Publié en 2024 aux Presses de l’Université du Québec, Le soft power en Asie. Nouvelles formes de pouvoir et d’influence ? réunit, sous la direction de Frédéric Lasserre, Éric Mottet et Barthélémy Courmont, une quinzaine de contributions consacrées aux formes contemporaines de la puissance douce en Asie. L’ouvrage interroge la manière dont les États asiatiques mobilisent la culture, l’économie, la technologie et les réseaux transnationaux comme instruments d’influence, et met à l’épreuve la pertinence du concept de soft power dans des contextes politiques et culturels éloignés de ses origines occidentales.
Riche en études de cas—Chine, Japon, Corée du Sud, Turquie ou Asie du Sud-Est—le volume constitue un panorama empirique précieux. Il offre aussi une matière fertile à la réflexion critique sur la nature même du soft power, sa mesure, sa distinction avec d’autres formes de puissance, et son ancrage théorique dans la pensée libérale occidentale. Ces trois dimensions forment autant de pistes de discussion que le livre suggère sans toujours les résoudre.
La première interrogation porte sur la définition et la mesure du soft power. Depuis Joseph Nye, l’expression désigne la capacité d’obtenir ce que l’on souhaite par la séduction plutôt que par la contrainte. Mais cette distinction attrayante se révèle fragile dans la pratique : comment mesurer l’attraction ? Par la diffusion culturelle, les changements de comportement, ou la transformation des représentations ? Plusieurs contributions montrent que cette influence repose sur des mécanismes symboliques difficilement quantifiables.
Le chapitre d’Alexis Abodohoui, consacré à la diffusion du management chinois en Afrique, illustre cette indétermination. À travers le cas des entrepreneurs africains formés en Chine, il décrit un management soft power fondé sur la transmission de valeurs—pragmatisme, optimisme, efficacité—plus que sur la contrainte. Ce cas confirme que le soft power fonctionne par imitation et adaptation, mais il montre aussi qu’il devient vite impossible de distinguer la séduction du simple transfert de pratiques. Le concept perd alors sa portée analytique. L’idée d’un soft power universel, mesurable ou comparable, apparaît illusoire : chaque société déploie ses propres formes d’influence, indissociables de son contexte culturel. En ce sens, toute tentative de quantification trahit la nature même du phénomène, qui relève du registre du symbolique plutôt que du mesurable.
Une seconde série de réflexions concerne les frontières entre soft, sharp et hard power. Plusieurs auteurs—notamment Olga Alexeeva et Éric Mottet—montrent que les instruments de la séduction, tels que les Instituts Confucius, les médias internationaux ou les projets d’infrastructure, servent aussi des objectifs stratégiques. Présentés comme des vecteurs d’échanges culturels ou de coopération économique, ils s’inscrivent souvent dans des logiques de dépendance ou de contrôle de l’information. Cette ambiguïté illustre que le soft power n’est jamais entièrement « doux » : il s’articule toujours à des formes de pouvoir plus tangibles.
La distinction traditionnelle entre persuasion et coercition devient dès lors difficile à maintenir. Si une influence repose sur des ressources économiques ou politiques, peut-elle encore être qualifiée de soft ? Et si elle est jugée « efficace », ne cesse-t-elle pas justement d’être douce ? L’idée même d’un soft power fort constitue une contradiction conceptuelle. Ce qui définit la puissance douce, ce n’est pas son intensité, mais la nature du rapport qu’elle crée : consentement, dépendance ou reconnaissance. Le soft power ne se mesure pas à la force de ses effets, mais à la légitimité du sens qu’il parvient à imposer.
Enfin, l’ouvrage invite, souvent implicitement, à interroger la nature occidentale du concept lui-même. Le soft power naît dans la pensée politique américaine, fondée sur la distinction entre contrainte et consentement et sur la conviction que la culture et les valeurs peuvent constituer des leviers d’influence. En Asie, et particulièrement en Chine, ce cadre a été repris, reformulé, mais rarement dépassé. Beijing revendique un soft power « aux caractéristiques chinoises », ancré dans l’harmonie et la morale confucéennes, mais son usage du vocabulaire de la performance et de la puissance reste profondément inscrit dans la logique occidentale de la compétition symbolique.
Cette réappropriation peut être éclairée par le concept de pouvoir symbolique développé par Pierre Bourdieu : exercer du soft power, c’est imposer une vision du monde perçue comme légitime. En ce sens, la Chine ne s’oppose pas à l’Occident, elle participe au même jeu de légitimation symbolique. Mais en adoptant le langage du pouvoir occidental, elle s’éloigne aussi des fondements normatifs de sa propre tradition politique, qui reposait sur l’exemplarité morale plutôt que sur la conquête de prestige. Ce déplacement révèle que la mondialisation intellectuelle n’efface pas les hiérarchies : elle universalise les catégories du centre au détriment des périphéries.
L’intérêt du volume tient à cette tension : il montre comment la diffusion du soft power s’accompagne d’une occidentalisation des cadres de pensée, y compris chez ceux qui cherchent à s’en émanciper. Ce paradoxe, loin d’affaiblir le concept, en révèle la dimension politique : le soft power n’est pas seulement une stratégie d’influence, mais un langage de domination symbolique.
En conclusion, Le soft power en Asie constitue une contribution majeure à la réflexion sur les recompositions de la puissance dans un monde post-occidental. Sa richesse empirique et la diversité des approches en font une référence pour comprendre la manière dont l’Asie s’approprie, transforme et parfois contredit les catégories conceptuelles forgées en Occident. Mais la lecture critique suggère aussi les limites du concept lui-même : difficile à définir, impossible à mesurer, toujours entremêlé au hard power, le soft power apparaît moins comme un outil d’analyse que comme un objet de débat. Plus qu’une étude sur la séduction internationale, l’ouvrage interroge la mondialisation du savoir et la circulation des idées de puissance. Il rappelle qu’au-delà des oppositions entre « dur » et « doux », la véritable force réside dans la capacité d’imposer un sens commun, c’est-à-dire un ordre symbolique du monde.