Depuis quelques années, le terme métapolitique s’est de plus en plus imposé pour décrire les stratégies d’influence idéologique de l’extrême droite, en particulier dans l’espace numérique (Bar-On, Reference Bar-On, Molas and Bar-On2022 ; Bures, Reference Bures2023 ; Ganesh, Reference Ganesh2025 ; Schilk, Reference Schilk2023 ; Tebaldi, Reference Tebaldi2024 ; Zienkowski, Reference Zienkowski2018). Il est employé pour désigner un ensemble de pratiques discursives et culturelles visant à structurer le débat public en dehors du champ institutionnel, en façonnant progressivement l’opinion et en imposant de nouvelles normes idéologiques (Ganesh, Reference Ganesh2025). Toutefois, malgré son succès croissant, la métapolitique demeure un concept fondamentalement ambivalent. D’un côté, elle apparaît comme un outil descriptif utile pour analyser les dynamiques contemporaines de l’extrême droite ; de l’autre, son usage demeure flou, oscillant entre son appropriation par les acteurs eux-mêmes et son utilisation en sciences sociales pour en rendre compte (Schilk, Reference Schilk2023).
Le concept de métapolitique se trouve ainsi pris dans une tension épistémologique. Il existe un écart important entre ses origines théoriques – à la fois issues du marxisme gramscien et de la pensée contre-révolutionnaire conservatrice – et la manière dont il est aujourd’hui mobilisé par les acteurs d’extrême droite. Gramsci, à travers sa notion d’hégémonie culturelle, insistait sur l’importance des intellectuels organiques et de la conquête des esprits comme condition préalable à la transformation politique (Gramsci, Reference Gramsci2021 [1971]). À l’opposé, les théoriciens contre-révolutionnaires comme Joseph de Maistre ont posé les bases d’une métapolitique conservatrice où le changement politique doit s’appuyer sur des principes transcendants, structurant l’ordre social selon une vision immuable et hiérarchisée (Schilk, Reference Schilk2023). Cette dualité des origines s’est renforcée avec la Nouvelle Droite européenne, notamment à travers Alain de Benoist, qui a reformulé la métapolitique comme une stratégie de long terme visant à transformer la culture avant de conquérir le pouvoir politique (Bures, Reference Bures2023 ; Griffin, Reference Griffin2000).
Dans ce contexte, une question se pose aux chercheurs en sciences sociales : faut-il continuer à utiliser le concept de métapolitique ou faut-il l’abandonner au profit de termes plus précis ? Après tout, d’autres concepts existent déjà pour décrire les dynamiques idéologiques et stratégiques des extrêmes droites contemporaines. Parmi eux, la normalisation (Dézé, Reference Dézé, Crépon, Dézé and Mayer2015) et la cooptation (Haegel et Mayer, Reference Haegel, Mayer, Herman and Muldoon2019 ; Krause, Cohen, et Abou-Chadi, Reference Krause, Cohen and Abou-Chadi2023 ; Tetrault, Reference Tetrault2024) sont souvent utilisées pour désigner la manière dont les idées d’extrême droite se diffusent dans nos sociétés.
Cet article propose une réflexion théorique sur la pertinence analytique du concept de métapolitique pour l’étude de l’extrême droite contemporaine. Cette dernière regroupe une pluralité d’acteurs et de courants qui ne sont pas toujours en accord. La métapolitique permet de penser le caractère gazeux de l’extrême droite qui peut être réduite, sans pour autant y être limitée, à une opposition à la démocratie et à une valorisation d’une forme nativiste (ou ethnique) de nationalisme et de l’autoritarisme (Carter, Reference Carter2018). Pour avancer dans cette réflexion, le cadre théorique proposé par Brubaker et Cooper (Reference Brubaker and Cooper2000) est mobilisé. Ces auteurs distinguent entre « catégorie de pratique » et « catégorie d’analyse », distinction qui peut ici être appliquée de façon heuristique au terme de métapolitique. D’un côté, la métapolitique renvoie à une catégorie de pratique, employée par les acteurs d’extrême droite pour se légitimer et structurer leurs récits. De l’autre, elle peut être saisie comme une catégorie d’analyse, permettant d’interroger de manière critique la circulation et la performativité de ces usages. C’est à l’articulation de ces deux niveaux que se situe la démarche proposée dans cet article.
Pour ce faire, le cas canadien, encore largement sous-étudié, constitue ici un terrain d’observation privilégié (Gagnon, Reference Gagnon2020 ; Leman-Langlois, Campana et Tanner, Reference Leman-Langlois, Campana and Tanner2024 ; Peker et Winter, Reference Peker and Winter2024). En effet, le Canada où l’extrême droite est pourtant faible, est à la fois le pays de nombreux acteurs d’extrême droite influents à l’international (Lauren Southern, Jordan Peterseon, Stefan Molyneux, Gavin McInnes ou encore Steven CrowderFootnote 1 ) et un objet de mise en récit dystopique privilégié par les extrêmes droites à travers le monde (Abrahamsen et Williams, Reference Abrahamsen and Williams2024). En proposant une reformulation critique du concept de métapolitique, cet article ne vise pas seulement à mieux comprendre les stratégies discursives de l’extrême droite, mais aussi à contribuer à une réflexion plus large en science politique sur les formes d’influence politique non institutionnelles, la transformation du sens commun et les recompositions culturelles du champ politique (Bar-On, Reference Bar-On, Molas and Bar-On2022). Il s’agit d’appréhender la politique comme un processus étendu, qui ne se limite pas aux compétitions électorales ou aux programmes partisans (Ganesh, Reference Ganesh2025), mais inclut également la façon dont les idées circulent, se banalisent et deviennent recevables dans l’espace public (Hermansson et al., Reference Hermansson, Lawrence, Mulhall, Murdoch, Hermansson, Lawrence, Mulhall and Murdoch2020).
Dans un premier temps, l’article revient sur les origines multiples du concept de métapolitique, en retraçant ses filiations gramscienne et conservatrice. Il propose ensuite un état des lieux de ses usages contemporains à l’extrême droite, en se concentrant sur l’espace numérique et médiatique, aujourd’hui central dans la circulation et la mise en scène des discours métapolitiques (Ganesh, Reference Ganesh2025 ; Norocel, Reference Norocel2023). L’analyse permet d’observer les usages stratégiques et performatifs du terme. L’article interroge alors les risques méthodologiques liés à l’usage du concept et examine des alternatives analytiques. Il propose enfin une reformulation critique de la métapolitique afin d’en faire un outil heuristique plus rigoureux pour l’étude des dynamiques d’influence à l’extrême droite, dans le prolongement de travaux récents (Norocel, Reference Norocel2023 ; Schilk, Reference Schilk2023 ; Zienkowski, Reference Zienkowski2018).
1. Les origines : une double généalogie
Si l’extrême droite contemporaine revendique souvent une inspiration gramscienne,Footnote 2 cette référence masque une filiation bien plus ancienne, qui inscrit la métapolitique dans une logique contre-révolutionnaire et anti-égalitaire. Comprendre cette double origine permet d’éviter une lecture naïve du concept et de mieux saisir les stratégies idéologiques qui sous-tendent son usage actuel. D’une part, la métapolitique s’inscrit dans une tradition pré-gramscienne issue de la pensée conservatrice et réactionnaire du XIXe siècle ; d’autre part, elle est souvent associée à une lecture de gauche qui en fait une stratégie d’hégémonie culturelle. Cette section vise à clarifier ces deux filiations.
1.1. Une origine réactionnaire et conservatrice : la métapolitique avant Gramsci
La première occurrence du terme métapolitique trouve ses racines dans la pensée conservatrice du XIXe siècle, notamment chez Joseph de Maistre (Reference Maistre1814) et Juan Donoso Cortés.Footnote 3 Ces auteurs voient dans la politique un domaine subordonné à des principes transcendants (religieux, moraux, ou métaphysiques), et considèrent que les idées précèdent et structurent l’ordre politique.
Dans son Essai sur le principe générateur des constitutions politiques (Reference Maistre1814), Joseph de Maistre définit la métapolitique comme une science des principes sous-jacents aux régimes politiques. Il écrit : « Les philosophes allemandsFootnote 4 ont inventé le mot métapolitique, pour être à la politique ce que la métaphysique est à la physique » (Reference Maistre1814 : 3). Ce faisant, il suggère que la politique repose sur des fondements immatériels, notamment les valeurs, la religion et les mythes nationaux. De Maistre critique violemment les Lumières et la Révolution française, qu’il accuse d’avoir détruit les bases spirituelles du pouvoir légitime. Pour lui, les révolutions ne sont jamais purement politiques : elles sont toujours précédées d’un bouleversement des idées et des croyances. Ainsi, la métapolitique devient un outil de restauration réactionnaire, visant à réimposer un ordre transcendant. Cette origine est notamment diffusée et entretenue dans les années 1900 au Canada par Lionel Groulx (Courtois, Reference Courtois2017 : 45), prêtre et historien, directeur de la revue canadienne Action française (renommé Action nationale en 1933) en hommage à sa soeur française fondée par Charles Maurasse et reconnue de nos jours comme icône par le groupe d’extrême droite québecois Nouvelle Alliance (Marina, 2024).
Un autre penseur clé de cette tradition est Juan Donoso Cortés, qui insiste sur la nécessité de dominer le champ des idées pour structurer l’ordre social. Dans son Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme (1851), il affirme que les idées modernes (libéralisme, socialisme) ne sont pas simplement des erreurs intellectuelles, mais des maladies spirituelles qu’il faut éradiquer. Plus tard, Friedrich Nietzsche hérite de cette tradition en dénonçant l’égalitarisme moderne comme une manifestation du ressentiment et en affirmant que la transformation des valeurs précède toujours la transformation politique. Son influence est manifeste dans la pensée de la Révolution conservatrice allemande (Carl Schmitt, Martin Heidegger, Armin Mohler), qui développe une approche métapolitique anti-égalitaire et anti-rationaliste. Même si Cortés n’est pas directement mentionné par des figures fortes de l’extrême droite canadienne, ses idées phares se retrouvent dans les écrits du militant fasciste Adrien Arcand (Théorêt, Reference Théorêt2016).
1.2. La racine gramscienne : la métapolitique comme conquête de l’hégémonie
Le second courant d’origine du concept de métapolitique est celui issu d’Antonio Gramsci, qui en fait un outil de lutte pour l’hégémonie culturelle. Bien que Gramsci n’emploie jamais explicitement le terme métapolitique, ses idées sur la conquête des esprits comme préalable à la prise du pouvoir politique ont été largement reprises et réinterprétées.
Dans ses Cahiers de prison ([1948], 2021), Gramsci développe l’idée que le pouvoir politique repose sur une domination culturelle préalable. Selon lui, l’État ne se maintient pas uniquement par la répression (domination), mais aussi par l’adhésion des masses à un système de valeurs (hégémonie). Il affirme ainsi que « tout rapport d’hégémonie est nécessairement un rapport pédagogique » ([1948] 2021 : 130). Ce processus d’hégémonie repose sur des intellectuels organiques, qui ne sont pas de simples penseurs isolés, mais des acteurs engagés dans la structuration d’un nouvel ordre idéologique. Ainsi, conquérir la culture, c’est déjà préparer la conquête du pouvoir politique.
Malgré la racine conservatrice de la métapolitique, l’usage droitier contemporain relève plus d’une relecture syncrétique entre sa racine gramscienne et conservatrice. À partir des années 1970, Alain de Benoist et la Nouvelle Droite française vont récupérer les idées de Gramsci pour les adapter à un projet réactionnaire. Dans Vue de droite (1977), De Benoist affirme que « toutes les grandes révolutions de l’histoire ne sont que la traduction en actes d’une évolution déjà réalisée dans les esprits […]. La droite n’a pas compris la nécessité du long terme. Elle n’a pas vu comment le pouvoir culturel conditionne le pouvoir politique » (Benoist, Reference Benoist1979 : 6–7).
Il n’est plus question de transcendance divine comme chez de Maistre, mais de Benoist conserve, au coeur de son dispositif intellectuel, la critique de la poursuite moderne de l’égalité, à l’instar de Juan Donoso Cortés ou, en partie, de Nietzsche. Cette lecture sélective conduit à un « gramscisme de droite », où l’objectif n’est plus l’émancipation du prolétariat, mais la reconstruction d’une hégémonie conservatrice, notamment sur les questions identitaires et civilisationnelles. Des années après la médiatisation du terme, Alain de Benoist reconnait lui-même que le concept a reçu une attention inattendue et que la fondation intellectuelle de ce concept reste superficielle : « L’objectif de la Nouvelle droite est plus simple [que la lutte contre hégémonique gramscienne] : il s’agit simplement de répandre le plus possible ses idées, de faire connaître ses analyses, et d’aider ainsi à l’évolution des mentalités » (Benoist, Reference Benoist2006 : 181).
2. Usages contemporains à l’extrême droite
Bien qu’il existe un corpus intellectuel resserréFootnote 5 autour de l’idée de métapolitique notamment grâce aux écrits d’auteurs issus de la Nouvelle droite européenne, en tant que catégorie de pratique (Brubaker et Cooper, Reference Brubaker and Cooper2000), l’idée de métapolitique est très disparate. Plusieurs auteurs soulignent que la notion est floue et polysémique. Si elle renvoie à une stratégie militante à l’extrême droite (diffuser des idées dans la société civile pour conquérir ultérieurement le pouvoir politique), cette stratégie demeure peu élaborée, car les moyens de mettre en oeuvre la métapolitique sont rarement explicités. Il s’agira d’abord de présenter les usages récurrents du terme par les acteurs avant d’exposer plus clairement les incohérences internes à ces usages.
2.1. Quatre usages de la métapolitique
On peut distinguer quatre sous-dimensions dans l’usage contemporain de la métapolitique à l’extrême droite : le développement d’un récit désirable et cohérent, la mise en place de canaux de diffusion, la production d’un matériau culturel et la mobilisation des émotions.Footnote 6
Le premier usage est le plus proche d’idée originelle de métapolitique, mais il est aussi le plus abstrait. Il s’agit de construire un récit commun et désirable à la plus extrême des droites. Elle doit participer à la construction d’une sorte d’utopie réactionnaire, servant d’horizon à l’action politique et qui reposerait sur un corpus idéologique cohérent (Faye, Reference Faye2001 : 204). Comme le remarquent Rita Abrahamsen et Michael C. Williams (Reference Abrahamsen and Williams2024), l’évocation de récits dystopiques semble aussi importante que l’évocation d’utopie. Ces récits ne se réduisent pas à de simples fantasmes alarmistes, mais constituent de véritables « dystopies critiques », c’est-à-dire des mises en récit affectives qui traduisent la peur du présent démocratique et libéral en horizon d’effondrement imminent (Abrahamsen et Williams, Reference Abrahamsen and Williams2024). Le Canada y occupe une place particulière. En réaction à son image de « bon élève » libéral et multiculturaliste, il est régulièrement représenté par les entrepreneurs médiatiques de la droite radicale comme un laboratoire dystopique, un « pays malheureux » où l’« excès » du progressisme fournirait la preuve tangible des dangers d’un ordre libéral mondialisé (Abrahamsen et Williams, Reference Abrahamsen and Williams2024). Dans cette perspective, le Canada et ses politiques récentes deviennent l’objet concret de paniques réactionnaires, servant d’avertissement adressé aux audiences internationales sur les dérives supposées qui pourraient aussi les atteindre.
C’est à partir de ces dystopies critiques que s’est bâti le versant positif (utopique) du récit qui peut s’incarner très concrètement par exemple à travers le phénomène des tradwives qui mettent en scène une vision fantasmée de la vie de femmes au foyer étatsuniennes des années 1950. Ces utopies – qui sont en fait basées sur le passé (Bauman, Reference Bauman2019) – peuvent s’incarner de bien des manières dans des pratiques culturelles concrètes, comme l’esthétisation de la nostalgie des années 1980 à travers le genre musical du vaporwave (Hermansson et al., Reference Hermansson, Lawrence, Mulhall, Murdoch, Hermansson, Lawrence, Mulhall and Murdoch2020) ou la valorisation d’un style vestimentaire soigné – souvent inspiré du début du XXe siècle (Gaugele, Reference Gaugele2019) – comme le fait le militant d’extrême droite québécois Alexandre Cormier-Denis.
Le public visé par ce récit n’est pas toujours clair. Guillaume Faye, membre du GRECE, explique que l’élite et le peuple ensemble doivent être visés : « Polyvalente, l’agitation métapolitique s’adresse autant aux décideurs (“frapper à la tête’’) qu’à la population globale ; elle doit autant viser la formation idéologique complète d’une élite active que la propagande dans les médias populaires par “saupoudrage’’ » (Faye, Reference Faye2001 : 205).
Intervient alors le second usage qui consiste à promouvoir la création de canaux de diffusion du message idéologique. Cette nouvelle élite, politique et culturelle doit être capable d’atteindre la population globale à travers la création et le maintien de canaux de diffusion alternatifs.Footnote 7 Au Canada, la plateforme Rebel News, dirigée par Ezra Levant, s’inscrit pleinement dans cette logique en articulant une posture de dissidence médiatique, en opposition aux « médias mainstream » et au « politiquement correct » (Elmer et Burton, Reference Elmer and Burton2022). Certaines figures canadiennes de l’extrême droite ont tenté à plusieurs reprises mais sans succès d’être à la tête de médias indépendants comme Gavin McInnes, fondateur de Vice à Montréal, CRTV et Blaze Media. Le Canada a d’ailleurs été utilisé comme point d’ancrage en Amérique pour diffuser les travaux européens. Le nouvel ordre mondial européen y a fondé sa maison d’édition, les Celtiques dans les années 1970 (Jacquet-Vaillant et Lebourg, sous presse). Comme le montre le sociologue Samuel Bouron (Reference Bouron2025 : 74), le but est de mettre en place un réseau médiatique capable de s’autoalimenter en diffusant à des échelons différents (presse papier, médias sociaux, WebTV, influenceurs en ligne, télévision, etc.) le même message répété, mais adapté au canal qui diffuse.
Ces canaux doivent diffuser le matériau métapolitique. Il s’agit du troisième usage. Là encore, les textes sont vagues. Il peut s’agir autant de production classique comme la réédition d’ouvrages déjà célèbre dans les milieux réactionnaires et conservateurs,Footnote 8 que la production de contenus numériques. Ainsi, semblent être mis au même niveau les ouvrages de l’écrivain français Renaud Camus, les TikTok du canado-américain Steven Crowder ou les éditos politiques du militant québécois Alexandre Cormier-Denis. Pourtant, à y regarder de plus près, si le contenu est déjà identifié comme d’extrême droite, sa valeur métapolitique pourrait bien être moindre aux yeux de certains intellectuels du GRECE qui considèrent que pour gagner la bataille culturelle il faut justement revêtir l’apparence de la neutralité politique. Comme le dit Guillaume Faye « elle a l’avantage d’une apparente ‘‘neutralité’’ non électoraliste et désintéressée, ce qui renforce son pouvoir de persuasion, puisqu’elle ne s’exprime pas à partir d’un lieu politiquement repérable » (Reference Faye2001 : 205). L’action métapolitique se ferait donc de façon implicite, à la façon des fables de la Fontaine. En ce sens, les récentes convergences avec le masculinisme s’inscrivent dans cette logique : la sphère masculiniste (ou manosphère) constitue aujourd’hui un puissant vecteur métapolitique au Canada, non seulement en raison des violences spectaculaires qui y ont été associées, mais aussi parce qu’elle diffuse des récits de crise de la masculinité qui, sous une apparente banalité discursive, contribuent à normaliser les mythes de la violence genrée en ligne. Ces récits, largement partagés par de jeunes hommes au-delà des seuls cercles d’extrême droite, offrent un terrain d’entrée pour des visions plus radicales de la politique et renforcent ainsi la circulation de mythes qui banalisent ou justifient la violence (Morales et al., Reference Morales, Hodson, Chen, Mendes, Veletsianos and Gosse2025).
Dans de nombreux textes, il est fait références à différentes tactiques discursives et rhétoriques qui reposent souvent sur une volonté de manipuler grâce aux émotions. Il s’agit du quatrième usage du terme. La métapolitique ne serait pas seulement affaire de raison, mais aussi de manipulation émotionnelle. Cela peut référer à plusieurs choses : l’embrigadement à l’école, l’utilisation d’un ton plus émotionnel dans les campagnes politique ou encore de « magnétisme culturel » qu’aurait la gauche au détriment de la droite (Bures, Reference Bures2023 : 23). En bref, la façon dont l’extrême droite parle de métapolitique semble faire référence plus classiquement à des dispositifs liés à la propagande. Dans Counter-Currents, le blogue fondé par le suprémaciste blanc étatsunien Greg Johnson, il est facile de lire des billets qui donnent des conseils pour persuader des personnes qui seraient « sceptiques sur la race » ou « sur la domination juive » (Reference Johnson2018). Le plus important n’est pas nécessairement de faire des sympathisants, mais de semer le doute en commençant par être simplement poli, calme et paraître ouvert à la critique. L’idée est d’avoir une image positive en suscitant d’abord une sympathie pour soi avant de réussir à générer de la sympathie pour les idées politiques (Chambers, Reference Chambers2025).
C’est pourtant un tout autre levier émotionnel qui est mobilisé par les partisans de l’extrême droite en ligne, au Canada (McKelvey et al., Reference McKelvey, DeJong, Kowalchuck and Donovan2022) et ailleurs (Boursier, Reference Boursier, Kaiser, Khiari and Lühr2022 ; Sun, Zhu et Guo, Reference Sun, Zhu and Guo2023). En mobilisant à leur avantage les affordances sociotechniques des médias sociaux, l’extrême droite se donne une image sulfureuse afin de générer de l’engagement numérique. De plus, si la littérature académique montre depuis longtemps les liens entre affects négatifs et engagement politique vers l’extrême droite (Askanius, Reference Askanius2021 ; Hong, Reference Hong, Boler and Davis2020 ; Voirol et Martini, Reference Voirol and Martini2023), les militants politiques de ce côté-là du spectre politique ne font qu’évoquer le rôle des émotions sans le théoriser.
2.2. Critiques des usages contemporains de la métapolitique
Faute de définition unanime, il existe jusqu’ici peu de réflexions méthodologiques sur la spécificité des discours métapolitiques, note Felix Schilk (Reference Schilk2023 : 343), invitant à mieux cadrer ce que recouvre ce terme. En outre, certains critiquent une vision parfois trop intellectualisée de la métapolitique, qui néglige le passage à l’action. Des débats internes à l’extrême droite ont même eu lieu sur ses limites pratiques : ainsi, l’ancien théoricien du GRECE Robert Steuckers (Reference Steuckers2024) reproche à la Nouvelle Droite d’être trop métapolitique, arguant que la métapolitique ne sert pas à grand-chose sans impact direct sur les institutions, d’où la nécessité d’une action plus militante en parallèle. Alain de Benoist lui-même reconnaît que le terme a reçu une importance disproportionnée (Reference Benoist2006 : 181).
Cette diversité sème la confusion conceptuelle et soulève une question plus large. Si la métapolitique est si diversifiée dans ses pratiques et si liée à la politique traditionnelle, s’agit-il d’une sphère d’action séparée ou d’une composante de toute lutte politique ? Cet article propose de compléter ces usages émiques (c’est-à-dire tels qu’employés par les acteurs eux-mêmes) par des effets potentiels non pas de la stratégie métapolitique mais du discours en lui-même. Le fait de se réclamer d’une stratégie métapolitique ne produit-il pas des effets en soi, que cette stratégie soit réellement ou non menée ? On propose ici d’y voir un effet de vitrine intellectuelle qui pourrait avoir au moins deux fonctions : la fédération des extrêmes et la justification des échecs électoraux.
2.2.1. Fédérer des courants disparates sous une même bannière
Le flou autour du terme métapolitique peut être considéré comme volontaire. Il en fait un rassembleur de familles idéologiques variées au sein de l’extrême droite. C’est dans ce « bouillon métapolitique » commun que s’est formée la mouvance alt-right aux États-Unis, en réunissant des publics aussi divers que des paleoconservateurs, des néo-païens racialistes, des nationalistes blancs et des traditionalistes autour d’une même croisade culturelle (Dafaure, Reference Dafaure2021). De même en Europe, la Nouvelle Droite a cherché à fédérer intégristes catholiques, païens identitaires, monarchistes, néofascistes, etc., en gommant leurs divergences tactiques au profit d’un discours global anti-libéral et anti-égalitaire. Tous ces courants pouvaient se retrouver dans la dénonciation d’un « nivellement démocratique » et l’exaltation des identités organiques, grâce à une rhétorique métapolitique suffisamment abstraite pour faire consensus.
La métapolitique fonctionne ainsi comme un cadre idéologique transversal : plutôt que de débattre de programmes concrets (où les extrêmes droites pourraient s’opposer entre elles), on met l’accent sur des concepts unificateurs (défense de la « civilisation) occidentale », rejet de « l’égalitarisme », promotion de la « différenciation ethnoculturelle », etc. Cette stratégie de front culturel permet de coordonner des « collectivités floues » (Ganesh, Reference Ganesh2025) où chacun peut participer à la bataille culturelle en diffusant mèmes, articles ou vidéos, malgré des sensibilités distinctes, car tous partagent l’objectif métapolitique de saper l’idéologie libérale égalitariste. Au Canada, cette logique se manifeste dans des espaces numériques comme le « subreddit r/metacanada » et les pages Facebook « Old Stock Canadians » (McKelvey et al., Reference McKelvey, DeJong, Kowalchuck and Donovan2022), qui mêlent nationalisme chrétien, antiféminisme et nostalgie coloniale.Footnote 9 La métapolitique offre un vocabulaire et un horizon communs à ces droites extrêmes, soudant une coalition idéologique au-delà des partis et chapelles.
Ainsi, si la métapolitique vise à construire un récit unificateur, il n’est pas certain que cet objectif passe nécessairement par la production d’un véritable récit cohérent et systématique. L’invocation du terme « métapolitique » semble, en elle-même, exercer une fonction performative : elle contribue à l’unification symbolique de courants idéologiques disparates, sans qu’un réel syncrétisme doctrinal soit nécessaire. Autrement dit, c’est moins l’existence d’un contenu idéologique partagé qui fédère, que la référence commune à une stratégie métapolitique.
2.2.2. Un alibi aux échecs électoraux
Comme le note Tamir Bar-On, pour la Nouvelle Droite, « la métapolitique est une autre voie vers le politique » : au lieu de briguer des postes, il s’agit de livrer une bataille des idées, en partant du principe que « les révolutions prennent d’abord place dans l’esprit des peuples » (Bar-On, Reference Bar-On, Molas and Bar-On2022 : 189). Autrement dit, perdre aujourd’hui sur le terrain électoral importe peu si l’on prépare la victoire culturelle de demain. Incapables de conquérir le pouvoir par les voies classiques, certains mouvements d’extrême droite ont replié leur action vers le combat culturel, en se rassurant par l’idée d’une victoire idéologique future. Dès la fin des années 1970, la Nouvelle Droite, marginale politiquement, affirmait mener une « longue marche à travers la culture » (Benoist, Reference Benoist1979 : 73) plutôt que de participer aux élections – stratégie de la guerre de position gramscienne sans guerre de manoeuvre.
Cette posture présente l’avantage de transformer la défaite politique en victoire différée : un scrutin perdu n’est plus un échec, mais une étape dans un projet de transformation des mentalités à long terme. De plus, un échec ici et maintenant renforce la conviction répandue à l’extrême droite qu’il y aurait un système politique et médiatique entièrement opposé à son arrivée au pouvoir. L’échec confirme une lecture parfois complotiste et renforce l’idée que l’extrême droite porte un projet réellement transformateur ; autrement, elle ne susciterait pas autant d’opposition. Cette logique permet également de s’attribuer des victoires qui n’en sont pas nécessairement. Au Canada, cette logique est régulièrement mobilisée par le Parti populaire du Canada (PPC) de Maxime Bernier. Après l’échec électoral de 2021 (4,9 % des voix), Bernier déclare sur X : « Nous avons planté des graines. Le mouvement pour la liberté continue de croître » (20 septembre 2021). Le PPC transforme ainsi une marginalité électorale persistante en preuve de sa pureté idéologique et de sa mission dissidente.
Des figures de cette mouvance, comme Guillaume Faye, ont toutefois critiqué cette tendance à se réfugier dans l’agit-prop intellectuelle sans action concrète : pour Faye, la métapolitique doit compléter l’action politique directe et non s’y substituer. Ce rappel interne souligne que la métapolitique peut devenir un prétexte à l’inaction, voire un aveu d’impuissance politique camouflé en stratégie noble. De plus, même en cas de progression dans le corps électoral, cela ne traduit pas nécessairement une progression dans la société dans son ensemble des idées d’extrême droite, comme le rappellent les travaux récents de Vincent Tiberj (Reference Tiberj2024). Le rapport entre transformations du sens commun et dynamiques électorales demeure contingent et complexe.
3. Les alternatives conceptuelles à la métapolitique
Employer le vocabulaire de la « métapolitique » sans précaution critique peut faire le jeu même de la stratégie qu’il prétend analyser, en contribuant à la performativité du terme. Parler de « bataille culturelle » pour désigner la diffusion d’idées xénophobes risque ainsi de banaliser des procédés discursifs qui visent à saper les valeurs démocratiques sous l’apparence d’un débat d’idées neutre. Comme l’avertissait déjà Taguieff (1981), ce « combat culturel » constitue avant tout un habillage stratégique destiné à rendre acceptable une offensive idéologique. Reprendre ces catégories sans distance critique expose alors les chercheurs au risque d’adopter le cadre narratif de l’extrême droite et d’en légitimer involontairement les objectifs.
Compte tenu de ces écueils, l’usage de la métapolitique comme catégorie analytique demeure discuté. On pourrait en effet lui préférer des notions plus stables, telles que la cooptation ou la normalisation, déjà bien établies dans le répertoire de la science politique pour analyser la diffusion des idées d’extrême droite.
4.1. Cooptation
La cooptation est évoquée par la littérature afin de décrire la manière dont des partis traditionnels adoptent des idées ou des thématiques issues de l’extrême droite dans le but de séduire un électorat, ou de contrer leurs adversaires (Dahlström et Sundell, Reference Dahlström and Sundell2012 ; Krause, Cohen et Abou-Chadi, Reference Krause, Cohen and Abou-Chadi2023 ; Tetrault, Reference Tetrault2024). En focalisant son explication sur les dynamiques électorales, la cooptation permet de comprendre pourquoi certains éléments programmatiques précis comme le contrôle de l’immigration peuvent être repris par des partis politiques, même lorsque ces idées ne s’alignent pas entièrement avec leur programme initial.
Le terme est surtout utilisé pour étudier l’ambivalence de la droite face à l’extrême droite. Il vise alors à décrire « une stratégie accommodante de cooptation d’enjeux, et une stratégie conflictuelle d’ostracisme au niveau des alliances nationales » (Haegel et Mayer, Reference Haegel, Mayer, Herman and Muldoon2019 : 223). Au Canada, plusieurs études ont documenté l’adoption de thèmes d’extrême droite par des partis conservateurs, notamment en lien avec l’immigration, l’identité nationale ou la critique du multiculturalisme (Al-Rawi et al., Reference Al-Rawi, Celestini, Stewart, Nicolaï and Worku2024 ; Amarasingam et Carvin, Reference Amarasingam, Carvin, Hillmer, Lagassé and Rigby2024 ; Perry, Reference Perry2021). Des idées issues de l’alt-right nord-américaine ont infiltré le discours politique à travers des campagnes en ligne visant à influencer les partis de droite sur des enjeux comme la liberté d’expression ou l’islamophobie (Laycock et Weldon, Reference Laycock, Weldon and Laycock2019).
Une telle explication permet également de comprendre, du moins d’un point de vue électoral et structurel, l’importation d’idées d’extrême droite par d’autres forces politiques, et notamment par le centre (Deneault, Reference Deneault2016 ; Serna, Reference Serna2005). Depuis une dizaine d’années, des chercheurs élaborent souvent sur un ton polémique l’idée d’un « extrême centre » qui serait moins caractérisé par une idéologie claire que par un ensemble de pratiques et de stratégies visant à l’ériger en arbitre de la vie politique.Footnote 10 Bien que ces auteurs n’invoquent pas directement la littérature sur la cooptation, la structuration du centre en force politique pragmatique plutôt qu’idéologique la rendrait plus susceptible à faire usage de stratégies de cooptation d’idées provenant de l’extrême droite.Footnote 11
4.2. La normalisation
Le terme normalisation Footnote 12 est mobilisé dans de nombreuses recherches de références en français (Dézé, Reference Dézé, Crépon, Dézé and Mayer2015 ; Faury, Reference Faury2024) et souvent cité dans la presse par des auteurs de référence (Camus, Reference Camus2011 ; Lebourg Reference Lebourg2024). La normalisation fait partie d’une stratégie récurrente des partis d’extrême droite européens à succès comme le RN qui en joue depuis sa création en 1972 (Dézé, Reference Dézé, Crépon, Dézé and Mayer2015). Celle-ci repose sur plusieurs éléments comme l’euphémisation du langage, le rejet public des membres les plus radicaux ou la « crédibilisation » du parti au moyen d’une acceptation partielle des institutions établies. La normalisation oscille entre la modération apparente de son discours et la « diabolisation », c’est-à-dire une radicalisation maitrisée permettant de rester cohérent idéologiquement et fidèle à ses origines politiques radicales (Dézé, Reference Dézé, Crépon, Dézé and Mayer2015). Cette stratégie sert essentiellement à renforcer la compétitivité électorale tout en maintenant une base militante attachée à des idées radicales. Elle ne vise ainsi pas seulement à mobiliser un public acquis, mais aussi à élargir les bornes du dicible en ligne. Autrement dit, elles participent à déplacer la « fenêtre d’Overton » en intégrant dans l’espace public des termes et représentations qui étaient auparavant jugés inacceptables.
Comme le relève Alexandre Dézé, la normalisation fonctionne en réalité en couple avec la radicalisation (Reference Dézé, Crépon, Dézé and Mayer2015 : 32). Au Canada, « La persistance médiatique de Bernier illustre un lien important entre l’alt-right et les tactiques médiatiques. […] [Maxime Bernier] s’est imposé comme une figure provocatrice de la politique canadienne, en franchissant délibérément les normes et les lois pour obtenir une large couverture médiatique au Canada et se constituer une base de partisans solide en ligne » (Campana, Tanner, et Leman-Langlois Reference Campana, Tanner and Leman-Langlois2024 : 751 [Traduction libre]). Dans le même temps, il s’efforce de respecter l’étiquette de la démocratie représentative canadienne et ne peut pas être considéré comme une simple copie de Trump, multipliant les surenchères.
Peu de travaux tentent d’opérationnaliser la normalisation. Le politologue Gilles Ivaldi dans une note de recherche la comprend de « manière multidimensionnelle, sous l’angle de la réputation extrémiste des formations d’extrême-droite, mais également au regard de leur crédibilité, qui constitue un aspect crucial de la capacité que peuvent avoir ces partis d’élargir leur base électorale pour la conquête du pouvoir » (Reference Ivaldi2023 : 9). Cette définition a le mérite d’offrir un indicateur de la réussite ou non de la normalisation en tant que stratégie électorale. Elle ne permet cependant pas d’évaluer l’autre pendant, la radicalisation. Est-ce qu’une réputation extrémiste faible signifie que le parti a perdu toute radicalité programmatique ou politique ?
4.3. Différences avec la métapolitique
Cela nous amène à une interrogation plus large. Est-ce que la normalisation est le fait uniquement d’une stratégie partisane à visée électoraliste ? La normalisation n’est pas seulement le fait d’un parti ; elle peut aussi désigner une tendance plus large et plus profonde de fascisation, qui touche non seulement la scène politique, mais également la société en général. Comme le rappelle si bien Cas Mudde, dans une certaine mesure, bon nombre d’idées d’extrême droite sont des versions « extrêmes » d’opinions déjà largement répandues.
La cooptation et la normalisation sont utiles afin d’analyser des dynamiques à court et moyen terme et des réponses stratégiques insérées dans des logiques de concurrence partisane. Cependant, ces explications tendent à réduire la diffusion des idées d’extrême droite à une stratégie intentionnelle et centralisée au sein des partis. Or la politique n’est pas qu’une affaire partisane. Elle est aussi portée par la société civile. Elles négligent ainsi des dynamiques culturelles sous-jacentes ayant elles aussi des effets sur le discours institutionnel.
La métapolitique vise à instaurer un cadre idéologique dominantFootnote 13 en remodelant les normes intellectuelles et culturelles avant toute prise de pouvoir politique (Bures, Reference Bures2023 ; Griffin, Reference Griffin2000 ; Schilk, Reference Schilk2023). La stratégie métapolitique cherche à produire un environnement culturel propice à l’intégration de ses idées dans les institutions. Ultimement, elle doit permettre l’accession au pouvoir en redéfinissant le périmètre du politique afin d’étendre l’acceptabilité des idées d’extrême droite (Zienkowski, Reference Zienkowski2018 : 140). Elle tend à créer un contexte dans lequel des idées – et non seulement des éléments programmatiques – autrefois marginales sont progressivement normalisées et influencent les décisions politiques. Ainsi, l’une des forces de la métapolitique est son ambition à long terme : elle dépasse les tactiques électorales en visant les cadres culturels et institutionnels bien au-delà des frontières habituelles de l’extrême droite.
La cooptation permet de comprendre l’intégration programmatique d’éléments venant de partis d’extrême droite. Cette focalisation ne permet cependant pas d’apercevoir des tactiques plus fines de manipulation rhétorique, qui ne débouchent pas nécessairement sur des mesures ou des engagements concrets, mais qui contribuent à banaliser l’usage d’un champ lexical propre à l’extrême droite (Boursier et Lemor, Reference Boursier and Lemor2025).
Schilk (Reference Schilk2023) explique à cet égard que la métapolitique repose sur une manipulation stratégique des narrations et récits pour occuper le champ culturel et intellectuel. Cette manipulation peut être due autant à des stratégies portées par des partis que reprise (volontairement ou non) par des acteurs extérieurs à l’extrême droite. Cela rend la métapolitique particulièrement utile pour comprendre la diffusion des idées d’extrême droite au-delà de ses frontières habituelles.
5. Faire un usage critique de la métapolitique
Si les notions de cooptation et de normalisation permettent d’éclairer certains mécanismes d’intégration des idées d’extrême droite dans l’espace public, elles demeurent insuffisantes pour saisir les dynamiques plus profondes qui reconfigurent en amont le débat public lui-même. En se concentrant sur les logiques partisanes ou les effets électoraux, ces concepts tendent à reléguer au second plan les transformations discursives et symboliques qui redessinent les frontières du politique. C’est précisément cette dimension que le concept de métapolitique permet de penser.
Dans les parties précédentes, nous avons abordé la métapolitique comme « catégorie de pratique » ; il est temps maintenant de la réfléchir comme « catégorie d’analyse » (Brubaker et Cooper, Reference Brubaker and Cooper2000), que le chercheur pourrait utiliser de manière critique. En ce sens, la métapolitique désigne moins la diffusion d’idées que la construction d’un cadre cognitif et moral où certaines valeurs deviennent des évidences du débat public. Elle fonctionne ainsi comme une mise en scène de la dissidence (Bures, Reference Bures2023), un discours d’auto-légitimation (Norocel, Reference Norocel2023), et participe à la redéfinition d’un sens commun plus qu’à une simple bataille d’idées.
L’objectif n’est pas de fournir une conceptualisation universelle de la métapolitique, mais d’en proposer un usage académique spécifiquement adapté à l’analyse de l’extrême droite. Une telle démarche suppose de prendre en compte non seulement les logiques discursives, mais aussi le contenu idéologique : les stratégies métapolitiques ne se déploient pas de la même manière lorsqu’il s’agit de diffuser un agenda raciste dans des États où le racisme constitue un délit. La stratégie est donc influencée par l’idée qu’elle doit diffuser. La compréhension d’autres formes de propagande, ailleurs sur le spectre politique, nécessiterait toutefois une approche différente.
5.1. Développer un concept autonome pour décrire la propagande contemporaine d’extrême droite
Chez Gramsci, l’hégémonie ne se réduit pas à une domination idéologique : elle suppose une articulation entre consentement actif, alliance de classes et transformation des structures sociales (Descendre et Zancarini, Reference Zancarini2023 : 409–412). Ce cadre visait à penser la démocratisation et l’émancipation politique. Or, comme l’ont montré plusieurs travaux (Norocel, Reference Norocel2023 ; Schilk, Reference Schilk2023 ; Bures, Reference Bures2023), la métapolitique d’extrême droite n’a que peu à voir avec cette approche : elle détourne la référence gramscienne pour légitimer une propagande descendante, médiatique et élitiste. Il ne s’agit pas d’un projet de sédimentation culturelle et de mobilisation démocratique, mais plutôt d’une stratégie de communication et de légitimation idéologique, bien plus proche de la tradition contre-révolutionnaire de Joseph de Maistre que de la « guerre de position » gramscienne.
Si le concept de métapolitique gramscien ne convient pas, comment décrire l’ensemble de pratiques mises en oeuvre par l’extrême droite contemporaine ? Malgré leur caractère disparate évoqué précédemment, cette stratégie peut se résumer par une idée générale : elle consiste à reconfigurer les normes sociales et discursives pour mieux légitimer des formes de domination ethnique, sexuelle et politique, tout en prétendant résister à une élite culturelle décrite comme « woke » ou « cosmopolite » (Norocel, Reference Norocel2023). Cette prétention à la subversion masque une dynamique plus insidieuse d’institutionnalisation idéologique, où la métapolitique sert moins à contester le pouvoir qu’à l’occuper.
La métapolitique d’extrême droite s’inscrit dans une logique de guerre culturelle, où le politique est réduit à un affrontement moral entre deux camps inconciliables : d’un côté, une gauche décrite comme décadente, contre nature,Footnote 14 multiculturaliste ; de l’autre, un peuple enraciné, défendant la tradition, la vérité biologique et l’ordre (Bures, Reference Bures2023). Cette polarisation morale permet de court-circuiter toute lecture matérialiste des rapports sociaux, au bénéfice d’une naturalisation des hiérarchies. Cette stratégie offre à l’extrême droite un avantage considérable : elle se déplace sur le terrain des valeurs symboliques, là où elle est perçue comme plus cohérente et crédible, au moment même où elle échoue souvent à proposer une alternative économique structurée.
Deux dynamiques principales sous-tendent cette entreprise métapolitique. La première est une dépolitisation d’enjeux fondamentaux, rendus inaccessibles au débat démocratique. L’exemple le plus frappant est celui du genre, transformé en « fait naturel » ou en « donnée anthropologique » indiscutable (Boursier, Reference Boursier, Kaiser, Khiari and Lühr2022). Cela a pour effet de rendre la possibilité même du débat démocratique impossible car insultante. Le phénomène n’est pas nouveau – Éric Fassin le relevait déjà en 2006 à travers l’idée de « démocratie sexuelle » – mais il semble prendre aujourd’hui des proportions sans précédent dans l’espace médiatique.
La seconde est la politisation d’enjeux qui semblaient pourtant faire l’objet de consensus social (Norocel, Reference Norocel2023 ; Zienkowski, Reference Zienkowski2018). L’idée que les races n’existent pas est sans doute la plus marquante. Avec elle s’accompagne des prises de positions diplomatiques inhabituelles comme le soutien à Israël pour se démarquer de racines antisémites. La mobilisation de principes comme la laïcité ou la liberté d’expression permet également de rendre politique – et polarisante – des questions qui étaient pourtant soutenues (et qui parfois continuent à l’être) par une large majorité de la population.
Ce processus permet de créer des polarisations nouvelles qui permettent de redéfinir les frontières du politique. Cela n’est d’ailleurs pas propre à l’extrême droite. Comme le soulignent Chantal Mouffe (Reference Mouffe2005) ou Jan Zienkowski (Reference Zienkowski2018), la polarisation morale et l’essentialisation des positions traversent l’ensemble du champ politique contemporain. Toutefois, l’extrême droite y apporte une radicalité particulière : elle ne se contente pas de dénoncer l’élite ou les institutions, elle entend refonder l’ordre social sur des bases raciales, culturelles et genrées. Elle ne se contente pas d’affirmer l’existence de races, elle en fait des principes organisateurs du social. Là où la gauche parlait de classe, l’extrême droite substitue la race ou l’ethnicité ; les inégalités ne sont plus le produit d’un système économique injuste, mais d’un pillage de la nation par des corps étrangers. C’est tout l’enjeu des reformulations sophistiquées du racisme proposées par la nouvelle droite dont la plus connue est l’ethno-différentialisme (Benoist, Reference Benoist2006).
5.2. Resituer les idées dans leur contexte de production
L’analyse des discours métapolitiques ne peut se contenter d’une lecture textuelle ou idéologique : elle doit tenir compte des conditions matérielles et techniques de leur production, de leur circulation et de leur réception. La propagande métapolitique d’extrême droite, loin d’émerger ex nihilo comme l’entendait de Maistre, est profondément inscrite dans les transformations économiques, technologiques et sociales des sociétés contemporaines. Elle est façonnée par les logiques du capitalisme numérique, les affordances des plateformes numériques et les comportements compétitifs des producteurs de contenus (Brack et Marié, Reference Brack and Marié2024 ; Fischer, Kolo et Mothes, Reference Fischer, Kolo and Mothes2022). Ce processus de naturalisation repose sur une infrastructure culturelle et technique spécifique qu’il s’agit d’interroger.
En contexte numérique, la métapolitique se développe au sein d’un marché de l’attention, où la capacité à capter, retenir et monétiser l’audience est cruciale. Norocel (Reference Norocel2023) montre comment des acteurs comme ArktosFootnote 15 structurent leur stratégie éditoriale autour de formats facilement monétisables, combinant esthétique soignée, référencement algorithmique et discours prétendument subversifs. Les plateformes participent à cette logique en facilitant la conversion de l’engagement en revenus : « YouTube provides content producers like Arktos with extensive information on their viewership […], enabling producers to adapt their productions rapidly » (Norocel, Reference Norocel2023 : 10). Cette dépendance économique alimente une tension constante entre radicalité idéologique et désir de respectabilité médiatique.
Sur le plan technologique, les affordances sociotechniques du Web 2.0 jouent un rôle structurant dans la forme même du discours métapolitique. Les plateformes comme YouTube, Facebook ou Gab offrent des espaces modulables, où les identités politiques sont performées selon des logiques d’interaction et de visibilité (Norocel, Reference Norocel2023 : 5). L’algorithme, en promouvant les contenus polarisants, renforce l’effet de bulle et incite à la radicalisation du propos, tout en ouvrant la possibilité de relais rapides entre formats télévisuels et contenus numériques – une interopérabilité qui permet à certains influenceurs de « sauter d’un écran à l’autre » et de circuler entre les sphères mainstream et alternatives.
Le contexte numérique semble indiquer la présence d’une dynamique ambivalente entre radicalisation et modération. Les acteurs métapolitiques semblent en permanence arbitrer entre deux logiques contradictoires : durcir le discours pour capter une audience radicalisée et satisfaire les exigences algorithmiques ; adoucir le propos pour préserver leur financement, élargir leur public, et éviter la censure (Boursier, Reference Boursier, Kaiser, Khiari and Lühr2022 ; Reference Boursier2025). La trajectoire dominante semble être celle d’un double mouvement : des débuts provocateurs, transgressifs, suivis d’une normalisation stratégique du discours afin de gagner en légitimité et en influence.
Ces logiques techniques et économiques s’articulent à des dynamiques sociales qui structurent la scène métapolitique en ligne. Norocel insiste sur l’importance des « fraternité homosociales » (Reference Norocel2023 : 4), ces collectifs masculins qui se construisent dans un climat de rivalité, de mimétisme et de recherche d’authenticité, parfois décrit sous le phénomène de « boys club » (Fisher et Kinsey, Reference Fisher and Kinsey2014). La compétition entre influenceurs, la quête de visibilité et l’accumulation de capital symbolique favorisent des comportements de surenchère, où chaque acteur est tenté de « faire plus » pour exister : plus radical, plus polémique, plus « vrai » (Maly, Reference Maly2020 ; Matamoros-Fernandez, Reference Matamoros-Fernandez2018). Cette logique de gamification du politique contribue à standardiser les discours : les récits identitaires se copient, se traduisent, se globalisent. Les extrêmes droites reprennent des codes esthétiques et argumentatifs d’autres sphères d’influences (complotisme, masculinisme, catholicisme, etc.), provoquant parfois une perte de cohérence du message politique (Hemmila et Perliger, Reference Hemmila and Perliger2024).
5.3. Recentrer la métapolitique d’extrême droite comme un projet raciste et genré
Comme le souligne Ganesh (Reference Ganesh2025), la métapolitique d’extrême droite ne peut être réduite à une simple stratégie intellectuelle. Elle s’inscrit dans un projet racial qui cherche à créer un « sens commun idéologique » (Ganesh, Reference Ganesh2025 : 13), en investissant l’espace numérique d’une manière qui reconfigure profondément les imaginaires sociaux. Ce projet ne se limite pas à une rhétorique identitaire ou nativiste : il organise un système de sens centré sur la blancheur comme norme et horizon civilisationnel. « The far right must be understood as a racial project that engages in metapolitics – a strategy of using cultural and social discourse to make far-right ideology common sense » (Ganesh, Reference Ganesh2025 : 4). En ce sens, la métapolitique n’est pas seulement un discours, mais un cadre hégémonique visant à réorganiser le pensable.
Cette définition engage une lecture critique de la métapolitique qui ne permet pas de la dissocier du contenu qu’elle porte. Alors que Gramsci concevait la métapolitique depuis une perspective de démocratisation des connaissances (avec la notion de consentement actif), la métapolitique, telle qu’elle est pratiquée à l’extrême droite, ne cherche pas à obtenir un consentement éclairé. Ganesh souligne d’ailleurs que les catégories usuelles de nativisme ou de populisme tendent à masquer cette dimension non seulement anti-démocratique mais également raciale : « By situating the far right’s nativism as compatible with democracy (rather than as a translation of racism) and labeling it populist, the vocabulary of nativism and populism obscures the racial project at the heart of the far right » (Ganesh, Reference Ganesh2025 : 5).
Cette racialisation est aussi genrée. Norocel insiste sur l’idée que « far-right metapolitics are underpinned by a specific articulation of masculinity, for which violence (either physical or symbolic) plays a central role » (Norocel, Reference Norocel2023 : 5). L’extrême droite met en scène une masculinité blanche hégémonique, présentée comme assiégée et trahie par les élites multiculturelles et féministes (Dupuis-Déri, Reference Dupuis-Déri2018). Cette rhétorique de la dépossession est au coeur de ce que Norocel appelle la configuration superordonnée : « superordinate intersectionality calls into attention “the superordinate, whether they be of race, class, or gender” » (Norocel, Reference Norocel2023 : 5). Il s’agit ici de recentrer l’analyse non plus sur les seules identités subalternes, mais sur les processus de domination et les privilèges activement défendus par les groupes d’extrême droite.
6. Conclusion
Le concept de métapolitique, bien que fréquemment mobilisé pour décrire les stratégies d’influence idéologique de l’extrême droite, demeure ambivalent. Sa généalogie composite, mêlant références gramsciennes et inspirations contre-révolutionnaires, ainsi que son usage performatif par les acteurs eux-mêmes, en font un outil théorique instable. Pourtant, cet article soutient que le concept ne doit ni être rejeté, ni repris sans précaution critique. Il convient plutôt d’en proposer une reformulation analytique rigoureuse, permettant d’échapper aux pièges de l’adhésion implicite tout en conservant sa capacité heuristique.
L’analyse a montré que les notions concurrentes – normalisation et cooptation – bien qu’indispensables pour saisir les dynamiques électorales et stratégiques à court terme, restent insuffisantes pour rendre compte des transformations profondes du champ symbolique et des conditions de possibilité du politique. Elles tendent à réduire la diffusion des idées d’extrême droite à des stratégies partisanes, en négligeant les mutations culturelles, affectives et technologiques qui les rendent recevables, voire désirables, dans de larges segments de la population.
À l’inverse, une métapolitique comprise non comme notion idéologique émique, mais comme concept d’analyse critique, permet d’interroger les processus par lesquels certaines idées – racistes, antiféministes, autoritaires – deviennent pensables, dicibles et acceptables. Elle rend visible la manière dont l’extrême droite cherche à redéfinir les frontières du politique, en naturalisant certains enjeux (comme le genre ou la famille) et en en politisant d’autres (comme la race ou la laïcité), selon une logique de politisation sélective visant à restreindre les espaces de contestation démocratique.
Dans cette perspective, la métapolitique ne peut être réduite à une simple bataille culturelle qui limite la politique à un affrontement moral entre seulement deux camps. Elle constitue un projet idéologique structurant, ancré dans des rapports sociaux de pouvoir, façonné par les conditions matérielles de production numérique, et articulé à un imaginaire racial et genré de l’ordre social. Elle fonctionne à la fois comme un discours performatif de dissidence et comme une infrastructure visant à installer durablement des normes inégalitaires au coeur du sens commun. À la suite de Tiberj (Reference Tiberj2024) qui montre une droitisation ciblée et non uniforme, l’analyse de la métapolitique gagnerait ainsi à intégrer une attention systématique à son efficacité différenciée se posant les questions suivantes : Qui vise-t-elle ? Comment ? Avec quelle efficacité mesurable ? Comme toute stratégie de propagande, elle ne pénètre ni uniformément ni mécaniquement l’ensemble du corps social.
Ainsi, faire un usage critique du concept de métapolitique revient à distinguer son emploi stratégique par les acteurs de son potentiel explicatif pour les chercheurs. Cette distinction est essentielle pour éviter toute complicité involontaire avec les objectifs des mouvements étudiés.