A partir du 15e siècle, les explorations et le désir de représenter les nouvelles découvertes conduisent à la production de cartesFootnote 1 et récits de l’Afrique. Ces cartographes et chroniqueurs européens rivalisaient d’ardeur dans les descriptions de ce continent. Certains auteurs cherchaient à se démarquer des traditions ptolémaïques afin de résoudre l’énigme des sources du Nil. Ptolémée avait rapporté que le Nil était formé par deux cours d’eau qui sortaient de deux lacs situés à la même latitude et très proches l’un de l’autre.Footnote 2 Suivant cette idée, ces cartographes représentaient les cours d’eaux d’Afrique comme étant un réseau interconnecté. Le fleuve Congo, connu en Europe grâce au portugais Diego Caô vers 1482, et le fleuve Zambèze—exploré en 1511 par le Portugais Antonio Fernandes—ne furent pas oubliés. A cette époque en Europe et jusqu’au 17e siècle, les auteurs étaient convaincus que le royaume Kongo, situé sur la côte atlantique, n’était guère éloigné des royaumes d’Ethiopie, de Sofala ou Monomotapa situés sur la côte indienne. Il en était de même de leurs cours d’eaux. Cette “connaissance” va se reporter dans la cartographie avec la présence des lacs Zembre, Zaïre, Aquilunda et Zaflan. A la suite des auteurs des 16e–18e siècles tels que Barros (1552), Pigafetta (1591), van Linschoten (1596), del Mármol Carvajal (1599), du Jarric (1610), Dapper (1668), Cavazzi (1687), etc., une série de cartes étalée sur un demi-millénaire représentera le fleuve Congo, tantôt appelé Zaïre, coulant près du royaume Kongo dont il tire le nom, connecté au fleuve Zambèze et au Nil à travers ces lac intérieurs.
Certes, la logique dans la confection de ces cartes mêlait aussi des aspects d’ordre plus esthétique, voire un désir de fantastique plutôt qu’un réel souci de représentation scientifique. Leurs auteurs en étaient sans doute conscients. Lorsqu’ils ne laissaient pas des zones blanches, ils meublaient volontiers les lacunes de leurs connaissances par des représentations assez fantaisistes de montagnes, rivières, d’animaux inspirés des impressions des voyageurs, des textes antiques et bibliques.Footnote 3 La description de l’Afrique oscilla entre mythes et réalités à tel point que cela fut l’objet de beaucoup de controverses au début des explorations modernes en Afrique centrale.Footnote 4 Au 19e siècle, un souci de mieux cartographier l’intérieur de l’Afrique centrale préoccupait les sociétés savantes européennes. Connaître le réseau hydrographique intérieur du Nil et sa prétendue connexion avec le fleuve Congo et le fleuve Zambèze préoccupait les scientifiques. C’est pour y répondre que des expéditions furent organisées au milieu du 19e siècle.Footnote 5 Richard Burton et John Speke explorent le lac TanganykaFootnote 6 ainsi que le lac Victoria, l’une des sources du Nil Blanc.Footnote 7 Dans cette même quête, Samuel Baker explore le lac AlbertFootnote 8 qui est également une des sources du Nil Blanc.
Mais la complexité du réseau hydrographique du bassin de Nil, avec ses nombreux lacs qui alimentent ses deux branches—Nil Bleu et Nil Blanc—et ses nombreux affluents ainsi que sa source la plus méridionale ne fut mieux circonscrite qu’en 1937 par Burckhardt Waldecker.Footnote 9 David Livingstone précisera que le fleuve Congo ne faisait pas partie du système hydrographique du Zambèze. Il meurt sans parvenir à vérifier si le fleuve Congo se rattachait au bassin du Haut Nil. C’est Henry Morton Stanley qui va reprendre le flambeau. Accompagné de 230 personnes, il quitte Zanzibar, pénètre le cœur du bassin du Congo en descendant le fleuve jusqu’à sa confluence avec la rivière Kasaï et atteindra le Pool Malebo. De là, il continuera son voyage jusqu’à la côte atlantique. Il a décrit son voyage dans son ouvrage intitulé A travers le continent mystérieux.Footnote 10 Cette région entre la confluence de la rivière Kasaï et le fleuve Congo jusqu’au niveau du Pool Malebo fut décrite sous la plume de Stanley comme un paysage nouveau et inconnu de l’Europe lorsqu’il l’atteint en 1877, entreprise qui ouvrit aussi la porte à la colonisation de ce grand espace.
Les travaux antérieurs réalisés par les Portugais et les missionnaires catholiques tant au royaume Kongo que dans la partie orientale du continent furent remises en cause.Footnote 11 Ces explorateurs du 19e siècle firent fi des informations glanées par-ci et là par les missionnaires, commerçants ou officiels européens des siècles antérieurs qui étaient pour la plupart des Portugais.Footnote 12 Les questions principales liées aux cours des fleuves Nil, Congo et Zambèze étaient résolues. Il fut généralement admis que l’intérieur de l’Afrique centrale ne fut de plus en plus connu par les Européens qu’à partir du 19e siècle grâce au développement des explorations et de la colonisation qui s’en est suivie. La colonisation fut une période qui a grandement affecté l’Afrique et dont les stigmates, ou expériences, qui en ont découlées, nourrissent de manière prononcée les réflexions dans les sciences sociales et humaines. Alimentés par le courant des postcolonial studies, les enjeux et débats sur l’histoire des explorations sont à ce jour partagé d’une part sur la représentation des populations colonisées face à cette domination et d’autre part sur la narratologie des récits des explorateurs et surtout de la production des connaissances qu’ils ont induites.Footnote 13
L’hinterland du Congo est apparu aux yeux des explorateurs du 19e siècle comme une énigme. Le discours prépondérant a toujours présenté cet espace comme une région où vivaient des communautés humaines de manière barbare et isolées les unes des autres et que la colonisation est venue civiliser.Footnote 14 Certes, des travaux en sciences humaines et sociales sont venus déconstruire ces propos ou nuancer ces affirmations: les populations d’Afrique centrale, et particulièrement celles du bassin du Congo, sont le fruit d’interactions et des mouvements migratoires pluriséculaires. Toutefois, s’il a fallu attendre les explorateurs du 19e siècle pour mieux comprendre les données hydrographiques et toponymiques de l’Afrique centrale, cela n’empêche pas que les relations ou observations anciennes présentent, au-delà des données fantaisistes et déformées de la réalité, quelques éléments véridiques. Nous sommes d’avis que la région de l’entre-fleuves Congo-Bas-Kasaï ne fut pas méconnue au 16e siècle en Europe. Quels sont les arguments solides qui soutiennent ce point de vue et pourquoi alors au 20e siècle cette région a été présentée comme une terra incognita?
Aborder cette question de l’isolement historique supposé de l’Afrique centrale exige non seulement de se plonger dans la littérature afin de réévaluer systématiquement des savoirs produits mais aussi d’y apporter un nouveau regard. Comme l’écrit Jan Vansina, des nouvelles données peuvent parfois apporter des nouvelles interprétations concernant une situation déterminée.Footnote 15 Notre interrogation porte sur la présence, dans les différentes sources, des lacs nommés “Zembre” et “Zaïre” (Fig. 1) à la fois proche du royaume Kongo et des royaumes orientaux d’Afrique. S’agissait-il des improvisations fantaisistes de ces anciens auteurs-cartographes ou bien la présence de ces lacs représenterait-elle une certaine réalité de la géographie de la région décrite? L’hypothèse développée est que la mention de ces deux lacs, Zembre et Zaïre, correspond à des connaissances géographiques relativement exactes. A la différence des auteurs tel que Brucker ou William DanielFootnote 16 qui ont associé ces deux lacs seulement à la partie orientale de l’Afrique centrale, nous pensons qu’il y a eu fusion entre l’existence de deux régions différentes renfermant deux grands lacs, à savoir la région des Grands Lacs ainsi que la région du Bas-Kasaï. Lorsque l’on lève cette confusion, il devient plus facile de restituer les connaissances géographiques sur l’Afrique centrale de l’entre 16e–18e siècles. Notre propos se focalisera plus sur la connaissance des lacs situés dans la région de l’entre-fleuves Congo-Bas-Kasaï, en amont du Pool Malebo (Kinshasa), en l’occurrence les lacs Maï-Ndombe (ex-“Léopold II”) et Tumba. Les descriptions géographiques se rapportant à ces cours d’eaux—Zembre et Zaïre—dans les sources primaires recèlent des ambiguïtés qui nécessitent d’être mises en évidence. Ces informations géographiques ont été imparfaitement consignées, voire déformées par certains chroniqueurs et cartographes européens. Les explorateurs modernes ont alors jeté à l’oubli ces anciennes données se rapportant à cette région au nord du Pool. D’une méconnaissance du savoir géographique de l’Afrique centrale accumulé par la cartographie ancienne, on en est arrivé à une histoire de l’ignorance. Nous allons recourir aux textes et aux cartes anciennes pour soutenir notre argumentation.
Extrait “Nova Totivs Africae Descriptio” de Gastaldi (1573).

L’article débute par l’analyse des descriptions de deux auteurs du 16e siècle dont les ouvrages font références, en l’occurrence João de Barros et Filippo Pigafetta, puis les sources du 17e siècle. Cet exercice mettra en évidence l’erreur historique qui s’est glissée parmi ces auteurs dans la localisation des lacs intérieurs d’Afrique centrale et restituera l’emplacement géographique de ces lacs. La nouvelle interprétation s’appuie aussi sur les recherches des auteurs contemporains.
Une région méconnue?
Au lieu de s’intéresser simplement à la véracité des faits et à la manière dont sont produits les récits, il faut partir simplement de ces récits afin de reconstituer le tableau d’ensemble de ce paysage de la région considérée, c’est-à-dire la région de l’entre Bas-Kasaï et fleuve Congo et autour des lacs Maï-Ndombe et Tumba, mais aussi le bassin du Zambèze et des sources du Nil. Tout d’abord, il faut partir dans la réflexion d’une idée-force qui alimente l’imaginaire des Européens à cette époque et qui dicte les descriptions: la conviction que le royaume Kongo n’était guère éloigné des royaumes d’Éthiopie, Melinde, Sofala ou Monomotapa. De l’ouest, il serait facile de rejoindre la côte orientale. Il serait donc inéluctable que les bassins hydrographiques du Nil, du Zambèze et du Congo se côtoient. En 1552, l’humaniste portugais João de Barros écrit:
le royaume de Cefala [Sofala] est une grande région … entourée à la manière d’une grande île par les deux bras d’un fleuve qui sort du lac le plus considérable qu’il y ait dans toute l’Afrique. Ce lac est celui que les anciens écrivains ont tant désiré de connaître, parce qu’il est la source mystérieuse de l’illustre Nil; et notre Zaïre, qui coule à travers le royaume de Manicongo, en provient également. Nous avons lieu de croire que ce lac est plus voisin de notre Océan occidental que de la mer orientale suivant les positions de Ptolémée, vu que, du même royaume de Manicongo, il reçoit les six rivières Bancare, Uamba, Cuyla, Bibi, Mariamaria, Zanculo, qui sont très puissantes.Footnote 17
En dehors de la mention du royaume de Sofala près de la côte indienne, cette description de Barros se rapporte aussi à la région de la côte atlantique. La rivière Bancare a été identifiée à la rivière Bakali, un affluent de la rivière Kwango.Footnote 18 Willy Bal a proposé de l’identifier plutôt à la rivière Nsele, un autre affluent du fleuve Congo situé à l’ouest de la rivière Kwango.Footnote 19 La Coyla ou Cuyla, une autre graphie de Cuilu, est à identifier à la rivière Kwilu,Footnote 20 un affluent de la rive gauche de la rivière Kwango.Footnote 21 La Vamba serait la rivière WambaFootnote 22 et le Zanculo ou Zanga Culo (Haut Cugho) serait la rivière Cugho.Footnote 23 Ces différents cours d’eaux, Bancare, Cuyla, Zanculo, etc., cités par Barros constitueraient des affluents de la rivière Kwango, en dehors de Bibi et Mariamaria, qui n’ont pu être identifiées.Footnote 24 L’ouvrage de Barros influença la confection des nouvelles cartes du célèbre cartographe Vénitien Giacomo Gastaldi.Footnote 25 Gastaldi produisit un modèle de carte dans lequel le réseau hydrographique du royaume Kongo était composé d’un grand lac central nommé Zaïre/Zembre d’où sort le fleuve Zaïre (il faut comprendre le fleuve Congo) et alimenté par les différents affluents cités ci-haut pour se jeter dans l’océan Atlantique (voir Fig. 1). Son modèle fut reproduit par de nombreux cartographes entre 1554 et 1611. Il faut préciser que la rivière Kwango était représentée dans les cartes de cette époque comme affluent principal du fleuve Congo et parfois se confondait à ce dernier. Barros poursuit:
Des trois grands fleuves dont nous savons actuellement de ce lac et qui vont se jeter dans la mer à une si grande distance les uns des autres, celui qui traverse le plus de terres est le Nil. Les Abyssins … l’appellent Tacuy et il reçoit dans cette contrée-là deux autres rivières considérables, que Ptolémée appelle Astaboras et Astapus, et les indigènes Taccazy et Abagni. Et … cet Abagni provienne d’un autre grand lac appelé Barcena, le Coloa de Ptolémée … le fleuve qui vient vers Cefala, après être sorti de ce lac et avoir parcouru une grande distance, se divise en deux branches, dont l’une va déboucher au-dessous du cap des Courants; c’est ce que les nôtres appelaient anciennement le fleuve du lac et qu’ils appellent maintenant fleuve du Saint-Esprit, nom que lui a donné Laurent Marquez en 1545; l’autre branche entre dans la mer à vingt-cinq lieues au-dessus de Cefala et porte le nom de Cuama, bien que dans l’intérieur du continent les peuples indigènes l’appellent Zambere … et il reçoit les six grandes rivières de Panhames, Luangoa, Arruya, Maniovo, Inadire, Ruenia. Toutes ces rivières arrosent le pays de Benomotapa.Footnote 26
Ici Barros décrit la région australe avec le Monomotapa (Benomotapa), Sofala (Cefala), le fleuve Zambèze appelé Zambere ou Cuama.Footnote 27 Le “fleuve du lac” ou “du Saint-Esprit” qui tombe dans la baie de la Lagune ou baie de Lourenço Marques serait probablement une confusion soit du Sabi, soit du Limpopo.Footnote 28 Joseph Brucker l’identifie au Limpopo et précise que ce n’est pas une branche du Zambèze.Footnote 29 La rivière Luangoa serait à rapprocher à Luangwa, affluent de la rive gauche du Zambèze dont la source est en Zambie. La Ruenia pourrait probablement être la Luena, le Panhame serait l’Hunyani, l’Arruya la rivière Ruia, la rivière Manjovo serait la Mazoe et l’Inadire serait la rivière Nyadiri.Footnote 30 L’autre partie de la description se rapporte aux sources du Nil, c’est-à-dire à la région des Grands Lacs et à la région de l’Ethiopie. Comme le précise Brucker, le Taccazy serait l’Atbara des Arabes tandis que l’Abagni est le “fleuve Bleu” (Bahr-el-azreq) et le Barcena serait le lac Tana ou Colea de Ptolémée qui rejoint le Nil Blanc (Bahr-el-abiad) près de Karthoum.Footnote 31 Selon W. G. L. Randles, l’hydronyme Barsena vient de l’arabe Bahr-Tsana et désigne le lac Tana.Footnote 32
Ces indications géographiques de Barros sur cette région s’expliquent du fait qu’au 16e siècle cette région était la plaque tournante des contacts commerciaux et diplomatiques entre l’Asie et l’Europe occidentale. L’intrusion portugaise dans l’océan Indien remonte à 1498. Les Portugais envahirent l’île de Zanzibar en 1503 et contrôlaient alors toute la côte est-africaine depuis Sofala à Lamu ainsi que le détroit d’Ormuz en Arabie.Footnote 33 Cette situation va perdurer jusqu’au milieu du 17e siècle, quand les Omanais reprennent Mascate puis Zanzibar avec l’aide de l’autorité zanzibarite locale.Footnote 34 Hormis le commerce des esclaves, l’ivoire était l’un des produits les plus convoité. L’Europe médiévale a vu se développer un artisanat local de l’ivoire très prospère jusqu’au 19e siècle.Footnote 35 L’ivoire n’était plus seulement sculpté dans le monde byzantin puis envoyé comme produit finit vers l’Occident mais il était plutôt traité et sculpté en Europe médiévale pour la fabrication d’objets de luxe ou à usage courant.Footnote 36 Les Portugais, par leur présence sur la côte indienne, avaient une très bonne connaissance des zones de productions tant des esclaves que de l’ivoire de l’Afrique orientale.Footnote 37 C’est ainsi que des informations géographiques de cette région d’Afrique sont remontées vers l’Europe.
Les confusions qui font sortir d’un même lac les trois grand fleuves (Nil, Zambèze et Congo) sont dues à la conception ptoléméenne de l’Afrique. Ce point de vue s’explique du fait que les sources de ces trois cours d’eau se situent au sud-est de l’Afrique centrale. Certes, leurs systèmes hydrographiques ne communiquent pas comme le pensait Barros et tel que repris dans la carte de Gastaldi de 1554. Mais au regard des connaissances hydrographiques actuelles de la région, il tient lieu de souligner qu’au voisinage de leurs sources, en l’occurrence entre le bassin du Zambèze et celui du Congo, la ligne des partages des eaux n’est pas aussi clairement définie. De ce fait, lors des crues, l’impression qui se dégage est que ces cours d’eaux semblent être connectés. Les indications hydrographiques de ces différentes zones à l’époque de Barros reflètent plus ou moins la réalité de ce que nous savons aujourd’hui. Elles nous permettent de comprendre les raisons pour lesquelles ces différents auteurs ont cru que ces grands fleuves d’Afrique subsaharienne communiquaient entre eux.
Une ambiguïté dans les textes et les cartes
Les publications qui vont succéder à Barros feront apparaître des informations géographiques ambigües et erronées qui vont poser des problèmes. Au fur et à mesure que les Européens commencèrent à investir le continent africain, une série d’informations vont remonter en Europe. Certaines venant rectifier des opinions rapportées sur l’Afrique et d’autres venant conforter des points de vue portant sur la même lancée. Ainsi l’idée que ces différents fleuves communiquent entre eux sera maintenue. De deux lacs—Tacuy et Barcena—mentionnés par Barros, d’autres auteurs successifs vont indiquer deux, voire trois autres lacs (Zaïre, Aquilunda et Zaflan). Concernant l’hydronyme Zembere mentionné par Barros et qui se rapporte au fleuve Zambèze, ce terme va se transformer en Zembre et désigner non plus le fleuve seulement mais plutôt un lac intérieur qui déverse ses eaux aux fleuves Zembere (Zambèze), Nil et Zaïre (Congo). C’est le cas des cartes de Gastaldi et Paolo Forlani de 1566 ou celle de Gastaldi et de Jode de 1578. Dans d’autres cartes, les lacs Zembre et Zaïre ne vont plus former qu’un seul lac. C’est le cas de la carte de Gastaldi de 1573, de Linschoten de 1596, de Hondius de 1626. En revanche, la carte de Kircher de 1652 sépare de manière claire ces deux lacs.
Deux innovations apparaissent avec l’humaniste italien Pigafetta. Dans sa carte de 1597, il maintient les deux lacs intérieurs de Zaïre et Zembre mais change leurs positions:
Il est bien vrai qu’il existe deux lacs, mais ils sont disposés tout autrement que ne le décrit Ptolémée. Celui-ci, comme on l’a dit, place ces lacs à la même latitude, l’un à l’ouest, l’autre à l’est. Au contraire, ceux que l’on voit maintenant sont situés sur une ligne presque droite tirée du sud au nord, à quelque 400 miles l’un de l’autre.Footnote 38
La deuxième innovation est l’apparition d’un autre lac que Pigafetta nomme Aquilunda. Ce lac apparaît dans des cartes parues entre 1591 et 1792. Les trois grands fleuves ne sont plus représentés comme étant tous tributaires d’un seul et même lac tels que figurés dans certaines cartes de l’ère Gastaldi mais de trois lacs interconnectés par des tributaires. Cet avis sera partagé par des nombreux auteurs et cartographes successifs. En dehors de la mention du lac Aquilunda ainsi que de la présence des lacs Zembre et Zaïre, qui forment un même lac avec une île en son milieu et placés au centre de l’Afrique, le modèle de carte de Pigafetta ne faisait pas l’unanimité. Dans une autre série de cartes, seul le Nil et le Congo/Zaïre sont mis en connexion, se démarquant légèrement de celle de Pigafetta de 1591. C’est le cas de la carte de Hondius de 1606, de Merian de 1638, de Sanson de 1650, d’Anna et Henry Seile de 1663, de Meurs de 1668, d’Overton de 1671, de Sanson et Berry de 1680, de Petrini de 1766. La carte d’Anna et Henry Seile de 1703 va remettre les trois fleuves en connexion.
Le modèle de carte établi par Pigafetta sera le plus représenté et reproduit. Les auteurs successifs qui ont décrit l’Afrique se sont abondamment servis de l’ouvrage de Pigafetta. Il apportait réellement des informations riches et variées sur les trois espaces géographiques discutés dans cet article. Certains auteurs ont même affirmé que cet ouvrage affiche “un grand progrès des connaissances sur l’intérieur de l’Afrique.”Footnote 39 Mais ses descriptions renferment parfois des incertitudes, des confusions et même des erreurs. A propos de l’existence des lacs intérieurs situés aux sources des différents cours d’eaux mentionnés ci-haut, Pigafetta écrit: “[L]e fleuve Lelunda provient du même petit lac où le Coanza prend sa source; un autre cours d’eau s’unit à lui, qui vient du grand lac.”Footnote 40 Le Lelunda est une rivière qui coule au pied de la ville de Mbanza Kongo en Angola, prend le nom de Mpozo en RDC et se jette dans le fleuve Congo près de la ville portuaire de Matadi. Le grand lac dont il parle est le lac Aquilunda.Footnote 41 Cela est nettement visible dans sa carte de 1591. Pigafetta écrit aussi:
[Le fleuve Congo] prend son origine dans les trois lacs; le premier est le grand lac d’où sort le Nil, le second est le petit lac déjà cité, le troisième est un autre grand lac formé par le Nil … Au nord, [le royaume Kongo] confine à celui des peuples de l’Afrique et au désert de Nubie. A l’est, il touche au second grand lac, d’où sort le fleuve de Congo, dans la contrée qui s’appelle Anzicana et qui est séparée du royaume de Congo par le fleuve Zaïre … Sur le second lac, des renseignements ont été obtenus des Anziques, voisins du Congo, qui font du commerce dans ces régions.Footnote 42
Pigafetta situe le second lac dans la région d’Anzicana chez les Anziques, habitants du royaume d’Anzicana; c’est-à-dire du royaume des Bateke.Footnote 43 Ce royaume d’Anzicana était séparé du royaume Kongo par le fleuve Congo. Concernant le cours du Nil, on lit:
[C]e fleuve [Nil] ne naît pas dans le pays de Bel Gian [prêtre Jean], pas plus que dans les monts de la lune ni, comme l’écrit Ptolémée, des deux lacs qu’il place l’un en face de l’autre, disant de quelque 450 miles, l’un à l’occident de l’autre à l’orient. En effet, à la latitude même où cet auteur situe les deux lacs, s’étendent, d’une part, les royaumes de Congo et d’Angola à l’ouest, d’autre part, l’empire de Monomotapa et le royaume de Sofala à l’est … dans ce trajet, affirmait messire Duarte, on ne rencontre qu’un seul lac; il se trouve aux confins de l’Angola et de Monomotapa … les gens de l’Angola fournissent des renseignements sur sa rive occidentale et ceux de Sofala et de Monomotapa sur la rive opposée. Ainsi connaît-on parfaitement ce lac. Par contre, aucune mention n’est faite d’autres lacs; on peut donc conclure qu’il n’y en a pas d’autre à cette latitude.Footnote 44
Pigafetta rejette l’idée que les sources du Nil se trouvent en Ethiopie (le pays du prêtre Jean) ou dans la région actuelle des Grands Lacs (la région des monts de la lune). Il place plutôt les royaumes Kongo et Monomotapa de part et d’autre de son lac, révisant ainsi la distance réelle entre ces deux entités. Pigafetta indique les sources de ces informations: d’une part les populations d’Angola et d’autre part celles de la région orientale d’Afrique. Barros avait aussi signalé l’origine de ses informateurs: des gens du Kongo et ceux de Sofala. Il semble évident que le traitement des indications issues des informateurs de ces régions distinctes est à l’origine des confusions géographiques. Nous allons y revenir plus loin. Pigafetta rajoute:
Sortant de ce second lac, le fleuve Nil, qui reçoit de nombreux autres cours d’eau, parcourt 700 miles jusqu’à l’île de Méroé. Son principal affluent est le Colues, ainsi appelé parce qu’il provient du lac du même nom, situé aux confins de Mélinde. Parvenu à Méroé, le Nil se divise en deux branches et entoure une haute terre appelée Méroé; à droite de celle-ci, vers le levant, débouche un cours d’eau nommé Abagni, issu du lac Bracina et qui traverse l’empire du Prêtre Jean pour arriver à l’île susdite.Footnote 45
Dans l’Abagni et le Bracina, on reconnaîtra sans peine l’Abagni et le Barcena (Baher-Tsana, ou Tana) mentionnés par Barros. Cette description se rapporte donc à l’Ethiopie. Cependant, Pigafetta renseigne aussi que le Nil sort du second lac et également que ce second lac est proche des populations Bateke, c’est-à-dire de la région du Pool Malebo.Footnote 46
Cette région, où s’est développée les villes de Kinshasa et Brazzaville, est très loin des rives du lac Tana situé en Éthiopie. Il semble donc évident que les lacs décrits par les informateurs des royaumes Kongo et Bateke ne sont pas à confondre avec les lacs localisés par les gens de l’Éthiopie, ni avec ceux de la région des Grands Lacs ou dans la région du Zambèze. En effet, si ce lac d’où le Nil tire sa source se situe bien dans la région des Grands Lacs, alors il est difficile de penser que les informateurs du royaume Kongo en aient eu connaissance car il est très peu probable qu’ils se rendaient déjà au 17e siècle aux bords du lac Albert ou lac Kivu. Tout au plus, Manuel Correa Leitão a mentionné, dès 1775, l’existence de la rivière KasaïFootnote 47 située au nord-est du Kwango. Bien avant ce dernier, António de Oliveira de Cadornega en parle aussi et la nomme “Casabi,” en précisant que la rivière Kwango en est un affluent.Footnote 48 Aucune donnée ne nous permet de penser que les Kongo avaient une connaissance de la région au-delà de la Kasaï. A la limite, les populations Imbangala de Casangi en Angola ont sans doute pu apporter leurs connaissances géographiques de la région du Lualaba et Haut Katanga. Ils ont en effet développé un grand espace de circulation et de communication de la côte atlantique à la vallée du Zambèze grâce à l’empire Lunda. Mais il est très difficile d’apporter l’évidence de la connaissance des lacs Kivu et albert à ces époques au sein du royaume Kongo.
Cependant, on sait que le Pool Malebo a été visité vers 1666 par le capucin Jérôme de MontesarchioFootnote 49 et plus tard, vers 1698, par les capucins Luca da Caltanisetta et Marcellino d’Atri.Footnote 50 Ils ont laissé des descriptions de cette région aux confins du royaume Kongo. Il existe également le récit de voyage de Jean de Herder en 1642 au Kwango.Footnote 51 Son itinéraire de voyage fut conservé et repris dans la carte de Blaeu de 1662 et dans celle de Dapper de 1670. Les informations contenues dans ces cartes et dans les chroniques de ces missionnaires montrent une connaissance parfaite de la région du Pool Malebo et de la région de confluence Kasaï-Congo. Cela est nettement visible dans les cartes de Blaeu de 1662 et de Dapper de 1670 mentionnées ci-haut où le demi-arc de cercle que fait la rivière Kasaï pour rejoindre le fleuve Congo est repris de manière plus ou moins correcte. Dans la carte de Coronelli de 1686, même la grande île du Pool est représentée. Alexander Ihle a soutenu que le cours inférieur du fleuve Congo fut exploré par Gregorio Quadra en 1520, par Balthazar de Castro en 1526 et par Manuel Pereira en 1537.Footnote 52 On peut donc souligner que les connaissances géographiques de la région autour et au nord du Pool Malebo étaient plus ou moins disponibles déjà en Europe à la fin du 16e siècle grâce aux informateurs du royaume Kongo.
Si les descriptions de Pigafetta analysées ci-haut ne sont pas toutes fantaisistes, du moins on peut relever des confusions qui sont à mettre à charge des auteurs et cartographes basés en Europe. Suivant que les informations provenaient des royaumes Kongo et d’Angola ou des côtes du Mozambique ou encore de la vallée du Nil, ces auteurs et cartographes essayaient de rendre la réalité géographique africaine en fonction de l’image qu’ils en avaient: c’est-à-dire la conviction que les royaumes de la côte atlantique (Kongo, Angola, Matamba) n’étaient guère éloignés de ceux de la côte orientale ou indienne (Ethiopie, Melinde, Sofala, Monomotapa). De l’ouest, il serait facile de rejoindre la côte orientale à quelques jours de marches. Lorsque l’on comprend ce point précis, il devient donc plus aisé de dissocier les informations rapportées depuis chaque zone géographique.
Une énigme reste non résolue: les lacs Zaïre et Zembre mentionnés par les informateurs. Se référant à Pigafetta, Pierre du Jarric et Andrew Battel ont écrit que le lac Zembre était connecté à la fois au fleuve Congo et au Nil.Footnote 53 Selon Luis del Marmol, le Zembre serait un lac d’Ethiopie.Footnote 54 Ce point de vue fut également partagé en 1700 par DanielFootnote 55 et en 1878 par Brucker. Nous venons de mettre en évidence que des erreurs se sont glissées à propos de l’existence des lacs dans le centre de l’Afrique. Ces erreurs sont consécutives à un amalgame descriptif entre trois espaces distincts: celui du royaume Kongo, du bassin du Zambèze et celui du Nil. Les explorations modernes ont pu montrer qu’il existait bel et bien plusieurs grands lacs dans la région appelée actuellement la région des Grands Lacs, c’est-à-dire au voisinage des sources des fleuves Congo, Nil et Zambèze. Qu’en est-il de l’espace du royaume Kongo? A quels lacs se rapporte les lacs Zembre et Zaïre dans les descriptions au Nord de Kinshasa?
Didier Robert de Vaugondy, “Cote de Zanguebar,” dans Gilles Robert de Vaugondy, Atlas Universel, Portatif et Militaire (Paris: Vaugondy, Durand, Pissot, 1749).

Une nouvelle piste
Dès le début du 16e siècle l’existence d’un lac aux confins du royaume Kongo et son exploration font partie des priorités de la cour royale portugaise à Lisbonne, comme le souligne François Bontinck.Footnote 56 Nous sommes au début du règne du roi kongo Afonso 1er (règne: 1509–43). Plus tard, il sera fait allusion de l’existence de deux lacs. Deux éléments principaux peuvent nous aider à localiser la position de ces deux lacs supposés être aux confins orientaux du royaume Kongo: la position du royaume des Anziques et celui du royaume de Moenemugi. Nous l’avons déjà relevé, le royaume des Anziques mentionné chez PigafettaFootnote 57 se rapporte sans équivoque au royaume des Teke. Concernant le royaume de Moenemugi, les sources sont assez divergentes.Footnote 58 Il existe plusieurs graphies: Moenemugi, Moenhe Muge,Footnote 59 Monemugi,Footnote 60 Monomengue, Monomugi,Footnote 61 Monoemuji.Footnote 62 Localisé au sud du royaume d’EthiopieFootnote 63 et près des côtes de l’océan Indien, Pigafetta le mentionne également comme voisin du royaume Kongo et celui des Tekes. Dans plusieurs cartes anciennes, ce royaume est placé près de la corne de l’Afrique, à l’exemple de celle produite en 1780 par Rigobert Bonne.Footnote 64 Jusqu’au 19e siècle, les géographes européens définissaient le royaume de Mwene Muji comme situé près de la côte est-africaine, dans la région des Nyamwezi de la Tanzanie ou celle des Maravi du Malawi (Fig. 2).Footnote 65
Mais, comme nous l’avons longuement discuté au début de l’article, la mise en relation de ces régions distinctes—Ethiopie, Zimbabwe et Kongo—n’est pas correcte; la distance est trop grande entre elles. Ici encore nous constatons que Pigafetta a réalisé une synthèse malencontreuse entre les informations récoltées par Duarte Lopez, son informateur du Kongo, et les indications géographiques sur l’Afrique circulant à son époque. John Thornton pointe la carte de Pigafetta comme l’origine de cette confusion qui plaçait le royaume de Mwene Muji très loin à l’est du royaume Kongo, jouxtant presque Mombasa et Kilwa sur la côte orientale de l’Afrique.Footnote 66 Dapper semble être plus prudent et met au compte d’allégation la prétendue proximité du royaume de Monoemugi avec ceux de la côte indienne.Footnote 67 DapperFootnote 68 mentionne le terme Nimeamaye, qui serait l’autre appellation du royaume de Monoemugi, ainsi que le terme Macoco, qui se rapporte d’après Vansina au royaume Teke.Footnote 69 Dapper écrit que Monoemugi serait situé à l’est et au sud-est du royaume Teke ou Macoco. Mais les trois régions, celle du Nil, du Zambèze et du royaume Kongo, sont encore mises en connexion de manière erronée.Footnote 70 Dapper dit que le royaume de Nimeamaye fait du commerce avec “le grand Macoco.” Et de ce fait, les commerçants provenant du Fungeno ou du Pombo d’Ocango sont obligés de traverser les terres du grand Macoco. Rappelons que “le grand Macoco” est le titre réservé au seigneur des Teke de la région du Pool Malebo. La présence des termes Macoco, Fungeno et Pombo d’Ocango ainsi que des indications sur le commerce permettent de bien situer l’emplacement de cette entité politique. Toutes ces informations indiquent que ce royaume de Nimeamaye doit être localisé en amont du Pool Malebo, c’est-à-dire au nord de Kinshasa.
En effet, Fungeno apparaît au nord de la rivière Kwango dans la carte de L’Isle de 1708 et de celle d’Anson de 1745. Dans la carte de d’Anville de Bourguignon de 1732 c’est sous la graphie Funjeno qu’il apparaît, avec la mention “où les Portugais achètent des étoffes d’écorce.”Footnote 71 Dans certaines cartes, il est mentionné “tributaire, dépendant ou sujet du Macoco.” C’est le cas de celle de Haas de 1737, de Sanson de 1749, de Gussefelf de 1797 et de Russel de 1801. D’après Joseph Van Wing, le terme Fungeno est à identifier à l’ethnonyme Bamfunuka ou Bamfungunu, situé en amont du Pool Malebo entre la rivière Nsele et la rivière Kwango.Footnote 72
Au début du 20e siècle, le père jésuite Van Hencxthoven, fondateur de la mission jésuite du Kwango-Kisantu, les décrit comme une tribu alliée à celle des Teke.Footnote 73 Le père Hendricx les décrit comme une sous-tribu des Teke réputée dans la production de tissus teints.Footnote 74 Concernant le Pombo d’Ocango, il y a deux termes: Pombo et Ocango. Selon Vansina,Footnote 75 le mot Pombo/Pumbo viendrait d’un mot kikongo désignant la région du Pool Malebo. René Butaye dit que “dans le royaume Kongo on désignait le Nord par Mpumbu et le Sud par Kongo.”Footnote 76 Bontinck,Footnote 77 en se référant à Luc da Caltanissetta, fut d’avis qu’il a existé deux Pumbo: le Pumbo du Pool-Malebo et le Pumbo d’Ocanga situé dans la région du Kwango. Le terme Ocanga/Ocango apparaît dès 1607 dans un rapport de Cosme Alvares,Footnote 78 chapelain du roi kongo Alvaro II, et se réfère à un territoire sous dépendance du royaume de Kongo.Footnote 79 D’après un rapport du 16 novembre 1619 de Manuel Soares, évêque du royaume Kongo, il y aurait eu un prêtre séculier en poste dans ce territoire.Footnote 80 Ce terme Ocanga apparaît aussi au nord de la confluence du fleuve Congo et du Kwango dans les cartes de Janssonius (1650), Blaeu (1662) et Dapper (1670). Il apparaît comme marquisat chez d’Anville de Bourguignon (1732).
Dapper nous apprend que les territoires du Macoco, des Fungeno et du Pombo d’Ocango sont proches du territoire de Monoemugi. Cela nous permet d’exclure la localisation de cette entité dans la région du Zambèze, dans la vallée du Nil ou en Éthiopie. Certes, Brucker a associé ce royaume de Moenemugi (Mwene Muji) à celui d’un royaume de la région des Grands Lacs près des sources du Nil Blanc, à savoir l’Uniamuezi.Footnote 81 Cet avis fut également partagé par Léon Cahun, un traducteur de l’œuvre de Pigafetta.Footnote 82 Mais ces auteurs furent induits en erreur par les descriptions de Pigafetta et de Dapper qui ont noyé les détails sur les descriptions des régions septentrionales et orientales du royaume Kongo avec d’autres informations, des 16e et 17e siècles, tirés des comptoirs portugais et arabes liés à la région orientale de l’Afrique.
Bontinck rapporte également, citant Avelino Teixeira da Mota, qu’hormis les cartes de Pigafetta de 1597 et de Vossius de 1666, la première mention de ce royaume se retrouve dans la carte de Bartolomeu Velho de 1561.Footnote 83 Selon Bontinck, le terme Moenhemugi est un mot composé de Moenhe et Mugi. Moenhe (moene, mono) serait dérivé de mwene (roi, seigneur) tandis que Muge (mugi, magi) signifierait “eau.” Ici il sied de préciser que Mwene Muji/Mugi n’est pas à confondre avec un terme semblable, Mwene Muzi/Mudzi, titre également politique employé dans certaines régions de l’Afrique de l’Est.Footnote 84 C’est l’une des raisons qui a poussé certains auteurs à placer le royaume de Mwene Muji en Afrique orientale.
Nous sommes d’avis que la localisation du royaume de Monoemugi est à situé dans la région du Pool Malebo au voisinage des Fungeno (Bamfunuka), des Teke et du Kwango et non pas dans la région des Grands Lacs.Footnote 85 Bontinck a, pour sa part, émis l’hypothèse qu’il s’agirait plutôt d’un royaume Teke: celui du chef Ngobila établi au Pool Malebo vers la fin du 17e siècle d’après le récit du capucin Luc da Caltanisetta.Footnote 86 Le nom Moenhemugi signifierait donc le “seigneur de l’eau” ou le Macoco.Footnote 87 D’après Erika Sulzmann,Footnote 88 Monoemugi serait à associer à une entité politique de la communauté Banunu. Cette communauté, proche des Teke, se retrouve sur les deux rives du fleuve Congo, dans l’entre Alima-Congo-Kasaï.Footnote 89 A propos de ce peuple, Vansina écrivit “la monarchie de Mwenemoegi (mwéné Mushie) ou Nimeyamaya, Nunu de Mushie sur le Kwa … prouve qu’un gouvernement centralisé existait dans des parties de cette région au 16e siècle.”Footnote 90 Une autre source en appui à cette hypothèse de Sulzmann est Isaac Vossius.Footnote 91 Par rapport à Pigafetta, qui tient ses informations du Portugais Duarte Lopes, Vossius aurait puisé les siennes d’un négociant hollandais du nom de Blomert qui aurait vécu au royaume Kongo entre 1607 et 1609. Il aurait été un employé de la Compagnie des Indes Orientales basée à Amsterdam et aurait laissé un manuscrit sur le royaume Kongo.Footnote 92 Vossius rapporte que le royaume de Macoco est proche de celui de Moenemugi. Ce dernier étant surnommé aussi Nimeamaie, comme signalé par Dapper plus haut. Vossius écrit qu’il existe dans cette région un autre royaume du nom de Giringbomba ou Gingirbomba. Ce qui est intéressant à noter est que les informations contenues chez Vossius sont identiques à celles de Dapper.Footnote 93 Si le texte de Vossius date de 1666, celui de Dapper date de 1676. Mais il existe une version antérieure de Dapper datant de 1668,Footnote 94 soit deux ans seulement après la parution de l’œuvre de Vossius. Ces deux auteurs ont vécu à Amsterdam à la même période. Il est probable qu’ils aient eu la même source d’information. Dans sa carte, Vossius place Monemugi près d’un lac et situe au nord le royaume de Giringbomba ou Gingirbomba. Il place le royaume Macoco à l’ouest de ce royaume. Cette position fut reprise dans la carte de 1749 de Robert de Vaugondy (Fig. 2) qui situe ce royaume au nord du lac Maravi et à l'Ouest de Zanzibar. A quoi renvoie ce toponyme Giribomba ou Giringboma?
Selon Sulzmann, ce terme est composé de Giri et Bomba. Il serait la corruption européenne de Ngili Iboma, avec Ngili qui signifie chef et Iboma qui renvoie à Bamboma, un groupe ethnique situé dans l’entre Alima-Congo-Kasaï.Footnote 95 Selon René Tonnoir, Ngili Iboma serait un titre seigneurial dans la communauté Bamboma. Il a été corrompu en Giribuma par les différents auteurs européens.Footnote 96 Thornton a abordé dans le même sens en situant cette ancienne entité politique non pas dans la région des grands lacs mais plutôt près du lac Maï Ndombe, dans le bassin du Bas-Kasaï.Footnote 97 Au voisinage de cette région, il existe deux grands lacs, à savoir le lac Tumba et le lac Maï-Ndombe, qui sont connectés au fleuve Congo. Or Pigafetta nous informe en 1591 que la frontière orientale du royaume Kongo se situait à la confluence de la rivière Wamba avec le fleuve Congo.Footnote 98 Il s’agit en réalité de la confluence de la Wamba avec la rivière Kwango, car la Wamba se jette dans la Kwango, qui à son tour se déverse dans la rivière Kasaï qui est à proprement parler un affluent du fleuve Congo. A cette époque, la partie du Bas-Kasaï était nommée par les auteurs simplement Kwango et était souvent confondue avec le cours du fleuve Congo. Il est donc de l’ordre du possible que les habitants de ce royaume Kongo auraient entretenu des relations avec cette région des lacs Tumba et Maï-Ndombe. Il apparaît évident que les différents royaumes sus-évoqués sont des entités politiques de la région délimitée au sud par le Pool Malebo et au nord par la ville de Mbandaka. Tandis que d’ouest en est, c’est une région comprise entre l’Alima, le Congo et la Kasaï. Cette région des communautés Bamboma est située sur les marges orientales du royaume Kongo.
D’autre part, les carmes déchaussés espagnoles, qui ont visité le royaume Kongo en 1585, sont arrivés dans la capitale provinciale du Nsundi qui était située près du royaume Teke.Footnote 99 Il s’agit probablement de la cité de Kimbongo, l’une des résidences des gouverneurs de la province de Nsundi visité par le capucin Marcelino d’Atri.Footnote 100 Un autre missionnaire capucin, le susdit Jérôme de Montesarchio, a aussi séjourné à Kimbongo, lors des festivités de la nativité du Christ de 1649 et de 1650.Footnote 101 Cette ville était située près de l’actuelle ville de Kinshasa, plus précisément au sud de la région du Pool Malebo. Il est donc normal que les Kongo aient eu connaissance de cette région autour du lac Maï-Ndombe. Voilà sans doute pourquoi les termes liés à la matrilinéarité, aux clans, aux marchés, à la semaine et à la monnaie, ainsi que la terminologie politique de la région du Bas-Kasaï, ont subi les influences de l’aire Kongo.Footnote 102
Dans son étude sur l’industrie textile précoloniale, Hélène Loir avait remarqué certaines influences de la civilisation Kongo dans cette région du Bas-Kasaï.Footnote 103 Le Révérend Rombauts a découvert chez les communautés Mongo une poterie européenne du 17e siècle, semble-t-il originaire du Rhin. D’après lui, la poterie était connue comme provenant du royaume Kongo, “mbongo-é-Kongo” (vases de Kongo).Footnote 104 La présence des produits européens dans cette région et datant d’avant la colonisation est une preuve supplémentaire qui souligne les traces des contacts et des réseaux commerciaux entre la côte atlantique et la région de l’entre-fleuves Congo-Bas-Kasaï. Ayant établi que les royaumes de Moenemugi et Nimeamaie étaient bel et bien situés dans cette région au nord du Pool Malebo, il devient assez évident, à la suite des arguments développés dans cet article, que les lacs situés aux confins du royaume Kongo et mentionnés chez Barros (1552), Pigafetta (1591), Vossius (1662) ou encore Dapper (1676) ne seraient autres que les lacs Maï-Ndombe et Tumba. Cette région du Bas-Kasaï autour des lacs Maï-Ndombe et Tumba formait sans doute un grand espace économique et commercialFootnote 105 voire culturel connecté à la côte atlantique, ce qui expliquerait la mention des royaumes de cette région par les informateurs du royaume Kongo. C’est ainsi que les informations sur cette région sont remontées jusqu’en Europe dès la fin du 16e siècle. Il s’agissait des informations précieuses récoltées sur terrain sur lesquelles des hypothèses et des conclusions ont été bâties en Europe.
Conclusion
Tout au long de cet article nous avons voulu démontrer que les lacs Maï-Ndombe et Tumba, situés dans l’entre Congo-Kasaï, étaient connus et représentés dans les sources cartographiques dès le 16e siècle. Elles apparaissaient sous les graphies Zembre et Zaïre dans différentes sources cartographiques et littéraires. Certes, les lacs de la région des Grands Lacs étaient aussi identifiés avec les mêmes graphies. Nous avons montré qu’il s’agissait d’amalgame dans les descriptions qui se sont glissées entre différentes zones géographiques d’Afrique centrale et orientale. Afin de mettre en évidence cette erreur descriptive, nous avons recouru aux textes de deux auteurs humanistes du 16e siècle, l’un portugais—João de Barros et l’autre italien— Filippo Pigafetta. On a pu ainsi extraire les descriptions tirées des informateurs qui vivaient au royaume Kongo des celles obtenues par d’autres informateurs qui décrivaient les régions du Zambèze, de l’Éthiopie et des sources du Nil. Cela nous a permis d’associer correctement le récit de l’existence des lacs aux confins septentrionaux et orientaux du royaume Kongo à distinguer de ceux de la région des Grands Lacs, d’Ethiopie et du Zambèze. Lorsque Barros écrivit en 1552 d’un lac plus proche de la côte atlantique que de la côte indienne en faisant référence au royaume Kongo et aux affluents de la rivière Kwango, il n’avait pas tort. Il s’agissait du lac Maï-Ndombe, dont ses informateurs connaissaient l’existence car proche d’une des frontières du royaume Kongo. L’existence des lacs situés dans la région des Grands Lacs étaient également connue des informateurs de la côte et cette information fut également représentée dans les sources cartographiques et textuelles mais de manière à embrouiller la situation.
La localisation précise des toponymes et hydronymes associés à chacune des régions a renforcé cette argumentation. Cela nous a permis de mettre en évidence les liens entre le royaume Kongo et cet espace de l’hinterland du Congo. Ces connaissances ont ainsi pu remonter jusqu’en Europe dès le 16e siècle. La restitution des descriptions des auteurs du 17e siècle, notamment Vossius et Dapper, a démontré que le fameux royaume de Mwene Muji était une entité politique liée à la communauté Bamboma installée aux bords du lac Maï-Ndombe tels que Tonnoir, Sulzman et Thornton l’ont démontré dans leurs travaux. Nous avons ainsi pu montrer comment des indications précises de cette région de l’entre Congo-Kasaï furent malheureusement perdues dans une série de descriptions géographiques liées aux idées du temps des auteurs européens. Notre réinterprétation des connaissances géographiques de cette région permet de soutenir les hypothèses émises par Vansina sur l’antériorité des réseaux d’échanges et de communications entre la côte atlantique et son hinterland. Il est clair pour nous que les lacs Zembre et Zaïre, repris à maintes fois dans les sources cartographiques et littéraires, sont à identifiés aux lacs Tumba et Maï-Ndombe en République démocratique du Congo.