Né en Hongrie sous l’Empire austro-hongrois, et de ce fait germanophone, Karl Mannheim (1893–1947) est surtout connu pour son ouvrage classique et indémodable Idéologie et utopie (Une introduction à la sociologie de la connaissance) ([1929] 2006), dont on célébrera bientôt le centenaire de la parution en allemand. À l’occasion de sa première traduction intégrale en français en 2006, la Revue canadienne de science politique avait d’ailleurs consacré un article à ce livre, devenu une référence dans les sciences sociales, mais relativement méconnu dans la francophonie (Laberge, Reference Laberge2007). Le traducteur Dominique Linhardt y fait allusion dans une préface substantielle à ce Cours de sociologie générale : selon Mannheim, l’utopie ne serait pas en-dehors de la réalité, mais ferait bien partie du présent, déjà, sous une forme embryonnaire, et devrait plutôt être perçue comme un projet en devenir, et non comme une lubie ou une simple vue de l’esprit (70; 115).
Dix chapitres thématiques composent Pouvoir de la sociologie, dont deux exposés touchant plus spécifiquement le pouvoir et le politique (leçons 8 et 9), en opposant la pensée de Marx et la réalité politique qui s’est emparée de l’étiquette du marxisme après 1917 (184). Ainsi que précisé dans la première leçon, la sociologie est comprise politiquement, comme devant clarifier ce que sont « une classe, un État, une nation », afin de bien saisir les formations sociales et le changement social (85). Dans la deuxième leçon, sans employer les termes d’objectivation ou de problématisation, Mannheim introduit le concept de « distanciation », afin d’éviter au sociologue (ou au chercheur) d’observer les faits sociaux selon « une orientation de sens univoque » (95). Autrement dit, il faudrait observer les faits sociaux d’une manière objective et neutre, sans tenter continuellement de les relire selon ses propres interprétations ou conformément à l’idéologie à laquelle on adhère. Ensuite, il est question de ce que Gaston Bachelard nommera plus tard la « rupture épistémologique », que Karl Mannheim nomme plutôt la « fracture » (106). La quatrième leçon établit des liens avec la philosophie et l’existentialisme, tandis que les chapitres suivants apportent une critique du fascisme en tant que « reprimitivisation », apparaissant « tout comme une aspiration à redevenir simple » (146).
Le lecteur de 2025 pourrait peut-être se demander pourquoi se plonger dans des écrits inédits en français et datant de près d’un siècle, qui sont même antérieurs à la prise de pouvoir du national-socialisme en Allemagne et qui précèdent tous les développements ultérieurs de la science politique? La réponse est double. D’abord, Karl Mannheim est un théoricien et il réfléchit en des termes théoriques, en conceptualisant sans cesse son propos (86); s’il se base sur l’actualité de son temps, le lecteur pourra aisément tenter de transposer les raisonnements théoriques ici énoncés. De plus, comme l’indique fort à propos Dominique Linhardt dans son introduction, le professeur Mannheim était un intellectuel engagé et antinazi, et il n’était pas neutre dans ses cours; inlassablement, il fustigeait le conservatisme et la pensée d’extrême-droite, et au premier chef l’idéologie en ascendance dans l’Allemagne pré-hitlérienne de 1930. Toutefois, ce texte fragmentaire reste inachevé et ne comporte ni conclusion ni synthèse.
Il faut saluer le courage éditorial des Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales qui ont poursuivi un travail de traduction en français des ouvrages de Karl Mannheim, après déjà en Reference Mannheim2006 une traduction intégrale d’Idéologie et utopie aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme. C’est une initiative qui nous évite de faire le détour par les versions en anglais ou de tenter de décoder les textes originaux en allemand. Mais surtout, ces deux rééditions (Idéologie et utopie et le présent ouvrage) réaffirment, pour le lecteur francophone, la position privilégiée de Karl Mannheim aux côtés des plus grands théoriciens parmi ses contemporains, comme Max Weber, Georg Simmel ou encore son compatriote et ami György Lukács. Les centaines de notes en fin de volume ajoutées par Dominique Linhardt (217–274) sont pertinentes et utiles, par exemple pour préciser ce que Mannheim entendait par « sociologie de la connaissance », ce qui impliquait dans son esprit un travail autoréflexif et critique, très différent de l’acception plus répandue de nos jours (note 137, p. 242). Bien qu’il n’en soit pas fait mention ici, j’ajouterais même que la conception de Mannheim autour de la « sociologie de la connaissance » diffère considérablement de celle élaborée dès 1966 dans La Construction sociale de la réalité, de Peter Berger et Thomas Luckmann [1966] Reference Berger and Luckmann2012. Ajoutons que, dans sa traduction fluide et précise, Dominique Linhardt a mis à jour les rééditions des références bibliographiques et ajouté, le cas échéant, les versions françaises de plusieurs livres cités par Mannheim.