En mars 1956, le médiéviste Gino Luzzatto, doyen de l’histoire économique italienne, donnait deux conférences au Collège de France à l’invitation d’Émile CoornaertFootnote 1 . La première, intitulée « Les classes rurales et les villes aux xii e et xiii e siècles », fut publiée en italien dix ans plus tardFootnote 2 ; la seconde, « Débuts de la révolution agraire en Italie dans la deuxième moitié du xviii e siècle », reste à ce jour inédite (fig. 1)Footnote 3 . Comme le laissent entendre leurs titres, Luzzatto saisit cette occasion pour rendre hommage à Marc Bloch en abordant un champ qui lui tenait à cœur, à savoir l’histoire rurale. Il se consacra plus précisément aux deux périodes de transformation majeure du paysage agraire – et donc des rapports de force entre ouvriers agricoles et grands propriétaires – identifiées par Bloch dans son ouvrage pionnier, Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931).
Affiche des conférences de Gino Luzzatto au Collège de France, mars 1956
Source : Paris, Collège de France, Archives, 1 AFF 21.

Ce choix n’allait pas de soi. Malgré les travaux influents d’Emilio Sereni, l’agriculture restait le parent pauvre de l’histoire économique dans l’Italie des années 1950 et les écrits de Bloch dans ce domaine, comme dans d’autres, n’étaient connus que d’un petit nombre de spécialistesFootnote 4 . Luzzatto appartenait cependant à ce cercle restreint ; il en était même, à bien des égards, le représentant le plus éminent puisqu’il avait lu, étudié, recensé et cité les textes de Bloch au fur et à mesure de leur parution. Certains avaient d’ailleurs été directement offerts par Bloch lui-même, comme en témoignent les dédicaces cordiales apposées sur les exemplaires conservés dans sa bibliothèque.
Le choix des thèmes des deux conférences parisiennes n’avait donc rien d’un hommage de pure forme, d’autant que Luzzatto avait connu Bloch en personne, nouant avec lui une relation d’estime, pleinement réciproque. À la lumière de ce que nous montrerons dans ces pages, il nous semble même pouvoir soutenir que Luzzatto fut le chercheur italien dont l’auteur des Caractères était le plus proche, tant sur le plan scientifique que sur le plan humain.
Si l’influence de Bloch sur les historiens italiens de l’après-guerre est bien connue, la relation qui l’a lié à Luzzatto tout au long des années 1930 reste encore à explorerFootnote 5 . Son étude présente un double intérêt : d’une part, elle nous permet de vérifier la familiarité du chercheur français avec l’historiographie italienne de l’entre-deux-guerres ; d’autre part, elle témoigne de sa proximité intellectuelle et personnelle avec ceux qui, à l’instar de son collègue italien, refusèrent toute allégeance au régime fasciste et furent discriminés en tant que Juifs.
Une reconstitution satisfaisante de leurs liens a, jusqu’ici, été entravée par la perte de leur correspondance, à l’exception de deux lettres récemment retrouvées. Il s’agit d’un obstacle objectif, mais aussi d’un défi qui nous a conduits à puiser à d’autres sources – correspondances parallèles, comptes rendus, bibliographies, notes de bas de page, prises de notes, dédicaces et commentaires –, dans une recherche des traces de leur dialogue intellectuelFootnote 6 . Ce type d’enquête nous a permis non seulement de saisir la tonalité singulière de la complicité qui liait Bloch et Luzzatto au-delà de leurs intérêts historiographiques communs, mais aussi de réfléchir aux modalités de reconstitution d’une relation entre chercheurs, y compris en l’absence de documents explicites ou de témoignages directs.
Deux vies
En septembre 1934, Bloch fit la connaissance de Luzzatto lors de vacances en famille passées dans le nord de l’Italie – un séjour qui resta gravé dans la mémoire de son fils Étienne : « À Venise, nous avons passé plusieurs jours, pilotés par un Vénitien : Gino LuzzattoFootnote 7 . » De son côté, dans un bref compte rendu de son voyage envoyé à Henri Pirenne à son retour en France, Bloch évoquait non seulement sa fascination pour la cité des Doges – « rien ne vaut le charme prenant de Venise » –, mais aussi les conversations avec Luzzatto sur l’historiographie vénitienne. Il faisait également état du climat hostile qui entourait alors son interlocuteur italien : « Le pauvre homme n’est guère bien en cour, je crois, il ne porte pas la chemise noire », écrivait-il à Pirenne, et il « répond par un simple buongiorno, le bras obstinément immobile, aux saluts à la romaine »Footnote 8 .
Ces mots témoignent à la fois de la familiarité de Bloch et Pirenne avec Luzzatto, alors réputé tant en Italie qu’à l’étranger, et de leur solidarité envers un collègue qui, antifasciste de la première heure, resta fidèle à ses principes pendant toute la durée du régime. On trouve également une brève allusion à la rencontre vénitienne avec Luzzatto dans une lettre que Bloch adressa à Lucien Febvre, mais le ton y est expéditif et distant, probablement en raison de la quantité d’informations que les deux hommes échangeaient en tant que directeurs des Annales Footnote 9 .
Quelques années plus tard, dans une lettre à un autre médiéviste – et à une autre victime de Mussolini –, Roberto Lopez, Bloch mentionna de nouveau Luzzatto, cette fois avec appréhension. S’étant provisoirement installé à Londres à la suite de la promulgation des lois raciales fascistes (1938), Lopez s’était adressé à lui pour trouver un poste en France. Déçu de ne pouvoir rien faire, Bloch avait par ailleurs exprimé son indignation face à ce qui se passait en Italie : « Je ne puis croire que dans votre pays, auquel la civilisation européenne doit tout, dans ce pays de raison et de gentilezza, l’obscurantisme dont vous êtes, avec bien d’autres savants, la victime, doive longtemps triompher. » Le post-scriptum laissait en outre transparaître son inquiétude face au sort de leur collègue et ami commun : « Avez-vous des nouvelles de Luzzatto ? On n’ose écrire »Footnote 10 .
Nés à huit ans d’écart, Luzzatto en 1878 et Bloch en 1886, les deux historiens ne se rencontrèrent qu’en cette seule occasion, à Venise ; ils restèrent cependant en contact tout au long des années 1930. Ils étaient non seulement liés par un intérêt commun pour l’histoire et une même haute conception de sa valeur, mais aussi par leur origine juive et tout ce que cela impliquait pour ceux qui, comme eux, vécurent tout à la fois l’émancipation et l’antisémitisme. Ces liens n’effaçaient pas pour autant certaines différences importantes entre eux.
Bien qu’assimilées toutes deux, leurs familles respectives n’appartenaient pas au même milieu. Tandis que Bloch était le fils d’un éminent spécialiste de la Rome antique, reconnu et estimé y compris en dehors de France, Luzzatto était issu d’une famille de la petite bourgeoisie, sans grands moyens et étrangère au monde universitaireFootnote 11 . Cet héritage joua un rôle important sur leurs parcours respectifs : dans les pas de son père Gustave, Bloch étudia l’histoire en suivant la voie royale de l’École normale supérieure, complétée par deux années de formation entre Leipzig et Berlin ; après avoir obtenu une licence de lettres à l’université de Padoue et une autre en droit à l’université d’Urbino, Luzzatto fut quant à lui amené à la discipline presque en autodidacte. Ce n’est que peu à peu qu’il prit goût au travail d’archive, qu’il renforça son intérêt pour les questions économiques et juridiques, et qu’il se rapprocha des idées socialistes, trouvant dans l’histoire le canal privilégié pour faire converger ces trois domaines.
Les différences entre Bloch et Luzzatto ne tenaient cependant pas qu’à leur origine familiale et à leurs parcours universitaires. Le statut même de l’histoire médiévale – période sur laquelle Bloch et Luzzatto avaient tous deux décidé de se spécialiser – variait d’un pays à l’autre, malgré un climat anti-positiviste similaire. En France, l’enseignement universitaire de l’histoire médiévale avait d’abord dû s’émanciper de la paléographie et de la philologie, ce qui s’était traduit, dès 1878, par la création d’une chaire à la Sorbonne confiée au spécialiste d’histoire antique Numa Denis Fustel de Coulanges. En Italie, l’histoire médiévale dut en revanche se tailler une place institutionnelle entre l’histoire ancienne et l’histoire moderne, n’y parvenant qu’à la fin du xix e siècle grâce aux recherches pionnières sur l’époque communale menées par deux élèves de Pasquale Villari, Gaetano Salvemini et Gioacchino VolpeFootnote 12 .
Un décalage entre les deux pays s’observe également dans le domaine de l’histoire économique, à laquelle Bloch et Luzzatto finirent par consacrer l’essentiel de leurs recherchesFootnote 13 . En France, cette discipline avait fait son entrée à l’université dès le début des années 1920 – en 1937, Bloch succédait à Henri Hauser à la chaire d’histoire économique créée à la Sorbonne en 1921. En Italie en revanche, son enseignement était encore cantonné aux écoles supérieures de commerce. La chaire que Luzzatto fut appelé à occuper en 1922 – la première du genre dans le pays – relevait en effet de l’Istituto superiore di studi commerciali de Venise, qui ne fut élevé que plus tard au rang d’université. Comme on peut aisément l’imaginer, l’avantage d’être un pionnier allait de pair avec l’inconvénient d’être isolé : longtemps, Luzzatto demeura le seul professeur d’histoire dans une faculté dominée par les juristes et les économistes. Toutefois, par ses amitiés et ses engagements politiques, bien plus marqués que chez Bloch, il devint une figure centrale de la culture italienne de la première moitié du xx e siècle.
Dans sa vie, en effet, la politique tint une place tout aussi importante que l’histoire. Membre du Parti socialiste italien à partir de 1906, Luzzatto mena ses engagements à travers une intense activité journalistique, qui le vit notamment jouer un rôle décisif au sein de L’Unità, l’hebdomadaire dirigé par son ami Salvemini et publié entre 1911 et 1920, qui défendait une ligne anti-nationaliste et hostile à la politique de Giovanni Giolitti. Après la Marche sur Rome, Luzzatto non seulement refusa de s’aligner sur le régime fasciste, mais manifesta publiquement son opposition, ce qui lui valut d’être placé sous surveillance et de purger un mois de prison.
Certes fervent républicain, Bloch resta en revanche étranger à la politique pendant la majeure partie de sa vie. Son attachement à la France le poussa toutefois à s’engager aussi bien dans la Première que dans la Seconde Guerre mondiale. Lorsque son pays fut occupé par les nazis, il n’hésita pas à se battre et à mourir pour sa libération. Luzzatto fut lui aussi, à sa manière, un républicain et un patriote, mais, en tant que socialiste, il était avant tout internationaliste. En termes de politique économique, ce positionnement le rapprochait non pas d’un collectivisme de type marxiste, mais plutôt d’un libéralisme antiprotectionniste qui le porta vers le Parti d’Action (1942-1947), durant la brève existence de ce mouvement républicain et socialiste modéré.
On peut également relever des convergences et des divergences dans leur rapport respectif au judaïsme. Les législations antisémites, introduites en Italie en 1938 et en France en 1940, réveillèrent chez l’un et renforcèrent chez l’autre leur identité juive, mais avec des effets différents. Dans L’étrange défaite, Bloch se décrivait comme Juif de naissance, mais non de religion, ajoutant, comme pour signifier que l’antisémitisme constituait une offense à la raison plus qu’à la religion : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémiteFootnote 14 . » D’ailleurs, après la promulgation des lois raciales en Italie, il avait fait part à Lopez de son indignation face au sort des Juifs italiens et de son inquiétude pour celui de Luzzatto.
À la fin de l’année 1938, Luzzatto fut exclu, en tant que Juif, de l’Université, puis visé par d’autres mesures discriminatoires. Pour ne citer qu’un exemple, ses livres furent retirés de la vente et, pour continuer à publier, il dut faire usage du pseudonyme de « Giuseppe Padovan ». Ayant survécu dans la clandestinité pendant l’occupation nazie, il se rapprocha du judaïsme après la guerre, jusqu’à choisir d’être enterré aux côtés d’une de ses sœurs dans le cimetière israélite de VeniseFootnote 15 . Exécuté par la Gestapo en 1944 en tant que résistant, Bloch, au contraire, demeura attaché à ses convictions laïques : il s’opposa à la récitation de prières juives lors de ses funérailles et souhaita que sa pierre tombale ne porte que la devise « Dilexit veritatem » (il a chéri la vérité)Footnote 16 .
Ce qui rapprochait cependant le plus Bloch et Luzzatto était, comme nous l’avons vu, leur passion pour l’histoire, et plus particulièrement pour l’histoire économique médiévale. Tous deux s’intéressaient au système féodal et au travail servile, aux phénomènes monétaires et aux institutions juridiques. Si Bloch était davantage attentif à l’histoire agraire et aux campagnes, Luzzatto privilégiait quant à lui l’étude du commerce et des villes. Partisans d’un renouveau de l’historiographie qui mettait au cœur de la recherche non plus l’histoire politique traditionnelle, mais les dimensions économique et sociale, ils choisirent de défendre leurs positions au travers de deux revues scientifiques, dont ils s’occupèrent d’ailleurs à partir de la même année. Quelques mois à peine après la création des Annales d’histoire économique et sociale par Bloch et Febvre en 1929, Luzzatto prit la direction de la Nuova rivista storica, dont il modernisa la ligne éditoriale définie douze ans plus tôt par Corrado Barbagallo et qu’il parvint à tenir à bonne distance du fascismeFootnote 17 . Comme Bloch et Febvre, il accorda une large place à la veille historiographique (se chargeant lui-même de l’histoire économique) ainsi qu’aux recensions (dont il était passé maître en la matière par sa précision et son objectivité). Si, contrairement à eux, il était réfractaire à tout esprit polémique et adoptait un ton volontiers mesuré, il n’hésitait pas, le cas échéant, à porter des jugements sévères, voire cinglants, sachant bien que le renouveau passait aussi par la critique.
À la différence de Bloch, Luzzatto écrivit très peu sur la méthode historique, préférant les résultats concrets de la recherche aux prises de position théoriques. De façon presque paradoxale, son seul texte à caractère méthodologique – « Storia individuale e storia sociale », paru en 1901 – est aussi son premier essai proprement historique. Il y reprenait l’invitation de Karl Lamprecht à s’affranchir du primat idéaliste de l’histoire politique au profit d’une histoire sociale des collectivités, tout en insistant sur l’importance des facteurs économiques et sur la nécessité d’une analyse causale à large rayon. Sans atteindre tout à fait l’acuité du célèbre article de François Simiand « Méthode historique et science sociale », publié peu après, l’essai de Luzzatto précédait d’au moins vingt ans les premières réflexions de Bloch sur l’histoire comparée et l’histoire sociale. Il en anticipait notamment un aspect essentiel, à savoir la distinction entre la comparaison de « faits étroitement liés les uns aux autres » et celle de « faits totalement indépendants », dont il donnait pour exemple les « régimes féodaux dans des pays et à des époques différents »Footnote 18 . Ce texte laissait toutefois transparaître une différence importante : tandis que, pour Bloch comme pour Simiand, le renouveau historiographique relevait d’enjeux épistémologiques, l’attention que Luzzatto, à l’instar de Salvemini, portait aux « activités les plus humbles de la masse sociale » était avant tout mue par des idéaux politiquesFootnote 19 .
Les problématiques et les résultats scientifiques des deux historiens étaient donc fort différents : d’un côté Bloch, avec ses questions de méthode et ses grandes fresques interdisciplinaires ; de l’autre Luzzatto, avec ses recherches patientes et ses synthèses précises. Néanmoins, tous deux partageaient cette remarquable capacité à faire parler les documentations, des actes notariés aux plans parcellaires en passant par les pièces de monnaie anciennes, parvenant de la sorte à contester des périodisations établies et, parfois même, à en proposer de nouvelles – une question décisive sur laquelle, comme nous le verrons, Luzzatto mit également l’accent dans ses conférences au Collège de France.
Luzzatto selon Bloch
En annonçant le lancement imminent des Annales lors du sixième Congrès international des sciences historiques à Oslo en 1928, Bloch la présenta comme une « revue nationale d’esprit international »Footnote 20 . La difficulté à trouver des correspondants étrangers de confiance devait en réalité longtemps freiner cet élan, limitant les horizons de la revue aux historiographies allemande et anglaise. L’intérêt des deux directeurs pour la naissance du capitalisme et, partant, pour les villes commerciales de l’Italie de la fin du Moyen Âge, les incita toutefois à solliciter très tôt la collaboration de Luzzatto.
La lettre d’invitation de Bloch à collaborer aux Annales n’a malheureusement pas été conservée, mais la réponse de Luzzatto permet d’en reconstituer la trame générale. L’historien italien commençait par remercier son collègue de l’« offre flatteuse » qui lui est faite : « je suis avec un vif intérêt, depuis le tout premier numéro, la publication des Annales qui », écrivait-il le 9 octobre 1930, « parmi toutes les revues d’histoire économique qui se sont multipliées ces dernières années, me semble la meilleure par l’ampleur de vues qui a présidé à sa conception ». C’est pourquoi, tout en déclainant l’invitation à rédiger un article sur « la dette publique dans les grandes villes italiennes », il acceptait en revanche celle de préparer un article sur « la noblesse vénitienne » à condition de pouvoir traiter le sujet « d’un point de vue limité et particulier »Footnote 21 .
Luzzatto faisait toujours preuve d’une grande prudence. Aborder « le problème des origines et du caractère social du patriciat vénitien depuis ses débuts jusqu’à la soi-disant fermeture du Grand Conseil [1297] » était une tâche qui lui semblait au-dessus de ses forces ; en revanche, se concentrer « sur l’activité et les conditions économiques » de la noblesse citadine lui permettait potentiellement de dire « quelque chose de neuf et d’intéressant, sans craindre de tomber dans des erreurs ou des généralisations imprudentes »Footnote 22 .
Bloch accepta sans hésitation la proposition, mais dut attendre plus de cinq ans avant que Luzzatto ne lui envoie son article. Publié en janvier 1937, « Les activités économiques du patriciat vénitien » allait inaugurer ce qui, selon Jacques Le Goff, fut « la grande année de l’Italie médiévale » des Annales Footnote 23 . L’article de Luzzatto fut en effet suivi de trois autres essais sur les origines du capitalisme marchand italien, signés respectivement de Roberto Lopez, Raymond de Roover et André-Émile SayousFootnote 24 .
Comme en témoigne cette invitation précoce à collaborer avec les Annales, Luzzatto comptait parmi les historiens de l’économie que Bloch admirait le plus, notamment en raison de son étude pionnière dédiée au déclin du travail servile au bas Moyen Âge, qu’il cita à de nombreuses reprisesFootnote 25 . Bloch appréciait également beaucoup son essai sur le rôle de la commenda dans la Venise médiévale, auquel il avait consacré une recension élogieuse dans les Annales Footnote 26 . Il avait probablement consulté la Storia del commercio (1914) ainsi que le premier volume de la Storia economica dell’età moderna e contemporanea (1932), deux ouvrages à succès et de grande diffusion, riches en documents, en intuitions et en perspectives novatricesFootnote 27 . Sans doute avait-il également eu connaissance d’une des contributions importantes de Luzzatto sur les origines du capitalismeFootnote 28 . En revanche, il ignorait sûrement le petit ensemble d’études que Luzzatto avait consacrées aux communautés juives des MarchesFootnote 29 .
À n’en pas douter, Bloch était un lecteur attentif de la Nuova rivista storica et des bulletins d’histoire économique que Luzzatto y publiait régulièrement, comme l’atteste notamment une recension à propos des finances publiques de Florence avant la peste noire : Bloch y mentionne une critique de son collègue italien parue quelques années plus tôt, précisant que « Mr Gino Luzzatto » connaissait le sujet de la dette publique « mieux que personne »Footnote 30 .
Cela ne signifie pas pour autant que Bloch admirât tout ce que Luzzatto écrivait. Aux yeux d’un historien comme lui, la prudence excessive de son collègue italien pouvait passer pour un manque d’imagination, et il est possible que, derrière les louanges publiquement adressées, se cachât quelque réserve. En dépit des éloges qu’il réserva à son article sur la commenda, par exemple, il ne fait guère de doute que ce sujet tant débattu par les spécialistes du proto-capitalisme avait fini par lasser Bloch. Quelques années plus tard, face à une énième proposition d’un article sur le sujet, il lançait à Febvre : « j’en ai par-dessus la tête de la comenda [sic] »Footnote 31 .
Aux nombreux et explicites témoignages d’estime évoqués jusqu’ici, parmi lesquels il faut inclure la « gentille insistance » avec laquelle il sollicita à plusieurs reprises l’article de Luzzatto, il faut en ajouter un, indirect mais non moins importantFootnote 32 . À la fin de l’année 1937, Bloch suggéra à l’un de ses élèves, Claude Cahen, qui devint par la suite un éminent spécialiste des sociétés islamiques médiévales, de prendre conseil auprès de Luzzatto sur le choix d’un sujet de thèse. Il en résulta une discussion à trois sur les thèmes proposés par Luzzatto : le sel, le blé ou la balance commerciale de Venise à l’époque des croisadesFootnote 33 .
Certes, Luzzatto n’était pas le seul historien italien dont Bloch suivait et appréciait les travaux. Dans le long essai bibliographique qui conclut La société féodale (1939-1940), on trouve ainsi plusieurs noms de chercheurs italiens, en particulier des juristes et des historiens du droitFootnote 34 . L’un d’entre eux, Pietro Vaccari, avait même fait l’objet d’un éloge dans les Annales pour l’approche comparative déployée dans son étude sur le particularisme juridique médiévalFootnote 35 . En 1934, lors de son voyage en Italie, Bloch l’avait rencontré à Pavie, ville dont Vaccari était alors podestat (c’est-à-dire chef de l’administration communale pendant la période fasciste) ; il ne jugea cependant pas utile de mentionner cet entretien dans sa lettre-reportage à PirenneFootnote 36 . Il fit en revanche allusion à Arrigo Solmi – un autre juriste dont il avait lu un travail sur les institutions sardes médiévales –, mais à propos d’un détail peu glorieux que Luzzatto avait dû lui rapporter : lors d’un congrès de droit maritime qui s’était tenu à Amalfi en 1934, au cours duquel Luzzatto avait présenté son essai sur la commenda, Solmi, alors sous-secrétaire à l’Éducation nationale, avait porté la chemise noire pendant toute la durée de la manifestationFootnote 37 .
Évidemment, l’intérêt de Bloch pour les recherches de ces hommes plus ou moins liés au régime fasciste était, rappelons-le, purement scientifique, qui plus est à une époque où sa répugnance à l’égard des fascismes grandissait de jour en jour. En 1937, il en vint à affirmer : « J’aimerais voir pendre Mussolini, Hitler et Laval, jeter au vent les cendres de PoincaréFootnote 38 . » D’une tout autre nature était sa relation, certes plus discrète que véritablement intime, avec une figure comme celle de Luzzatto, avec lequel son entente dépassait la seule sphère intellectuelle.
Le renforcement de ces liens transparaît de façon nette dans le ton de plus en plus amical des dédicaces de Bloch sur les tirés-à-parts envoyés à son collègue italien et aujourd’hui encore conservés parmi ses livres. La première, datée de 1933, est la plus formelle : « À Monsieur Luzzatto en dévoué hommage M.B.Footnote 39 . » Dans la deuxième, quelques mois plus tard, ce « dévoué » est déjà devenu un « cordial »Footnote 40 . La troisième, certainement postérieure à la rencontre vénitienne de 1934, transforme le « Monsieur » en « mon cher collègue » et l’« hommage » en « souvenir »Footnote 41 . Dans la quatrième, datée de 1935, l’« hommage » se meut en « sympathique » (fig. 2)Footnote 42 , tandis que dans les suivantes, de 1935 et 1936, le « cordial souvenir » réapparaît aux côtés de « mon cher collègue »Footnote 43 . Oscillant entre l’affection (« souvenir ») et le respect (« hommage »), Bloch privilégia finalement le premier sentiment. Peut-être Luzzatto ne devint-il jamais un ami de Bloch au sens fort du terme, mais il fut certainement davantage qu’un simple collègue.
Tiré-à-part avec dédicace envoyé par Bloch à Luzzatto, 1935
Source : Venise, Università Ca’ Foscari, Bibliothèque Gino Luzzatto, RAC. I50.

Bloch selon Luzzatto
Dans l’immédiat après-guerre, à l’initiative de l’historien Franco Venturi, la maison d’édition Einaudi entreprit de faire traduire certains ouvrages de Bloch. Le premier à paraître, en 1949, fut La société féodale, auquel s’ajouta, l’année suivante, Apologie pour l’histoire Footnote 44 . Si le prière d’insérer du premier livre rappelait que « l’éminent maître de la Sorbonne » était mort en « soldat humble et héroïque du maquis », celui du second soulignait que les pages de l’Apologie avaient été rédigées précisément « quelques mois avant sa mort héroïque »Footnote 45 .
Au milieu des années 1950, alors qu’Einaudi tardait à publier d’autres traductions, l’éditeur Laterza accueillit l’idée d’Armando Saitta et de Luzzatto lui-même de réunir en volume les essais de Bloch les moins facilement accessibles. En présentant le projet à Étienne Bloch, Saitta, récemment nommé professeur d’histoire moderne à l’université de Pise, expliquait que « le volume comportera[it] une introduction de Gino Luzzatto, l’historien de l’économie capable également de nous parler de Bloch en tant qu’homme et boussole morale » ; et il ajoutait : « votre père l’aurait sans doute volontiers accepté comme préfacier pour l’Italie »Footnote 46 .
Le nom de Luzzatto, comme on le sait, était bien connu d’Étienne qui avait conservé « un souvenir inoubliable » du voyage à Venise accompli avec sa famille quand il était jeuneFootnote 47 . De son côté, l’historien italien ouvrait son introduction au recueil – paru en 1959 sous le titre Lavoro e tecnica nel Medioevo (Travail et technique au Moyen Âge) – exactement comme Saitta l’avait envisagé, c’est-à-dire en rappelant que, bien que déjà avancé en âge, Bloch « voulut participer, comme humble soldat, à la Résistance, et il mourut, quelques mois plus tard, fusillé par les AllemandsFootnote 48 ».
Peu après, toujours en raison des liens qui l’unissaient à Bloch, l’éditeur Einaudi chargea Luzzatto de rédiger une préface à la traduction des Caractères originaux, dans laquelle il pouvait reprendre une recension du livre publiée en 1933, en l’enrichissant de nouvelles considérations historiographiques et de quelques allusions autobiographiquesFootnote 49 . S’identifiant à lui, il faisait ainsi remarquer que, « frappé par les lois raciales », Bloch « avait été contraint de signer ses articles sous le pseudonyme de M. Fougères »Footnote 50 .
Comme il le déclara dans la nécrologie qu’il lui consacra dans le premier numéro d’après-guerre de la Nuova rivista storica, Luzzatto fut l’un des premiers Italiens à apprendre la mort de Bloch qui, après la défaite de la France, « refusa d’abandonner sa patrie, affrontant les privations et les risques de la résistance clandestine ». Or, avant de devenir un « martyr de la liberté » – tel était le cœur de sa nécrologie –, Bloch avait été un « homme d’une grande érudition et d’une honnêteté rare », un « ami sincère de l’Italie et de sa civilisation » et, avant toute chose, le pionnier d’une « méthode comparative » fondée non pas sur des généralisations hâtives et superficielles, mais sur « des recherches approfondies et mûrement réfléchies à partir des sources »Footnote 51 . Parmi les principales contributions de Bloch, Luzzatto rappelait Rois et serfs, Les caractères originaux et La société féodale (curieusement pas Les rois thaumaturges, qu’il qualifierait bientôt de « perspicace et génial » dans son introduction aux Caractères Footnote 52 ). Il n’omettait pas non plus de souligner le rôle précieux que Bloch avait pu jouer en faveur de l’histoire sociale en tant que co-directeur des Annales Footnote 53 .
Comme il avait pu l’écrire à Bloch dès 1930, et comme il le lui réaffirma en 1933 dans la seule autre lettre que l’on conserve de leur échange, Luzzatto considérait les Annales comme « la plus vivante et la plus cohérente de toutes les revues d’histoire économique qui paraissent aujourd’hui ». S’il avait toutefois décidé d’y collaborer, c’était avant tout « pour faire plaisir » à un chercheur comme lui, dont il suivait « avec une admiration croissante la magnifique activité »Footnote 54 . Ce n’était là ni de la flatterie ni de la complaisance. Dans une lettre de la même période adressée à son ami Armando Sapori – un autre pionnier de l’histoire économique en Italie –, il parlait en effet de son collègue français comme de « l’un des chercheurs les plus perspicaces et les plus équilibrés qui s’occupent actuellement d’histoire économique et d’un juge qui, à l’occasion, sait aussi se montrer très sévère »Footnote 55 .
Luzzatto était bien un lecteur attentif de Bloch, comme le confirment les nombreuses annotations dans les ouvrages ainsi que les fiches bibliographiques minutieuses rédigées à leur sujetFootnote 56 . Il contribua également à sélectionner avec discernement les essais de Bloch à inclure dans le volume publié chez Laterza, en suggérant à Saitta d’éliminer les textes posthumes qu’il jugeait les plus problématiquesFootnote 57 . Grâce à ces indices et à d’autres informations disséminées dans ses archives, il est aussi possible de renouer les fils qui relient sa première lecture des Caractères originaux, c’est-à-dire le livre de Bloch qu’il appréciait le plus, aux textes des deux conférences parisiennes de 1956 dont nous sommes partis.
La recension qu’il consacra à cet ouvrage en 1933 montre qu’il en prit connaissance peu de temps après sa parution (1931). Il fut d’abord frappé par la nouveauté du sujet, car « de tous les domaines de l’histoire économique, le plus important et – malheureusement – le moins étudié est celui de l’économie agraire », en particulier en Italie, où l’attention des chercheurs se concentrait presque exclusivement sur les villes médiévales et sur les aspects juridiques qui en rythmaient la vieFootnote 58 . Sur le plan historiographique, Luzzatto reconnaissait au livre trois principaux mérites : la périodisation, qui embrassait deux millénaires scandés par « deux périodes de transformations profondes » ; la méthode, qu’il résumait dans la formule « remonter du connu vers l’inconnu » – et qu’il distinguait bien de tout anachronisme ; enfin, le recours à des sources variées, y compris les plans cadastraux longtemps négligés, qui permettaient de mettre en évidence la persistance de certains régimes agraires. Avec la courtoisie qui le caractérisait, Luzzatto ne manquait pas d’adresser à Bloch quelques petites critiques – la plus importante pointait la sous-estimation du poids d’un marché urbain voisin sur l’économie rurale. Il concluait son texte par un éloge enthousiaste, saluant « des pages riches d’enseignement, de finesse critique, de sens de la réalité et d’idées suggestives »Footnote 59 .
Si ce compte rendu nous donne à lire un Luzzatto serein et réfléchi, apprécié de beaucoup – notamment d’Antonio GramsciFootnote 60 – pour la précision posée de ses analyses d’histoire économique, l’exemplaire de la première édition des Caractères originaux conservé dans sa bibliothèque témoigne d’une lecture plus engagée et parfois enflammée, dans une sorte de dialogue intérieur avec l’auteur que l’on peut reconstituer à partir des soulignements, des corrections et des annotations qui en parsèment les pagesFootnote 61 .
La première intervention significative apparaît à la page ix. Luzzatto s’arrête sur une affirmation concernant le caractère composite de la société agraire française qui inspirerait bientôt ses conférences parisiennes : « La France rurale est un grand pays complexe, qui réunit dans ses frontières et sous une même tonalité sociale les tenaces vestiges de civilisations agraires opposées. » Quelques pages plus loin, il souligne à plusieurs reprises la phrase évocatrice de Bloch qui résume le rôle du christianisme dans la diffusion du vin en Europe : « Religion méditerranéenne, le christianisme a porté avec lui, vers le Nord, les grappes et les pampres dont il avait fait un élément indispensable de ses mystèresFootnote 62 ». Bien que plus sensible que Bloch au thème de la lutte des classes, Luzzatto manifestait une certaine réserve face à l’emploi de l’expression « communisme rudimentaire » – soulignée d’un trait ondulé –, qui était empruntée à l’Histoire socialiste de la Révolution française par Jean JaurèsFootnote 63 . Il semblait presque surpris de lire, au début du quatrième chapitre, qu’à l’époque des communes, les liens de dépendance d’homme à homme s’étaient affaiblis, avant de noter, rassuré, en marge du passage où Bloch précisait que le servage avait en réalité commencé « à se fixer moins sur la personne que sur la terre » : « il y a donc bien servage de la glèbeFootnote 64 ». La note la plus tranchée apparaît toutefois à la fin de l’avant-dernier chapitre, où est formulée l’une des thèses principales de l’ouvrage, à savoir que la vigueur de la petite propriété paysanne avait contribué à freiner le capitalisme foncier et à retarder la révolution agricole : « Oui, tout cela est vrai – mais le retard dans la transformation est surtout dû à une autre cause : la difficulté de communication qui empêchait la plupart des cultivateurs de mettre en valeur les produits de la terreFootnote 65 . »
Ces gloses ne font pas que témoigner d’un écart entre écrits publiés et lecture privée ; elles matérialisent en quelque sorte le dialogue intellectuel que les deux historiens allaient entretenir au cours des années suivantes. Les annotations que l’on trouve en marge d’autres textes de Bloch conservés dans la bibliothèque de Luzzatto font même parfois penser à une discussion entre amis, à un échange vif et animé sur un sujet qui les passionne tous deux. À cet égard, le débat qui figure à la page 39 du texte de 1933 « Liberté et servitude personnelles au Moyen Âge » est exemplaire. À côté du passage où Bloch observait que « le serf ne s’écartait guère de son lieu d’origine » et « ne demandait qu’à y conserver ses biens-fonds » à condition « de pouvoir en continuer l’exploitation », Luzzatto s’exclamait : « Mais voyons ! Quiconque connaît un peu la campagne sait que c’est la règle générale. Une famille qui abandonne sa terre est un cas tout à fait exceptionnel » (fig. 3)Footnote 66 .
Annotation de Luzzatto sur un tiré-à-part reçu de Bloch
Source : Venise, Università Ca’ Foscari, Bibliothèque Gino Luzzatto, RAC. E95.

À la mort de Luzzatto, survenue à Venise en 1964, Lopez n’hésita pas à le rapprocher de deux des plus grands historiens médiévistes de son temps : « s’il était trop prudent pour rivaliser avec les hypothèses inventives de Pirenne ou encore avec le comparatisme à large rayon de Bloch, il les a peut-être tous deux surpassés par la profondeur et la précision avec lesquelles il analysait le domaine plus circonscrit qu’il avait choisiFootnote 67 ». Au-delà du crédit scientifique indéniable dont jouissait alors Luzzatto, les propos de Lopez pourraient aujourd’hui paraître en partie dictés par l’estime et l’affection d’un élève pour son maître. Or, les deux conférences que Luzzatto prononça au Collège de France en 1956 corroborent ce jugement et nous permettent de mieux saisir les principales affinités et différences entre Bloch et lui.
Dans le « Programme de travail » rédigé en 1936 pour la Rivista di storia economica de Luigi Einaudi, Luzzatto avait rappelé, à la lumière de sa lecture récente des Caractères originaux, que « la lacune la plus grave de [l’]histoire de l’époque des communes [italiennes] est celle qui concerne l’agriculture », recommandant aux futurs collaborateurs de la revue d’y remédierFootnote 68. La suggestion resta lettre morte mais, vingt ans plus tard, Luzzatto démontra qu’il n’avait pas perdu de vue cet objectif.
Profitant de son invitation à Paris, il décida de relire Les caractères originaux, récemment réédités dans une nouvelle version augmentée, afin d’en éprouver la validité dans le contexte italienFootnote 69 . Si ce choix confirmait son admiration pour Bloch et leurs centres d’intérêt communs, il lui offrait aussi l’occasion de poursuivre un dialogue entamé dans les années 1930 et de s’en démarquer sur certains points.
Plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis leur unique rencontre et plus de dix depuis la mort tragique de Bloch. Entre-temps, l’historiographie européenne avait profondément changé et la génération d’historiens à laquelle appartenait Luzzatto était sur le point de s’éteindre ; les rênes des Annales, jusque-là fermement tenues par Febvre, étaient sur le point de passer entre les mains de Fernand Braudel (tous deux étaient d’ailleurs probablement présents aux conférences parisiennes de leur collègue italien) ; et la leçon même de Bloch avait donné une telle impulsion à la recherche qu’elle semblait en partie dépasséeFootnote 70 . Comme si de rien n’était, Luzzatto reprit le fil de son propos là où il l’avait laissé, poursuivant imperturbablement son dialogue solitaire avec l’historien français.
Pour reprendre les termes de la recension de 1933 des Caractères originaux, Bloch avait identifié « deux grandes périodes de transformations profondes » : celle « des grands défrichements accomplis aux xii e et xiii e siècles » et celle de la « soi-disant révolution agraire du xviii e siècle, dont les caractéristiques fondamentales, en France, comme en Angleterre, résident dans l’introduction de la culture des plantes fourragères »Footnote 71 . Dans quelle mesure pouvait-on généraliser ces affirmations ? Telle était la question qui ouvrait les deux conférences.
Dans la première, intitulée « Les classes rurales et les villes aux xii e et xiii e siècles », Luzzatto commençait par reconnaître les transformations mises en lumière par Bloch également dans l’Italie du bas Moyen Âge, à savoir l’augmentation de la population, la destruction des forêts, le développement de nouveaux contrats, la disparition des serfs et, surtout, l’émergence d’une « classe intermédiaire » de propriétaires terriens. Il appelait cependant à la prudence et formulait plusieurs réserves : l’affaiblissement des grandes propriétés féodales, par exemple, ne signifiait pas automatiquement la formation d’une « classe de petits propriétaires »Footnote 72 ; l’apparition d’« universitates de travailleurs de la terre » n’avait pas nécessairement « le caractère révolutionnaire qu’on leur avait trop souvent attribué »Footnote 73 . Surtout, il fallait « se garder du risque lié à un malentendu » : l’émergence des communes urbaines ne saurait être tenue « comme une victoire du capital mobile sur la richesse foncière, de la bourgeoisie marchande sur la noblesse terrienne »Footnote 74 .
Une fois encore, Luzzatto s’efforçait de faire dialoguer histoire urbaine et histoire rurale, soit les deux champs que Bloch avait toujours tenté de distinguer, les tenant pour séparés et presque imperméables. Sceptique face à la proposition d’Henri Berr de rédiger un ouvrage de synthèse sur l’époque féodale pour sa collection « L’Évolution de l’humanité », Bloch allait même jusqu’à déclarer, en 1924, que « l’histoire rurale est un monde […] l’histoire urbaine est un autre monde, et pour le Moyen Âge, plus encombrée que toute autre de monographies ultra-détaillées et de vastes théories d’où sont nées d’interminables polémiques »Footnote 75 .
La seconde conférence, consacrée à la révolution agraire en Italie pendant la seconde moitié du xviii e siècle, n’a pas le brio de la première, en raison de la moindre familiarité de Luzzatto avec ce siècle et ses documentations. Mais, précisément pour cette raison, elle fait ressortir encore mieux une caractéristique qui différenciait Luzzatto de Bloch, à savoir la propension, pour reprendre les termes de Lopez, « à peser ses mots » et « à tempérer l’enthousiasme ». S’il ne rechignait pas à la synthèse, Luzzatto tenait en effet « à assortir toute affirmation générale de réserves et chaque réserve de nuances »Footnote 76 . C’est exactement ce qu’il fit lors de cette conférence.
Il commença par mettre en doute la portée générale de la thèse de Bloch. Dans le contexte italien, en effet, « les différences dans les conditions naturelles du climat et du terrain » avaient empêché de « trouver une formule qui s’adapte uniformément à tout le pays ». Jamais, observait Luzzatto, les spécificités régionales dans le domaine agricole n’avaient été aussi marquées qu’à la fin du xviii e siècle. Tandis qu’en Lombardie le gouvernement des Habsbourg avait opéré une vaste entreprise de péréquation fiscale et qu’en Toscane celui des Lorraine avait encouragé des travaux de mise en valeur, la concentration foncière continuait de peser sur le développement économique du Mezzogiorno.
Région après région, Luzzatto brossait un tableau de la péninsule si contrasté qu’il résistait à toute forme de généralisation. Cela ne l’empêchait pas de tirer une conclusion, fût-elle provisoire. À supposer même que l’on puisse parler de « révolution » à propos d’une activité aussi rétive au changement que l’agriculture, celle-ci ne devait pas être située au milieu du xviii e siècle, mais plutôt à la charnière des xix e et xx e siècles, lorsque « grâce au développement du marché de tous les produits agricoles, à la large consommation d’engrais, à l’emploi croissant des machines, au rendement presque redoublé des semences, au développement extraordinaire des cultures spécialisées de fruits et légumes, à l’augmentation de la coopération et de l’enseignement agraire à tous les degrés, l’aspect de [la] campagne [italienne], sauf quelques malheureuses exceptions, s’est transformé de manière radicale »Footnote 77 .
C’est là que réside la principale différence entre Bloch et Luzzatto, le premier audacieux et inventif, le second plus prudent et attaché aux faits. Alors que l’un n’hésitait pas à proposer des interprétations qui se déployaient sur de larges échelles de temps et d’espace, estimant indispensable d’ajouter « un grain de folie à côté d’une honnête dose de sagesse », l’autre veillait à ancrer chaque affirmation dans la documentation et à tenir toute conclusion pour provisoire, fût-elle le fruit d’une enquête approfondie dans les archivesFootnote 78 . Au-delà de ces différences, c’est sans doute sur cette complémentarité que reposait la raison la plus profonde de leur entente.


