1. Introduction
Les marqueurs modaux que nous examinons véhiculent une idée modale située dans le domaine du possible, du type possibilité aléthique, épistémique ou déontique, valeurs modales considérées comme canoniques (cf. de Saussure Reference De Saussure2014).Footnote 1 Cette multitude de valeurs s’explique par le fait que ces marqueurs se caractérisent par une sous-détermination sémantique (cf. Barbet 2013, pour le verbe pouvoir ; citée par de Saussure Reference De Saussure2014) qui leur permet de prendre des effets de sens divers (y compris des valeurs qu’on peut appeler post- ou plus-que-modales), non canoniques, du fait qu’ils peuvent subir un « enrichissement pragmatique » en contexte (de Saussure Reference De Saussure2014). En effet, en tant que lexèmes sous-déterminés, les unités examinées n’encodent pas les différents effets de sens qu’elles peuvent développer ; ceux-ci s’actualisent en contexte, par inférence, à partir d’un noyau sémantique sous-déterminé, à savoir la possibilité abstraite (Le Querler 2001, citée par de Saussure Reference De Saussure2014).
Si, pour le français, des études antérieures ont déjà abordé la question des marqueurs pouvoir et peut-être, cela est moins le cas pour leurs correspondants roumains (on peut citer tout de même Zafiu Reference Zafiu and Guțu-Romalo2005, Reference Zafiu and Haßler2022; Popescu Reference Popescu2023). Ainsi, différents auteurs ont répertorié et décrit, dans le cas des deux marqueurs du français, des valeurs modales, comme la possibilité aléthique (Paul peut gagner le concours. Il s’est beaucoup entraîné), épistémique (Il peut avoir raté le train/Il a peut-être raté le train, puisqu’il n’est pas encore là) et déontique (Tu peux t’absenter demain, puisque tu n’as raté aucun cours) (de Saussure Reference De Saussure2014, Rossari et al. Reference Rossari2022), ainsi que des valeurs où leur sémantisme modal se trouve plus ou moins affaibli, comme la concession (Tu peux continuer à parler, je ne t’écoute plus ; Je suis peut-être jeune, mais je sais faire plein de choses) ou la sporadicité (Marie peut être gentille (parfois)) (de Saussure et al. Reference De Saussure2016), qui relève de l’aspect. Les deux marqueurs peuvent également être impliqués dans la réalisation de différents actes illocutoires (requête, invitation, reproche, rejet, etc.), ou renforcer ou atténuer leur expression: renforcement du sens dubitatif d’un énoncé interrogatif (Qu’est-ce que cela peut bien être ?) ; effet d’intensification en contexte exclamatif (Qu’est-ce que tu peux m’embêter/être embêtant !) ; renforcement ou affaiblissement d’une assertion (Je sais comment me conduire, peut-être ! vs Ça peut aller) –, autant d’emplois où les marqueurs modaux se désémantisent, n’exprimant guère la modalité.
Dans le cas du verbe a putea et de l’adverbe poate du roumain, on retrouve la plupart de ces valeurs: valeurs modales aléthique (Paul poate câștiga acest concurs. S-a pregătit mult ‘Paul peut gagner ce concours. Il s’est beaucoup entraîné’), épistémique (uniquement pour la variante pronominale du verbe, ainsi que pour l’adverbe: Se poate să fi pierdut trenul/Poate că a pierdut trenul, de vreme ce n-a ajuns încă ‘Il se peut qu’il ait raté le train/Il a peut-être raté le train, puisqu’il n’est pas encore là’) et déontique (Poți să nu vii mâine, n-ai lipsit de la nici un curs ‘Tu peux t’absenter demain, puisque tu n’as raté aucun cours’) ; valeurs post- ou plus-que-modales: concession (plutôt dans le cas du verbe: Poți să tot speri, n-o să se însoare cu tine ‘Tu peux toujours espérer, il ne va pas t’épouser’), sporadicité (Maria poate fi și amabilă (uneori) ‘Marie peut être gentille (parfois)’). Les deux marqueurs roumains peuvent également être employés pour exprimer différentes valeurs illocutoires ou bien pour les moduler (renforcement d’un énoncé dubitatif: Ce poate fi (oare) ?) et connaissent aussi des emplois exclamatifs (Cât mă poți enerva!/Cât poți fi de enervant ! ‘Qu’est-ce que tu peux m’embêter/être embêtant !’) ou injonctifs (PoateAdv. faci și tu ceva ordine ‘Tu pourrais ranger un peu’).
On voit donc que, dans les deux langues, les marqueurs modaux étudiés peuvent quitter, le contexte aidant, la sphère de la modalité, évoluant vers le domaine que Van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998, cités par Barbet Reference Barbet2012) avaient appelé « post-modal », à travers un processus de désémantisation plus ou moins avancé, que l’on pourrait appeler « démodalisation », au bout duquel ils peuvent ne plus exprimer la modalité.
Vetters (Reference Vetters2012) remarque à son tour que, dans le cas des verbes pouvoir et devoir, ceux-ci connaissent selon le contexte des emplois qui ne peuvent pas être décrits en termes de possibilité ou de nécessité et propose lui aussi le terme d’« emplois post-modaux » pour en rendre compte. Dans ces emplois, les unités modales n’ont plus une portée propositionnelle. Elles développent des effets de sens ayant un rapport avec le temps (emploi sporadique), l’évidentialité (citationnelle) ou la force illocutoire de l’énoncé (voir sections 3.1.4 et 3.1.5 ci-dessous).
Dans certains emplois non canoniques, la valeur modale ne disparaît pas complètement ; celle-ci est présente en arrière-plan et coexiste avec d’autres couches de modalité, plus saillantes. On pourrait, dans ce cas, parler de valeurs plus-que-modales.
Dans ce qui suit, nous décrirons plus en détail, dans une perspective contrastive, les valeurs modales et post- ou plus-que-modales des marqueurs pris en compte, en cherchant à voir si les mêmes valeurs des marqueurs se retrouvent dans les deux langues et en mettant au jour les cas d’emplois divergents. Nous nous appuierons sur les études antérieures sur la question, en adoptant une conception étroite de la modalité, qui la restreint aux domaines du nécessaire et du possible (Van der Auwera et Plungian Reference van der Auwera and Plungian1998, cités par Vetters et Barbet Reference Vetters and Cécile Barbet2015).
2. Valeurs modales des marqueurs pouvoir/peut-être vs a putea/poate
2.1 Les verbes pouvoir et a putea
Le verbe pouvoir s’accompagne d’un infinitif pour former une périphrase verbale au sein de laquelle il n’a pas de valeur prédicative autonome, ayant subi une grammaticalisation partielle qui le situe entre lexique et grammaire, lui permettant d’exprimer différents effets de sens qui s’inscrivent dans la sphère du possible: Pierre peut m’accompagner au théâtre (= ‘il a la possibilité de le faire’).

En roumain, le verbe a putea se combine lui aussi avec un infinitif dépourvu de la particule a, qui fait partie de la structure morphématique de l’infinitif roumain (< lat. ad) et qui manque toujours dans les constructions avec le verbe modal a putea (a face ‘faire’ > face; infinitif bref, sans particule):
Ce type de construction est concurrencé par les périphrases où a putea est suivi d’un subjonctif (roum. conjunctiv: să facă):
(2) Doar Djokovic poate să facă asta.
‘Seul Djokovic peut le faire.’
Nous verrons que ces deux formes ne sont pas interchangeables dans tous les emplois.
Dans ces périphrases verbales, les verbes pouvoir et a putea prennent différentes valeurs modales, qu’on peut décrire en termes de possibilité, et qui relèvent, selon la typologie de Vetters et Barbet (Reference Vetters and Cécile Barbet2015), de deux types de modalités:
(i) modalité du faire, modalité intraprédicative centrée sur l’agentivité, qui indique que le sujet a la possibilité de faire l’action exprimée par le verbe, car cela lui est permis (possibilité déontique (3a–b)), il en est capable (possibilité aléthique (4a–b)) ou les circonstances sont favorables (possibilité matérielle (5a–b)):
(3) a. Tu peux t’absenter demain, puisque tu n’as raté aucun cours.
b. Poți să nu viiSubj. mâine, n-ai lipsit la nici un curs.Footnote 2
(4) a. Paul peut gagner le concours. Il s’est beaucoup entraîné.
b. Paul poate câștigaInf./să câștigeSubj. acest concurs. S-a pregătit mult.
(5) a. On peut y aller à pied. Ce n’est pas loin.
b. Putem mergeInf./să mergemSubj pe jos. Nu e departe.
Si on regarde les exemples en (b), on peut voir qu’en roumain, la possibilité déontique est exprimée moyennant une périphrase du type « a putea + subj. ». La construction avec l’infinitif est possible, mais elle est beaucoup moins naturelle (Poți a nu veni ‘Tu peux ne pas venir’).
La possibilité déontique ((6) et (7)) et la possibilité matérielle ((8) et (9)) peuvent être marquées également par la variante pronominale du verbe roumain a putea (a se putea), qui prend une forme impersonnelle et s’accompagne d’un subjonctif, en (6), et d’un infinitif, en (7)–(9). Dans l’exemple en (8), la périphrase verbale a un sens passif (= Supa poate fi mâncată ‘La soupe peut être mangée’):
(6) Nu se poate să nu vii mâine.
‘Tu ne peux pas ne pas venir demain.’
(7) Se poate intra. Am terminat de aspirat.
‘Vous pouvez entrer. J’ai fini de passer l’aspirateur.’
(8) Se poate mânca supa, s-a mai răcit puțin.
‘On peut manger la soupe. Elle s’est refroidie un peu.’
(9) Se poate merge pe jos. Nu e departe.
‘On peut y aller à pied. Ce n’est pas loin.’
(ii) modalité de l’être, modalité extraprédicative, qui porte sur la valeur de vérité de l’énoncé, l’inscrivant toujours dans le domaine du possible (possibilité épistémique (10a–b)) ; il s’agit là d’une possibilité inférée par le locuteur à partir d’indices situationnels ou autres, ce qui rapproche ce type de modalité de l’évidentialité.
(10) a. Il peut avoir raté le train, puisqu’il n’est pas encore là.
(= Il est possible/Il se peut qu’il ait raté le train)
b. Se poate să fi pierdut trenul, de vreme ce n-a ajuns încă.
L’exemple en (10b) nous montre qu’en roumain, la possibilité épistémique est exprimée par l’opérateur modal impersonnel a se putea, qui s’accompagne d’un subjonctif passé (roum. conjunctiv perfect: să fi pierdut). Dans ce contexte, la périphrase « se poate + subj. passé » est concurrencée par le mode présomptif (roum. prezumptiv: o fi pierdut) – en l’occurrence un présomptif passé –, marqueur épistémique et évidentiel qui sert à exprimer une supposition qui se fait à travers un raisonnement: O fi pierdut trenul ‘Il aura raté le train’. Dans la périphrase verbale, à côté du verbe a se putea on peut avoir aussi un subjonctif présent, comme en (11), cette construction pouvant être concurrencée par un énoncé équivalent contenant un présomptif présent (Or fi acasă ‘Ils seraient à la maison’). Mais si, dans ces périphrases, le verbe modal a un sens épistémique, le présomptif fonctionne en tant qu’évidentiel inférentiel (voir également Popescu Reference Popescu2024).
(11) Se poate să fie acasă.
‘Il se peut qu’ils soient à la maison.’
La variante non pronominale poate peut apparaître elle aussi dans des périphrases modales impersonnelles:
(12) Mâine poate plouaInf../Mâine poate să plouăSubj..
‘Demain il peut pleuvoir.’
Le français recourt également à la forme pronominale du verbe pouvoir pour exprimer la possibilité, dans des constructions impersonnelles du type Il se peut que…, qui connaissent une variante familière, ça se peut, qu’on peut employer tant dans des constructions liées qu’en position disloquée:
(13) Il se peut qu’il pleuve.
(14) Ça se peut qu’ils me redonnent tout ça. (https://context.reverso.net/)
(15) Mais être allergique aux moisissures ou aux arachides, ça se peut.
Il est intéressant de mentionner également le cas des constructions figées contenant les verbes pouvoir et a putea, où ceux-ci peuvent avoir une valeur modale ou non modale. Pour ce qui concerne le premier cas de figure, on peut mentionner, pour le français:
- autant que faire se peut (= autant que cela est possible), qui relèverait de la capacité du locuteur à faire quelque chose ou bien de la possibilité matérielle, selon le contexte ;
- si je puis dire, si l’on peut dire (= si je peux me permettre/on peut se permettre de le dire), marqueurs de la possibilité déontique qui opèrent au niveau du métadiscours du locuteur.
En roumain, on a, par exemple:Footnote 3
- cum (se) poate ‘comme il/elle/on peut’, qui marque la possibilité matérielle ou une possibilité inhérente au locuteur:
(16) Așa e în viață: fiecare se descurcă cum poate. (corpus CoRoLa)
‘C’est comme ça la vie: chacun se débrouille comme il peut.’
(= selon les/ses possibilités)
- s-ar prea putea, se prea poate ‘il est (fort) probable’, qui indiquent un degré de certitude plus fort par rapport au contenu de l’énoncé, se situant dans le domaine du probable ;
- cât îi poate capul /pielea ‘de quoi il/elle est capable’ (litt. combien peut (= vaut) sa tête /sa peau), qui a trait à la capacité du locuteur à faire des choses:
(17) Are perfectă dreptate David, iar cei care îl cunosc pe actualul Primar știu foarte bine cât îi poate capul și ce îl interesează […]
(commentaire sur https://portalsm.ro/)
‘David a parfaitement raison et ceux qui connaissent le maire actuel savent très bien de quoi il est capable et ce qui l’intéresse […]’
Toutes ces constructions méritent plus d’attention et pourraient faire l’objet d’un autre travail.
2.2 Les adverbes peut-être et poate
Comme nous l’avons déjà précisé, tout comme les verbes pouvoir et a putea, les adverbes peut-être et poate connaissent un double fonctionnement, modal et discursif. Pour ce qui concerne leur comportement modal, ils situent eux aussi la valeur de vérité de l’énoncé dans le domaine du possible, exprimant plus précisément la possibilité épistémique:
(18) Il ne viendra peut-être pas.
(19) Poate (că) nu va veni./Nu va veni, poate.
L’adverbe roumain poate a pour origine la forme verbale poate, indicatif présent, 3e personne singulier, du verbe a putea (el/ea poate ‘il/elle peut’). Il en est résulté par recatégorisation à partir de la valeur modale épistémique du verbe (cf. Pană Dindelegan Reference Pană Dindelegan and Dindelegan2020). Le fait que les deux formes sont identiques peut donner lieu à des ambiguïtés:
(20) Poate să vină și el. (possibilité déontique)
‘Il peut venir lui aussi.’
(21) Poate că vine și el. (possibilité épistémique)
‘Peut-être qu’il vient lui aussi.’
L’adverbe peut-être peut se combiner avec le renforçant bien, construction où il exprime la probabilité:
(22) Il venait de diable sait où, peut-être bien de Hongrie. (Duhamel, in PR)
Cette combinaison apparaît également dans le contexte d’une gradation intensive, tout comme la construction équivalente en roumain, qui comprend le renforçant adverbial chiar:
(23) Il était malade et peut-être bien mort. (Dumas fils, in https://www.cnrtl.fr)
(24) Am scris despre ea [carte] în revista „Ramuri” și ar trebui să se găsească un editor, poate chiar Editura Academiei, pentru o versiune românească. (Corpus CoRoLa)
‘J’ai écrit sur cet ouvrage dans la revue « Ramuri » et on devrait trouver un éditeur, peut-être bien les Éditions de l’Académie, pour une version en roumain.’
L’adverbe roumain poate peut se trouver dans des expressions figées, comme fără doar și poate ‘sans doute/certainement’, où la préposition de sens privatif fără ‘sans’ régit un groupe de coordination formé de l’adverbe doar (qui, en roumain ancien, pouvait prendre une valeur modale épistémique de type possibilité ; cf. Zafiu Reference Zafiu and Pană Dindelegan2020) et de l’adverbe poate, ce qui fait que cette expression exprime la certitude:
(25) Cea mai evidentă societate matriarhală, continuând ideea, și cea mai de succes societate de acest gen, este fără doar și poate „Matriarhatul minoic” (Creta). (Corpus CoRoLa)
‘En continuant l’idée, la société matriarcale la plus évidente, et qui a le plus de succès, est sans doute le « Matriarcat minoen » (Crète).’
3. Valeurs post- ou plus-que-modales
Vetters et Barbet (Reference Vetters and Cécile Barbet2015) décrivent l’évolution des valeurs modales du verbe pouvoir vers des valeurs « post-modales » tout en proposant une typologie de ces dernières. Pour eux, il s’agit d’un développement diachronique de ce marqueur à partir de ses emplois qui relèvent des modalités du faire ou de l’être. Ce développement s’explique par la sous-détermination sémantique du verbe, qui lui permet d’apparaître dans des contextes très divers où il prend des valeurs qui échappent à une description en termes de possibilité, même si, dans la plupart des cas, le lien avec le domaine de la possibilité reste évident. Nous montrerons que le verbe a putea du roumain se comporte d’une manière similaire, tout comme les deux adverbes que nous étudions.
Nous chercherons à voir à partir de quel type de valeur modale se fait l’évolution des marqueurs analysés vers les différents effets de sens post- ou plus-que-modaux et quel est le rôle du contexte dans ce processus de démodalisation, sachant que ces effets de sens ne sont pas dus uniquement aux marqueurs. Nous verrons également que, parmi les constructions où ils développent une valeur non modale, il y a des structures conventionnalisées ainsi que des structures figées.
3.1 Pouvoir et a putea
On distingue plusieurs catégories de valeurs non modales du verbe pouvoir, que l’on retrouve également pour le verbe roumain a putea: la sporadicité, la concession, le haut degré, le renforcement ou l’atténuation de la valeur illocutoire de l’énoncé, ainsi que différentes valeurs illocutoires, qui sont répertoriées et décrites par Vetters et Barbet (Reference Vetters and Cécile Barbet2015).
3.1.1 La sporadicité
Cette valeur relève de la temporalité et s’actualise dans des contextes où le locuteur veut indiquer, par exemple, qu’une qualité qu’il attribue à la personne dont il parle se manifeste de façon sporadique, laissant sous-entendre que le plus souvent, ce n’est pas le cas. Cette idée peut être explicitée par des ajouts à valeur temporelle comme parfois/uneori, quand elle veut/când vrea. Avec cette valeur, le verbe apparaît dans une construction attributive où il modifie le verbe copule. Nous remarquons que, dans le cas du roumain, l’adjectif est précédé par un și ‘aussi’ à valeur adverbiale, sans lequel la lecture sporadique de l’énoncé ne serait pas évidente. Cet effet de sens se développe à partir d’une possibilité qui relève de la capacité de Marie, en l’occurrence, à être gentille et que l’on peut discerner en arrière-plan.
(26) Marie peut être gentille (parfois/quand elle veut, etc.)
(27) Maria poate fi și amabilă (uneori/când vrea, etc.)
3.1.2 La concession
Les verbes pouvoir et a putea marquent la concession quand ils apparaissent dans une proposition juxtaposée à une autre, avec laquelle celle-ci établit un rapport d’opposition: la première exprime une cause qui reste sans effet et la deuxième, l’effet constaté ou envisagé.
(28) a. Tu peux insister, je ne cèderai pas.
b. Poți să tot insiști, nu voi ceda.
(29) Tu peux continuer à parler, je ne t’écoute plus.
(30) Dacă răcești poți să tot iei antibiotice, ceaiuri și orice pt. că te ajută pe moment, și iar te întoarce boala (commentaire sur www.sfatulmedicului.ro)
‘Si on attrape un rhume, on peut prendre des antibiotiques, des tisanes et quoi que ce soit, cela peut aider pour le moment, mais le rhume revient.’
Si, dans les exemples ci-dessus, l’effet de sens dominant est la concession, deux effets de sens secondaires relevant respectivement de la possibilité épistémique ((28)–(30)) et de la possibilité déontique ((28)–(29)) y sont également présents: le locuteur fait l’hypothèse que son interlocuteur pourrait (continuer à) réaliser une action, d’une part, et, d’autre part, il lui fait savoir qu’il lui permet de le faire, car, de toute manière, cela ne lui fera aucun effet, ce qui nous indique que la valeur déontique y est assez faible.
Les exemples en (28b) et (30) démontrent qu’en roumain, dans la périphrase verbale qui contient le verbe a putea, le verbe régi (să insiști Subj., inf. a insista ‘insister’; să iei Subj., inf. a lua ‘prendre’) est modifié par l’adverbe tot, qui indique la persistance dans l’action et sans lequel l’effet « concession » n’y serait guère présent.
Toujours en roumain, la concession peut être exprimée également moyennant l’expression figée impersonnelle se prea poate ‘il est fort possible’, qui, en elle-même, a une valeur évidentielle citationnelle (cf. Zafiu Reference Zafiu and Pană Dindelegan2002, Reference Zafiu, Zafiu, Croitor and Mihail2009) (= O fiPrésomptif cum zici tu ‘Il est possible que ce soit comme tu le dis’).
(31) Nici nu știi câte lupte s-au pierdut până să se câștige războiul. Tu nu observi întregul teritoriu… dacă ai fi fost mai atentă, înțelegeai unde poți câștiga, te asigur! ‒ … Se prea poate, dar… cum să spun… (corpus CoRoLa)
‘Tu ne sais même pas combien de batailles ont été perdues avant que la guerre soit gagnée. Tu n’observes pas tout le territoire… si tu avais été plus attentive, tu aurais compris où tu peux gagner, je t’en assure ! ‒… Il est fort possible, mais… comment dire…’
3.1.3 L’expression du haut degré
Les deux verbes examinés peuvent apparaître dans des constructions négatives du type Je n’en peux plus de…/Nu mai pot de… où, en tant que verbes intransitifs, ils sont accompagnés d’un circonstant de cause pour indiquer qu’un sentiment ou une sensation d’(in)confort que le locuteur éprouve (fatigue, douleur, joie, etc.) a atteint un haut degré arrivant à la limite du supportable.Footnote 4 Ces énoncés traduisent donc l’incapacité du locuteur à supporter un excès de fatigue, douleur, joie, etc.
Le roumain connaît apparemment une diversité plus grande au sein des structures de ce type par rapport au français. Pour le français, on peut mentionner, par exemple, la formule je n’en peux plus de rire, très fréquente sur les réseaux sociaux. Apparemment, en français, le circonstant de cause est toujours réalisé par un nom (32), tandis qu’en roumain, on peut avoir un nom (33), un adjectif (34) et même un adverbe (35):
(32) « Je n’en peux plus de cette pression de devoir toujours rigoler ou aimer ou apprécier les pensées, les photos et les plaisirs aléatoires de tout le monde », a écrit Thomas D’Orazio, 51 ans. (https://www.bfmtv.com/)
(33) Eu plec, că nu mai pot de sete, mă duc să beau o bere… (CoRoLa)
‘Je m’en vais, moi, j’ai très soif, je vais boire une bière…’
(34) Are [bebelușul] numai 3 săptămâni și nu mai pot de obosită. Dorm câte 3, 4 ore pe noapte și de obosită ziua nu pot dormi defel (https://www.garbo.ro)
‘Il [mon bébé] a à peine trois semaines et je suis déjà très fatiguée. Je dors trois, quatre heures par nuit et à cause de la fatigue je ne dors plus après pendant la journée’
(35) — […] Ești bine, Paul, totul e-n regulă?
— Sigur, mamă, perfect, nu mai pot de bine, dau pe-afară ca o oală-n clocot. (books.google.ro)
‘— Ça va, Paul, tu vas bien ?
— Oui, maman, parfait, je ne pourrais pas aller mieux, je déborde comme une casserole en ébullition.’
Dans la catégorie des noms, on remarque une grande diversité: des noms qui désignent un sentiment ou une sensation peu agréables ou éprouvants (sete ‘soif’, cald ‘chaud’, frig ‘froid’, oboseală ‘fatigue’, lene ‘paresse’, invidie ‘jalousie’, curiozitate ‘curiosité’, grijă ‘inquiétude’, durere ‘douleur’; nu mai pot de dor(ul) (ei/lui) ‘il/elle me manque énormément’, etc.) ou bien agréables (râs ‘rire’, bucurie ‘joie’, nerăbdare ‘impatience’, fericire ‘bonheur’). Dans ces structures, certains noms peuvent être modifiés par le renforçant atâta: nu mai pot de-atâta stress/muncă/singurătate ‘je n’en peux plus de tout(e) ce(tte) stress/travail/solitude’. Il y a des noms qui ne peuvent pas figurer dans cette construction sans le déterminant atâta: * nu mai pot de muncă.
Dans les constructions contenant un adjectif ou un adverbe, l’expression du haut degré peut également être renforcée: Nu mai pot de obosit/ăAdj. M/F ce sunt; Nu mai pot de bineAdv. ce-mi e.
La formule nu mai pot de bine fonctionne toujours comme une antiphrase lorsque le locuteur parle de lui-même (35). Il peut l’employer également pour se référer à l’interlocuteur (nu mai poți de bine) ou à un tiers (nu mai poateSg./potPl. de bine), auquel cas une connotation négative du type ‘jalousie’ peut également s’actualiser en contexte.
Il existe également une construction plus récente en roumain, nu mai pot cu… ‘je n’en peux plus avec…’ (= j’ai marre de…), qu’on emploie, le plus souvent, pour montrer que l’on est excédé par un discours qui circule un peu trop, par exemple dans les médias, en l’intégrant dans son discours sous forme d’îlot textuel:Footnote 5
(36) Nu mai pot cu “copiii se adapteaza repede”. (https://arhiblog.ro/)
‘J’ai marre de « les enfants s’adaptent rapidement ».’
Pour revenir au français, on peut ajouter que, dans ce cas, le plus haut degré peut être exprimé également par la construction figée on ne peut plus, qui modifie un adjectif dans (37):
(37) Il a été on ne peut plus odieux. (https://www.larousse.fr/)
3.1.4 Renforcement/atténuation de la valeur illocutoire de l’énoncé
Vetters et Barbet (Reference Vetters and Cécile Barbet2015) remarquent que, dans certains contextes, le verbe pouvoir fonctionne en tant que renforçant ou atténuateur, produisant des effets de sens de type délibératif ou intensif. Le verbe a putea a un comportement similaire.
Ainsi, en contexte interrogatif, les deux verbes renforcent le sens dubitatif de l’énoncé, montrant que le degré de certitude du locuteur par rapport à son contenu s’affaiblit, ce qui rapproche cet emploi de pouvoir/a putea de la modalité épistémique:
(38) Qu’est-ce que ça peut (bien) être ?
(39) a. Ce poate fi (oare) ?
b. Ce-o (putea) fi (oare) ?
c. Ce-o fi fiind (oare) ?
(40) Où peuvent (bien) être mes clés ?
(41) a. (Oare) Unde pot fi cheile mele (oare)?
b. (Oare) Unde or (putea) fi cheile mele ?
c. (Oare) Unde-or fi fiind cheile mele ?
Dans ce contexte, les verbes pouvoir et a putea peuvent s’accompagner respectivement des adverbes bien et oare, qui orientent la valeur épistémique de l’énoncé vers un degré de certitude encore plus faible (par rapport aux chances d’identifier le référent de ça dans (38) et du sujet implicite de poate dans (39), ou bien de trouver les clés dans (40) et (41)). En roumain, l’adverbe oare, sans être l’équivalent de bien, joue le même rôle de renforçant de la valeur dubitative de l’interrogation, mais, à la différence de l’adverbe français, il est mobile, pouvant être situé au début ou à la fin de l’énoncé, avec une préférence pour la position initiale.
Comme nous l’avons déjà montré, en roumain, les périphrases construites avec le verbe a putea sont concurrencées par le mode présomptif lorsqu’il s’agit d’exprimer la possibilité épistémique ((39b–c) et (41b–c)). On peut remarquer que, dans les constructions avec présomptif, le verbe modal peut s’insérer entre les deux constituants de ce dernier, la particule or 3e Pl. et un formant identique à l’infinitif bref, fi (a fi ‘être’) ((39b) et (41b)). Dans les énoncés contenant une construction de ce type, le verbe a putea et l’adverbe oare s’excluent mutuellement, de sorte que dans (39b), par exemple, on aura ou bien Ce-o putea fi ? ou bien Ce-o fi oare ?. Le présomptif présent connaît une deuxième forme construite avec les affixes mobiles or 3e Pl. et fi et un formant identique au gérondif, fiind ((39c) et (41c)), construction qui exclut la présence du verbe a putea.
En contexte exclamatif, les verbes pouvoir et a putea renforcent l’effet intensif d’une exclamation qui exprime le haut degré:
(42) a. Ce que/Qu’est-ce que tu peux être agaçant ! (= Tu es très agaçant)
b. Qu’est-ce qu’il peut être mignon, cet enfant ! (= Cet enfant est très mignon)
(43) a. Cât poți fiInf./să fiiSubj. de enervant !
b. Ce/Cât de enervant poți fiInf./să fiiSubj.! (= Ești foarte enervant)
c. Cât poate fi de drăgălaș copilul ăsta !
d. Ce/Cât de drăgălaș poate fi copilul ăsta ! (= E foarte drăgălaș copilul ăsta)
L’effet d’intensification affecte la qualité désignée par l’adjectif ((42) et (43)), ou le processus exprimé par le verbe ((44) et (45)):
(44) Qu’est-ce que tu peux m’embêter ! (= Tu m’embêtes beaucoup)
(45) a. Cât mă poți enervaInf.! (= Mă enervezi foarte tare)
b. Cât poți să mă enerveziSubj.!
Selon que le contexte est positif ou négatif, l’effet d’intensification s’accompagne d’un mouvement affectif de type « admirativité » ((42b), (43c), (43d)) ou agacement ((42a), (43a–b), (44), (45)).
Au niveau de la syntaxe des énoncés ci-dessus, on remarque qu’en roumain, dans le cas des énoncés en cât ‘combien’, le prédicat complexe du type poți fi ‘(tu) peux être’ est plus mobile, pouvant être antéposé ((43a) et (43c)) ou postposé à l’adjectif qu’il modifie ((43b) et (43d) – énoncé en cât ‘combien’). Ce n’est pas le cas pour les énoncés introduits par ce ‘ce que’ (*Ce poate fi de drăgălaș…) ni pour les énoncés comprenant un prédicat complexe formé du verbe a putea et d’un infinitif ou d’un subjonctif autres que ceux du verbe a fi ‘être’ (45), qui sont toujours précédés par le verbe modal.
Au niveau du sens, l’effet d’intensification produit par ces exclamations repose sur deux couches modales relevant respectivement de la modalité épistémique et de la modalité axiologique. Le locuteur fait une évaluation d’une qualité ou d’un processus qu’il voit se manifester, la/le situant au plus haut degré, ce qui montre que l’emploi des verbes pouvoir et a putea ne place pas ici dans le domaine du « possible » la manifestation de la qualité ou du processus en question, mais plutôt du côté du « certain ».
Dans le contexte d’une assertion, tout en présentant son contenu comme possible, le verbe pouvoir permet au locuteur d’atténuer, par prudence, son propos. L’assertion peut prendre la forme d’une proposition indépendante (46) ou d’une proposition complétive au subjonctif (47), auquel cas l’énoncé cumule deux marqueurs de possibilité, le verbe modal et le subjonctif. Dans (48a), l’équivalent en roumain de l’énoncé (47), le verbe régissant sélectionne l’indicatif (le subjonctif n’étant pas accepté, voir (48b)), mais là, le verbe a putea ne produit pas un effet d’atténuation, mais plutôt une modalisation, indiquant l’impossibilité ou l’incapacité du délocuté de venir. L’emploi du subjonctif dans la complétive est possible, par exemple quand celle-ci est régie par un verbe d’opinion de forme négative (48c), mais l’effet de sens produit est le même que dans (48a).
(46) Un verre de vin (de préférence rouge) ou deux verres de bière par repas, ça peut aller. (https://giornatadeldiabete.it/, sur www.linguee.fr)
(47) Je doute qu’il puisse venir (vs Je doute qu’il vienne)
(48) a. Mă îndoiesc că poateInd. veni (vs Mă îndoiesc că vine)
b. *Mă îndoiesc să poatăSubj. veni.
c. Nu cred că poateInd./să poatăSubj. veni (vs Nu cred că vine ‘Je ne crois pas qu’il vient’)
‘Je ne crois pas qu’il peut/puisse venir’
3.1.5 Valeurs illocutoires
Vetters et Barbet (Reference Vetters and Cécile Barbet2015) répertorient plusieurs effets de sens illocutoires produits par l’emploi du verbe pouvoir, que l’on peut identifier également dans le cas du verbe a putea. Il s’agit d’actes illocutoires indirects, souvent des actes directifs, comme l’injonction ou l’invitation, réalisées, de façon plus ou moins conventionnalisée, par un processus de dérivation illocutoire à partir de constructions spécifiques pour d’autres types d’actes – par exemple des énoncés interrogatifs, qui servent normalement à interroger –, dans le but d’adoucir la réalisation d’un acte potentiellement menaçant pour l’interlocuteur. Ainsi, une question comme Pouvez-vous fermer la fenêtre ?/Puteți închide fereastra ? sera tout de suite interprétée comme une requête, tout comme Tu peux pas faire attention ?/Nu poți fi atent ? sera perçu comme un reproche ; des assertions comme Tu peux passer chez moi ce soir, si tu veux/Poți să treci pe la mine deseară, dacă vrei ou Tu aurais pu m’attendre/Puteai să mă aștepți ou encore Ça pourrait te coûter cher/S-ar putea să te coste scump seront comprises respectivement comme une invitation, un reproche et une menace. Ces effets de sens se développent à partir de modalités de faire impliquant la possibilité, la permission ou la capacité de l’interlocuteur de réaliser telle ou telle action, ou encore la nécessité de le faire, dans le cas du reproche.
En roumain, le marqueur modal impersonnel a se putea, variante pronominale de a putea, peut également être impliqué dans l’expression d’un reproche indirect, à travers un énoncé interrogatif-exclamatif comme (49), où l’expression du reproche s’accompagne d’un mouvement affectif de type indignation. Le reproche est fondé ici sur la nécessité de ne pas faire des choses que l’on envisage comme inacceptables.
(49) Se poate să faci una ca asta ?!
‘Est-il possible que tu fasses une chose pareille ?!’
Une assertion indirecte est réalisée, dans les deux langues, à travers une question à laquelle le verbe modal semble imprimer un caractère rhétorique, étant donc responsable de la dérivation illocutoire qui conduit à une lecture assertive de l’énoncé:
(50) Qu’est-ce qui peut être plus important que la page d’accueil de votre site web ? (https://lanla.com/nouvelles/retour-a-lessentiel-quest-ce-qui-peut-etre-plus-important-que-la-page-daccueil-de-votre-site-web/)
[= Rien n’est plus important]
(51) Indiferent de vârstă, ce poate fi mai plăcut decât să adormi transpus în lumea poveștilor, înconjurat de personajele lumii de basm ! (corpus CoRoLa)
‘Quel que soit votre âge, qu’est-ce qui peut être plus agréable que de s’endormir transporté dans le monde des contes, entouré des personnages de ce monde féerique !’
[= Nimic nu e mai plăcut ‘Rien n’est plus agréable’].
Enfin, les verbes pouvoir et a putea peuvent apparaître dans des énoncés interrogatifs à valeur exclamative qui expriment différentes formes de rejet, ayant de ce fait un potentiel polémique. Les deux verbes apparaissent dans des constructions figées comme Qu’est-ce que ça peut (bien) me/te faire ?!, en français, ou De-aia nu mai pot eu, d’emploi familier, en roumain, des énoncés réactifs, où le locuteur rejette la possibilité qu’il soit concerné ou intéressé par le propos de son interlocuteur ((52), (54)), ou remet en cause la légitimité d’une question qui le vise (53):
(52) T’as pas l’air de tenir à savoir si je l’ai tué ou non, le petit gars ? – Qu’est-ce que ça peut bien me faire, mon amour ? (Bernanos, https://www.cnrtl.fr/).
(53) Il y a quelques jours, sur les réseaux sociaux, une publication demandait d’indiquer en commentaire à quel âge était-on devenue maman pour la 1re fois ?! (Qu’est-ce que ça peut te faire d’abord ?!) (https://www.huffingtonpost.fr/life/article/j-ai−30-ans-et-vous-voyez-en-moi-une-vieille-maman-je-vois-juste-mon-enorme-chance_115998.html)
(54) Primar PSD propus spre excludere: „De-aia nu mai pot eu ! Pai, ce ? PSD m-a făcut primar ?”, spune Benonie Ștefan (titre, https://www.ziarulprofit.ro/)
‘Maire PSD [Parti Social-Démocrate] proposé pour l’exclusion [du parti]: « Qu’est-ce que ça peut me faire ?! Quoi ! C’est le parti qui m’a fait maire ? », dit Benonie Ștefan.’
Dans des tours réactifs comme (55) et (56), le locuteur rejette le contenu d’un propos antérieur de l’interlocuteur tout en s’indignant du fait même que celui-ci ait pu l’énoncer. Cet effet de sens se superpose donc à une modalité de faire concernant la capacité de l’interlocuteur de dire des choses que le locuteur considère comme inacceptables:
(55) Comment peux-tu dire une chose pareille ?!
(56) Cum poți spune așa ceva ?!
3.2 Peut-être et poate
3.2.1 La concession
Tout comme le verbe pouvoir, l’adverbe peut-être connaît un emploi concessif, dans des énoncés du type peut-être p, mais q:
(57) Parasite, peut-être, mais avant tout pragmatique, le gui du désert (https://www.geo.fr/, https://dictionnaire.lerobert.com/definition/peut-etre)
(58) Je mélange peut-être tout dans ma tête, mais vous, vous la perdez. (Ionesco, Frantext)
(59) Peut-être que tu es resté chez toi toute la soirée, mais je t’ai vue au café vers 22 h. (in Nølke et Olsen Reference Nølke and Olsen2000)
Le locuteur se sert de ces énoncés concessifs pour argumenter en s’appuyant sur un propos p tenu antérieurement par un autre locuteur. Il admet comme vraisemblable le contenu de p, mais il montre que sa force argumentative est faible par rapport à l’argument qu’il propose, lui, introduit par mais. Le fonctionnement concessif de peut-être repose donc sur une modalité de type épistémique. L’adverbe marque le degré d’adhésion du locuteur à p, qui est variable (il va en diminuant de (57) à (59)), pouvant aller jusqu’à la non-adhésion (59). Plus le degré d’adhésion du locuteur à p diminue, plus le connecteur peut-être perd sa valeur concessive et devient polémique.
L’adverbe roumain poate ne semble pas s’accommoder très bien de cet emploi concessif. Il peut tout de même apparaître dans des constructions du type poate că p dar q ‘peut-être que p, mais q’, mais la valeur modale de l’adverbe y semble plus présente que dans les énoncés concessifs construits avec peut-être:
(60) Poate că nu are ochii albaștri [bărbatul ideal], 1,90 m și mușchi de oțel, dar poate că are exact ce-ți lipsește ție. (https://books.google.ro/)
‘Il [l’homme idéal] n’a peut-être pas les yeux bleus, 1 m 90 et des muscles en acier, mais il a peut-être exactement ce qui te manque.’
En roumain, dans ce type de contexte, il est plus naturel d’exprimer la concession en employant un verbe au présomptif pour exprimer son attitude épistémique par rapport à p:
(61) O fiPrésomptif ea una dintre cele mai frumoase cântărețe din România, însă nu știe să-și poarte cu grație atuurile fizice. (https://www.libertatea.ro/)
‘Peut-être qu’elle est l’une des plus belles chanteuses de Roumanie, mais elle ne sait pas porter avec grâce ses atouts physiques.’
Le présomptif peut s’y accompagner de poate (O fi ea poate…), mais l’adverbe ne participe guère à l’expression de la concession, ayant plutôt une valeur épistémique.
Si on compare les énoncés concessifs construits avec le verbe modal avec ceux contenant l’adverbe, on peut remarquer, avec de Saussure (Reference De Saussure2014: 120), que, dans le cas des premiers, l’effet de concession repose sur l’expression d’une éventualité (l’éventualité que l’interlocuteur continue à parler, en (29), répété ci-dessous en (62)), « lié intuitivement à la permission », qui ne pourra pas faire effet. En revanche, dans les énoncés avec peut-être, le locuteur s’appuie sur un discours effectivement tenu pour exprimer la concession ; l’adverbe y prend donc une valeur évidentielle citationnelle (cf. Zafiu Reference Zafiu and Pană Dindelegan2002, Reference Zafiu, Zafiu, Croitor and Mihail2009).
(62) Tu peux continuer à parler, je ne t’écoute plus.
(63) Je suis peut-être doué, comme tu dis, j’ai du talent, mais je n’ai pas de facilité. (Ionesco, Frantext)
3.2.2 Valeurs illocutoires
Nous avons identifié également quelques valeurs illocutoires des deux adverbes étudiés. En français de Belgique, l’adverbe peut-être apparaît en position finale détachée dans l’expression Non, peut-être ! qui constitue une assertion renforcée que le locuteur fournit, avec une nuance d’ironie ou même de sarcasme, en réponse à une question qu’il trouve superflue ou inappropriée:
(64) Tu veux des frites ? – Non, peut-être ! (https://www.francaisavecpierre.com/belgicismes/)
(= Oui, bien sûr/évidemment !)
(65) Tu sauras te retrouver dans le métro parisien ? – Non, peut-être ! (https://jaimelesmots.com/non-peut-etre/)
Placé en tête de phrase, l’adverbe roumain poate peut servir à exprimer une injonction indirecte, par exemple une invitation (67), une requête (68) ou un ordre (69). Une nuance d’ironie ou de sarcasme peut s’y ajouter, comme en (69):

3.2.3 Emplois polémiques
L’adverbe peut-être peut apparaître en position détachée postposée dans des énoncés interrogatifs ou exclamatifs où il marque rétroactivement une réfutation. Nølke (Reference Nølke1993) avait déjà fait une analyse des énoncés du type P, peut-être ? dont il avait proposé une description en termes polyphoniques.
Un énoncé interrogatif comme Nous n’étions pas fatigués, peut-être ? avance le point de vue ‘vous n’étiez pas fatigués’, que le locuteur infère à partir du discours de l’interlocuteur et le lui impute tout en s’en distanciant. Il marque sa distance par l’ajout après coup de peut-être, qui lui permet de montrer qu’il conteste ce point de vue, le trouvant inacceptable. En même temps, il met son interlocuteur au défi d’assumer ce contenu contestable, parfois avec une nuance d’ironie (v. aussi Vlad Reference Vlad2017).
(70) Et nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués ? (Rostand, in PR)
(71) Oui, je parle devant ces hommes ! Je vais me gêner, peut-être ? (Cocteau, Frantext)
En contexte exclamatif, toujours détaché en fin d’énoncé, l’adverbe renforce, avec une nuance de défi, l’assertion sous-jacente à l’exclamation:
(72) Je sais, à mon âge, comment je dois me conduire, peut-être ! (Balzac, https://www.cnrtl.fr)
(73) Je suis chez moi, peut-être ! (Genevoix, https://www.cnrtl.fr)
(74) Vous n’êtes pas exempt de politesse, peut-être ! (Beaumarchais, in PR)
En contexte polémique, l’adverbe roumain apparaît toujours en tête de phrase et peut renforcer une exclamation, par exemple dans un contexte interlocutif assez tendu (75), ou exprimer une menace, en réponse à un discours ou un comportement de l’interlocuteur que le locuteur ne peut pas tolérer (76):
(75) Poate am și eu dreptul la o părere !
‘J’ai moi aussi le droit à l’opinion, peut-être !’
(76) Poate vrei (vreo) două perechi de palme ?!
‘Tu veux deux paires de claques, peut-être ?!’
Dans cet emploi polémique, les deux adverbes semblent être assez désémantisés. On n’y retrouve pratiquement plus de trace de leurs valeurs modales. On pourrait parler dans ce cas de valeurs post-modales.
3.2.4 Réduplication
Enfin, en roumain, l’adverbe poate peut être rédupliqué pour former la construction figée poate poate, employée, en langage familier, pour exprimer le but et en même temps l’espoir du locuteur de réussir à faire une certaine chose ou que quelque chose se réalise:
(77) Odată aflat în fața ieșirii din sala de preluare a bagajelor de cală, eram cu ochii ațintiți în toate direcțiile, poate, poate, voi reuși să văd vreo față cunoscută, pe care s-o asemui cu cea a gazdei mele, dar de unde ! (Corpus CoRoLa)
‘Une fois arrivé à la sortie de la zone du retrait des bagages, je regardais de tous les côtés, dans l’espoir de pouvoir apercevoir un visage connu, qui ressemble à celui de mon hôte, mais pas de chance !’
4. Conclusion
Cette analyse des valeurs modales et non modales des marqueurs étudiés nous a permis de voir que, dans leur évolution vers des valeurs discursives, leur sémantisme subit des transformations, mais, dans presque tous les emplois non modaux, nous avons pu identifier les valeurs modales d’origine en arrière-plan. Dans tel ou tel contexte discursif, une valeur dérivée vient s’ajouter à la valeur modale de départ, ce qui nous autoriserait à parler plutôt de valeurs plus-que-modales que post-modales. Par exemple, en contexte interrogatif peuvent émerger des effets de sens plus-que-modaux de type délibératif, tandis qu’en contexte exclamatif les marqueurs modaux peuvent prendre un sens intensif. Dans l’interlocution, ils peuvent servir à exprimer des actes directifs ou expressifs indirects, comme l’injonction, l’invitation ou le reproche. Certains contextes, enfin, actualisent le potentiel polémique des marqueurs, surtout dans le cas des deux adverbes. Dans ce dernier cas, le processus de désémantisation des marqueurs semble être très avancé, de sorte qu’on n’y décèle pratiquement plus de trace de modalité, ce qui nous autoriserait à qualifier leurs emplois polémiques de post-modaux.
L’analyse contrastive du comportement des verbes et des adverbes étudiés dans les deux langues nous a permis d’identifier des divergences de nature syntaxique et sémantique. Au niveau des structures où ils apparaissent, nous avons constaté que le roumain possède une variété plus grande de formes qui expriment les différentes valeurs modales: par exemple, dans sa variante non pronominale, le verbe modal du roumain se combine avec un infinitif, mais également avec un subjonctif, tandis qu’en français, seule la variante pronominale du verbe s’accompagne du subjonctif. Au niveau sémantique, le comportement des marqueurs français et roumains est similaire, mais, dans certains cas, les deux langues mobilisent différemment leurs ressources pour obtenir le même effet de sens.
Cette étude laisse ouvertes des pistes de recherche, surtout pour le roumain, que nous aimerions poursuivre dans l’avenir.
