fort Rouge’, situé de l’autre côté de la voie ferrée, construite en 1904. Les familles commerçantes et fermières considéraient les gens de Fort Rouge plus près des ‘Indiens’ en apparence et en coutumes. Ils avaient très peu de contacts avec ces derniers et niaient absolument avoir le moindre lien de parenté avec eux.
La communauté avait deux écoles catholiques : une école publique au sud du inscrits dans les registres paroissiaux privé au nord, l’enseignement dans les deux écoles étant totalement en FN. Les enfants métis étaient sévèrement punis s’ils parlaient saulteaux, encri ou même le FM. Ceci avait pour résultat qu’il existait une hiérarchie linguistique dans la communauté : le français standard (continental ou laurentien), le français mitchif et le saulteaux/encri (Lavallée Reference Lavallée2003).
Ces divisions ethniques et linguistiques ont duré jusqu’au début des années 1950, lorsque de jeunes Bretons se sont mariés dans des familles métisses et que de plus en plus de Métis francophones sont devenus prospères. De nombreuses familles anglophones de Winnipeg se sont établies à Pointe-des-Chênes, tout à côté de Saint-Laurent, ainsi que quelques familles mennonites anglophones. Selon Lavallée (Reference Lavallée2003 : 110), c’est aussi à partir des années 1950 que les Métis de Saint-Laurent ont cessé de parler leurs langues autochtones et qu’un bilinguisme français-anglais s’est installé. Plusieurs résidents de Fort Rouge ont migré vers Winnipeg à la recherche de travail et, selon St-Onge (Reference St-Onge1984), effectivement la petite communauté n’existe plus. Néanmoins, certains résidents du Fort Rouge interviewés par St-Onge en 1984 se souvenaient encore très bien comment ils avaient été maltraités par les autres résidents de Saint-Laurent (St-Onge Reference St-Onge1984). Il est intéressant de noter que ni le mémoire de maîtrise de Lavallée (Reference Lavallée1988), une étude ethnographique de la communauté de Saint-Laurent, ni sa publication subséquente (Lavallée Reference Lavallée2003) ne font mention de l’existence du Fort Rouge.
C’est à partir des années 1970 que l’on sera témoin d’une montée de l’identité métisse partout dans l’Ouest canadien, y compris à Saint-Laurent. Le FM devient alors un symbole de cette identité renouvelée. Les Métis n’acceptaient plus qu’on leur dise que leur français était inférieur ou abâtardi et ont commencé à mettre l’accent sur les traits linguistiques qui distinguaient leur variété de celle des Bretons ou des Canadiens français. De plus en plus, ils qualifiaient leur langue de ‘mitchif’ plutôt que de ‘français’ et certains déclaraient même qu’il s’agissait d’une langue distincte (Papen Reference Papen, Bouchard, Malette and Pulla2021 : 75). Néanmoins, durant cette période, une majorité des Métis se sont anglicisés et plusieurs ont même abandonné le FM.
3.2 La situation contemporaine du français à Saint-Laurent
Aujourd’hui, seuls quelques Métis âgés parlent encore le FM, souvent seulement avec leur famille immédiate ou leurs amis proches. Même si certains des plus jeunes Métis fréquentent l’école de langue française de la communauté, où l’accent est mis sur l’enseignement de la culture métisse, la langue enseignée est le FN. Et bien sûr, tout le monde parle aussi l’anglais.
Le tableau 1 présente les chiffres des recensements de 2016 et de 2021 (Statistique Canada 2017, 2023) pour divers aspects linguistiques concernant la communauté.
Comme on peut le constater, les chiffres se réfèrent au français (ou dans certains cas au mitchif), mais il est impossible de déterminer si la variété de français dont il est question est le FM ou une autre variété de FL. Il est toutefois évident que le français, quelle que soit sa variété, est extrêmement minoritaire et diminue d’année en année (− 4 %), contrairement à l’anglais qui progresse, que ce soit comme langue maternelle (+ 3 %) ou comme première langue officielle parlée (+ 4 %).Footnote 8
4. Revue des études antérieures sur l’expression de la conséquence
Avant de présenter nos objectifs et nos hypothèses, nous proposons de faire une revue de la littérature exhaustive sur l’alternance entre (ça) fait (que), alors, donc et so.
4.1 Les marqueurs de conséquence
Les marqueurs de conséquence peuvent avoir deux fonctions : une fonction grammaticale comme dans les exemples (5)–(8), où ils indiquent une conséquence, et une fonction discursive, comme dans l’exemple (9), où fait que indique que le locuteur passe la parole à l’interlocuteur.Footnote 9 (Tous les exemples sont tirés du corpus Lavallée.)
Ce phénomène a fait l’objet d’une trentainte d’études linguistiques basées sur des corpus de variétés de français parlées en Amérique du Nord, la plupart au Canada.
4.2 En Acadie
Selon l’étude de Roy (Reference Roy1979) sur le français parlé par les jeunes de Moncton, so remplaçait progressivement (ça) fait (que) chez les plus jeunes locuteurs, dans tous les contextes linguistiques. Les conjonctions alors et donc n’étaient par ailleurs pas attestées. Ceci appuyait l’hypothèse d’un changement en cours, aux dépens des variantes françaises. Le choix de la forme était indépendant de la fonction linguistique.
L’étude de Leblanc (Reference Leblanc1999) sur le français parlé en situation de communication formelle à Moncton, Edmundston et Bathurst, au Nouveau-Brunswick, a noté la prévalence de (ça) fait (que) dans les trois localités, ainsi que l’absence totale de so. Cependant, Leblanc (Reference Leblanc1999) notait qu’alors était présent uniquement à Bathurst et que donc était absent à Moncton.

Falkert (Reference Falkert2006) s’est concentrée sur les Îles-de-la-Madeleine au Québec. Elle a relevé l’absence de so, ça fait (que) représentant la variante la plus fréquente, suivie de fait que, de ça fa (que) [safa(k)] et de fa (que) [fa(k)]. Les connecteurs alors et donc étaient absents.
Enfin, l’étude de Chevalier (Reference Chevalier2007) sur le chiac de la grande région de Moncton a montré une évolution de l’usage de so, devenant de plus en plus catégorique, alors que l’étiolement de (ça) fait (que) constaté par Roy (Reference Roy1979) se confirmait. La variante donc n’était pas attestée et alors avait quasiment disparu.
Au final, on retiendra que ces études ont mis en lumière une augmentation de so chez les jeunes locuteurs (sauf aux Îles-de-la-Madeleine), ainsi qu’une nette diminution des variantes standard alors et donc au profit de (ça) fait (que).
4.3 Au Québec
Dessureault-Dober (Reference Dessureault-Dober1974) s’est penchée sur l’usage de (ça) fait (que) en français de Montréal. L’auteure a constaté une préférence croissante pour cette variante chez les classes sociales inférieures et les jeunes locuteurs. En revanche, alors, une variante de prestige, était en déclin, mais restait présente chez les locuteurs plus âgés des classes sociales élevées. La conjonction donc était trop rare pour être prise en compte, et so était absent du corpus. Enfin, le choix de la variante n’était pas influencé par la fonction linguistique.
Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989) se sont concentrées sur l’usage d’alors dans le français parlé à Montréal entre 1971 et 1984. Les auteures ont observé une augmentation d’alors, en particulier chez les locuteurs les plus âgés des classes supérieures, indiquant un potentiel phénomène de gradation d’âge, rejoignant ainsi les résultats de Dessureault-Dober (Reference Dessureault-Dober1974).
Villeneuve et al. (Reference Villeneuve, Bigot and Beaulieu2019) présentent une recherche sur l’expression de la conséquence en français québécois, en se basant sur les récents corpus Un train et Le point, corpus de français québécois semi-formel et formel. L’étude indique que d’une part, (ça) fait (que) relève de la familiarité et que donc est plutôt neutre. D’autre part, alors serait à la fois favorisée par la forme d’adresse vous et par le contexte formel de communication.
Bigot (Reference Bigot2021) a réalisé une étude sociolinguistique sur la norme grammaticale du français parlé au Québec, en se basant sur le corpus de français québécois formel Le point. Ses résultats montrent que donc est la variante prédominante, suivie de près par alors. La variante vernaculaire (ça) fait (que), bien qu’attestée, reste nettement minoritaire.
Blondeau et Tremblay (Reference Blondeau and Tremblay2022) se sont penchées sur les marqueurs de conséquence à Montréal, en se basant sur le récent corpus Hochelaga-Maisonneuve. Globalement, elles observent une préférence marquée pour (ça) fait (que) chez les classes ouvrières, les jeunes et les femmes, tandis qu’alors, largement minoritaire, est associé aux hommes les plus âgés des classes sociales élevées. En outre, donc remplacerait alors comme variante de prestige. (Ça) fait (que) serait favorisé par la fonction discursive. Elles ont également relevé que la variante phonétique la plus employée était [fak], suivie de [fɛk], [fɛkə] et [fakə].Footnote 10 Pour finir, les auteures concluent que les femmes seraient les leaders d’un changement d’en dessous en faveur de [fɛk].
L’étude de Leavitt (Reference Leavitt2022) sur la variation dans le rap québécois révèle une préférence d’usage de so, favorisée par la fonction grammaticale, les locuteurs de plus de 20 ans, les femmes et ceux dont la langue maternelle n’est pas le français, suivi de donc, majoritairement employé par les hommes et les plus jeunes locuteurs, de (ça) fait (que), favorisé par la fonction discursive, les hommes et les artistes natifs de la ville de Québec et d’alors, principalement conditionné par la fonction grammaticale, les femmes et les plus jeunes locuteurs.
Pour résumer, on retiendra qu’en français québécois, alors est en train de disparaître au profit de donc (sauf en français québécois formel et semi-formel). Par ailleurs, chez les plus jeunes locuteurs, les variantes de (ça) fait (que) laisseraient place à une nouvelle stratification [fɛk] montrant un certain degré de prestige, contrairement à [fak]. On notera qu’à l’exception du corpus de rap québécois, aucun autre n’a relevé la présence de so, contrairement aux études sur le français acadien et sur le français parlé en Ontario.
4.4 En Ontario
L’analyse de Mougeon et Beniak (Reference Mougeon and Beniak1991) sur le français parlé à Cornwall, Pembroke, North Bay (communautés francophones minoritaires) et Hawkesbury (communauté francophone majoritaire), a mis en évidence que (ça) fait (que) était associé aux classes ouvrières, aux hommes et aux locuteurs non-restreints.Footnote 11 En revanche, donc était très rare. So était principalement utilisé par des locuteurs (semi-)restreints, en majorité des hommes venant des classes ouvrières. Enfin, alors était prédominant parmi les classes sociales (semi-)professionnelles, les femmes et les locuteurs restreints.
Golembeski (Reference Golembeski1999) s’est penché sur la communauté de Hearst. Il souligne que, tout comme à Cornwall, Pembroke, North Bay et Hawkesbury, so était principalement utilisé par des locuteurs restreints et semi-restreints, en majorité des classes ouvrières. Comme dans Mougeon et Beniak (Reference Mougeon and Beniak1991), (ça) fait (que) était la variante la plus répandue chez les locuteurs non-restreints et ceux des classes ouvrières. Enfin, alors était associé au style formel, tandis que donc était très peu représenté, ce qui rejoint les résultats obtenus par Mougeon et Beniak (Reference Mougeon and Beniak1991).
La thèse de doctorat de F. Mougeon (Reference Mougeon2000) explore la variation stylistique dans le français parlé de trois locuteurs du Québec, de l’Ontario et de France. Les résultats montrent qu’alors est associé au registre formel et aux contextes officiels ou académiques. La variante donc est, elle, liée au registre hyperformel (proche de l’écrit). En revanche, so caractérise le registre informel du français parlé en Ontario.
Les études de Rehner et Mougeon (Reference Rehner and Mougeon2003) et de Mougeon et al. (Reference Rehner and Mougeon2010b) ont examiné l’alternance des marqueurs de conséquence dans le discours des enseignants d’immersion française en Ontario ainsi que dans le matériel pédagogique utilisé en classe. Leurs résultats montrent qu’alors est manifestement une variante formelle, prédominante dans le parler des enseignants et dans le matériel pédagogique, notamment dans les textes. En outre, la variante donc a été identifiée comme hyperformelle et privilégiée dans les dialogues des manuels. En revanche, l’utilisation de (ça) fait (que) est très rare dans le discours des enseignants. La variante est même absente du matériel pédagogique.
Les recherches de R. Mougeon (Reference Mougeon, Valdman, Auger and Piston-Hatlen2005, Reference Mougeon2006) ont porté sur la dévernacularisation du parler des adolescents franco-ontariens de Cornwall, Pembroke, North Bay et Hawkesbury. Dans l’étude de 2005, (ça) fait (que) est associé aux enfants des classes ouvrières et aux locuteurs non-restreints, tandis que so est typique des locuteurs restreints et semi-restreints, principalement dans les classes ouvrières. Alors est privilégié par les adolescents des classes sociales supérieures et les locuteurs restreints. L’étude de 2006 approfondit ces résultats et démontre que (ça) fait (que) caractérise les communautés majoritaires et que donc est associé à ces mêmes communautés, avec une valeur hyperformelle. Par ailleurs, so est lié au vernaculaire des communautés minoritaires. Enfin, alors serait rattaché aux communautés minoritaires et aux situations de communication formelle.
L’étude de Mougeon et al. (Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009) examine l’évolution des marqueurs de conséquence chez les adolescents franco-ontariens de Hawkesbury et de Pembroke entre 1978 et 2005. À Hawkesbury, alors disparaît graduellement, tandis qu’à Pembroke, la variante persiste, surtout en français formel. Donc serait peu fréquent à Hawkesbury, mais augmenterait à Pembroke en raison du nombre croissant de locuteurs restreints influencés par l’école. A contrario, la variante (ça) fait (que) est particulièrement populaire à Hawkesbury, mais diminue à Pembroke en raison de la rareté des locuteurs semi-restreints et de l’influence de l’école. Les auteurs ont également souligné que so augmentait chez les locuteurs semi-restreints de Hawkesbury, reflétant ainsi une identité bilingue, tandis qu’à Pembroke, son emploi semblerait dû à un transfert intersystémique de l’anglais.
Les recherches de Bigot (Reference Bigot2016, Reference Bigot2019, Reference Bigot and Reinke2020), basées sur le corpus de Casselman (communauté francophone majoritaire), mettent en lumière la dynamique complexe des identités linguistiques. (Ça) fait (que) est essentiellement associé aux locuteurs plus âgés, à l’identité canadienne-française, aux hommes et aux classes ouvrières, tandis que donc est prédominant chez les classes moyennes et les femmes, mais est neutre par rapport à l’identité. La variante alors est employée par les locuteurs des classes supérieures et les femmes. Les adolescents adoptent (ça) fait (que) et so lorsqu’ils revendiquent une identité linguistique bilingue ou francophone, mais les rejettent lorsqu’ils s’identifient aux classes supérieures.
Bigot et Papen (Reference Bigot and Papen2020) obtiennent sensiblement les mêmes résultats que ceux de Bigot (Reference Bigot2016, Reference Bigot2019, Reference Bigot and Reinke2020) quant à l’emploi de (ça) fait (que). En revanche, so (dont la fonction serait majoritairement discursive) est favorisé par les plus jeunes locuteurs, les locuteurs anglo-dominants et les locuteurs revendiquant une identité ethnolinguistique franco-ontarienne, mais rejeté par les classes supérieures. Donc est caractéristique des classes supérieures, au contraire d’alors, utilisé davantage par les classes moyennes, les femmes et les franco-dominants.
Enfin, l’étude de Mougeon et al. (Reference Mougeon, Rehner and Mougeon2022) explore la participation à des changements linguistiques en se penchant sur les récits de vie de 12 locuteurs du corpus de Welland (1975 et 2012–2015). En 2015, l’utilisation de so est observée chez les jeunes et parmi les classes sociales inférieures et intermédiaires à Welland, les femmes en particulier, indiquant un statut d’emprunt, avec une résistance notable des classes supérieures et des locuteurs bilingues et anglo-dominants. Par ailleurs, fait que est associé aux locuteurs plus âgés, aux classes sociales inférieures et intermédiaires, aux hommes et aux franco-dominants. Les auteurs relèvent également que donc est associé aux hommes et aux bilingues équilibrés, tandis qu’alors est préféré tant par les franco-dominants que par les anglo-dominants. Ils concluent que so serait fortement stigmatisé (surtout par les classes supérieures), mais que les locuteurs plus enclins à souvent utiliser l’anglais en feraient un usage important, se démarquant ainsi des Québécois. Enfin, fait que serait associé aux locuteurs à la retraite, et alors serait davantage observé chez les locuteurs exposés au FN.
Les études basées sur des corpus de français parlé en Ontario ont permis de mettre en lumière des tendances lourdes concernant les marqueurs de conséquence. (Ça) fait (que) est généralement rattaché au style vernaculaire, aux hommes, aux classes inférieures/intermédiaires, aux locuteurs non-restreints, aux locuteurs les plus âgés, mais aussi aux personnes revendiquant une identité francophone/canadienne-française. La variante anglaise so est, au contraire, privilégiée par les jeunes locuteurs, les classes ouvrières/moyennes, les locuteurs restreints/semi-restreints, les hommes (mais pas exclusivement), ainsi que les locuteurs revendiquant l’identité ethnolinguistique franco-ontarienne. Enfin, les variantes alors et donc (dont la présence est souvent très limitée) restent associées au style formel (et même hyperformel pour donc), aux classes supérieures ainsi qu’aux locuteurs restreints/semi-restreints.
4.5 Les études comparatives
L’article de Martineau et Séguin (Reference Martineau and Marie-Claude2016) examine l’usage des marqueurs de conséquence dans diverses communautés d’Acadie, du Québec, du Manitoba, de la Nouvelle-Angleterre, de la Louisiane et de la France. Les pourcentages relevés indiquent qu’en Amérique du Nord, (ça) fait (que) et donc sont nettement favorisés par les communautés francophones majoritaires, au contraire de so et alors, préférés par les communautés minoritaires.
Martineau (Reference Martineau2019) traite des marqueurs de conséquence utilisés par des adolescents et de jeunes adultes natifs de Gatineau (Québec), Montréal (Québec) et Welland (Ontario). Des différences notables sont observées en fonction de la région : 1) (ça) fait (que) est largement favorisé à Gatineau et à Montréal, mais peu employé à Welland; 2) so représente presque d’un quart des occurrences à Welland, alors que la variante est quasiment absente du français québécois ; 3) les formes normatives d onc et alors, encore fortement présentes à Welland, le sont nettement moins à Gatineau et à Montréal.
Blondeau et al. (Reference Blondeau, Mougeon and Tremblay2019, Reference Blondeau, Mougeon, Tremblay, Peterson, Hiltunen and Kern2022) ont réalisé une analyse comparative des mêmes marqueurs à Montréal et à Welland entre 1971 et 2015. Entre les deux périodes, l’équipe constate une augmentation de (ça) fait (que) à Montréal, mais une diminution à Welland. So, absent du français montréalais, est en nette augmentation à Welland. La variante alors serait en voie de disparition à Montréal et en légère diminution à Welland, au profit de donc à Montréal et so à Welland.
Les auteurs soulignent aussi que (ça) fait (que), qui avait une fonction grammaticale à Montréal et Welland dans les années 70, tendrait maintenant vers une fonction plus discursive. Les variantes donc et alors seraient toutes les deux associées à la fonction grammaticale, ce qui n’était pas le cas d’alors, à Montréal, dans le corpus de 1971. So n’aurait pas évolué et garderait sa fonction discursive à Welland.
Du point de vue externe, (ça) fait (que) serait caractéristique des classes inférieures/intermédiaires, des hommes franco-dominants à Welland, mais aussi des femmes à Montréal, ainsi que des locuteurs les plus âgés. Alors et donc resteraient généralement associées aux adultes les plus âgés, aux classes supérieures ainsi qu’aux locuteurs franco-dominants et anglo-dominants à Welland. Enfin, l’usage de so relèverait essentiellement des jeunes locuteurs des classes ouvrières/intermédiaires, des femmes ainsi que des anglo-dominants et des bilingues équilibrés à Welland.
Somme toute, ces tendances rappellent celles résumées dans les sections précédentes. On retiendra la forte association de (ça) fait (que) au vernaculaire des communautés francophones majoritaires, la disparition progressive de la variante alors au profit de donc (également dans les communautés majoritaires) et l’absence de so en français québécois.
5. Objectifs et hypothèses de recherche
Notre recherche s’inscrit dans la continuité des travaux de Mougeon et al. (Reference Mougeon, Rehner and Mougeon2010b, Reference Mougeon, Bres, Bigot and A. Papen2016, Reference Mougeon, Rehner and Mougeon2019, Reference Mougeon, Rehner and Mougeon2022) sur la convergence et la divergence entre les variétés de FL, et de Papen et Bigot (Reference Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010) sur la divergence du FM. Cette étude aborde la question de savoir dans quelle mesure le FM diverge des autres variétés de FL en tenant compte d’une variante maintenant bien étudiée, les marqueurs de conséquence.
Les études antérieures ont souligné la fréquence élevée des variantes vernaculaires trouvées en FM, à savoir m’as, rien que, sontaient, ontvaient et /tʊt/. Nos résultats devraient donc refléter une nette prépondérance de (ça) fait (que), ce qui confirmerait l’hypothèse du caractère fortement vernaculaire du FM.
Mougeon et al. (Reference Mougeon, Rehner and Mougeon2010b, Reference Mougeon, Bres, Bigot and A. Papen2016) et Bigot et Papen (Reference Bigot and Papen2024) montrent que les différences observées en FM sont liées à l’absence d’influence des facteurs sociaux tels que le genre et la classe sociale, en raison d’une forte cohésion socioculturelle au sein de cette communauté. Nous testerons cette hypothèse en analysant l’effet de la classe sociale et du genre des locuteurs, ainsi que celui de leurs origines (voir section 6.2).
Étant donné l’origine laurentienne du FM, l’effet des facteurs linguistiques internes devrait être, à l’instar des études antérieures portant sur le français laurentien, limité ou nul.
Enfin, notre dernière hypothèse est que, compte tenu du caractère extrêmement minoritaire de la communauté métisse au sein de la province anglophone du Manitoba, du fait que la langue anglaise est devenue de plus en plus la lingua franca de la majorité des Métis et que les résultats discutés à la section 4 démontrent que so est surtout utilisé dans des communautés minoritaires et par les locuteurs les plus jeunes, nous nous attendons à ce que so occupe une place de choix dans le répertoire des locuteurs de Saint-Laurent, surtout chez les plus jeunes.
6. Méthodologie
Dans cette section, nous décrivons le corpus étudié. Ensuite, nous présentons les variables internes et externes. Enfin, nous détaillons nos outils d’analyse.
6.1 Le corpus Lavallée
En 1987, Guy Lavallée, un prêtre oblat métis, né et élevé à Saint-Laurent, a interviewé et enregistré un total de 54 membres francophones de la communauté pour son mémoire de maîtrise en anthropologie à l’Université de la Colombie-Britannique. Quelques années plus tard, la Fédération des Métis du Manitoba, qui avait financé la recherche de Lavallée, avec la permission de ce dernier, nous a fourni des copies des 54 enregistrements sur cassette.
Au début des années 2000, 51 de ces cassettes ont été numérisées et transcrites par Davy Bigot, alors doctorant en linguistique à l’Université du Québec à Montréal.Footnote 12 Un des 51 entretiens a été éliminé en raison de la mauvaise qualité physique de l’enregistrement (notamment le bruit ambiant et le chevauchement des conversations). Par ailleurs, sur les 50 interviewés restants, il y en a deux dont l’âge n’est pas indiqué, ce qui nous a obligés à les éliminer de l’analyse des facteurs externes ; cependant, les occurrences de ces deux locuteurs (un homme et une femme) sont incluses dans l’analyse des facteurs internes.
Les entretiens, d’une durée de 45 minutes à deux heures, pour un total d’environ 60 heures d’enregistrement, consistent en des conversations portant sur une variété de sujets relatifs à la vie actuelle et passée à Saint-Laurent. Les objectifs de Lavallée étant plus ethnographiques que linguistiques, aucun des contenus des conversations ne porte spécifiquement sur les caractéristiques linguistiques en tant que telles.
6.2 Les facteurs externes
Nous prenons en compte quatre facteurs sociaux. Le premier est le genre des locuteurs : femmes vs hommes. Le second est le statut économique et social (SES) attribué à chaque personne à partir de la classification de Blishen et al. (Reference Blishen, Carroll and Moore1987), sur la base de leur emploi. Nos SES sont les suivants : moyen-élevé, moyen et faible.
L’origine ethnique ou sociale semblant avoir été un facteur économique, linguistique et social important (St-Onge Reference St-Onge1984, Reference St-Onge1994, Reference St-Onge2004), nous avons cru bon d’en tenir compte. À cet effet, nous avons pu obtenir des informations à cet égard sur chacun des interviewés auprès d’un aîné de la communauté qui la connaît intimement. Nous avons donc réparti les locuteurs selon quatre origines : Métis de Fort Rouge vs Métis du village de Saint-Laurent vs Breton vs Canadien français.
Les catégories d’âge ont été sélectionnées après une préanalyse. À l’aide du logiciel Rbrul (Johnson Reference Johnson2009), nous avons tracé une courbe de progression pour identifier les pics d’âge significatifs. Dans un premier temps, nous avons regroupé les intervenants comme suit : jeunes adultes (39 ans et moins) vs adultes (40 à 64 ans) vs aînés (65 à 79 ans) vs aînés+ (80 ans et plus). Nos analyses préliminaires ont toutefois décelé des interactions entre le genre et l’âge des locuteurs. Nous avons donc dû, dans un second temps, fusionner certaines catégories. Au final, les interviewés ont été regroupés en adultes (âgés de 64 ans et moins) et aînés (âgés de 65 ans et plus).
6.3 Le facteur interne
Le facteur interne que nous avons retenu est le même que dans les études précédentes, à savoir l’opposition entre la fonction de connecteur grammatical (cf. (5)–(8)) et la fonction discursive (cf. (9)). Bien entendu, nous avons éliminé toutes les occurrences de donc et de alors qui n’exprimaient pas la conséquence, comme celles en (10) et (11).

Comme pour donc et alors, nous avons éliminé toutes les occurrences de so qui n’exprimaient pas de conséquence ou qui ne représentaient pas un marqueur discursif, ainsi que toutes celles qui apparaissaient dans des phrases entières en anglais, comme dans l’exemple suivant :
6.4 Les outils d’analyse
Les études variationnistes qui ont examiné l’alternance des marqueurs de conséquence en FL ont quasiment toutes utilisé le logiciel Varbrul ou ses dérivés, tels que Goldvarb (Tagliamonte Reference Tagliamonte2006). Toutefois, ce dernier ne tient pas compte de la variation individuelle, et donc du poids relatif de chaque locuteur. Ceci est particulièrement important lorsque la distribution des interviewés dans chaque cellule est déséquilibrée, ce qui est le cas du corpus Lavallée. Tagliamonte (Reference Tagliamonte2011 : 141) souligne que cela peut entraîner une erreur de « Type I », à savoir la sélection d’un facteur significatif qui, en réalité, ne l’est pas, et donc la production d’un modèle de variation erroné.
Depuis la fin des années 2000, le logiciel Rbrul (Johnson Reference Johnson2009) permet de prendre en compte la variation individuelle. Par conséquent, il offre un modèle plus conservateur, en évitant qu’un facteur soit sélectionné comme significatif alors qu’il ne le serait pas. Cependant, Tagliamonte (Reference Tagliamonte2011 : 141) précise que Rbrul peut, dans certains cas, être trop conservateur et produire des erreurs de « Type II », c’est-à-dire ne pas sélectionner un facteur qui serait, en fait, significatif.
Nous avons choisi de produire deux types d’analyse. Tout d’abord, nous avons effectué chaque analyse interne et externe avec Goldvarb, afin de faciliter les comparaisons avec les études antérieures. Puis, nous avons tenu compte de la variation individuelle en utilisant le logiciel Rbrul pour confirmer ou non la validité des modèles produits.
Comme avec Goldvarb, Rbrul fournit des poids factoriels (FW) compris entre 0,01 et 0,99 pour chaque catégorie. Il permet cependant de réaliser des analyses même en présence de facteurs invariants, ce qui n’est pas le cas de Goldvarb. Plus le FW est élevé, plus grande est la probabilité d’utiliser la variante sélectionnée, et inversement. Chaque facteur peut être classé par ordre d’importance (rang) en soustrayant la plus faible valeur de FW à sa plus forte. Le logiciel fournit une valeur (p), qui indique que la corrélation est significative lorsque p est inférieur à 0,05. Enfin, l’input indique la tendance générale de la variable dépendante à apparaître dans les données.
7. Résultats généraux
Dans cette section, nous présentons d’abord les fréquences générales de chaque variante. Ensuite, nous rapportons l’influence de la fonction. Enfin, nous nous concentrons sur l’influence des facteurs externes.
7.1 Fréquences générales
Le tableau 3 présente les taux d’occurrences ainsi que la dispersion des locuteurs pour chacune des variantes. Afin d’offrir un portrait exhaustif de la variation, nous avons distingué ça fait, ça fait que, fait que et fait.Footnote 13 Notons que pour les analyses internes et externes, ces quatre variantes ont été à nouveau regroupées en (ça) fait (que) à la suite d’analyses préliminaires n’ayant démontré aucun écart significatif entre elles.
Fréquences générales

La variante la plus employée est ça fait que (47 %). Viennent ensuite fait que (24,5 %) et ça fait (22 %). En ajoutant fait (1,5 %), cela signifie que (ça) fait (que) représente pas moins de 95 % des occurrences. Le taux de la variante anglaise so est limité à 2 %. Enfin, les variantes formelles alors et donc ne fournissent respectivement que 2,5 % et 0,5 % du total des occurrences.
D’ores et déjà, nos résultats confirment ceux des études antérieures, qui soulignent le caractère fortement vernaculaire du FM. En revanche, contrairement à nos attentes, l’emploi de so est particulièrement faible. Nous y reviendrons dans la discussion.
7.2 Influence de la fonction sur les quatre marqueurs
Les tableaux 4a et 4b présentent les résultats des analyses internes réalisées avec Goldvarb et Rbrul pour les quatre principales variantes.
Influence de la fonction selon Goldvarb

Influence de la fonction selon Rbrul

Tout d’abord, on notera qu’il n’y a aucune différence essentielle entre les deux analyses. (Ça) fait (que) semble avoir une fonction plutôt grammaticale, tout comme alors, au contraire de so et de donc, dont la fonction serait davantage discursive. Néanmoins, ni Goldvarb ni Rbrul n’indiquent que ces corrélations sont significatives.
7.3 Influence des facteurs externes sur les quatre marqueurs
Étant donné le nombre très limité de donc (0,5 %/n = 6), nous n’avons pas fait d’analyse factorielle pour cette variante. Les tableaux 5a et 5b ne présentent que les facteurs conditionnant l’emploi de (ça) fait (que), de so et d’alors.
Influence des facteurs sociaux selon Goldvarb

Influence des facteurs sociaux selon Rbrul

Comme indiqué dans la section 6.2, les interviewés ont été classés selon leur âge, leur SES, leur genre ainsi que leur origine. Le tableau 5a indique que seuls l’âge et le genre ont été sélectionnés comme étant significatifs par Goldvarb. Ces résultats semblent démontrer que, s’il existe peut-être encore des tensions entre différents groupes d’origine différente, en ce qui concerne l’emploi des marqueurs de conséquence les locuteurs du français de Saint-Laurent ne se distinguent pas entre eux de manière significative.
Concernant (ça) fait (que), l’âge arrive au premier rang, la variante étant favorisée par les locuteurs adultes, mais défavorisée par les aînés. (Ça) fait (que) est privilégié par les femmes, mais défavorisé par les hommes. So est caractéristique des hommes plutôt que des femmes, l’âge n’étant pas significatif ici. Enfin, l’analyse d’alors révèle que les locuteurs les plus âgés semblent l’utiliser davantage que les plus jeunes. En revanche, le genre ne conditionnerait pas significativement l’emploi de la variante normative.
L’analyse Rbrul offre un portrait différent de la variation. Un examen approfondi du corpus révèle que les 12 occurrences de so ont été produites par deux locuteurs (l’un âgé de 17 ans, l’autre de 71 ans) ainsi que par une locutrice âgée de 59 ans et que huit occurrences sur les 12 (soit 2/3 du total) ont été réalisées par la plus jeune de ces trois personnes. Ceci indique donc la présence d’une erreur de Type I (voir section 6.4) produite par l’analyse Goldvarb.
Concernant (ça) fait (que) et alors, un seul facteur a été sélectionné : l’âge. Les résultats de l’analyse Rbrul vont cependant dans le même sens que ceux de l’analyse avec Goldvarb. Une forte dichotomie conditionne l’alternance entre les deux variantes : les adultes privilégient (ça) fait (que), alors que les aînés lui préfèrent alors. En revanche, on notera que cette fois-ci, le genre n’est plus significatif. Une analyse détaillée du corpus montre que quatre locutrices (sur un total de 21) produisent entre 41 et 54 occurrences chacune et fournissent près de 54 % des (ça) fait (que) relatifs aux femmes. Tout comme dans le cas de so, Goldvarb semble donc avoir surgénéralisé l’effet du facteur genre.
8. Zoom sur (ça) fait (que)
Nous avons vu dans la section précédente que (ça) fait (que) représentait 95 % du total des occurrences. À l’instar de Blondeau et Tremblay (Reference Blondeau and Tremblay2022), nous avons vérifié si une stratification sociale régissait ou non l’emploi des variantes composant (ça) fait (que). Nous n’avons obtenu aucun résultat significatif concernant la variation interne.
Les résultats présentés dans les tableaux 6a et 6b ne rendent compte que des variantes fait que et ça fait, aucune corrélation n’ayant été détectée pour ça fait que et fait.
Influence des facteurs sociaux sur fait que et ça fait selon Goldvarb

Influence des facteurs sociaux sur fait que et ça fait selon Rbrul

Le tableau 6a montre que les emplois de fait que et de ça fait seraient conditionnés par les trois mêmes facteurs : le SES, le genre et l’âge.
En effet, fait que est privilégié par les locuteurs de SES moyen, mais défavorisé par les locuteurs de SES faible et surtout ceux de SES moyen-haut. Les femmes seraient également à la pointe de l’utilisation de cette variante, contrairement aux hommes. Enfin, les locuteurs aînés privilégieraient fait que, au contraire des adultes.
Inversement, ça fait est privilégié par les locuteurs de SES moyen-haut et faible, contrairement aux autres. La variante est également davantage employée par les hommes que par les femmes, ainsi que par les adultes, mais non les aînés.
Les résultats de Rbrul jettent toutefois un doute sur la validité des corrélations.
En effet, bien que l’analyse semble aller vers des tendances similaires à la précédente, le test indique une valeur de p supérieure à 0,05, donc que les facteurs ne sont pas significatifs.
Selon nous, la variation individuelle permet à nouveau d’expliquer l’écart entre les résultats obtenus avec Goldvarb et Rbrul. Pour fait que, une locutrice pose un problème majeur. En effet, celle-ci produit 45 occurrences sur les 148 comptabilisées, soit 30 % du total. Elle fournit 45 occurrences sur les 67 (67 %) attribuées au SES de niveau moyen, mais aussi 42 % des fait que produits par les femmes et enfin 45 % du total des adultes.
Concernant ça fait, la ventilation des données permet de constater que six personnes seulement produisent 96 occurrences sur les 145 recueillies, soit 66 % du total. Parmi elles, quatre sont des hommes (dont l’un fournit 21 occurrences) et cinq sont des personnes appartenant à la catégorie des adultes. Le poids de ces individus nous paraît donc encore une fois manifestement être la raison du décalage entre les résultats des deux tests.
9. Discussion
Étant donné le haut degré de vernacularité du FM observé dans les recherches précédentes, nous nous attendions à une prédominance de (ça) fait (que) dans le corpus Lavallée. Notre première hypothèse est nettement confortée, puisque la variante représente 95 % du nombre total d’occurrences. Ce résultat dépasse largement ceux des variantes m’as (74 %) (Mougeon et al. Reference Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010b), rien que (76,2 %) (Mougeon et al. Reference Mougeon, Bres, Bigot and A. Papen2016), sontaient (62,9 %), ontvaient (83,3 %) (Papen et Bigot Reference Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010) et [tʊt] (75 %) (Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2024).
Notre étude soutient également l’hypothèse d’un niveau élevé de cohésion sociale de la communauté de Saint-Laurent (Mougeon et al. Reference Papen, Bigot, Leblanc, Martineau and Frenette2010b, Reference Mougeon, Bres, Bigot and A. Papen2016; Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2024). En effet, l’analyse Rbrul, en contraste avec l’analyse Goldvarb, n’a révélé aucun effet significatif du SES et du genre des locuteurs, contrairement à ce qui a été observé dans les autres variétés de FL. Par ailleurs, notons que les origines des interviewés n’ont également aucun effet sur l’alternance des marqueurs de conséquence. Cela suggèrerait ainsi une certaine forme d’égalité entre les divers groupes sociaux de Saint-Laurent.
Seul l’âge semble être un facteur véritablement significatif, qui ne conditionne par ailleurs que deux variantes : (ça) fait (que) et alors. On a vu que les locuteurs les plus âgés étaient ceux qui utilisaient le plus alors, malgré sa très faible présence. Les aînés sont représentés par des personnes âgées de 65 ans et plus, donc nées au début du XXe siècle (rappelons que le corpus Lavallée date de 1987). Comme nous l’avons mentionné, à cette époque, plusieurs Métis ont été scolarisés dans des institutions où le FN était très certainement la variété enseignée et où le FM, lui, était fortement stigmatisé. L’extrait suivant illustre cette pression à l’encontre du FM, que l’intervieweur comme le locuteur opposent explicitement au « vrai français » :

Il est donc fort probable que la tendance observée dans notre corpus illustre non seulement la disparition progressive d’alors (à l’instar des études antérieures), mais aussi l’héritage de l’enseignement suivi par la partie la plus âgée de la population de Saint-Laurent.
En outre, notre étude s’est concentrée sur des caractéristiques du FM que l’on ne retrouve pas dans les autres variétés du FL. Comme nous l’avons mentionné, cette divergence se manifeste à la fois par l’utilisation de formes linguistiques calquées sur les langues algonquiennes, mais aussi par l’utilisation intensive de certaines variantes vernaculaires (conservatrices ou irrégulières) du FL. Cependant, les résultats de l’analyse interne appuient notre deuxième hypothèse, à savoir que le FM est lié à d’autres variétés de FL. En effet, comme dans la grande majorité des recherches précédentes, ni la fonction discursive ni la fonction grammaticale n’ont montré de résultats significatifs.
Enfin, nos résultats semblent contredire notre dernière hypothèse, qui prévoyait qu’étant donné le caractère minoritaire de la communauté francophone des Métis de Saint-Laurent, la variante anglaise so serait fortement représentée dans notre corpus, surtout chez les jeunes. En fait, celle-ci ne constitue que 2 % des occurrences relevées, marquant ainsi une divergence avec les autres communautés francophones minoritaires. On a vu qu’en français acadien, comme dans l’ensemble des variétés du FL hors Québec, so était non seulement bien attesté, mais qu’il montait aussi en puissance, en particulier chez les jeunes locuteurs. Compte tenu du nombre très limité de jeunes locuteurs dans le corpus Lavallée (trois hommes et une femme de moins de 20 ans), il est possible que nos résultats ne reflètent que très partiellement le FM de la plus jeune génération. On notera d’ailleurs que le locuteur qui utilise le plus de so est un adolescent anglo-dominant, ce qui tend à rejoindre les résultats des études antérieures.
Il reste maintenant à déterminer les forces motrices qui font diverger le FM des autres variétés sur la dimension sociale. Nous pensons que la réponse se trouve à la fois dans la nature de la communauté, dans les représentations linguistiques et dans l’identité de ses individus. Selon Fought (Reference Fought and Mesthrie2018 : 238), « language plays a crucial role in the construction and maintenance of ethnic identity. In fact, ethnicity can have a more striking relationship to language than other social factors such as gender, age, or social class. » De plus, elle affirme que « The use of particular linguistic features within a variety can be a key element in the performance and recognition of ethnic identity » (ibid. : 241). Elle ajoute que « The language or dialect associated with [an] ethnic identity [...] can also be a source of pride » (ibid. : 238). La montée en puissance de l’identité métisse au Canada s’est traduite par une plus grande fierté à l’égard de la culture et des langues métisses. De plus en plus de Métis francophones parlaient alors de leur langue comme étant du ‘mitchif’ plutôt que du ‘français’ :

Même si de nombreux Métis estimaient que leur français était insuffisant, ils en étaient fiers, et certains considéraient même qu’il s’agissait d’une langue distincte :

Avec la montée en puissance de l’identité métisse et l’étiolement de l’enseignement catholique, les locuteurs sembleraient ainsi avoir délaissé progressivement les variantes du FN alors et donc, au profil de (ça) fait (que).
Par ailleurs, le passage suivant montre que certains intervenants dénonçaient le fait que les jeunes parlaient anglais et pensaient même que le FM devait remplacer le FN dans les écoles.

Il apparaît donc que le FM, malgré la stigmatisation qui lui a été associée, bénéficie d’un capital linguistique chez certains locuteurs, qui n’hésitent pas à le revendiquer comme outil éducatif pour lutter contre l’anglicisation des jeunes générations. À l’instar de Bigot et Papen (Reference Bigot and Papen2024), nous soutenons donc que les Métis de Saint-Laurent sont conscients du caractère vernaculaire de leur français et que leur utilisation plus intense de formes vernaculaires telles que (ça) fait (que) agit comme un marqueur culturel et linguistique de l’identité métisse.
Par ailleurs, notons que, contrairement à Bigot et Papen (Reference Bigot and Papen2024), nous n’avons pas trouvé de différence entre les origines des différents Métis. Les auteurs ont relevé que les locuteurs d’origine bretonne et canadienne-française employaient significativement moins la variante vernaculaire [tʊt] que les interviewés d’origine métisse (de Fort Rouge et du village). Bigot et Papen (Reference Bigot and Papen2024) avancent l’hypothèse que [tʊt] agirait comme un marqueur de l’identité métisse permettant de distinguer les Métis de Saint-Laurent des locuteurs d’origine bretonne ou canadienne-française. Dans le cas de (ça) fait (que), son usage quasi systématique ne permet pas de distinguer les groupes de locuteurs d’origines diverses à Saint-Laurent. À l’inverse de [tʊt], (ça) fait (que) ne serait donc pas un marqueur identitaire, contrairement à ce qui a été observé ailleurs, par exemple, à Casselman, en Ontario (Bigot Reference Bigot2016, Reference Bigot2019, Reference Bigot and Reinke2020 ; Bigot et Papen Reference Bigot and Papen2020). Cette divergence reste néanmoins encore à être expliquée.
Pour finir, nous retiendrons l’importance des outils d’analyse. En effet, comme nos résultats le montrent, l’usage unique de logiciels statistiques tels que Goldvarb ou Rbrul limite la précision des portraits que l’on peut brosser. On a vu que le premier pouvait surgénéraliser des tendances associées à un groupe restreint de locuteurs. Rbrul, lui, ne permet pas de cibler les interviewés qui se démarquent du corpus. Ceci nous incite donc à tenir compte davantage de la variation individuelle et de données qualitatives telles que des témoignages directs pour nuancer les résultats obtenus à partir de tests statistiques.
En somme, notre article apporte un éclairage novateur sur une variable sociolinguistique très bien documentée, de même que sur une variété de FL qui demeure encore relativement mal connue. En outre, nous avons présenté des éléments probants ainsi que des hypothèses plausibles concernant tant la divergence du FM que son affiliation avec d’autres variantes du FL. Dans le contexte d’une disparition progressive du FM, nous souhaitons que notre étude serve de catalyseur et incite la communauté académique à approfondir davantage ses recherches sur cette communauté, qui fait partie intégrante du patrimoine historique et linguistique du Canada.