Introduction
En 2013, la mort d'Hugo Chavez couplée à la baisse du cours du pétrole a conduit le Venezuela dans une crise économique, sociale et politique dans laquelle le pays se trouve toujours aujourd'hui.Footnote 1 Dans l'espoir annoncé de retrouver une souveraineté financière, de diversifier ses ressources et d’échapper aux sanctions américaines, le gouvernement vénézuélien a lancé en 2016 un mégaprojet d'exploitation minière à ciel ouvert appelé « Arc minier de l'Orénoque » sur une zone couvrant 12% du territoire (Presidencia de la República 2016). Alors que le président « Nicolás Maduro n'a pas fourni [depuis] d’information sur les entreprises opérant dans l'Arc [ni sur] la quantité d'or produite et exportée » (Ávila García Reference Ávila García2021 : 228), les publications sont nombreuses à faire état de détournement des produits extraits et de présence de groupes armés sur l'Arc de l'Orénoque (Lozada Reference Lozada2016; Matamoros Reference Matamoros2016; Gabbert et Martínez Reference Gabbert2018; Rosales Reference Rosales2019; Ávila García Reference Ávila García2021). Parmi les zones concernées, celle de Las Claritas, à laquelle nous allons nous intéresser ici, est connue pour se trouver hors du contrôle du gouvernement officiel. En raison de son caractère de front pionnier à la lisière du Guyana et du Brésil, cette zone couvre un espace de plus en plus peuplé et déboisé au fil des ans. Géographiquement, elle correspond peu ou prou à la paroisse San Isidro de la municipalité de Sifontes qui s’étend, elle, sur une surface de 6 820 kilomètres carrés, pour une population évaluée à 25 000 habitants au moment de notre enquête.Footnote 2
Las Claritas, à l'Est de l’État de Bolivar, à la frontière du Guyana et du Brésil.

Tant la littérature sur les mines artisanales de petite échelle (ASM)Footnote 3 que celle sur les zones sous la coupe de groupes armés s'interrogent sur le statut des territoires qu'elles étudient. Selon certaines recherches, ceux-ci sont des espaces déviants ou rebelles sur lesquels l’État central a perdu le contrôle (Collier et Hoeffler Reference Collier and Hoeffler2005 : 626; Allal, Dorronsoro et Grojean Reference Allal, Dorronsoro and Grojean2021). Ils auraient émergé là où l’État est « absent » (López Reference López2017), « défaillant » (Le Billon, Roa-García et López-Granada Reference Le Billon, Roa-García and López-Granada2020 : 21) ou en crise (Mawowa Reference Mawowa2013 : 921), dans une forme d’« État parallèle » (Leeds Reference Leeds1996; Goldstein Reference Goldstein2003 : 200) ou d’« État de l'ombre » informel (Peluso Reference Peluso2018 : 12). Dans d'autres recherches, ceux qui dirigent ces territoires apparaissent au contraire comme des alliés sur lesquels compte l’État central, dans une forme d'externalisation, de « subordination » (Antillano, Fernandez-Shaw et Castro Reference Antillano, Fernandez-Shaw, Castro, Gabbert and Martínez2018 : 168) ou de « délégation » de ses prérogatives (Grajales Reference Grajales2017: 347). Dans d'autres recherches encore, et de façon éventuellement complémentaire avec ce qui précède, la collaboration n'est pas calculée, mais s’établit de fait, petit à petit. Il en résulte des formes mixtes d'exercice de l'autorité ou d’« État hybride » (Jaffe Reference Jaffe2013, 735), de « crimilégalité » (Schultze-Kraft Reference Schultze-Kraft2016 : 34), de « dissidence relative » (Grajales Reference Grajales2017, 333), de « clair-obscur entre État et société » (Lund Reference Lund2006 : 686), de « relations symbiotiques » où chacun bénéficie de la présence de l'autre (Ebus et Martinelli Reference Ebus and Martinelli2022 : 109) et parfois d'une forme de « paix criminelle » ou « pax mafiosa », c'est-à-dire de paix maintenue paradoxalement par ceux que l’État officiel désigne comme bandits (Bobea Reference Bobea2016 : 73; Massé et Le Billon Reference Massé and Le Billon2018 : 10).
Les groupes armés des zones minières de l'Arc de l'Orénoque, et en particulier celui présent à Las Claritas, sont appelés sindicatos. Ils tirent leur nom d'une concurrence à la fin des années 2000 entre les syndicats de grandes entreprises (publiques et privées) pour bénéficier des investissements nationaux dans des travaux majeurs d'infrastructure (usine hydroélectrique, pont, stade, complexe résidentiel, etc.) (Sánchez et Rodríguez Reference Sánchez and Hernández Rodríguez2016; Romero et Ruiz Reference Romero, Ruiz, Gabbert and Martínez2018 : 111). Attirés par les revenus potentiels, des individus issus du banditisme vénézuélien et de certains groupes armés colombiens ont rejoint ces sindicatos. Mais face à la diminution du nombre de grands travaux d'infrastructure et de la manne qui en était issue, ces syndicats ont progressivement cherché d'autres débouchés. Observant de façon concomitante une augmentation du prix de l'or et des diamants ainsi que la faiblesse et l'inefficacité des institutions étatiques dans le domaine de l'extraction, les leaders des sindicatos ont réorienté à partir des années 2011–2012 la majeure partie de leurs activités vers l'exploitation minière illégale (Romero et Ruiz Reference Romero, Ruiz, Gabbert and Martínez2018 : 113).
Contrairement aux groupes armés colombiens FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) ou ELN (Armée de Libération Nationale), les sindicatos ne défendent pas une idéologie politique supposée bénéficier collectivement à leurs concitoyens. Ils ne revendiquent pas non plus un droit à la sécession pour faire valoir une identité culturelle, une langue, ou une histoire. Ainsi, ils ne constituent pas des groupes rebelles qui chercheraient, par l'intermédiaire d'une guerre civile, à renverser le pouvoir vénézuélien en place. Les membres des sindicatos visent d'abord à tirer personnellement un profit matériel et financier d'une défaillance ou d'une absence de l’État central sur un territoire circonscrit et restent a priori davantage assimilables à des autocrates ou à des « bandits sédentarisés » (Olson Reference Olson1993 : 568) qu’à des insurgés.
Bien qu'il soit vain de vouloir assimiler la gouvernance de ce genre d'espaces à celle d'un État westphalien du système international contemporain (Mampilly Reference Mampilly2011 : 36), parler néanmoins d’État au sens wébérien nous semble heuristique. En prenant à notre compte l'idée selon laquelle « un groupement politique peut être qualifié d’État si [. . .] sa direction administrative revendique avec succès le monopole de la coercition physique légitime nécessaire à l'application des règlements »Footnote * (Weber [1922] 1976 : 29), nous formons l'hypothèse suivante : le groupement politique du sindicato présent sur le territoire de Las Claritas peut être, à tout le moins, qualifié de « proto-Etat » (Ebus et Martinelli Reference Ebus and Martinelli2022 : 107), d’État en construction ou d’État « embryonnaire » (Olson Reference Olson1993 ; Kingston et Spears Reference Kingston and Spears2004 ; Mampilly Reference Mampilly2011 : 38 ; Péclard et Mechoulan Reference Péclard and Mechoulan2015 : 17). Il ne s'agit pas de dire que la gouvernance du sindicato présente l'ensemble des caractéristiques d'un groupement politique étatique stabilisé, mais qu'il s'en approche et que, à ce titre, il peut servir de laboratoire d'observation de l’émergence de l’État. Poursuivant les interrogations de Bourdieu à ce sujet, nous cherchons à témoigner, à travers une description fine du quotidien, de la façon dont la contrainte physique se transforme en contrainte symbolique « avec toutes les apparences du naturel » (Bourdieu Reference Bourdieu1993 : 51), dont le « processus de concentration des différentes espèces de capital » se réalise (Bourdieu Reference Bourdieu1993 : 52), et dont les « bandits » deviennent des « princes » (Diderot Reference Diderot1751 : 898; Tilly Reference Tilly, Evans, Rueschemeyer and Skocpol1985: 172–173).
D'un point de vue méthodologique, notre démarche est principalement ethnographique. Elle s'appuie sur notre présence sur place pour une mission humanitaire en août et septembre 2022. Celle-ci ne constituait pour autant pas une couverture pour un terrain de recherche, ou un moyen de parvenir à un champ d'investigation inaccessible autrement. Nous n'avons pas anticipé notre enquête : l'opportunité d'un recueil de témoignages et d'une analyse a pris corps une fois sur les lieux, et s'avère être un résultat collatéral de notre mission. Les responsabilités qui étaient les nôtres nous ont permis d'accéder aux mines, d'observer, de discuter avec une dizaine de familles qui y vivaient, ainsi qu'avec des membres du sindicato. Nous avons échangé avec une quinzaine de nos collègues qui vivaient eux-mêmes à Las Claritas, disposaient d'une connaissance des dynamiques sociales locales, et avons quotidiennement pris soin de consigner nos constatations. La fiabilité des témoignages dépendait du statut des faits rapportés : observation directe ou rumeur. S'il s'agissait d'une rumeur, elle était soit investiguée plus avant et recoupée par d'autres déclarations ou documents, soit éliminée. Nous n'avons donc pas mené d'entretiens systématisés avec des grilles préétablies, mais des discussions improvisées entre 5 et 45 minutes portant sur les modes de vie des habitants et le contrôle du sindicato. Valoriser ce matériel ethnographique nous a cependant semblé scientifiquement valable et un moyen de donner à connaitre le fonctionnement original de cette zone. Nos collègues étaient au courant de notre statut parallèle de chercheur dans notre propre pays. S'agissant des autres interlocuteurs que nous avons pu rencontrer, nous n'avons généralement pas eu l'opportunité de leur en faire mention. Par ailleurs, spécifier notre double statut aurait pu nous faire courir un risque, mettre à mal l'organisation qui nous employait, et nous ne l'avons explicité que lorsqu'un climat de confiance suffisant était établi, ou au contraire lorsque nous ressentions le fait que le dire nous permettrait d'ouvrir des portes mentales ou physiques. L'attitude que nous avons adoptée n'est pas sans poser des questions éthiques, mais elle nous a semblé la seule possible pour aborder ce genre de terrain (Cefaï et Costey Reference Cefaï and Costey2009; Siméant-Germanos Reference Siméant-Germanos2022). En faisant cela, nous suivons une voie qui nous positionne de fait parmi les chercheurs qui considèrent que s'interdire l’étude de certains objets pour des considérations morales, sécuritaires ou administratives fait indirectement le jeu des pouvoirs en place et va à l'encontre du devoir scientifique. Il nous a par ailleurs paru possible de le faire, car nos interlocuteurs n'ont pas été mis à risque. Les informations qu'ils nous ont partagées sont connues de la population de la zone et ne présentent, à ce titre, pas de caractère sensible. La pseudonymisation dans cette contribution ajoute, si tant est que cela fût nécessaire, une couche de protection des individus concernés.
Notre démarche est également documentaire et s'appuie sur des rapports d'ONG, des articles d'investigation journalistiques et des écrits universitaires. Ceux-ci restent d'une fiabilité fragile, car ils ne citent pas systématiquement leurs sources (entre autres raisons dans le but de protéger ces mêmes sources), ne recontextualisent pas toujours l'origine de leurs interlocuteurs, et, sans avoir pu nécessairement accéder aux zones en question, reposent souvent sur des témoignages indirects. Dans ce genre de territoires où les rumeurs circulent rapidement, où l'accès est hautement contrôlé, où la suspicion est forte, pouvoir s'appuyer sur des constats de première main constitue un privilège.
Afin de témoigner des mécanismes d’étatisation de la zone de Las Claritas, nous avons divisé notre article en trois parties mettant progressivement en lumière la façon dont le sindicato a pris le pouvoir sur la vie locale. La première de ces parties vise à décrire le gouvernement du sindicato et ses relations avec les autorités vénézuéliennes ; la deuxième discute comment les fonctions régaliennes, c'est-à-dire celles relatives à la souveraineté, sont assurées ; la troisième souhaite détailler la façon dont le sindicato cimente sa légitimité auprès de la population locale par une fourniture de plus en plus ample de services publics.
1 – Un gouvernement officieusement reconnu par les autorités vénézuéliennes
Selon plusieurs sources concordantes, le sindicato local est dirigé par trois pranes Footnote 4 associés (« los socios ») : El Juancho, El Viejo et Humbertico.Footnote 5 Ceux-là se répartissent le contrôle du territoire, mais El Juancho serait leur principal leader (López Reference López2017). À l'entrée de la zone minière la plus étendue (vers les lieux-dits Cuatro Muertos, Mesones, La Draga, Siete Estrellas, etc.), se situe El Mecate. Ce barrage se compose d'un abri d'environ 5 mètres sur 10, constitué de poteaux de bois et d'un simple toit. Sous lui, autour de tables, de chaises en plastique, de talkies-walkies, et de quelques motos, sont postés 24h/24 une petite dizaine d'individus, surnommés los perros (littéralement les chiens de garde), ayant visiblement entre 20 et 35 ans, quelques-uns portant un pistolet à la ceinture. Dès la vue d'un véhicule ou d'un piéton, l'un d'entre eux se lève pour le stopper, lui demander le motif de son passage, et l'autoriser ou non à poursuivre son chemin. En face d'El Mecate, se tient une grande maison blanche, celle d'El Viejo (littéralement « le vieux », bien qu'il ne soit âgé que d'environ 40 ans). Il s'agirait d'un homme du nom de Johan José Romero, alias Johan Petrica (Yajure et Sequera Reference Yajure and Sequera2015; Acosta et al. Reference Acosta, Laan, Lovregio, Mistler-Ferguson, Jones, Lizcano and Ramírez2022), renommé ensuite Darwin Guevara, puis surnommé El Viejo ou El Viejo Darwin (López Reference López2017; Boon, Ramírez, et Meléndez Reference Boon, Ramírez and Meléndez2022), actif à cet endroit depuis 2016 environ.
Au kilomètre 88 de la Troncal 10, se trouve le lieu-dit La Gallera, qui marque l'entrée d'un lotissement. Derrière un grillage se dresse un petit abri de bois, plus petit que celui d'El Mecate. Trois ou quatre jeunes hommes montent la garde de la première des maisons, un grand pavillon blanc avec terrasse, quartier général d'El Juancho et Humbertico.
Humbertico, que nous avons eu l'opportunité de rencontrer, conduit une grosse voiture blanche, aux vitres teintées. Il porte une chaine dorée autour du cou, et quelques dents également dorées. Comme les autres membres du sindicato, il ne se distingue pas, par ses vêtements, du reste de la population. Confirmant le fait que beaucoup de pranes seraient d'anciens membres des FARC ou ELN, il prétend, comme El Juancho, être né en Colombie. Disant avoir 40 ans et se trouver dans le pays depuis 18 ans, il aurait hérité du nom de son père, un autre pran, appelé lui-même Humberto Martes qui gérait il y a quelques années le centre-ville de Las Claritas (López Reference López2017). Pendant notre échange, il reste discret affirmant : « si je ne réponds pas, ce n'est pas que je suis muet, mais j'observe ». Prudents, lui et ses associés cultivent le secret. Nous avons par exemple dû nous présenter à sept reprises à La Gallera pour rencontrer Humbertico.
À l'instar d'El Viejo, El Juancho dispose lui aussi de plusieurs noms. Né en Colombie, il serait connu aussi bien sous celui de Juan Gabriel Rivas Núñez (Ramírez, Poliszuk et Segovia Reference Ramírez, Poliszuk and Segovia2022) que sous celui de Wilson Starling Aponte Rodriguez (Perdomo et al. Reference Perdomo, Dam, Cabello and Jiménez2019). Cette variété d'identités indique non seulement le besoin d'effacer les traces du passé, mais aussi les liens qui unissent les pranes avec l'administration vénézuélienne qui leur octroie des documents officiels.
El Juancho est réputé être le plus politisé des trois associés, souvent en déplacement en dehors de Las Claritas pour « rencontrer les représentants du gouvernement régional et les forces de sécurité en toute normalité » (Transparencia Venezuela 2022 : 102). Si l'on considère que la diplomatie ne se limite pas, comme certains politologues ont pu le juger, aux seules relations entre États internationalement reconnus (Bjola et Kornprobst Reference Bjola and Kornprobst2013 : 4), mais qu'elle inclut tout type d'acteurs et se confond en même temps avec les relations publiques (Signitzer et Coombs Reference Signitzer and Coombs1992 : 138; Wilcox Reference Wilcox2003 : 378), alors le sindicato, à l'instar d'autres groupes dissidents ou armés (Zartman et Faure Reference Zartman and Faure2011; Coggins Reference Coggins2015; Yarchi Reference Yarchi2016), entretient bien des relations diplomatiques avec les représentants officiels du Venezuela. Depuis la perspective de ces derniers, les échanges ne relèvent pas d'une reconnaissance formelle d'indépendance, mais plutôt d'un arrangement de fortune. Dans une approche de type « shopkeeper »Footnote 6 (Nicolson [1939] Reference Nicolson1950 : 52), El Juancho se rendrait régulièrement dans les villes du Nord de l’État de Bolivar (comme Tumeremo, El Callao ou Ciudad Bolivar) pour négocier ou renégocier l'accord qui le lie, lui et ses associés, avec les autorités officielles vénézuéliennes et les responsables des syndicats voisins. Sauf au prix d'une immersion longue, d'une confiance tissée avec les acteurs, voire d'une participation aux activités (que nous n'avons pas pu engager étant donné la durée de notre enquête), il n'est pas possible de connaitre le contenu précis de cet accord ni sa forme (orale ou écrite). Plusieurs témoignages concordants permettent néanmoins de saisir son objectif : le partage de l'or extrait des mines.
Un tel dessein commun implique d'abord un pacte de non-agression, voire une protection réciproque. En échange d'un montant d'or forfaitaire remis au gouverneur de l’État de Bolivar et à d'autres responsables intermédiaires (Ebus et Martinelli Reference Ebus and Martinelli2022 : 113), et peut-être de l'exploitation d'un ou plusieurs gisements prolifiques, les forces armées vénézuéliennes sur place recevraient l'ordre de laisser le sindicato libre de mettre en place les politiques qu'il souhaite sur le territoire de Las Claritas, et de gérer ainsi les fruits de l'extraction minière. La protection réciproque se traduit également par le soutien des associés du sindicato de Las Claritas au Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV), le parti du président Nicolás Maduro. Ceux-ci encouragent la population à élire les candidats qui en sont issus, en gérant le fonctionnement des bureaux de vote, et en limitant les candidatures d'opposition.
Mais cette protection réciproque relève aussi d'un jeu de dupes. À l’échelon national, des opérations de lutte contre les groupes armés comme « Manos de metal »Footnote 7 en 2018 ou « Escudo Bolivariano »Footnote 8 en 2022 sont lancées par Nicolás Maduro.Footnote 9, Footnote 10 En parallèle, ce dernier déclare le mardi 15 octobre 2019 à la chaine nationale de télévision, depuis le palais présidentiel de Miraflores, qu'une mine serait affectée à chacun des gouverneurs chavistes du pays,Footnote 11 ce qui n'est possible qu'en négociant avec les actuels propriétaires, en l'occurrence les chefs des sindicatos. Ce jeu de dupes s'accompagne parfois de l'encouragement d'acteurs tiers comme la compagnie nationale de pétrole (PDVSA), celle d’électricité (Corpoelec), ou des entreprises d'extraction minière étrangères à s'installer pour faire bénéficier chacune des parties prenantes de leur technique industrielle. Dans la mine de Siete Estrellas à Las Claritas était par exemple implantée une entreprise chinoise dont la présence, discrète et sans logo, ne pouvait s'imaginer qu'avec l'aval du sindicato et du gouvernement vénézuélien.
En fonction de l’évolution de l'approvisionnement des marchandises, du tarissement de certains gisements, ou au contraire de la hausse des quantités extraites, des ajustements aux accords et de nouvelles réunions sont régulièrement nécessaires. Des accrochages isolés entre les syndicats et l'armée nationale, entre les syndicats et les peuples autochtones ou entre les différents syndicats eux-mêmes parsèment les relations diplomatiques sur le terrain. Sans que leurs objectifs ne soient toujours explicites, ces intimidations maintiennent une pression sur les parties adverses et permettent au gouvernement vénézuélien de justifier les opérations de lutte qu'il annonce. Autrefois nombreuses – le député de l'opposition Américo De Grazia avait comptabilisé à l’échelle régionale une trentaine de massacres sans commanditaire identifié en 12 ans (Risquez Reference Risquez2018) –, ces escarmouches ont vu leur fréquence progressivement diminuer, marquant une forme de normalisation de la situation et l'acceptation réciproque d'un statu quo.
Le gouvernement du sindicato étant désormais bien identifié et officieusement reconnu par les autorités vénézuéliennes, il s'impose également, ainsi que nous allons le voir dans la deuxième partie, comme maître du territoire de Las Claritas.
2 – Une souveraineté assurée par le sindicato
Bien qu'elle soit franco-française, du registre de l'oralité et héritée de l’époque monarchique, l'expression « fonctions régaliennes » recouvre les activités qui assurent généralement la souveraineté d'un État : « sécurité interne (police) et externe (défense, diplomatie), mais aussi […] fiscalité, […] justice et […] battre monnaie » (Nabli Reference Nabli2017 : 126). Dans cette deuxième partie, nous avons voulu rassembler les activités qui participent effectivement à asseoir la souveraineté du sindicato sur le territoire de Las Claritas.
En pratique, le levier principal de pouvoir, hérité des activités des groupes armés colombiens et plus largement d'un mode de fonctionnement féodal où l'impôt est dû au seigneur en échange de sa protection, se nomme la vacuna (le vaccin). Son autre appellation, la causa (la cause), trouve son origine dans l'argent dont un individu séquestré en prison doit s'acquitter pour sa tranquillité. Mais l'idée est toujours la même : si vous êtes vaccinés, vous êtes protégés (Andrés Antillano Reference Antillano2015 : 27). La vacuna concerne principalement les propriétaires de mines et les négociants. À Las Claritas, on trouve ainsi pêle-mêle des supérettes, des boulangeries, des bars, des restaurants, des pharmacies, des garages, des drogueries, des bordels, des coiffeurs, des magasins de vêtement, de confection, de soin, de réparation, d’électroménager, d'achat et de vente d'or, etc. qui tous doivent se faire « vacciner ». Kristof, un ancien négociant d'or de la ville, prétend que le montant de la vacuna était d'un gramme d'or par semaine (autour de 50 dollars). Karol, propriétaire d'une mine d'environ 1000m2, annonce qu'elle doit aujourd'hui s'acquitter de deux grammes hebdomadaires pour disposer du droit de l'exploiter. D'autres encore paient au pourcentage. Jose, un ancien mineur, dit que son employeur devait reverser 10% de ses recettes. Les salariés des magasins ou des zones d'extraction sont cependant exempts de la vacuna puisque leur employeur paie pour eux. Et notre organisation humanitaire ainsi que d'autres structures issues de l’État central vénézuélien, eu égard aux services fournis, n'y étaient pas non plus soumises.
Malgré l'idée d'un impôt fixe et obligatoire, son montant est en fait variable et, en partie, négociable. Il dépend des époques, des lieux et plus largement d'un rapport de force, plus ou moins menaçant, qui s’établit entre les membres du sindicato et les propriétaires. En effet, hormis les indigènesFootnote 12 (souvent désignés comme Pemones), la majorité de la population résidente à Las Claritas n'est arrivée que depuis quelques mois ou quelques années (comme en atteste son doublement en 10 ans). Contrairement aux habitants de la campagne colombienne qui subissaient la présence des groupes armés de façon captive (Aristizábal et al. Reference Aristizábal, Palacio, Madariaga, Osman, Parra, Rodríguez and López2012), les Clariteños (gentilé de Las Claritas) n'ont majoritairement pas d'attache familiale, matérielle ou sentimentale, et se trouvent libres de pénétrer ou de quitter la zone. Si la population de Las Claritas a rapidement augmenté, c'est le signe que de nombreux Vénézuéliens mus par la crise mentionnée en introduction ont préféré le gouvernement des « bandits » du sindicato à celui des « princes » chavistes. Elisa, une habitante prétend que « si quelqu'un vit ici, c'est parce qu'il le veut », et une autre résidente mentionne l'idée de « prison ouverte » pour décrire cette présence de liberté dans la contrainte (Ramírez, Poliszuk et Segovia Reference Ramírez, Poliszuk and Segovia2022). Quand le montant de la vacuna est devenu trop élevé aux yeux de Kristof, celui-ci a décidé de partir (avant de revenir plus tard pour notre organisation). En augmentant ses tarifs, le sindicato avait alors temporairement perdu l’équivalent d'un citoyen-client et donc, une rentrée d'argent.
D'ailleurs, ceux avec lesquels le sindicato rencontre le plus de difficultés sont les indigènes qui, n'ayant nulle part ailleurs où déménager, continuent de sauvegarder leur territoire et de préserver une forme d'indépendance. Au sein de la paroisse San Isidro, il existe différentes réserves indigènes, celle d'Inaway, Araimatepuy, Warumapate ou Joboshirima, par exemple, où vivent encore aujourd'hui des individus aux langues et aux traditions diverses, issus tantôt du Guyana voisin, tantôt de la Gran Sabana. Ces réserves, officiellement protégées par plusieurs lois et décrets nationaux (Presidencia de la República 2003; 2005), sont surtout défendues par le courage de leurs membres. L’équipe de Lissbeth Boon raconte comment Cecilio Bigott, un leader indigène n'a pas hésité à rester sous le joug d'une arme à feu pour sauver sa communauté (Boon, Ramírez et Meléndez Reference Boon, Ramírez and Meléndez2022). Rimo,Footnote 13 un autre indigène qui travaillait pour nous, confirmait que son peuple devait sa force au fait de ne pas craindre la mort. Malgré les convoitises du sindicato, certaines enclaves minières de la paroisse San Isidro, comme celle de La Tapaya, restent encore maîtrisées par les indigènes eux-mêmes et hors de portée de la vacuna. De nos observations, les relations entre les indigènes et le sindicato sont réduites à leur strict minimum, les indigènes cherchant autant que possible à échapper au contrôle des pranes.
La police, la justice et finalement la sécurité constituent, à travers le maniement des armes et le contrôle de la violence physique, le cœur d'activité du sindicato, la raison d’être de la vacuna, et le savoir-faire originel des pranes. Sur les territoires contrôlés par les syndicats, les témoignages d'une justice physiquement violente (amputation de doigts et de mains pour certains, voire découpage à la tronçonneuse de corps entiers pour d'autres) sont nombreux (Jiménez Reference Jiménez2020). Depuis quelques années, la situation semble s’être stabilisée et le sindicato éviterait de plus en plus, selon plusieurs constatations sur place, de faire la une des réseaux sociaux par souci de leur image d'acteur responsable. Que ce soit parce qu'ils rendent la justice de façon moins violente ou simplement plus discrète, toujours est-il que plusieurs personnes nous ont affirmé pendant notre présence sur place que Las Claritas était devenue l'une des zones les plus sûres du pays. Si les ressortissants de la paroisse de San Isidro se sont longtemps lamentés de la disparition ou de l'assassinat de leurs proches, aujourd'hui des Vénézuéliens viennent de l'ensemble du pays non seulement pour obtenir un travail, mais aussi pour bénéficier du calme de la zone. Ainsi, selon un indigent d'une ville proche, « vous pouvez laisser votre voiture ouverte et vos affaires à l'intérieur. Il ne lui arrivera rien. Ici, ce n'est pas comme ailleurs » (Antillano, Fernandez-Shaw et Castro Reference Antillano, Fernandez-Shaw, Castro, Gabbert and Martínez2018). La justice existe pourtant : sommaire, sans avocat et sans témoin. Tout se passerait dans une maison appelée casa de justicia (maison de la justice), derrière La Gallera.
Sans volonté de s'arroger par ailleurs les attributs d'une nation (ni hymne, ni devise, ni drapeau à Las Claritas), le sindicato et les habitants de la zone disposent néanmoins de leur propre monnaie. Ni décret officiel local ni contrainte policière ne l'impose – et certains magasins acceptent le dollar américain (à la marge le real brésilien ou le bolivar vénézuélien) –, mais les échanges quotidiens sont dominés par l'or. Il n'y en a pas de régulation puisque son cours est dicté par les échanges financiers internationaux. Aucune pièce n'est effectivement frappée, et le minerai extrait sert directement, sans raffinage, de monnaie d’échange. Comme s'ils avaient mis la main sur une planche à billets, les pranes et les mineurs de la zone produisent la monnaie d’échange locale, une monnaie qui plus est reconnue à l’étranger, et en tirent directement bénéfice. Dans un contexte de dévaluation du bolivar, les échoppes, même les plus petites, disposent pour leur quasi-totalité de balances électroniques permettant des pesées précises. La monnaie connait ainsi ses divisions : le punto désigne le dixième de gramme et la milesima indique le centième.Footnote 14
Parmi ces échoppes, certaines sont des comptoirs d'achat et de revente d'or, c'est-à-dire l’équivalent de bureaux de change entre dollar et or. Ces mêmes comptoirs sont souvent connectés aux banques privées internationales telles que BBVA ou Banesco. Pour ouvrir un prêt, les habitants de Las Claritas peuvent s'adresser à ces officines. Si leurs demandes sont refusées, il leur est cependant possible de porter leur requête directement aux membres du sindicato, et en particulier à l'un des trois associés. Ces derniers peuvent ainsi soutenir financièrement l'ouverture de commerces, à condition qu'une partie des bénéfices leur soit ensuite reversée. Les associés servent de prêteur en dernier ressort, rôle occupé en général, entre autres prérogatives, par une banque centrale.
Par ailleurs, peut-être pour simplifier sa supervision des échanges commerciaux de Las Claritas, le sindicato a mis en place plusieurs monopoles. Quelle que soit la marchandise, le fonctionnement est similaire. En échange d'une vacuna élevée, un grossiste gagne le droit d'importer seul ses produits dans la zone. Il en va ainsi de la viande rouge, du poulet, du fromage ou, plus récemment, des médicaments (en dehors de ceux fournis par les organisations humanitaires et ceux livrés par l'institut de santé publique), ou, plus récemment encore, de l'essence et des fruits et légumes. Par exemple, tous les mardis, l'ensemble des épiciers de Las Claritas vient s'approvisionner auprès d'un seul fournisseur au marché de Ciudad Dorada, l'un des quartiers de la zone. De même, toutes les officines se ravitaillent en produits médicaux chez Victor, un spécialiste de la logistique pharmaceutique. S'agissant d'Internet, un fournisseur principal ferait lui aussi payer la bande passante à ceux qui s'abonnent à sa connexion. En d'autres termes, une grande partie de l’économie quotidienne est indirectement organisée par le sindicato et soumise à son autorisation.
Le territoire de Las Claritas connait son propre système de douanes. S'il existe quelques cultures vivrières et fruitières et plusieurs élevages d'animaux, l'une des seules productions locales est l'or et les denrées du quotidien, dans leur majorité, sont importées de l'extérieur. Sur de nombreux articles, le sindicato se trouve en situation de dépendance, et cherche à contrôler les monopoles qu'il a mis en place. Il existe ainsi non seulement des check-points, nommés alcabalas,Footnote 15 aux points d'accès de la zone, mais aussi des barrières de contrôle à l'intérieur, en particulier à l'entrée des mines.
Au niveau de la alcabala principale, celle du Nord, le long de la Troncal 10, sont postés des policiers et militaires vénézuéliens qui contrôlent, en accord avec le sindicato, le contenu des véhicules et limitent l'entrée des produits « étrangers ». À l'intérieur de la zone, d'autres barrières existent, toutes contrôlées par les membres du sindicato,Footnote 16 permettant de filtrer l'accès des individus et des marchandises aux espaces miniers où vivent et travaillent plus de la moitié des habitants. Renato explique qu'en souhaitant transporter un poulet acheté le long de la Troncal 10 dans une mine, il lui a été demandé au passage d'une de ces barrières de payer une taxe supplémentaire, et expliqué qu'il aurait pu éviter de s'acquitter d'un droit de passage s'il avait acheté son poulet chez un fournisseur validé par le sindicato. Bien que nous ayons remarqué que les règles soient marginalement différentes d'une barrière à l'autre, le principe reste similaire. La sortie d'une zone est gratuite, mais l'entrée peut s'avérer payante selon le type et la quantité de marchandises que l'on souhaite y faire entrer. En d'autres termes, chaque branche du sindicato protège le marché intérieur de la zone dont il a la responsabilité en interdisant l'importation de certains produits et en imposant un droit de douane pour d'autres.
Pour s'assurer que les « percepteurs » et « douaniers » ne conservent pas pour eux-mêmes une frange de la vacuna ou de la rente des barrières de péage, que d'autres ne détournent pas à leur profit une partie de l'or extrait des mines, ou que certains mineurs sont bien affiliés à l'assurance sociale dont nous parlerons plus bas, un système de contrôle interne à plusieurs étages existe. Le premier étage est celui du contrôle de la population. Celui-ci est assuré par les gariteros, littéralement les « guéritiers », des individus souvent jeunes, en bas de la hiérarchie du sindicato, dont l’étymologie est issue des guérites auxquelles ils sont affectés. Chacune d'entre elles, située à un emplacement stratégique du territoire urbain et minier de Las Claritas, est supposée permettre aux gariteros de faciliter leur observation des allées et venues des habitants et des produits dans le territoire sous leur responsabilité. Les gariteros ont souvent la charge de lever l'impôt pour le compte du sindicato et de contrôler le montant d'or extrait de chacune des mines de leur territoire.Footnote 17 Sans système informatique, certains s'appuient sur leur mémoire pour enregistrer les visages, les noms des habitants de leur territoire et les montants perçus. D'autres tiennent un petit cahier dans lequel ils consignent les noms, les caractéristiques et les activités relatives à chacun et les paiements. Tous les gariteros, et les membres du sindicato en général, communiquent entre eux par des radios VHF portatives. De cette façon, ils se partagent les informations relatives au mouvement d'un individu ou d'un véhicule pour mailler le territoire et suivre son déplacement d'une guérite à l'autre.
Le second étage est celui du contrôle des contrôleurs, en l'occurrence du contrôle des gariteros. Ce contrôle est assuré par un réseau d'indicateurs. Parmi ceux-ci, certains chauffeurs de moto-taxis seraient rémunérés pour discuter de façon informelle dans les mines auprès de leurs clients, de leurs proches, de membres de leur famille, et faire remonter à la hiérarchie du sindicato les éventuels écarts de comportement des gariteros. Parmi les indicateurs se trouveraient également des femmes, compagnes de membres du sindicato, chargées de faire jouer leur réseau d'amitié, en particulier dans les mines, pour soutirer discrètement des informations sur les gariteros. Si, in fine, un garitero est jugé par sa hiérarchie contrevenir à ses responsabilités, il peut être redéployé sur une nouvelle guérite et un autre territoire, voire rayé de la liste des gariteros et, si la fraude est jugée importante, subir d’éventuels châtiments corporels.
À la suite de cette deuxième partie qui a mis en évidence la manière dont le sindicato assurait directement sa souveraineté, la troisième partie souhaite détailler les leviers indirects de reconnaissance et d'assise de cette même souveraineté.
3 – Des services publics repris en main par le sindicato
Afin de faciliter son acceptation et la pérennité des exploitations, le sindicato prend un rôle de leader, bien au-delà de celui occupé par les multinationales pétrolières qui, dans leur zone d'implantation, se contentent généralement, dans une forme d’évergétisme moderne, de dons et de la mise en place de projets de développement (Sawyer Reference Sawyer2004 : 9). À Las Claritas, pour rendre attractif le territoire et multiplier les revenus issus de l'impôt « vaccinal », le sindicato s'est progressivement impliqué dans un nombre accru de services publics.
Le sindicato est d'abord engagé dans le secteur des transports. Deux compagnies de moto-taxis, « Los manguitos » et « Mis viejos », sont adoubées par los socios pour offrir un service de déplacement aux locaux. Au bord des routes, de nombreux pilotes reconnaissables au T-shirt de leur compagnie attendent le chaland. Le principe est celui d'une redevance versée au sindicato par chacun d'entre eux afin d'obtenir l’équivalent d'une licence, c'est-à-dire le droit d'exercer et de toucher la totalité des revenus issus des courses réalisées. Le sindicato gère aussi les transports collectifs par bus à l'intérieur de la zone, ainsi que le transport en car vers l'extérieur. Il y aurait même une piste d'atterrissage directement dans les mines, observable sur les sites d'imagerie par satellite. S'agissant de l'essence et du gasoil, plusieurs systèmes se sont succédé, mais toujours sous la forme d'un monopole : d'abord contrôlé par la « guardia nacional » (garde nationale), puis par les membres du sindicato eux-mêmes, et enfin par un consortium entre les militaires de la guardia nacional, le sindicato et PDVSA, la compagne pétrolière nationale. Au moment de notre départ, la station-essence abandonnée depuis des années venait d’être remise en fonction par des individus employés par ces trois acteurs, illustrant leur collusion et les intérêts partagés sur certains sujets.
Au-delà des transports, les membres du sindicato entretiennent une partie de la voirie. Pendant notre présence, ils ont réhabilité un pont menant à la mine nommée Mesones, colmaté un tronçon de la Troncal 10 emporté par les pluies, et acheminé des camions de gravier pour combler les anfractuosités de la route les plus gênantes. S'ils ne s'occupent pas de tout, puisqu'en centre-ville les nids de poule continuent d’être légion et les égouts inopérants, ils ont aussi réparé l’éclairage public. Ils le revendiquent par un grand panneau le long de la route principale indiquant : « Remise en service de l’éclairage public de la route nationale 10 par les alliances Maranatha et Black Lion ».
Panneau marquant l'implication des fondations du sindicato dans la réhabilitation de l’éclairage public – Photo : L. Joxe (Reference Acosta, Laan, Lovregio, Mistler-Ferguson, Jones, Lizcano and Ramírez2022).

Les alliances, aussi appelées fondations, sont les structures à travers lesquelles les sindicatos des différentes zones minières réalisent des œuvres sociales. À Las Claritas, trois fondations se partageraient les activités, puisqu'en plus des deux citées à l'instant, une autre, nommée Pintando sonrisa Footnote 18 a son siège au dénommé kilómetro 88, au niveau de La Gallera. Pour Noël 2021, cette dernière a organisé de façon officielle la distribution de 500 cadeaux dans l'hôpital Ruiz y Páez à Ciudad Bolivar, la capitale de l’État de Bolivar, à 470 kilomètres de Las Claritas.Footnote 19 En plus de parrainer le club de fitness local et d'avoir financé la réhabilitation de terrains de sport, dont celui de Ciudad Dorada, l'un des quartiers de Las Claritas, les alliances Maranatha et Black Lion organisent régulièrement des événements sportifs.Footnote 20 Certains d'entre eux seraient « au bénéfice des enfants contre le cancer ».Footnote 21 Humberto Martes, le père d'Humbertico, disait en 2017 qu'il avait mis en place des soupes populaires : « ici, tous les jeudis, on fait une bonne soupe de poisson et on la distribue à tous ceux qui viennent » (López Reference López2017).
Lors de la fête des mères, de celle des pères ou des anniversaires de certains des associés du sindicato, d'autres instants de communion sont proposés. Pour l'anniversaire d'El Viejo, les rues du centre-ville ont été bloquées pendant deux jours. Nourriture et boissons (alcoolisées ou non) étaient offertes à l'ensemble des habitants qui souhaitaient participer aux célébrations. À l'instar de seigneurs, de princes, ou de nombreux responsables politiques occupant des fonctions de chefs d’État ou simplement de maires, les membres du sindicato redistribuent ainsi une part de l'impôt à leurs administrés.
Par ailleurs, depuis la fin 2021, et c'est peut-être là son activité principale, la fondation Maranatha, présidée par l’épouse d'El Viejo, soutient matériellement et financièrement le centre de santé de Las Claritas : l’ambulatorio Santo Domingo. Selon une ancienne employée de notre organisation, cette aide aurait débuté à une époque où le centre, comme de nombreux autres laissés à l'abandon au Venezuela, commençait à connaitre des difficultés. Aujourd'hui, l’ambulatorio correspond de nouveau aux standards attendus pour un centre de ce rang. Il dispose de 3 ambulances et de suffisamment de personnel pour couvrir ses activités. Alors que les médecins du service public touchent l’équivalent de 15 ou 20 dollars par mois dans le reste du pays,Footnote 22 ils gagneraient à Santo Domingo, selon une ancienne salariée, deux grammes d'or par semaine (soit environ 100 dollars).Footnote 23 De même, les infirmières et les cuisinières toucheraient un gramme et demi hebdomadaire tandis que les femmes de ménage et lingères seraient à un gramme. Autant de salaires qui permettent de vivre et d'inciter le personnel à venir travailler au centre de santé. Selon cette même source, l’épouse du fonctionnaire médical responsable de l’ambulatorio est la secrétaire de la fondation Maranatha et gère le volet administratif de la structure (contrats, paies, etc.). Selon plusieurs sources concordantes, les consultations sont toujours gratuites (comme à l’époque où le système public de santé était fonctionnel), mais les analyses médicales, les médicaments, et le transport en ambulance restent payants. En parallèle, le sindicato constitue le seul interlocuteur des programmes vénézuéliens de lutte contre la malaria et de vaccination, et d'une organisation humanitaire comme la nôtre dont il n'hésite pas à bénéficier (Clapham Reference Clapham1998 : 151). C'est lui qui autorise les déplacements dans la zone et qui fournit en même temps ses propres bateaux, un pilote et du carburant pour se rendre dans les villages fluviaux les plus éloignés.
Dans une démarche ambivalente, entre recherche accrue de profit et volonté de protection, le sindicato propose depuis août 2022 une assurance sociale, non obligatoire, adaptée en particulier pour les habitants des mines. Celle-ci couvre, et cela nous a été confirmé directement par El Niño, un lieutenant en second d'El Viejo, le transport jusqu’à l’ambulatorio, les analyses médicales, les médicaments, et même, dans le cas où l'individu concerné venait à décéder, les frais funéraires (paiement du cercueil, transport du corps, et enterrement). Pour qu'elle soit opérationnelle, une telle assurance nécessite un agrément ou, à tout le moins, une entente avec le responsable de l’ambulatorio. Pourtant, et bien que sa femme soit employée par Maranatha, celui-ci se refuse, en entretien avec notre organisation humanitaire, à reconnaitre un quelconque lien avec le sindicato : « Nous sommes une infrastructure de l'institut de santé publique. Je n'ai rien à voir avec eux. Je ne veux pas me mettre là-dedans ».
Une telle dénégation fait écho à un sentiment présent à Las Claritas : tout le monde sait que les membres du sindicato sont les maîtres et y fixent les règles du jeu, pourtant chacun fait, pour l'heure, comme s'ils n'existaient pas. Les évoquer se fait de façon allusive, à demi-mot, en parlant d’« eux », sans être autrement précis. Dans cette méfiance, se mêlent selon nous à la fois la crainte de représailles potentielles de leur part vis-à-vis de commentaires mal interprétés ou d'informations qui n'auraient pas dû être partagées (atmosphère de suspicion), mais également, pour certains, la conviction personnelle que le sindicato ne devrait pas être légitimé, et que le mentionner librement, ce serait, d'une certaine façon, accepter qu'il ait remplacé l’État central vénézuélien. Autour de cette frilosité se joue le cœur de l'embryon étatique : la reconnaissance du passage d'une souveraineté à une autre. Les alliances (fondations) permettent alors au sindicato d'avoir « pignon sur rue » en dehors même de Las Claritas, et servent, sur certains sujets, de tampon ou d'intermédiaire de légitimation vis-à-vis de la population ou des médias.
Au centre-ville de Las Claritas, il n'existe pas de réseau d'eau et l'approvisionnement est individuel. Comme dans de nombreuses autres zones minières, périurbaines ou rurales desquelles l’État central s'est désengagé, chacun a mis en place son propre dispositif : récupération des eaux de pluie, raccordement à la rivière, à un forage ou un puits à proximité, à travers une cuve, un réservoir en plastique, et un éventuel système de pompes. Ainsi, l'un des employés de notre organisation nous explique comment il a construit son puits personnel auquel viennent s'approvisionner ses voisins en remplissant des bidons. Cela étant, dans des zones d'extraction éloignées, denses ou provisoires, l'accès à l'eau n'est pas toujours aisé. Le sindicato propose alors ses services moyennant finance : soit sous la forme du passage régulier d'un camion-citerne auquel les habitants peuvent s'alimenter, soit en creusant des forages (nécessitant parfois une expertise technique poussée et des pompes submersibles couteuses) auxquels là encore les riverains peuvent se rendre.
S'agissant de l’électricité, il existe un réseau urbain ancien mis en place il y a plusieurs dizaines d'années, organisé à partir de l'usine électrique locale, elle-même alimentée par une ligne issue du barrage de Macagua longeant la Troncal 10 jusqu’à Las Claritas.Footnote 24 Selon plusieurs de nos collègues sur place, le sindicato ne paie pas l’électricité à Corpoelec, l'entreprise nationale vénézuélienne, mais il se charge de maintenir l'usine et le réseau. Le fonctionnement serait alors similaire à celui du centre de santé. Des ingénieurs et techniciens fonctionnaires continuent de vivre sur place, d'entretenir l'infrastructure et reçoivent une rétribution en or directement versée par le sindicato. Par exemple, selon Renato, l'un de nos salariés, les agents qui nettoient les céramiques des pylônes électriques sont rémunérés à la tâche 6 grammes d'or (un montant élevé, car l'action est jugée dangereuse).
La plupart des logements de la ville sont connectés à l’électricité, mais leurs habitants ne paient pas leur consommation, parce que, comme dans d'autres zones du pays (Ocando Alex Reference Ocando Alex2022), les bureaux de Corpoelec ont progressivement fermé et les mécanismes officiels de consultation de la consommation mensuelle de chaque utilisateur a disparu. Renato raconte néanmoins que des frais peuvent être engagés. Lorsque son raccordement s'est trouvé défaillant, il a dû se rendre à la guérite du sindicato la plus proche. Les individus sur place lui ont alors imposé de passer par le réparateur de Corpoelec et de le payer un gramme d'or et demi. De même, certaines lignes (avec câbles, poteaux et transformateurs) ont été récemment tirées à la demande du sindicato pour alimenter quelques-unes des mines les plus proches. Dans ces zones, les habitants doivent généralement s'acquitter d'un montant fixe pour être raccordé. Nous ne savons pas quel arrangement précis a été trouvé entre le sindicato et l'entreprise nationale, mais toujours est-il que le service électrique est, lui aussi, pensé, organisé et maîtrisé par les pranes.
L’éducation n'a pas non plus été oubliée. Les membres du sindicato n'ont pas directement investi le contenu des programmes, mais ils ont pris en charge la réfection à neuf des deux principales écoles primaires de la zone : Juan XXIII et Fe y Alegria.Footnote 25 Contrairement au personnel médical du centre de santé et au personnel technique de l'usine électrique, les enseignants fonctionnaires dont le salaire officiel ne s’élève, là aussi, qu’à une dizaine de dollars mensuels ne reçoivent pas (ou pas encore) de complément financier de la part du sindicato. Alors que l’éducation était gratuite dans le pays, beaucoup d’écoles demandent, depuis la crise, une participation financière aux parents en début d'année, voire mensuellement pour encourager les enseignants à rester.
Conclusion
Finalement, le développement de cet article nous semble avoir justifié notre hypothèse introductive selon laquelle le groupement politique mis en place par le sindicato de Las Claritas constitue un État en construction. Bien que toute catégorisation soit fragile et discutable, que les découpages se superposent partiellement, nous proposons de distinguer, à la suite de notre exposé, quatre mécanismes principaux concomitants participant au processus d’étatisation : l'institutionnalisation, la monopolisation, la légitimation et la démarcation.
À Las Claritas, l'institutionnalisation se traduit d'abord par la mise en place d'une forme de gouvernement (par les trois socios), d'une administration (à travers entre autres les garitas et gariteros), d'une fiscalité (impôts, contrôle des impôts, contrôle des contrôleurs par exemple), d'une stabilisation de la monnaie d’échange (par l'usage de l'or brut), de systèmes, au moins partiels, de redistribution (soupes populaires, événements festifs ou assurance sociale), et de services publics (transports, énergie, santé, éducation, par exemple). L'institutionnalisation s'observe également à travers l'instauration reconnue de lieux d'exercice du pouvoir comme El Mecate, La Gallera ou la casa de justicia (maison de la justice). Plus généralement, l'institutionnalisation se réalise par l'accroissement continu de dispositifs réglementaires favorisant la concentration du capital économique par le groupement politique dirigeant.
En miroir, chaque pan de l'institutionnalisation peut être considéré comme un vecteur de monopolisation. À travers ce terme, nous entendons à la fois le rassemblement par le sindicato des différentes formes de contraintes, et en même temps l'incorporation par la population de ces mêmes contraintes (acceptation des règles du jeu). Au premier rang de ces contraintes, celle physique que le sindicato a fait évoluer. Autrefois craintes, la police et la justice deviennent appréciées par de nombreux habitants. En deuxième lieu vient la contrainte commerciale, et en particulier la mainmise grandissante du sindicato sur les échanges. Au fil des mois, un nombre toujours plus important de marchandises sont passées sous sa coupe. Dans le même esprit, le sindicato contrôle l'ouverture et la fermeture des échoppes qu'il peut, en outre, astreindre financièrement. Enfin, il est maître de la contrainte énergétique (comme l'approvisionnement en eau ou en électricité) qu'il participe à atténuer en facilitant le quotidien, mais qu'il peut aussi détourner à son service comme levier de pouvoir.
Au-delà de ces deux premiers mécanismes, l’étatisation de Las Claritas passe par une légitimation des membres éminents du sindicato. Si celle-ci n'est pas gagnée et ne le sera peut-être jamais, la multiplication des identités des pranes participe à l'oubli de leur curriculum de bandits et à l'effacement de leurs crimes passés. À travers la volonté de dissimuler ou de diminuer les formes violentes de justice, les membres du sindicato font aussi évoluer leur image publique. Bien que, à l'heure de notre investigation, ils ne cherchent pas systématiquement une aura positive et que leur réputation continue d’être dissuasive, ils visent à gagner en respect. La légitimation du régime de Las Claritas ne passe pas aujourd'hui par un sentiment partagé d'appartenance (ou éventuellement celui de l'aventure de l’eldorado) ni par la formation d'une nation avec sa culture, sa langue ou ses références historiques (vu la majorité d'habitants venus récemment d'autres régions), mais par l’émergence de symboles communs tels que l'instauration de jours de fête et la mise en scène de redistributions. Enfin, la création des fondations, c'est-à-dire d'une forme de réseau associatif contrôlé, revêt à nos yeux une fonction transversale : à la fois celle de gagner en popularité en interne, et en même temps celle de la visibilité à l'extérieur, auprès du reste du Venezuela.
Notre recherche nous a enfin permis de mettre à jour les rouages d'un quatrième mécanisme d’étatisation, celui de la démarcation, c'est-à-dire de la distinction vis-à-vis de ses voisins. Aucun des trois premiers mécanismes ne serait possible sans un travail de délimitation physique de la zone d'influence, de contrôle des frontières, mais aussi de définition symbolique du champ de compétences. La présence de postes de frontières, d'un service de douanes taxant les importations et finalement d'un territoire géographique précis autorise le sindicato à organiser ses activités de façon souveraine. L'existence de relations diplomatiques et le partage de certaines prérogatives avec les différents échelons de l’État central vénézuélien ou avec les groupements indigènes alentours favorisent alors des formes tantôt de coopération symbiotique tantôt d'ignorance tacite. Certes, la soumission du sindicato aux autorités officielles vénézuéliennes reste difficile à définir, car les deux parties dépendent l'une de l'autre, mais les pranes ont, au fil des ans, gagné en reconnaissance externe et en pouvoir de négociation. En ce sens, l’étatisation du sindicato est proportionnelle à l’élargissement de sa souveraineté.
Pour conclure, nous souhaitons insister sur le fait que le groupement politique du territoire de Las Claritas reste fragile. Apparu en dix ans environ, le sindicato manque d'une perspective autre que l'accroissement de l'exploitation du sous-sol de la zone. À en croire la « tragédie des communs » ou celle des États rentiers, la terre de Las Claritas devrait s’épuiser, les ressources se tarir, et l’eldorado s'essouffler. Dans une vision court-termiste, les trois associés à la tête du sindicato sont probablement en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis, et la disparition de l'un d'eux pourrait fragiliser l'institution politique qu'ils ont créée, voire mettre un terme à son existence, faisant d'elle un proto-État potentiellement éphémère.

